LE MALENCONTREUX
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Je ne sais par quelle aventure
Ma mère me donna le jour,
Mais en cela dame nature ' .
Me joua, certe, un vilain tour.
On dit que l'ombre et la lumière, Alors aux prises ici-bas.
Firent halte dans leur carrière:
C'était h qui ne m'aurait pas.
Vous que je pleure, ô père! o mère !
Dieu vous pardonne 1 et toutefois Restez au ciel, de peur de faire Même sottise une autre fois.
Le sort jeté sur ma personne De l'enfer même a la noirceur ; Aussi, tout ce qui m'environne En prend la lugubre couleur.
Une femme, long-temps stérile, M'adopte par humanité'; D'enfans bieniôt vient une file, , \'.\ inc voilà dé.shérilél
Si l'on m'habille il la légère, - Tenez pour sûr qu'il gèlera ; Bien mieux, à rente viagère Qu'un mourant me prête, il vivra.
Pour tomber des toits une tuile
Guette l'heure où je dois passer;
Nul médecin ne m'est utile ; ^
Le moindre enfant peut me blesser. ' '
Pas un seul fat qui ne m'approche ; Chaque pauvre me tend la main; Toute vieille à ma peau s'accroche ; Tout riche me jette un dédain.
Enfin, jamais un bon voyage i ■ Perle certaine à tous les jeux; Des amis, oiseaux de passage, Des ennemis, tant que j'en veux (a).
Don Manuel Mélo , poète et prosateur d'un goût e'quivoque, fut le principal imitateur d'un talent qui ne pouvait pas être imite' ; sa réputation, d'abord brillante, s éclipsa bientôt. Esqui-
(a) Nous avons conservé de noire mieux le n;ouvement de l'original; mais nous n'avons pas même essayé de traduire littéralement, tant cela nous a paru impossible.
lâche , Rebolledo , Alcazar et Ulloa , nés tous pour de meilleurs temps, eurent le malheur de voir lever l'astre nébuleux de Gongora ; leurs ouvrages n'échappèrent qu'en partie à l'obscurcissement général, et ne purent retarder d'une seule heure la marche des te'nèbres (i5).
Le cultisme avait-il reçu le jour en Italie ou en Espagne? C'est un problème historique dont nous pourrions abandonner la solution aux deux litte'ratures inte'resse'es; mais Boileau s'est prononce' si nettement en plaçant au-delà des Alpes la source des faux brillans et des pointes, qu'il nous est permis d'invoquer l'autorilé de son témoignage. Observons de plus que la décadence italienne ayant précédé la décadence espagnole , a dû influer sur la corruption des deux pays; el qu'enfin le genre bâtard, mis en si grande vogue par Gongora, n'est autre chose qu'un mélange du raffinement napolitain et de l'enflure castillane.
Gongora fut le Mari ni de l'Espagne, Mari ni le Gongora de l'Italie. Deux académies contemporaines, les urnoristi de Sicile et les anelantes d'Aragon, ratifièrent presque en même temps cet échange de noms apologétiques; et en effet, Gongora et Marini semblaient se servir d'échos
d'une Péninsule à 1 autre : abondance ef ilniditi' de style , varie'të et richesse d'images , art de narrer et de de'crire, affectation, recherche, bizarrerie, tout faisait de ces deux esprits, d'origine si différente, les plus étranges jumeaux que la poésie ait jamais vus naître. Mais laissons là Marini ; nous ne le retrouverons que trop tôt : Gongora , chef de l'e'cole funeste qui égara la litte'rature espagnole, doit être l'objet d'une at- ' lenlion spéciale. ■ ' ■ r
Hautain et tranchant, il avait ce ton de pro- , phèle qui donne crédit aux novateurs ; il comj mença par dénoncer au monde les attentats des classiques : ces malheureux avaient, à l'entendre, tellement appauvri la langue, qu'il était urgent de lui venir en aide ; c'était le travail d'Hercule dans les étables d'Augias ; lui seul était de force à s en charger. Son ISouvelarl eut à peine paru, qu'il fut suivi d'une quantité innombrable de vers qui devaient servir de modèles à ses élèves. Sous prétexte de rendre à la langue sa richesse première, il donna aux mots des acceptions inusitées, et bouleversa les phrases par des inversions grecques ou latines; toutefois, sa plus grande entreprise, la pierre angulaire de son système, fut tie résumer la poésie entière dans
l'image, (jui n'en est que la surface : il crut qu'il suffisait d'être coloriste pour être peintre. S'il avait rae'dile' le Ut pictura po'ésis d'Horace, ou s'il avait trouvé en lui ce qui vaut mieux qu une de'finilion, le sentiment poétique, il aurait compris que le pinceau du poète ne doit pas seulement être brillant, mais fidèle, et qu'il ne Test qu'à la condition de tout exprimer, la passion comme la pensée, l âme comme la figure : mais Gongora était un de ces versificateurs sans inspiration, qui ne s'attachent qu'à l'élégance de la forme; plus il mettait de vermillon à la nalure, plus il se croyait naturel.
