I. ao
sacrifié quelque hyperbole aux Crrâces , sotu chaiige's en outres. Le poème est terminé par un combat furieux entre les poètes véritables et les versificateurs qui prétendent passer pour poètes; les sarcasmes pleuvent comme les coups; c est une scène qu'on peut lire après la plus gaie du Lutrin. L'auteur nous apprend qu il a fait son ouvrage à l'imitation de César Caporale, de Pérouse ; on ne l'aurait pas supposé, assurément : mais, malgré un aveu si explicite, le T^oyage au Parnasse ne perdra rien du mérite de son originalité.
Cervantes a placé ses plus heureuses poésies sous la protection de la pastorale. Eûf-il accepté le même appui h une autre époque ? ce n'est pas présuraable ; mais, à la fin comme au commencement du seizième siècle, la houlette de cette reine des bergeries était un sceptre devant lequel tout poète devait fléchir le genou, s'appelàt-il le Tasse, Sannazar, Guarini ou Ronsard.' La Diane aurait eu dans la (jralatèe une rivale redoutable, si Cervantes avait tiré de son sujet tout ce qu'il contenait de poésie ; il ne l'essaya même point ; son roman pastoral resta inachevé ; c«' n'était pour lui qu'un cadre dans lequel il fit rtilrrr les préludes de sa jeunesse.
Cette mosaïque curieuse montre, du reste, par sa riche variété', que si l'auteur de Don Quichotte fut le premier prosateur de l'Espagne , il e'tait loin d'en être le dernier poète, et que, dans un genre comme dans l'autre, il a mérite plus d'e'loges qu'il n'en a obtenu. Gil Polo avait continué Monle'mayor; ce fut un e'crivain français qui termina l'œuvre du romancier espagnol : Florian y ajouta, outre le chant final, plusieurs scènes intéressantes, telles que le troc des houlettes, la fête champêtre, l'histoire des tourterelles et les adieux au chien d'EIicio. Le succès de ce poème, rajeuni de deux siècles, triompha chez nous de la plus grande vogue du roman et du drame anglais, et fut ratifié en Allemagne par le suffrage de Gessner, le véritable maître de la pastorale moderne (lo).
Les JSouvelles de Gênantes se détachent beaucoup plus vivement que ses poésies du fond général de la littérature de l'époque : invention, composition, style, tout lui appartient. Depuis le Comte Lucanor, la prudence espagnole avait cherché souvent à égayer par l'apologue ses conseils sententieux ; elle ne pouvait toutefois citer avec distinction aucun moraliste populaire : le Pntrnnuelo de Juan de Timonéda né-
tait qu'un recueil d'historiettes plus amusantes qu'instructives Nos vieux fabliaux, connus de l'Europe entière, eussent pu offrir de nombreux enseignemens ; les auteurs du Décaméron et des contes de Cantorberry, qui avaient largement puise à cette source, ne l'avaient pas tarie : mais le goût italien l'avait emporte sur le goût national ; on avait imité tous les imitateurs de Boccace, Pecorone, Sachetti, Machiavel, Parabosco, Matte'o Bandello, Gelli, Cinsio Giraldi et une foule d'autres écrivains plus licencieux encore (il). Puis le roman d'intrigue, successeur <iu roman de chevalerie, avait obtenu la préférence, et menaçait déjii I Espagne dcî la fécondité qui désola plus tard notre pays. Diminutifs ingénieux, les ISouvelles de Cervantes sont des romans condensés : il leur a donné le nom à" Exemplaires , parce qu'il n'en est aucune, ditil, qui ne puisse fournir un exemple profitable. Le ton est rarement trop haut ou trop bas: c est celui qui convient à la peinture des scènes de la vie réelle : l'auteur ne tombe ni dans l'exubérance des analyses intimes ni dans la sécheresse des narrations sceptiques, et il évite avec un égal soin de donner le moindre encouragemeni aux in;iMvai$es passions, en leur accordant une seule
victoire. « Il y a des heures tle récrëalioii, ajoutet-il dans le prologue de son livre, où l'esprit fatigue' cherche le repos : c'est pour cela qu'on plante des promenades, qu'on fait jaillir des fontaines, qu'on aplanit des montées, qu'on peuple les jardins de fleurs- Je veux donc concourir aussi à satisfaire ce besoin de de'lassement; mais je me couperais la main plutôt que de livrer mes Nouvelles au public, si je les croyais capables d'inspirer à qui que ce fût une pensée criminelle. Qu'on le sache bien ; je ne suis plus en âge de jouer avec l'autre vie, car, à me donner cinquante-cinq ans, j'en gagnerais neuf et plus. » En effet, la moralité de tous les dénouemens annonce la purelë de toutes les intentions: Cornelia , la Force du sang, l Espagnole - yiuglaise , les deux J eunes filles , et plusieurs autres nouvelles moins remarquables, fniissent par le triomphe de la vertu; mais fauteur parait s être plus particulièrement attache au triompiitî de la vëritë dans le Mariage trompeur et dans Rhicoîiete et Cortadillo. Moins faciles aujourd'hui qu'on ne lëtait alors sur l'accord des moyens avec la fin, nous ne saurions comprendre ce que les mœurs des voleurs, des coupejarels, des ruffians et des courtisanes peuvent
