‹ Histoire comparée des anciennes religions de l'Égypte et des peuples sémitiquesChapitre 9 sur 50 · XVI PREFACE · texte numérisé non relu

XVI PREFACE

aux traditions fondées sur Thypothése d'une révélation surnaturelle. D'autre part, il est impossible de ne pas être frappé de cette simplification, de cette épuration continues, qui aboutissent à la grande conception religieuse du monde et de l'humanité dont nous ne pouvons nous-mêmes nous détacher entièrement après tant de siècles écoulés, à moins de nous détacher en même temps de toute religion sérieuse. Quand on regarde de haut cette évolution trente et quarante fois séculaire, après en avoir étudié de près les moments successifs et les points saillants, on ne peut guère se soustraire au sentiment qu'une loi directrice, interne, commande à l'histoire religieuse comme à toute la nature organique, et le penseur religieux puise dans sa contemplation un ample dédommagement aux retranchements parfois pénibles que le point de vue purement historique, appliqué à des traditions qui lui étaient chères, le contraint à opérer.

Les lecteurs de ce livre trouveront dans les pages qui suivent une puissante confirmation de celte notion philosophique de la religion. Nous leur rappelons une dernière fois qu'ils doivent s'attendre à une lecture laborieuse, et non pas aune distraction frivole. Mais ce travail leur sera profitable. Ils y gagneront des vues claires et scientifiques sur des sujets trop souvent exploités par la passion ou dénaturés par la faiblesse d'esprit. Les chapitres consacrés aux vieilles religions égyptiennes, à celles de Ninive, de Babylone, do Tyr, des peuples voisins et parents d'Israël, au mosaïsme, au prophétisme et à la lente formation du judaïsme leur apprendront certainement bien des choses que, pour la plupart, ils ignorent, et ils pourront se faire déjà une idée de l'immense champ d'examen ouvert à la curiosité légitime de notre esprit sous le nom d'histoire des religions.

Albert RÉVILLE.

INTRODUCTION

Je me propose d'écrire un chapitre de l'histoire comparée des religions anciennes, non une histoire de la religion dans Tantiquité. Celle-ci serait peut-être plus intéressante que celle-là, mais au point où en est aujourd'hui la science, je ne crois pa s qu'il soit possible d'entreprendre une pareille tâche (1). En effet, il serait très attrayant de tracer un tableau du développement de la religion chez les différents peuples de l'antiquité auxquels a successivement appartenu l'empire du monde, en d'autres termes, de l'idée religieuse dans l'histoire. Mais pour le faire, pour s'élever ainsi, de degré en degré, de la conception religieuse la moins haute à la plus parfaite, des cultes grossiers de la nature à ces religions où Tordre moral du monde est reconnu et adoré, à côté de celui de la nature, et, de ces dernières, à celles où les idées morales dominent seules et où le point de vue naturiste est complètement abandonné, on doit d'abord posséder une vue historique des diverses religions elles-mêmes; et c'est cet aperçu que je veux m'efforçer de donner, du moins partiellement, dans cet ouvrage.

Pour le moment, je limite mon travail à quelques anciennes religions, et je dois d'abord dire ce que j'entends par là. Toutes les anciennes religions ont un caractère commun, par lequel elles se distinguent des nouvelles : toutes sont des religions de peuples et de races, fondées sur le particularisme. L'histoire des