Les imaginations méridionales résistent si difficilement au charme des sons harmonieux et à l'éclat des grands mots, que Gongora n'aurait pas excité plus d'enthousiasme s'il avait trouvé une vérité long-temps cherchée. Au talent incontestable qu'il avait de couvrir la nullité de la pensée par les artifices du style, et de donnera la singularité un faux air d'originalité, il joignait une obscurité que tous les esprits à la suite prenaient pour de la profondeur (16) . Ce n'était pas, à leurs yeux, un de ces poètes vulgaires cjui s'expriment si simplement (pi'un enfant pourrait les compremire : non, il fallait
le tle^iner; et la difiRculte de chaque énigme reservait à l'amour- propre (lu lecteur la salisfaction d'une de'couverte.
Par tous pays , les sectaires sont des fanatiques ; leur intole'rance ne souffre aucun examen : croire, admirer, et surtout exage'rer, tel est leur invariable rôle; les gongoristes s'en acquittaient avec un zèle effrayant. Le comte de Villamediana s'e'tait charge' de gagner la cour, et le prédicateur Paravicino de convertir le cierge (17); tous les e'tudians, tous les donneurs de sére'nades , toutes les femmesauteurs s'e'taient déclares, d'une seule voix, pour les tendres extravagances du pathos à la mode : il y avait donc plus d'un danger à faire de l'opposition; et c'est pourquoi Lope de Ve'ga, Cervantes et Que'vëdo cachèrent leurs critiques sous tant d'éloges, dans toutes les occasions où ils n'eurent pas à repousser des aggressions furibondes. Celte concession faite aux circonstances consolida une re'putation qu'un souffle aurait pu détruire. Tout autre que le poète de Cordoue se serait montre reconnaissant ; mais déjà il était trop gâté par la flatterie pour supporter patiemment le moindre trait de satire ; et Lope de Véga, le plus tolérant de ses confrères.
fui injurié d importance pour s'être permis de comparer quelques-unes de ses compositions boursouffle'es à ces figures joufflues qui représentent les vents sur les cartes de ge'ographie ( 1 8).
Ce qui manquait le plus à Gongora, et ce qu'il croyait par conse'quent posse'der au suprême degré, c'est le mérite de l'invention. Autant il était remarquable dans ses romances mauresques, où il était soutenu par la poésie du sujet , autant il était ridicule dans tous les genres oii il ne pouvait s'appuyer que sur lui-même. L'incohérence des idées et des images , la confusion du figuré et du réel, tous ces ornemens déplacés, toute celte joaillerie de mauvais aloi trahissaient le luxe artificiel de son imagination ; les vers les plus pompeux, ceux qu'il avait destinés à éblouir la multitude, ressemblaient à des fusées tirées en plein jour; c'étaient des lueurs sans éclal, une lumière fausse et blafarde : mais l'engouement de ses admirateurs leur avait fait perdre jusqu'aux premières notions du vrai ; et plus il s'éloignait de la raison et du goût, plus il était porté aux nues.
Un poète véritable, un second Herrera se leva en face de lui sans pouvoir détourner l'attention générale; dix années plus tôt, l'Espagne entière
aurait fait silence pour écouler Francisco de Kioja (19); ses clsanls sublimes avaient le tort d'être trop simples, et c'est à peine s'ils obtinrent quelques suffrages clandestins. Les hommes de goût, aussi timides dans les momens de trouble littéraire que les hommes de bien dans les troubles politiques, sont plus portés à se courber devant l'émeute qu'à lui faire tête ; ils laissent passer l'ivresse de la foule , comme s'ils étaient sûrs de l'infaillibilité de l'avenir; et la postérité ne peut malheureusement pas redresser tous les torts; si elle répare les erreurs, il ne dépend pas d'elle de réparer loubli.
Sans le haut rang qu'il occupait dans le monde , Rioja était perdu ; sa position fit plus que son génie, elle sauva son nom et un assez grand nombre de ses poésies pour inspirer à ses compatriotes autant d'admiration que de regret; mais il n'eut pas d'imitateurs, ou du moins son influence sur le mouvement littéraire de son époque fut insensible, tandis que Gongora fui non seulement imité, mais commenté. Les culiistes prirent pour eux son style affecté, les concettistes sa pensée ambiguë, les commentateurs cumulèrent; ils ajustèrent des causes crudités aux bizarreries les plus dépourvues de
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sens ; le monstrueux Polipheine et les impénétrables Solitudes donnèrent ample matière aux elucubratious des spbynx de la glose. Quévédo avait osé lancer, contre la fable mystérieuse de Pyrame et Thishé , l'épigramme suivante:
Cet ouvrage sans nom est un enfant trouvé Que méconnaît Cordoue et dont Madrid s'élonnc; Le chantre du désert avait, je crois, rêvé Que sa muse habitait les murs de Babylone.
Un commentaire trois fois plus long que le poème, fut la réponse d'un séide indigné, sans parler d'iiue grêle de traits satiriques lancés par Gongora, qui avait 1 habitude de ne laissera personne le soin de venger sa gloire.