avoir de coinniuii avec la morale. Pourquoi éclairer les cavernes du crime? Pourquoi montrer les sentines du vice aux yeux de ceux qui les ignorent? Si celle boue que l'on remue inspire trop de dégoût à l'imagination pour la corrompre, ne la salit -elle pas? Les trois meilleures nouvelles, ou du moins les trois plus intéressantes, r Estramadurien jaloux , la Servante célèbre et la Grinatilla de Madrid ne sont pas d'une pureté continue ; mais il y a tant de poe'sie dans les principaux caractères et tant de pathétique dans toutes les situations, que les images dont l'esprit pourrait être blessé semblent n'être là que pour servir d ombres aux tableaux (12).
Un écrivain dramatique qui ne tardera pas à nous occuper, Gabriel Tellez, auteur de Nouvelles du genre le plus romanesque , a dit que Cervantes était le Boccace de l'Espagne. Si cet éloge est une attribution de suprématie, il est juste; Cervantes et Boccace tiennent le premier rang dans les deux Péninsules : mais si Gabriel Tellez a voulu indiquer une ressemblance, il s'est trompé. Les Nouvelles de Boccace sont plus voisines du conte; les Nouvelles de Cervantes se rapproclienl da>aiitagc du r^jnan et
ilu drame. La donnée italienne est presque tovijoiirs vraie; la donnée espagnole est rarement vraisemblable : mais dans le cours du récit, 1 art de Cervantes rachète ce péchë originel ; il n'est pas d'homme qui développe avec plus de naturel un sujet impossible. Comparera-t-on leur moralité? Boccace, sous ce rapport, aune réputation si détestable, que ce parallèle aurait l'air d'un paradoxe; cependant si, au lieu de condamner aveuglément tout le Décaméron , l'on voulait prendre la peine d'y faire un choix, il serait aisé d'y trouver de quoi doubler le nombre des Nouvelles vraiment exemplaires de Cervantes : les six dernières surtout soutiendraient, jusque dans leurs moindres détails, l'examen le plus sévère. Quant à la philosophie du Castillan et du Florentin, malgré quelque similitude de langage, elle ne repose pas sur les mêmes fondemens : Boccace ne consulte que sa raison, Cervantes prend conseil de sa raison et de sa foi. Malheureux l'un et l'autre, ils sont sans haine contre les hommes, bien qu'ils aient le droit de s'en plaindre. Cervantes n'accuse que le sort, et ménage les grands; Boccace n'accuse personne , et se moque de tout le monde : prélats, cardinaux, souverains pontifes^
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il n'épargne aucune digulle humaine ; mais la religion est à ses yeux une institution divine, et il enlend la respecter en attaquant ceux qui ne la rendent pas respectable. La ligne de démarcation entre le cierge' et l'Eglise, cette ligne délicate dont l'indication seule est si dangereuse, est fortement et profondément tracée dans une de ses Nouvelles. Un riche marchand juif de Paris, nommé y4braham , est en voie de conversion ; toutefois, avant de prendre un parti définitif, il désire interroger le catholicisme dans le siège de son gouvernement; il veut voir la cour de Rome : aucune «objection ne l'arrête; il part, examine tout, et revient. L'ami qui avait entrepris de le faire renoncer au culte Israélite n était pas sans inquiétude : dès qu'il apprend son arrivée , il court s'assurer de ses dispositions. Le Juif lui fait alors l'inventaire le plus effrayant des désordres qu'il a remarqués. « Rome, dit-il, est plutôt le foyer de l'enfer que le centre de la chrétienté ; on croirait que ceux qui devraient être les soutiens et les défenseurs de votre Eglise, ne cherchent qu'à la ruiner et à la détruire : mais comme je vois qu'en dépit de leurs coupables efforts la religion qu'ils outragent demeure inébranlable, et ne fait que s é-
tendre de plus en plus, j en conclus qu'elle est la plus vraie, et que 1 Esprit saint la prote'ge visiblement. Allons donc de ce pas trouver un prêtre, afin que je reçoive le baptême (a). »
Comme peintres de caractères , Cervantes et Boccace ne peuvent être mis en concurrence : on sait que le premier a résolu la double difficulté' de développer et de soutenir des types imaginaires, suivant toutes les conditions d'une organisation re'elle, et l'on ignore comment le second aurait subi la même e'preuve. A part celte diffe'rence, on trouve autant de vp'n'te dans les esquisses de Boccace que dans les portraits de Cervantes, et l'un ne reproduit pas avec plus de fidélité les mœurs du seizième siècle en Espagne, que l'autre les mœurs du quatorzième en Italie. Leur style, enfin, quoique e'galement original, n'a aucune analogie : du côté de Cervantes, il y a plus de verve et moins de concision; du côté de Boccace, il y a moins d'éclat et plus de régularité; mais tous deux substantiels, abondans, vigoureux, hardis, écrivent en hommes qui ont inventé leur art.
