‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 16 sur 27 · CORRUPTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

CORRUPTION GÉNÉRALE

Est-ce une re'aclion calcule'e ou un retour involontaire aux habitudes de la nature? c'est l'un et l'autre. Les classiques, malheureux seulement au the'âlre et dans l'epopee, mais habiles et

puissans dans la plupart des autres genres, avaient rendu les chemins de la poe'sie si difficiles, qu'il fallait du courage pour s'y engager, et encore plus de perse've'rance pour ne pas en sortir : tous ceux même qui e'taient partis sous leur conduite, comme Lope de Ve'ga, Que'vedo, Gongora, de'sespe'raient d'arriver; la de'fection se mit dans les rangs, et chacun prit la roule qu'il lui plut.

L'homme e'tonnant que nous avons nomme' le premier sillonne en tous sens le champ littéraire, et, de quelque côte qu'il porte ses pas, vous entendez crier : « Place au prodige de la nature, au phénix des esprits, à l'heureux, au glorieux Lope Félix de Ve'ga Carpio ! »

Pour lui, la poésie est comme le nectar des dieux de l'Olympe; elle coule à pleins bords et sans une seule goutle d'amertume dans sa coupe enivrante ; les applaudissemens qui l'accueillent aujourd'hui l'accueilleront demain, plus nombreux, plus bruyans, plus frénétiques ; ils l'accompagneront jusqu'à son dernier jour, et aucune voix n'osera s'élever contre une si longue ovation , et l'envie ruème sera réduite à passer la frontière pour épancher librement son fiel(i). Ce n'est pas assez d'admirer le grand Lope a

on l'ainu-, on l'aline d'amitle, d'amour, on en raffole ; le peuple l'attend sur sa porte dans cette même rue où Cervantes loge on ne sait où; 11 lui sourit dès qu il paraît, il le suit avec orgueil, il le nomme à tous les passans.

Le ciel, il esl vrai, a réuni dans cet homme extraordinaire le ge'nie de plusieurs poètes; il lui a prodigue les trésors de l'imagination , le don de trouver et celui de peindre, la facilité, la souplesse, l'élégance, la clarté, l'harmonie; c'est un fonds qui dévore tout, et que rien n épuise ; c'est une mémoire savamment enrichie, et qui a l'air d'inventer tous ses souvenirs; c'est un tra\aill<'ur qui ne se fatigue pas, et dont les œuvres n'ont rien de laborieux.

Supérieur à son public, à-peu-près comme le marquis de Molière au bourgeois gentilhomme, Lope de Véga sait en flatter les penchans et les caprices en courtisan dégagé ; jamais poète d'Espagne ne fut plus coiTiplètement Espagnol ; il a pris sa nation telle qu'elle est, telle qu'au fond tdie a toujours éîé , ardente, curieuse, passionnée, exaltée, avide surtout de sensations vives, et facile aux grandes émotions ; et il a caressé son naturel, et il a choyé ses faiblesses avec un laisser-alltT qui semble exclure tout calcul. Que

<1 autres cherrlicnt à subjuguer ! Opinion: à ses yeux elle est indoinptahle ; c est une reine, et uui^ reine absolue, flont il trouve plus commode et plus sûr d être 1 enfant gâte que le précepteur. '■'■■' ■'• -S: ' '-' ' .- '-,-■'

« J'ai quelquefois écrit selon les principes, dit-il dans son Nouvel Art dramatique; mais àhs que je vois le peuple courir en foule à des ouvrages monstrueux, pleins d'apparitions magiques et de tableaux surnaturels, et les femmelettes se passionner pour ces absurdités, je reviens à mes habitudes barbares J'enferme

sous de triples verroux tous les préceptes; j'éloigne de mon cabinet Plante et Térence , de peur d'entendre leurs cris, et je compose suivant la méthode indiquée par ceux qui veulent enlever les applaudissemens de la multitude (2).»

Ces aveux candides sont-ils exagérés? On l'a prétendu, et nous voulons bien 1 admettre; mais ce qui est plus certain, c'est que Lope de Véga, qui était né pour la gloire, en a sacrifié les plus belles promesses au désir d être payé, heure par heure, en succès populaires, et qu'il a gémi plus d'une fois de cet escompte ruineux ; témoin le dernier conseil donné à son fils : « Prenez garde de n'être écouté , comme moi , que

d'Espagne, et une vision qui révèle à Alphonse l'avenir de sa race juscju au dix-septième siècle: mais le merveilleux du Tasse a totalement disparu ; (juelques figures alle'goriques se montrent ile loin à loin, et les evènemens sont conduits de telle sort'^ que rien ne rappelle l'e'pope'e toscane. Saladin , qui s'est rendu maître de Jérusalem dès le premier chant, en reste possesseur jusqu'au dernier; l'héroïne du poème est Isménie, princesse de Chypre, belle comme Armide, courageuse comme Clorinde, et qui finit par devenir le prix du vaillant Manrique, destiné à détourner, au bénéfice de l'Espagne, toute la gloire de la lutte des chrétiens contre les infidèles.