(1) J*ai néanmoins essaye d'esquisser à grands traits cette histoire dans un petit Uvre récemment traduit en français par M. le docteur M. Vernes : Manuel de VHistoirede la Religion jusqu*d la domination des Religions universelles ; Paris, chez E. Leroux, 4880. Un vol. m-i;^,

religions se divise naturellement en deux périodes ou deux âges nettement tranchés, et cette division frappe même l'observateur le plus superficiel. Aux temps préhistoriques, sur lesquels nous ne pouvons faire que des suppositions, assez vraisemblables d'ailleurs, et dont Tétude n'est pas sans analogie avec celle de la paléontologie dans les sciences naturelles, succède Tère des religions de peuples, de races, d'états. Dans cette période, chaque religion est celle d'une race ou d'une confédération de tribus de même race, d'un peuple ou d'un état, et nul ne songe à la propager en dehors de ce cercle. Appartenir à une race ou à un peuple et adorer les dieux nationaux, les dieux du pays, c'est tout un. Qu'il y ait ou non une caste constituée et fermée de prêtres, qu'ils soient au-dessus des princes ou placés dans la dépendance de ces derniers, dès qu'il s'établit un état, monarchie, oligarchie ou république, alors même qu'il étend sa domination sur la moitié d'une partie du monde, comme le Céleste Empire, ou qu'il n'excède pas les bornes d'une ville et de ses colonies, comme celui de Garthage, la religion du peuple devient celle de l'état, est maintenue par lui, défendue, au besoin imposée par la force, et demeure étroitement liée à ses destinées. L'idée de la séparation de la religion et de l'état est ce qu'il y a de plus étranger à toute l'antiquité. Renier les dieux de ses pères équivaut à abdiquer sa nationalité. On ne nie pas l'existence des dieux étrangers ; mais on pense que leur sphère d'action et leur pouvoir ne s'étendent pas au-delà des frontières des peuples sur lesquels ils régnent et, par une conséquence naturelle, on se représente les dieux étrangers comme inférieurs en puissance aux dieux nationaux. Habituellement, on ne leur rend aucun culte, bien qu'on ne conteste pas leur existence. Quelquefois, surtout lorsque leurs adorateurs sont des ennemis, on jie les hait pas moins que leurs sectateurs, et on les regarde comme des êtres malfaisants et des esprits de ténèbres. Il n'est pas rare, non plus, qu'on adopte, sinon la religion, du moins les dieux de ses voisins, sans qu'ils passent, pour cela, au rang de divinités nationales, à moins qu'en même temps on ne les dépouille euxmêmes de leur nationalitér Ils ne sont jamais admis dans le panthéon national, ou bien il faut qu'ils changent de forme, de caractère, de signification et quelquefois même de nom. Plu-

sieurs traits des mythes d'Aphrodite, d'Hëraklès, de Dionysos (Bacchus), ont été empruntés par les Grecs aux Sémites, mais il est pourtant difficile, malgré ce mélange, de les distinguer des dieux grecs. Qui, dans la belle et gracieuse Cypris, reconnaîtrait TAshtoret des Phéniciens, et dans le beau mythe de sa naissance de l'écume de la mer, le mythe naturiste si grossier de la cosmogonie phénicienne, si les preuves les plus décisives ne garantissaient pas leur identité? On suppose que l'Anâhita des Perses est TAnath des Prôto-Chaldéens et des Phéniciens ; mais, s'il en est ainsi, comme l'esprit de la race aryenne a complètement transformé cette divinité ! Sérapis fut transporté de Sinope en Égî''pte par ordre de Ptolémée Sôler, mais n'obtint jamais complètement droit de cité dans la mythologie d'Osiris, et ne fut adoré des Égyptiens que parce qu'on vit dans son nom la réunion de deux divinités de l'ancienne Egypte, Osiris et Apis, Asarhapi : pour obtenir les hommages des Égyptiens, le dieu d'Asie dut revêtir une forme égyptienne ; encore, malgré le patronage du roi, ces hommages ne lui furent-ils rendus qu'à contre-cœur. On pourrait citer nombre d'autres exemples du même phénomène. L'élément national occupe la première place dans les religions de l'antiquité.