Pérez de Montalvan crut embellir In Nouvelle
[a) Première journée, Nouoelk a. . j
eu lui prodiguant la parure ; il la chargea de tous les faux brillaiis de la prose poe'lique (ï3); avec la recherche du style reparut l'exage'ration des sentimens. Deux feiTiaies d'une sensibilité' singulière, qui s étaient cre'ë un monde à part, Mariana Caravajal et Maria de Zayas, s'e'garèrent dans les nuages de la métaphysique galante; on n avait jamais vu, même au déclin des troubadours, l'accent des passiims si amolli, l'honneur si lymphatique et l'amour si nerveux (i4)- Cervantes avait cependant complété une démonstration qui aurait dû n'échapper à personne : il avait prouvé, par ses Nouvelles comme par son roman, que, sans resserrer la sphère de 'idéal, on peut y admettre le vrai; il avait encore établi que la prose, sans être de la poésie (h'composée , peut servir aussi bien 1 imagination que la raison : elle avait reçu de lui ses Fiiéros , et il était temps, car, après l'avoir expulsée de la comédie, du drame, du roman, on ne l'y avait admise que déguisée; on aurait fini par lui refuser toute place dans la littérature; on oubliait qu'elle s'était élevée à la hauteur de la ])oésie dès le règne de Charles -Quint, et que, sous Philippe II et Philippe ITI, elle avait gagné en éteniluc ce qu'elle avait pu perdre en gran-
<!i'ur : les prosateurs eux-mêmes, habitues à uc prendre rang qu'après les poètes, doutaient de leur action sur les esprits, et cherchaient de nouveaux moyens d'influence dans des imitations qui confondaient et altéraient tous les genres ; les e'crivains spirituels contrefaisaient les lyriques, les écrivains moralistes prenaient le ton badin des satiriques, et beaucoup d ouvrages de l'espèce la plus sérieuse e'taient mêles de vers. De cet e'tat de diffusion universelle naissent les difficultés de classement, qui embarrassent l'histoire critique : les talens spéciaux sont en si petit nombre , qu'ils font exception ; il faut saisir le côte' le plus saillant de chaque auteur, lorsque, par bonheur, l'e'parpillement de ses travaux ne la pas e'crase' sous le niveau de cette me'diocrite' qui efface toute saillie. C'est ainsi que nous avons agi à l'e'gard de Luis de Léon, de Hurtado de Mendoza, de Vicente Espinel, de Luis Vêlez de Gue'vara, des deux Argensola, et de tous ceux enfin qui nous ont donne prise sur plusieurs qualités êminentes. Aucune ligne de se'paration n'avait e'te' nettement liiêe avant l'auteur de Don Quichotte ; il essaya de faire, par ses exemples, ce que son compatriote Quintilien avait fait à Rome par ses pre'-
ceptes ; et si le f^e'nie espagnol ne voulut pas s'assuje'lir à toutes les règles , du moins il en observa quelcjues-unes.