Quant à Pétrarque, Arioste et Sannazar, Lope de Véga ne leur a iail aucun larcin; il s'est mesuré loyalement avec eux; et ce n'est pas à lui (ju'il faut s'en prendre, si ses compatriotes lui ont adjugé la palme. ; . '- ' •

Ses Iriojnphes ne célèbrent aucune passion de la terre , mais l'essence divine (igurée sous le nom du Pau céleste, le tout des Grecs : ils sont consacrés à l'autorité de la loi de Moïse, à la sainteté virginale de la croix, aux ravissemens «le l'amour de Dieu, à l'ascétisme de la vie munaslique. De la hauteur de ces sujets ('difians.

ia musc d«^ Lo[)(' de Vëga se rabat en profane jur les fureurs de Roland, pour peindre les séductions de la beauté et les folies de l'amour; la Hermosura de Angelica lui inspire de délicieuses tirades, et, comme dans V Arcadie , il a d'autant plus de mérite à conserver intactes les couleurs nationales, que la grâce de son esprit et l'élégance de son style l'exposent davantage à paraître copier son modèle.

Poèmes héroïques, historiques, mythologiques, descriptifs, didactiques, burlesques, Lope de Véga entreprend et termine tout, mais ne soigne rien; il n'en a pas le temps: c'est l'improvisateur pressé chaque jour de produire , et qui veut chaque jour remplir sa séance.

La même plume qui décrivait les charmes d'Angélique sur le tillac d'un vaisseau, pendant que le poète volait à pleines voiles au combat , déplore les infortunes de Marie Sluart, et venge sur la reine Elisabeth et sur l'amiral Drake la déroute de l'Armada. Hier elle rimait le noè'l des Pasteurs de Bethléem et la Légende d'Isidore, saint espagnol récemment canonisé; aujourd'hui, un accès de gaieté la saisit; elle raconte en courant la Querre des Chats , el chaijiie vers devient proverbe. Toute I Espagne

prend parti pour Marraraaquiz ou jNIizifuI ; les Me'dors, les Ricardos tombeut dans l'oubli le plus profond; Ismënie elle-même est à jamais effacée par la louchante Zapaguilda (4).

Trente- six romances, un volume de Nouvelles, dix e'pîtres philosophiques ou littéraires, deux centuries de sonnets, des ële'gies et des odes innombrables , tout est ne' avec la même sponlane'itë; et ce qui est vraiment incompre'hensible, c'est que le cachet d'un talent infalsifiable ait pu être appose' sur tant de feuilles si promptement e'closes.

" J'aimerais mieux être l'auteur desBarcarol- Jes {a) que commandeur de l'ordre de Saint- Jacques, » s'e'criait José Cadaiso ; et il aurait pu en dire autant de beaucoup d'autres poésies d'une simplicité' extrême et d'une délicatesse exquise : il aurait pu le dire de la cancion O précieuse liberté {hy. de l'ode sur les Rives fleuries (c), de l'ële'gie consacrée à la mort d'Elisio de Me'dinilla (5), le jeune ami de Lope, et sur-

(a) Barquillas. -■. ^,

(/f) () lUicrtiid prciiosa !

(r) Por Iti floildii otiHd. ((jaiuioii du Irioiiipli»' rie l';uii(>ur.) -, .•

tout du poème de l'Age d'or (a)^ dernier chant, dernier regret d'un vieillard sepluage'naire, e'crit avec la fraîcheur des premières illusions.