L'intolérance, il est vrai, n'était ni absolue, ni générale. La politique put engager des conquérants comme Darius, flls d'Hystaspe, même Cambyse, avant ses aberrations de maniaque, à rendre un culte aux dieux des pays qu'ils avaient conquis. Mais ils le llrent précisément pour montrer qu'ils étaient les maîtres légitimes du pays ; il ne s'agissait que de flatter le sentiment national d'une race humiliée. En outre, l'ancienne conception religieuse commençait à déchoir : c'étaient comme les signes précurseurs d'une ère nouvelle. ¥A puis, si, comme princes, ces personnages croyaient nécessaire de sacrifier aux dieux des peuples vaincus, ils n'en demeuraient pas moins, en ce qui les concernait personnellement, attachés aux dieux de leur race. Darius ne cessa pas de rendre ses décrets au nom d'Ahura-Mazdâ, et si les Grecs ne se formalisèrent pas de la comédie jouée par Alexandre dans l'oasis d'Amon, ce iut parce qu'ils s'étaient habitués à voir dans le dieu africain une forme de leur Zeus.

Tout le monde trouvait donc naturel que chaque peuple eût une religion différente, que les frontières du pays fussent aussi celles de la religion dans laquelle on trouvait la satisfaction la plus complète de ses propres besoins religieux. Hérodote pouvait, sans le moindre danger, raconter les usages et exposer les idées de mainte religion étrangère ; il n'avait pas à craindre que les Grecs fussent incités par là à douter de Texcellence de leur propre religion, ni qu'ils en vinssent à se demander si le culte d'Osiris ou de Ptah, de Bel ou d'Ormazd, ne serait peutêtre pas plus pur et meilleur que celui de Zeus Olympien ou d'Apollon Pythien. Même les Israélites, aux yeux desquels les divinités des Goyim n'étaient, en comparaison de Yahveh, que des dieux de boue, une pure vanité, ne songèrent à faire du prosélytisme en faveur de leur religion que lorsque des peuples voisins leur en eurent les premiers donné l'exemple, et que ridée d'une religion universelle se faisait jour déjà partout. « Votre peuple est mon peuple, et votre Dieu mon Dieu (Ruth, I, 16) ; » c'étaient là dans toute Tantiquité des termes synonymes et inséparables. On n'avait encore aucune idée d'une religion universelle; on développait, réformait, modifiait, au besoin enrichissait sa propre religion, mais on y restait attaché, et on aurait cru se rendre coupable de trahison envers Tétat, si l'on avait introduit des dieux étrangers. Ainsi, les Romains respectaient partout les religions nationales des peuples qui n'avaient pu résister à la force de leurs armes, mais ils persécutaient ceux qui tentaient d'introduire des dieux étrangers dans l'empire. Il est vrai que l'ère des temps nouveaux était commencée, et que le mal n'était déjà plus à conjurer ni à guérir.

Les temps nouveaux, la deuxième grande période de l'histoire du monde, ne commencent pas partout au même moment. Ils vinrent pour certains peuples plus tôt, pour d'autres plus tard : pour quelques-uns, ils sont encore à venir.

Si le particularisme est le signe distinctif de la première période, l'universalisme est celui de la seconde. Les nouvelles religions ne sont plus l'apanage d'un seul peuple : ce sont les religions universelles ou tendant à l'être. Elles doivent leur existence à cette idée que la religion n'est pas affaire de natio-

nalité, qu'elle intéresse l'humanité tout entière, et que dès lors elle doit être indépendante de tout caractère national. Ces r gions ne parlent pas, comme leurs devancières, une seule li gue, elles ne se contentent pas de l'adhésion du peuple au s duquel elles ont pris naissance, mais elles s'étendent, dès 1 origine, à des peuples tout à fait étrangers et barbares, et ma festent clairement leur tendance à conquérir toute l'human Si, dans le cours des temps, de telles religions revêtent p les peuples qui les professent un caractère national ; si, che; plupart, elles commencent par être des religions d'état, milieu de toutes les différences de formes et d'usages, on se s lié à ce qui en constitue le fond. Le vieux principe vit encc une époque de réaction suit ordinairement chaque époque progrès; mais le principe nouveau est trop puissant pour ne remporter à la longue, et gagner du terrain chaque jour.