II ne manquait plus qu'un docteur pour arranger tout ce jargon en forme de code, et il ne se fit pas attendre : Ballhazar Gracian, assisté de son ami Lasianosa, publia l'art littéraire qui devait répondre au besoin de la situation ; il l'inlilula : Art de penser et d'écrire avec esprit, et ne «lissimula pas qu'il l'avait modelé sur le Canoochialc arislotelicQ ai' l'Ilalien Emmanuel Tesauro : ce fut la loi ou plutôt 1 épifaplie de la littérature du dix septième siècle <'n Espagne (20).
Suivant l'autinir, les conceptos claicnl indéfinissables; il l'avançait et le prouvait. «Ils sont, disait -il, ce que la beauté' est pour les yeux et l'harmonie pour l'oreille : si l'homme qui sait les comprendre est de'jà un aigle, qu'est-ce donc que celui qui sait les trouver? c'est un ange, »
Graciai! n'avait fait que peu de vers, et si détestables qu'on s étonne qu'il n'en ail pas compose d'autres. Dans son Poème des saisons, il compare les e'toiles à une troupe de belles dames qui se sont relarde'es en causant sur les balcons de l'Aurore, de sorte qu'elles se trouvent metamorphose'es, avec leurs aigrettes de feu , en poules des champs célestes ; l'ardent Plie'bus en est le coq.
Gongora avait mis tous ses adeptes dans l'impossibilité de faire plus de mal que lui à la poésie ; mais la prose restait, et Gracian avait assez d'autorité pour entreprendre avec succès de la corrompre. Auteur du Criticon, tableau allégorique de la vie humaine, divise' en pe'riodes ou crises, il inocula le cultisme à la philosophie et à la morale, comme Paravicino l'avait inocule' à l'c'loqucnce et à la the'ologie , et , grâce à cette coalition d'empiriques, la contagion n'épargna aucune province de la Pe'ninsule ; les e'crivains
même du caractère le plus grave ne purent s'en pre'server; elle atteignît jusqu'aux historiens (2 1 ). L'Espagne de'pensa en bel esprit tout ce qui lui restait d'imagination et de savoir. Lorsque des hommes aussi disiingue's que Gracian, Quëve'do, .Taureguy, ce'daient h l'enlraînement du nouveau goût, comment les auteurs subalternes y auraient-ils re'sisté? maîtres et disciples, la même pente les mena tous à l'abîme. En définitive, il en fut de la dc'cadence litte'raire comme de la de'cadence politique : les malheurs et les mauvais ouvrages arrivèrent à la fois; le the'âtre seul ne suivit pas une marche rétrograde; soutenu par Caldëron, il projeta jusqu'au seuil du dix-huitième siècle les rayons mourans de la poe'sie nationale. '^ r. \ - ' ivst;n:tr.;
Triste exemple des retours du sort! Dans les grands jours de l'Empire, sous Charles-Quint^ et même sous Philippe II, tout était calme et prospère; les vents ne soufflaient, disait-on (22), que pour faire venir l'or du Nouveau - Monde : mais ce vaisseau formidable, dont la proue était dans rOce'an atlantique et la poupe dans la mer des Indes, fut assailli de tant de côte's à la fois, et si mal gouverné par les ministres de Philippe m, de Philippe IV et de Charles II, qu'a-
j)rès s'être (raîiie d'pcueils en e'ciieils,il st' perdit mise'rablement. Ce ne fut pas seulement la fortune de l'Espagne qui fut engloutie , son génie disparut. i •
L'avènement des dynasties d'Allemagne et de France pre'sente un autre contraste qui n'est pas moins digne d'être me'dite' : au temps des rois catholiques, on avait vu Fernan Cortèz brûler jusqu'à sa dernière chaloupe, et dire fièrement à ses compagnons d'armes : " Nous n'avons plus à choisir de'sormais qu'entre la mort et la conquête; l'Ame'rique est à nous! » Rien alors ne paraissait impossible au caractère castillan : la force qu'il avait e'tait centuplée par celle qu'il croyait avoir ; une confiance héroïque l'avait familiarisé avec tous les prodiges. On sait quelle fut l'influence de l'unité nationale et de l'affranchissement du territoire ; les germes de fécondité répandus sur le sol étaient si abondans, que les premiers successeurs d'Isabelle firent sans peine une récolte magnifique, mais les derniers en dévorèrent les fruits, et s'endormirent. Au lieu de celte nation pleine de vie, d'ardeur, d'audace, de persévérance qu'avait reçue l'heureuse maison d'Autriche, quel fut donc le peuple légué à la maison de Bourbon! Un peuple
appauvri, déprave, orgueilleux, qui se prélassait dans les souvenirs de son ancienne splendeur, et qui croyait l'honneur incompatible avec le travail. La tâche de Charles Quint n'avait été que d'occuper l'activité d'un corps vigoureux, celle de Philippe V fut de guérir l'inertie don esprit malade.