En retraçant l'histoire de la poésie castillane dans sa Filonicne , Lope deVéga s'est èleve' avec force contre la servilité' des imitations (6) ; d'un autre côté, dans ses Epures, il n'a laissé échapper aucune occasion d'attaquer la tyrannie des critiques. « Un bon Portugais, dit-il à don Juan de Arguijo , doit, selon le proverbe, remercier Dieu chaque matin de n'être pas né bête ou Castillan. Pour toi, ô le plus aimable des esprits ! tu peux remercier le ciel, qui ne pouvait te faire bête, de ne t' avoir pas fait critique (7). »

A ses yeux , les libertés du génie national n'avaient pas reçu une moindre atteinte des impertinens qui demandaient chaque jour au soleil levant : « Où vas-tu ? » que des insensés qui voulaient qu'il versât la même lumière à toute heure et dans tout climat. Il revenait donc, par une pente naturelle, au point où la chaîne des traditions avait été rompue, et se plaisait à remettre en honneur les genres d'origine indigène que le dédain des érudits laissait végéter dans

(a) El siglu de oro. (Silva moral.) -. • ',','■-

l'oinbrt'. Les romances, que personrie n osait encore reconnaître, entrèrent, grâces ;i lui, en possession d'e'tat littéraire ; sa tutelle, après avoir sanvë leur patrimoine, 1 augmenta si bien qu'il ne larda pas à comprendre et tous les sujets nationaux et tous les genres poétiques. Ou recueillit, au milieu des sérénades et des fêles, les re'miniscences alte'rées de la tradition orale, et l'on prit enfin la peine d'e'crire ce que l'on ne savait plus que chanter. La Bible, l'histoire et la chevalerie, ces trois sources jusque-là confondues, furent séparées avec soin ; on s'étonna de voir le Romancero du Cid, glorieux type du genre, enrichi chaque jour d'un nouveau souvenir ou d'une inspiration nouvelle; c'était comme un collier dont les perles, dispersées sur le sol , se retrouvaient une à une (8). L'élément chevaleresque, qui était demeuré presque stérile dans la haute région de l'épopée, déploya dès lors toute son abondance et toute sa richesse. Euîules des romances de la Table-Ronde, d'A- Tnadis de Gaule, des douze Pairs de Charlemagne et de Bernard del Carpio , les romances moresques racontèrent, avec un charme indicible, les prouesses et les aventures des héros musulmans : \v tcjnps des guerres e'iail à jamais

passe ; on pouvait rcndie justice à toutes les grandeurs déchues, et on le fit avec e'ciat : mais le catholicisme , plus sévère en Espague qu'en France et en Italie, ne voulut admettre dans ces poèmes de gestes aucune fiction orientale ; la magie en fut exclue. Portes ainsi à un rang supérieur et à des proportions plus grandes, les romances cessèrent d'offrir à la danse l'accompagnement de leurs refrains, et furent supple'e's parles létrilles , gracieux diminutifs plus spëcialemenl consacres à l'expression des idées populaires et rustiques : le mètre agile et bref de ces chansonnettes s'unissait mieux au mouvement accélère' de la sarabande, de la chacone et des divers pas à castagnettes dont l'Espagne e'iait f;.lle(9). V::^

Lopc de Vega, qui avait re'genëre' les romances, n'eut garde de les restreindre en les classant; il descendit de la forme la plus grave à la plus légère, et remonta de la plus légère à la plus grave, sans marquer aucune pre'fe'rence exclusive ; son but fut rempli : la foule des rimeurs faciles, conduite parQue'vedo etGongora, se précipita bientôt par toutes les portes qu'il avait ouvertes. ■'•\ ;' • : /

L'universalilé poëlique du phénix castillan,

roiistatec par l'épreuve de lant de genres et do styles, suiïîsait bien, assiire'menl, pour frapper les esprits : or, ses poe'sies diverses, qui remplissent tant de volumes, ne forment que la moindre partie de ses productions ; en admettant qu'elles repre'sentent la part moyenne de vingt auteurs, ses pièces de théâtre équivalent au contingent de cinquante : on a calculé qu à raison de cinq pages par jour, nombre qu'il a indique' lui-même, il avait dû composer cent trente-trois mille pages ou vingt-et-un millions de vers. Qu'on en retranche la moitié, si l'on veut, et on sera encore bien au-dessus de toutes les mesures connues. Montai van, son élève, raconte 1 anecdote suivante:

« Nous faisions une comédie en sf)ciélé; chacun de nous composa un acte le premier jour, et l'on se partagea le troisième pour le lendemain. Je voulais devancer mon vieux maître ; je me mets à 1 œuvre vers deux heures du malin, et à dix je cours porter mon travail. Lope deVéga était dans son jardin , occupé à émonder un oranger qui avait souffert de la gelée, a J'ai fini mon demi-acle, lui criai-je dès que je l'aperçus. — J'ai aussi terminé le mien, me répondit-il. — Va (juand donc? — Je me suis Icvt' à

cinq heures, j'ai fair le de'nouemeni de la pièce, et, voyant qu'il n était pas encore tard, j ai écrit une épître en quarante tercets ; j ai déjeune, et je suis venu arroser mon jardin : je viens de finir; mais je vous assure que je suis un peu fatigue'.» Facilite' surnaturelle, qui devrait exciter plus d'e'tonnement que d'envie , si l'on re'fle'chissait aux dangers qu'elle entraîne! L'exe'cution suit de si près la conception chez Lope de Ve'»a, qu'il lance son ide'^ sans savoir comment il la dirigera et oij il l'arréteia. Les plus fertiles et les plus prompts de nos poètes ont du moins trouve' dans notre langue poe'lique des résistances que n'offre pas la langue castillane, et l'obs lacle a contenu leur fougue ; mais Lope de Ve'ga. séduit par l'agrément d'une route presque sans épines, est toujours porté à aller en avant et à excéder ses forces; aussi n'est-il à l'abri du blâme que dans ces pièces de courte haleine, qui n'ont que la mesure d'un élan ou la durée d'un transport. Dès que l'espace s'étend devant lui, sa marche devient languissante, l'inspiration l'abandonne; il se refroidit et tombe; qu'on ne croie pas, du reste, qu'il se fasse illusion ; il est le premier h s apercevoir des imperfections d'un travail trop hâté. « S'il était

« rapide comme la tondre dans ses composi- « tions, il les revoyait avec, la palience du dieu « Terme, quand il le pouvait; deux de ses ])oè- « mes sont reste's dans son portefeuille pendant « trente ans Ça). »

Malheureusement, il n'en a pas ete' de même du plus grand nombre de ses ouvrages. Ses pièces de théâtre, eraporiees humides encore fie son cabinet, ont souvent e'të imprimées sans son aveu; et que de fois n'a-t-il pas dû gémir de ces éditions furtives qui ne lui laissaient le loisir ni de corriger ce qui était défectueux, ni de fortifier ce qui était faible! Cessons donc d'accorder tant de prix à une (jualilé qui jieut devenir si funeste; comptons moins ce quOn pouvait en faire que ce qui en a été fait, et Iraitant les privilégiés de la nature comme on traite de nos jours ceux de la société, ne les jugeons pas sur ce qu'ils ont apporté à leur naissance, mais sur ce qu'ils ont laissé à leur mort. ;

Lope de Véga, qui redoutait avec tant de raison l'épreuve des années, ne devait pas résister à l'épreuve des siècles; le refroidissement des esprits a été tel qu un critique moderne,

(«) Pcllirer. . . • ' ^ ■'.' ■

ili'jà cite avec tloge dans celte étude, s'est cm oblige de disculper la vieille Espagne, en attribuant la complaisance excessive de ses suffrages aux sacrifices que le poêle avait faits pour lui plaire, u Et maintenant qvi'est-il reste' de tout « ce bruit? a - t - il ajoute ; on vante encore « par tradition les poe'sies de Lope de Vega, « mais on les lit bien rarement; et si l'on s'y « hasarde, on ne va point jusqu'au bout; car à « chaque pas on est arrête' et choque' ; de tant « de centaines de come'dies, à peine en est-il « une qu'on puisse dire bonne. Sur quels fon- « démens reposait donc ce monument colossal « qui touchait les nues, et qui n'éveille plus en « nous que l'ide'e de ces palais fantastiques, « créés par un caprice et détruits par un souf- « fie?... Justice a été faite; il était Impossible « qu'il n'en fut pas ainsi pour des travaux exé- « cutés à la course, sans élude et sans plan. « L'obligation que Lope de Véga s'était impo- « sée d écrire au jour le jour pour le ihéàlre, « celte habitude fatale d'alimenter toujours le « public de nouveautés, avait comme détendu « les ressorts de son esprit (a). » .ji, j u^,<r i;^,'»Y

(a) Tesoro (h'I parnuso EspuîioL (Inlrod.) , >•

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Vrai SOUS quelques rapports, ce jugement n'est pas exact dans son ensemble ; on y reconnaît la trace d'une reaction; nous le déclarons donc inacceptable, et nous sommes convaincus que malgn' l'aulorite' de Quintana, notre protestation ne manquera pas d'adhe'rens parmi les Espagnols.