La révolution opérée par l'universalisme religieux est la p considérable qu'ait à enregistrer l'histoire du monde : toutes autres, les révolutions sociales aussi bien que les révoluti( politiques, ne sont rien en comparaison. Une religion répanc dans tous les pays qui, de Ceylan et de Java, s'étendent jusq la Sibérie, une seule foi régnant de la Perse jusqu'en Espagi l'antiquité tout entière en aurait rejeté la seule pensée comi une chimère. Les Romains croyaient que le monde leur app tenait de droit. Us trouvaient toute naturelle l'idée d'un e pire universel fondé et maintenu par la force de l'épée, d' mélange disparate de peuples soumis au général de le armées victorieuses, à I'Imperator proclamé par les légioi mais, si on leur avait dit que le souverain pontife de Ro imposerait un jour, en cette qualité, ses lois aux autres prin de tout l'occident, ils n'auraient pu le croire. Il n'y a donc ri d'étonnant à ce qu'une telle révolution n'ait pas été l'œu d'un instant, que nous la voyions longtemps approcher et préparer, et qu'elle ne s'accomplisse qu'au prix des plus grai bouleversements.

Il semble que l'est de l'Asie ait été plus tôt mûr pour ce révolution que l'ouest de la môme partie du monde, l'Europe l'Asie occidentale plus tôt que l'Asie centrale et l'Afrique. Ci siècles avant que les premiers missionnaires de l'Évangile p

e pour aller en Grèce, en Egypte, en Italie, civilisés du bassin méditerranéen le roi des \ le sauveur du monde; bien avant, par conlimites du monde sémitique et du monde

noble des religions universelles, qui prit imites, et, après avoir été rcjetée par eux, Lreyns, — fut fondée dans THindostan la itpas seulement remuer profondément le , mais encore compter ses sectateurs par res peuples de Test de TAsie, et cela, bien ânes fussent parvenus à Texpulser de l'Inde, iddhisme conquérait le monde touranien et int dans le Thibet, la Chine, au milieu des christianisme commençait ses conquêtes i. Encore cinq siècles plus tard, naquit en

des religions cosmopolites, laquelle, en ) purement sémitique, réussit à bannir des avaient régné les Sémites le christianisme, Liples aryens de plusieurs de ses caractè* . Mais rislamisme devait être complètement misme chez tous les peuples possédant une ire. Bien que portant plus profondément )ns rivales Tempreinte de la race au sein de lissance, le mahométisme ne se renferme es limites de cette race : il est, moins que irtant, une sorte de religion universelle. 3 des Perses ne put tenir devant lui, d'autant (les de l'Iran occidental avaient déjà subi ence des Sémites. Il devait bientôt devenir pour le bouddhisme dans Test et le centre nlevé la suprématie dans l'archipel indien, iva ; il la lui dispute chez les Tatares, et, incessamment dans ces contrées, il gagne rs de toute nation et de toute race : Arabes is et Berbers, Gallas et nègres. Telles sont ji sont issues du nouveau principe humairtiennent le présent et l'avenir, tout au lain. Nous pouvons donc, à bon droit, les

nommer les nouvelles religions. J'entends, au contraire, par ANCIENNES religions toutes les autres qui, particularistes de nature, sont l'apanage d'une race, d'une confédération de peuples de même race, ou d'un peuple. Bien que toutes n'aient pas encore péri, que la plupart, au contraire, subsistent de nos jours, et qu'il y en ait dans le nombre qui semblent posséder encore une certaine vitalité, ou bien qui ne se sont pas trouvées, ou se sont à peine trouvées en contact avec le monde moderne, toutes cependant, plus ou moins, tendent à disparaître devant les religions universelles.

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