Parmi les e'crivains mystiques, Diego de Estella, Malon de Chaide et Fernando de Zarate avaient transmis sans alte'ration sensible, à la géne'ration de Philippe III, les traditions de l'ascétisme qui avait re'gne' autour du trône et dans la retraite de Charles-Quint. Estella , puriste sévère, peut faire suite à Luis de Grenade. Ses méditations sur l .Amour de Dieu et sur les T^anitès du monde ne manquent ni de profondeur, ni de méthode, ni de dignité. Malon de Chaide semble avoir choisi pour guides les imaginations plus vives et plus tendres de la même école ; il a représenté Madeleine pécheresse, pénitente et sanctifiée , à la manière passionnée de sainte Thérèse et de saint Juan de la Cru/.: il a du nerf, de la chaleur, de léclat; mais il est sans ordre et sans clarté. Le docteur Zarate, au contraire, n est ni pathétique ni brillant; enchaîné à la lettre des textes sacrés, et plaçant lorthodoxie au-dessus de l'enthousiasme, il met sa gloire à consolider les bases de l'édifice dont le couronnement a été posé par des mains plus hardies (}ue les siennes. ,
L'avantage de renseigneineiil religieux est ^]f pouvoir s'appuyer dans sa marche sur l'immuable autorité des dogmes, et de tendre vers un but fixe et certain; il n'en est pas de même de l'enseignement philosophique ou moral : les certitudes lui font de'faut; l'absence d'une inspiration commune et d'une direction unique laisse aux esprits une liberté' qui multiplie incessamment les divergences et les écarts. Les e'crivains religieux, en traduisant saint Ambroise, saint Bazile, saint Chrysostôme, saint Eusèbe» saint Jean de Damas et l'Imitation de Jésus- Christ, avaient e'claire' leur route, tandis que les e'rudits, chefs de le'cole didactique, n avaient fait qu embarrasser et diviser les esprits, en leur offrant à la fois les leçons systématiques d'Aristote, de Platon, de Socrate, de Cice'ron, de Se'nèque et de Boëce (i5). Après les longs et durs travaux de tant de courageux hellénistes ou latinistes, on n'aperçoit aucune liaison entre les idées, aucun accord entre les formes. Pérez, de Oliva et son neveu Arnbrosio de Morales, qui influèrent sur le mouvement général, n'ont entre eux d'autre afFmilé que celle des instincts nationaux : la philosophie de lun est spéculative, la philosophie de lautre est pratique; et
quelle distance plus difficile encore à mesurer du majestueux dialogue sur la Dignité de l'homme, commence' par Juan Lopez de Palacios Rubios, et continue par Francisco Cervantes Salazar, à la fable alle'gorique du Travail et deV Oisiveté, de Louis Mexia, et aux tragédies de l'amour de l'emphatique Solorzano! Sans doute l'unité absolue de langage et de ton était impossible là où l'on faisait concourir à l'instruction morale des peuples des formes d'une nature si diverse (jue la dissertation, l'apologue, le drame, le roman; mais tous les genres auraient du avoir leur style propre , et aucun ne l'avait ou n'en respectait les convenances. Chaque écrivain dogmalisait et philosophait selon sa fantaisie ; on rencontrait des sermons dans des livres mondains, des tableaux licencieux dans les discours les plus graves, et des lambeaux de poésie partout. C est pour cela que certains auteurs, se figurant que le mal venait de la langue espagnole, ne voulurent pas en faire l'organe de leurs pensées; plusieurs écrivirent en latin, comme l'avait fait Louis Vives ; d'autres en italien , à 1 exemple d'Alphonse d'Ulloa. >' '■
Circonscrits dans des limites plus précises, les historiens auraient du se soutiiellre .ivec
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moins de peine à la loi de leui" genre. Deux conseillers de Charles-Quint, Zuniga et Hurtado de Mendoza, avaient détermine' le caractère spo'cial de l'histoire; ni l'un ni l'autre n'avaient écrit en littérateur ou en philosophe : Zuniga avait raconté en militaire l'expédition de I empereur en Allemagne (i 6) ; Mendoza avait retracé en politique la rébellion des Maures de Grenade : dans leur pensée, la question d'art ne dépendait du style qu'autant que le style ajoutait h l'intérêt du récit. Cet ordre de conditions fut renversé par la plupart de leurs successeurs ; le travail de la forme fut leur principale affaire. Ceux-ci, jaloux de la renommée des ])oètes, cherchèrent h les égaler par la richesse des images; ceux là, craignant d'èlre confondus avec les romanciers, poussèrent la gravilé jusqu'à la sécheresse. ' . ; '
L'histoire sacrée nous montre, comme I histoire politique, ces deux tendances exclusives ; chaque ordre religieux, chaque saint, chaque .sainte a trouvé un écrivain ou trop fleuri ou trop aride. La Vie de PieV, par Antonio Fuen mayor, et de sainte Thérèse par Diego de Yépez, mar- (juent ces points extrêmes : la ligne intermédiaire n a été suivie q«ie par le jéroiiimitiî José
de Sigueiiza, lalcnt suporieiir, qui a su énirc 1 histoire de son ordre de manière à faire regretter qu'on ne lui ait pas confie' l' histoire ge'nërale de la Pe'ninsule.