Apprécie'es séparément, les trop nombreuses productions de Lope de Véga offrent, en effet, peu de conditions de durée; car la forme, ce premier élément de vie, est souvent défectueuse ; mais il n'en est pas de même du travail général de son génie; c'est là ce que nous appelleroris son œuvre; et cette œuvre, quoiqu'iniparfaite, nous semble immortelle ; il y a une période entière de mouvement, d'effort, de progrès, le signai et l'accomplissement d une révolution, la clôture d'un passé improductif, l'ouverture d'une ère féconde dans ce répertoire qu'on nous présente comme une monstruosité; c'est un vaste récipient où toutes les sources de l'art dramatique ont été recueillies pour être versées par d'innombrables canaux sur le théâtre moderne, et ce que l'originalité de Lope de Véga a su y ajouter est au-dessus de toute estime.

Sans ,'ui( Ml) <loiile, l'Iiounne (|ni abusait in-

rt'ssammeut de lui-même tievait abuser de lout; incapable de gouverner sou imagination, il s est pre'cipile' maintes fois vers la première idée venue avec une ardeur irre'fleVhie; trop prompt a saisir la plume, trop presse' de la poser, il a sacrifié l'ensemble aux détails, négligé le développement de ses fables, brusqué les dénouemens, et voilà pourquoi on put dire que c'est l'auteur qui a fait le plus de bonnes scènes et de mauvaises pièces. Mais d'abord, est-il bien démontré que tous les défauts qu'on lui reproche ne soient que ses défauts? La plupart ne peuvent-ils pas être attribués à ses prédécesseurs ou à ses contemporains, aux mœurs de son pays, au caractère de sa langue? Lui imputera-t-on, par exemple, cette impatience du public, qui voulait tout «avoir, et sur l'heure, dût-on le faire passer de la création au jugement dernier? cet amour des intrigues compliquées, qui mettait l'intérêt au-dessus de la vraisemblance? cette exaltation orientale, qui n'était jamais rassasiée de métaphores? Ce qui lui appartient en propre, et ce qui n'est incontestablement qu'à lui, c'est d'avoir établi une distinction radicale entre les genres; c'est d'avoir substitué dans l'action des divisions fixes à des

divisions arbitraires ; c'est d'avoir essaye de remplacer quelquefois la monotonie des caractères ge'neraux par la varie'te des caractères individuels ; c'est d'avoir mieux marque' le vrai ton du dialogue, et d'avoir eu 1 adresse, en se rapprochant de la simplicité' naturelle, de conserver la couleur nationale. i' . i '

Pour les anciens, on le sait, le principal intérêt du drame devait être dans l'histoire ou la fiction qui en faisait le sujet; ils dejnandaient à l'art de peindre des actions, ils ne lui demandaient pas de peindre des hommes. Lope de Ve'ga n'admit aucune exclusion. « La véritable << comédie, dit-il, a pour but d imiter les ac- « tions des hommes, et de peindre les mœurs « du siècle où i!s ont vécu. »

N'est-ce pas là le principe fondamental du the'àtre moderne, celui que tous les maîtres ont reconnu? Eh bien! qui l'avait formule' dans une poe'tique? qui lavait syste'matiquement applique' avant Lope de Vêga? qui l'a nie après lui?

Si l'effroyable chef-d'œuvre de Fernando Rojas offre, comme nous l'avons remarque', les premières peintures de mœurs et de caractères qu ait vues l'Espagne, ces peirUures ne vont pas à la scène ; et ce n est pas seuKMnenl

parce qu'elles sont jel('es dans un cadre gif^antcs(]ue, et perdues sous le verbiage d une e'i uditioii scolastique , mais bien parce qu'elles sont d'un cynisme que l'art ne re'prouve pas moins <jue la morale. Cent ans, ou peu s'en faut, séparent la tragi-comëdie de Cëlestine du premier ouvrage de Lope de Ve'ga, et pas une seule imitation réellement progressive, n'a rempli cette lacune (lo). Cëlestine, connue d'un bout de 1 Europe à l'autre, n'a fait lever aucun germe de bonne comédie : 1 école ouverte à la dëpravation, par un gënie égare, n'a ëlë hantëe que par la dëpravation, Gaspard Barthius, un des plus grands admirateurs de la pièce de Rojas, en a fait, sans y penser, une juste critique en la traduisant, comme pendant naturel, après les ragionamenli de l'Aiëtin. Qu'opposer à celte condamnation involontaire, et à l'arrêt plus direct du temps? quelle initiative revendiquer en présence d'une postërilë si complètement stërile? ^ . : V! ; i :,-,U!-

, Torres Naharro et Ruëda, véritables instituteurs de Lope de Ve'ga, n'ont pu lui apprendre (|ue ce qu'ils savaient eux-mêmes, et c était bien j)eu de chose. En étudiant les proverbes populaires du batteur d'or de Sëville, il a compris ce