Tous les chronistes politiques charges de perpétuer l'institut d Alphonse X , tous, sans exception, ont trop dédaigne ou trop recherche les prestiges du style. Ocampo , qui a remonte aux sources de l'histoire de Castille, et Zurita, qui a débrouille les premières archives de 1 Aragon , sacrifient volontairement 1 élégance à l'exactitude (i y) ; leurs continuateurs, au contraire, Ainbrosio Morales et Bartholome' Argensola, plus littérateurs que politiques, ne peuvent se r('soudre à comprimer l'essor de leur imagination. Morales annonce dans sa préface qu'il entend prouver que la langue de son pays n'est dépourvue ni d'énergie ni de gravite' ; son livre, soigne' dans les moindres parties, est une étude de style (i8) : Bartholome Argcrisola se défend plus mal encore de ses habitudes de poète ; à chaque pag<î de ses Annales, il trahit son goût dominant ; et dans son attachante Histoire de la conquête des îles Moluques , toute contrainte l'abandonne ; loin d'écarter les beautés poe'liques du sujet, il se plaît à les mettre en reliel.
On oppose le Père Mariana; on dit qu'il fut à la fois e'crivain et penseur; et la preuve qu'on en donne, c'est qu'il a e'te de'fe're' au tribunal de l'inquisition, et condamne à un emprisonnement : on ne démontre ainsi que 1 aveugle intole'rance du saint Office. Mariana ne professait aucun système hostile au pouvoir monarchique, encore moins à l'autorité de l'Eglise, puisqu'il e'tait engage' dans l'ordre religieux le plus absolu sur cet article : savant plein de conscience, il exposa tous les faits avec une exactitude minutieuse ; la haine et l'envie firent de la logique à leur manière, en tirant des de'ductions auxquelles il n'avait pas songe' ; et au lieu de ne voir en lui qu'un esprit impartial , on le signala comme un esprit malveillant. Son ambition se bornait réellement à remplir sa tâche à la satisfaction des puristes de toutes les universite's ; Tile-Live était le modèle qu'il avait choisi ; afin d'en approcher autant que possible, il s'injposa la même version que le cardinal Benibo pour V Histoire de Tenise : il composa d'abord son Histoire générale d'Espagne en latin, et il la traduisit en espagnol. Mais qu'est -il re'sulte' de cette double transformation? ces! que les deux couleurs, mèle'es en- I. ai
semble, se sonl re'ciproquernent alTaiblies. Mariana n'est pas antique , il est vieux ; et l'on a fait mieux qu'une e'pigramme, lorsqu on a dit qu'il avait teint ses cheveux en blanc (19). Son style , maigre' cette affectation de rhéteur, se distiugue par une réunion de qualités précieuses; il est lucide et mesuré; on remarque avec plaisir sa rapidité' dans les narrations , et la vigueur de ses coups de pinceau dans les grands portraits : les harangues imitées des anciens, et trop fréquemment ramenées, viennent, par malheur, neutraliser les meilleurs effets ; Mariana tombe alors dans le défaut de tous les déclamaleurs; il est pompeux et vide. Ainsi, parmi tant d'écrivains placés à la lète des diverses écoles que nous avons parcourues, on peut rencontrer beaucoup de talens sans voir un modèle parfait. Cervantes fut le seul qui opéra sur la prose espagnole un travail analogue à l'œuvre de Pascal sur la prose française ; il faut suivre lotig-lemps sa trace pour trouver, dans le domaine des écrivains, deux types de genres : Diego de Saavédra, le plus grand homme du règne de Philippe IV, et Antonio de Solis, le seul grand homme du règne de Charles 11.
Saavedra, critique inslniil, salace et delical, associa les grâces de l'esprit à la gravit»- du jugement; ses compositions politiques, morales et litte'raires , sont telles que le ge'nie athénien aurait pu les concevoir ; on comprend seulement qu'elles ne pouvaient recevoir que d'un Espagnol la couleur qui les anime ('2o).
Solis , appelé à raconter la conquête du Mexique, eut la force d'oublier qu'il avait fait des odes et des drames ; il conserva toute la poe'sie de son sujet, sans la transvaser du fond dans la forme ni la délayer dans son style (21).
Mais n'anticipons pas sur les e'poques ; perdons, s'il se peut, le souvenir des doctrines enseignées par chaque poète et par chaque prosateur; ne parlons plus surtout des sages leçons de Cervantes : les inde'pendans sont venus! . - -