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qu'on pouvait faire du dialogue; eu lisant les iu-broglios comiques de Naharro de Tolède, il a devine' ce qu'on pouvait faire de l'inlrigue ; mais là s'est arrêtée la lumière ; son génie lui a rcve'le' le reste. S'il n'a rien perfectionné, il a indiqué dans ses ébauches tout ce qui pouvait l'èlre : le comique de situation, le comique de caractère, et jusques au comique de contraste ; il a fait parler toutes les conditions sociales, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, et il a prêté à chacune le langage (jui lui convient; il a fait parler toutes les provinces espagnoles, et il a donné aux gascons de l'Andalousie, comme aux normands de la Catalogne, une vérité d'accent qui trahit leur origine. L'amour, l'honneur, la religion, ces trois grands ressorts du théâtre castillan, n'ont chez lui, nous l'avouerons, rien d'intime, rien d'idéal ; sa nature, franchement espagnole, a l'expansion des esprits méridionaux ; elle traduit tout en signes extérieurs, en images de la vie réelle ; c'est le contraire de Shakespeare, le penseur du Nord, qui fait parler et agir ses personnages avec toute la profondeur de son esprit et toute la poésie de son àme. Aussi, ne sommes-nous pas étonnés que l'on ait comparé plus d une fois !<■

génie tle ces deux poètes contemporarns («); mais pour établir un parallèle qui pût être juste, il aurait fallu y comprendre, outre le caractère et l'esprit des deux nations, le mouvement des deux littc'ratures, et c'est ce que l'on a presque toujours oublie de faire.

Sans sortir du the'âtre espagnol, on peut trouver aisément plus d'une qualité qui manque h Lope de Ve'ga. Aîarcon, moraliste nerveux, a une marche plus fermie : Moreto est plus sagement comique ; Tirso de Molina est plus incisif et plus hardi; Calde'ron, enfin, est plus eleve, plus ample, plus fort, plus se'vère ; mais Lope de Ve'ga, qui improvisait sans cesse, n'e'tait-il pas comme ces riches magnifiques qui jettent l'argent par les fenêtres? son génie dissipateur n'a-t-il pas prête' à tout le monde, et Corneille est-il le seul, avec Molière, Me'tastase et Goldoni, qui ait eu le bon goût de lui faire quelqu'emprunt? on a tout pris, son or comme son clinquant, sauf à tout refondre; el nous aurions peine à nommer un seul de ses successeurs qui ne lui doive rien. Concluons donc de

a) Lope de Véga était né en i562, un an et demi avant Shakespeare, et dix-huit ans après Cervantes,

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qu'on pouvait faire du dialogue; eu lisaul les iu-broglios comiques de Naharro de Tolède, il a devine' ce qu'on pouvait faire de l'inlrigue ; mais là s'est arrête'e la lumière ; son génie lui a révèle' le reste. S'il n'a rien perfectionne, il a indique' dans ses ébauches tout ce qui pouvait l'elre : le comique de situation, le comique de caractère, et jusques au comique de contraste ; il a fait parler toutes les conditions sociales, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, et il a prêJe à chacune le langage qui lui convient; il a fail parler toutes les provinces espagnoles, et il a donne' aux gascons de l'Andalousie, comme aux normands de la Catalogne, une vérité d'accent qui trahit leur origine. L'amour, l'honneur, la religion, ces trois grands ressorts du théâtre castillan, n'ont chez lui, nous l'avouerons, rien d'intime, rien d'idéal ; sa nature, franchement espagnole, a l'expansion des esprits me'ridîonaux ; elle traduit tout en signes exte'rieurs, en images de la vie re'elle ; c'est le coniraire de Shakespeare, le penseur du Nord, qui fait parler et agir ses personnages avec toute la profondeur de son esprit et toute la poésie de son àme. Aussi, ne sommes-nous pas étonnes que l'on ait compare' plus d'un(; fois h'

génie tle ces deux poètes conîernporiiiijs («); mais pour établir un parallèle qui pût être juste, il aurait fallu y comprendre, outre le caractère et l'esprit des deux nations, le mouvement des deux littératures, et c'est ce que l'on a presque toujours oublie de faire.

Sans sortir du the'âtre espagnol, on peut trouver aisément plus d'une qualité qui manque h Lope de Véga. Alarcon, moraliste nerveux, a une marche plus ferme : Moreto est plus sagement comique ; Tirso de Molina est plus incisif et plus hardi; Calde'ron, enfin, est plus élevé, plus ample, plus fort, plus sévère; mais Lope de Véga, qui improvisait sans cesse, n'était-il pas comme ces riches magnifiques qui jettent l'argent par les fenêtres? son génie dissipateur n'a-t-il pas prêté à tout le monde, et Corneille est-il le seul, avec Moh'ère, Métastase et Goldoni, qui ait eu le bon goût de lui faire quelqu'emprunt? on a tout pris, son or comme son clinquant, sauf à tout refondre; et nous aurions peine à nommer un seul de ses successeurs qui ne lui doive rien. Concluons donc de

a) Lope de Véga était né en i562, un an et demi avant Shakespeare, et dix-huit ans après Cervantes.

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nouveau que si toutes ses œuvres doivent mourir une à une, suivant 1 horoscope de Quintaaa, son nom ne mourra jamais, parce qu'il tient la place d'une e'poque dans l'histoire de la litte'rature espagnole, et qu'il est impossible, par conséquent, de l'effacer sans y laisser une lacune. , ;■:....;,= ;; ^J ' . ' ■ ^,\<.^'',

Le mal qu'a fait Lope de Ve'ga, et ce mal est trop grand pour qu'on le dissimule, a e'te' d'elablir en principe, par ses exemples, et en fait, par ses succès, qu'on doit tout à l'opinion et rien à l'art ; il a eu le tort irrémissible de concéder au spectateur une autorité qu'il devait lui disputer à tout prix, et que le génie n abdique jamais sans en porter la peine.

Eu se vantant, sur ses vieux jours, d'avoir créé presqu'autant de poètes qu'il y a d'atomes dans l'air, il aurait dû comprendre qu'au lieu d un hormeur, c'était un châtiment qui lui était indicé. Quelle postérité, en effet! un essaim d'extravagans qui n'aspiraient qu'à être appeh-s incorrects , persuadés que tout esprit supérieur ne doit obéir qu'à ses impressions, à ses fantaisies, à ses rêves. L'épidémie dramatique (jui étendit ses ravages sur rEsj)agne entière, ne respecta pas plus le bon goùl (jue le bon sens ;

les pièces de ihe'àtre piillulèrciii, coiuuie les sonnets dans la pe'riode pre'cedente; on s'associa pour en composer plus vite ; et quoique toute originalité' s'effaçât sous l'uniformité de la collaboration (i i), les moindres versificateurs, pleins d'admiration pour des chefsd'œuvre si rapidement fabriqup's, ne manquaient pas de dire : c'est du Lope, ce qui équivalait à l'cloge le plus pompeux qui se pût faire depuis les me'morables obsèques du laure'at (12).

Au milieu de celte tourbe d'auteurs sans noms, Que'vedo vint promener sa verve satirique; les premiers traits qu'il lança e'taient de ces traits de feu qui laissent une longue trace ; un silence d'effroi signala son apparition; il semblait qu'il y eût en lui celte puissance de volonté' qui commence une re'action ou qui pousse les esprits en avant : l'erreur des uns, la crainte des autres fut bientôt dissipe'e ; homme d'Etat, courtisan, jurisconsulte, ihe'ologien, philologue, me'decin, physicien, poète, chansonnier, don Francisco de Que've'do y Villëgas, avait reçu trop de talens en partage. L'ardent foyer que la nalure avait allume' en lui e'parpillait sa flamme de tous cote's, et la perdait en étincelles. iMarchant et frappant au hasard, il prit 1 irre-

solution pour l'indépendance, la violence pour l'énergie, et fortifia foutes les erreurs en exage'rant toutes les ve'ritës.

Les incertitudes d'une vie trouble'e par le malheur rm furent pas e'trangères aux alternatives de doute et d'irritation qui égarèrent son génie poétique. Jeune encore, il avait été associé au gouvernement de Naples ; on l'avait vu ambassadeur à Rome, et mêlé aux plus hautes affaires de l'Europe ; puis, enveloppé subitement dans la disgrâce du fameux duc d'Ossonne, il ne lui était resté de ses grandeurs passagères qu'un souvenir aigri par la persécution; plongé dans un cachot, il avait été réduit à y vivre d'aumônes, et il était innocent! La seule charge que la justice put faire peser sur lui, en lui imputant un libelle, était d'avoir tant d'esprit, que lorsqu'on en trouvait un peu trop ({uelque part, il devait être réputé coupable jusqu'à preuve contraire; or, cette juslice-là n'admettait pas de preuves.

Par un jeu bizarre de la fortune, Lope de Véga et Quévédo , contemporains , voisins , amis, se croisèrent sur la même route; l'un descendait pendant que l'autre montait. Quévédo était sorti d»' l'Église pour entrer dans le inonde;

Lope de Vëga était sorti du monde pour entrer dans l'Eglise ; anime de cette bienveillance qu inspire une vie simple et calme, Lope de Ve'ga re'pandit sur ses ouvrages un charme affectueux qui le fît aimer ; et lorsque des pertes domestiques, inévitable tribut de la nature, mirent le deuil dans son cœur, ses plaintes ne s'adressèrent qu'au ciel ; il figura sa vie sous Pimage d'une barque qui portait silencieusement ses douleurs vers l'ëternile'. Quëvédo, surpris par l'adversité dans l'enivrement de l'ambition et de l'orgueil, n'avait pu chercher la re'signation sous l'habit qu'il avait de'chirë; tour-à-tour philosophe el bouffon, il tâcha de s'ëtourdir à force de maximes de sagesse et de saillies burlesques ; toute 1 àcretë de ses ressentimens s infiltra dans ses satires ; toute la misanlropie d'une raison ulcërëe endurcit sa morale ; loin de s'apercevoir, cependant, qu il tombait d'un excès dans un autre, il croyait être d'une modëralion exemplaire. « Il ne faut pas, disait-il, montrer la vëritë iout-à-fait nue, mais en chemise («); » el le lëger vêtement qu'il lui jetait avait ëtë

'11^ Verdcuhs (lire en camisns iti."...-

Pfrù menos que dcsnudus. • '•'■ ''■'■' ' '

trempe' dans le venin de ses blessures : c'elail la robe de De'janire. ■;,<!!-■ : ;/r\'''i\. -m.'i

',1 Extrême eu tout, Que've'do composait avec trop peu de sang-froid pour écrire avec mesure; s'attaquant sans cesse aux imperfections de la nature humaine, au lieu de faire la guerre aux vices de l'homme social, il dépassa le but de toute morale utile; les défauts convenus ou tolérés qu'il ménagea étaient précisément ceux (|u'il pouvait stigmatiser ou ridiculiser avec avantage ; il épargna de même les écoles littéraires qui se combattaient autour de lui; ce fut à leur égard un neutre plutôt qu'un ennemi ou un allié. Qu'on ne s'y méprenne point; moraliste ou satirique, un homme de cour (Larochefoucauld nous l'a prouvé) sera toujours porté à préférer les déclamations véhémcMiles, mais vagues, aux attaques modérées, mais directes; Quévédo visait trop haut ou tiop bas ; et comme jamais il ne visa autrement, on peut supposer tjue ce ne fut point par n)aladresse ; aussi, quoique toutes ses satires aient eu le rare privilège de devenir populaires de son vivant, sans le secours de limpression, il n'a exercé qu'une action négative; nous nous trompons, aucune secte n (\st inoilf (le ses coups, el d«'ii\ sont nées <le ses

exemples, les cquivoquistas et les senteiiciosos. La partie e'ievee et sérieuse de son talent a e'ie' presque entièrenieJit effacée par la partie qui faisait rire : aujourd'hui encore, qu'ost-il aux yeux du plus grand nombre? un auteur facétieux, plein de sel et de causticité, qui n'a pas d'e»al pour lesepigrammeset les bons mots (i 3). Ce que l'on connaît le jnieux de lui ce sont ses folles jacaras, si mordantes et si libres, ses joyeuses létrilles, si babillardes, si dansantes, si chantantes, ses sonnets burlesques, à la de'sinvollure plus qu'italienne, et, par dessus tout, son histoire comique du capitaine don Pablos, le INIandrin des Sierras de Castille (i4^- Quelle destine'e pour le poète (jui ce'le'bra la Rome ancienne et la Rome nouvelle dans une ode magnifique, et pour le moraliste aux sentences solennelles, qui traduisit \it IWanuel d Epicteie, et fit recommencer au monde les rêves philosophiques oublie's depuis Lucien!

Pour faire bien connaître l'originalité' d'un esprit si changeant et si vif, il faudrait autant de citations qu'il a traite de genres, et encore chacjue échantillon n'indiquerait que la couleur d'un sujet, sans permettre de rien conclure pour les autres. Contentons-nous donc d un morceau

t'mpiunti! à ses poésies le'gères ; c'est une Ixmtade qui a toule X excentricité de rhurnorisine anglais, et tout l'entrain de la gaieté méridionale.

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