‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 19 sur 27 · El martirio de san Lorenzo · texte numérisé non relu

El martirio de san Lorenzo

5° Los loores de nuestra senora ,

6" De los signas que apereceran ante del Juicio,

7° Miraclos de Nuestra Senora,

8" Duelo de la Virgen el dia de la pasion de sufijo,

g" La vida de santa Oria.

Il résulte des discussions engagées entre les érudils, pour déterminer l'époque ou Gonzalo Kerceo écrivait, qu'on doit la fixer vers l'année 1221; c'est donc le

premier poète connu de l'Espagne, puisque l'auteur du Poème du Ciel est resté enveloppé d'une ob.^curité impénétrable. Gonzalo n'était pas moine, mais clerc ; on suppose même qu'il était clerc séculier.

LoRENZO. — Poema de Alejandro magno.

(Colcccion de poesias castillanas aateriores al siglo KV.)

Le prologue placé en tête du poème est consacré à l'examen des divers ouvrages, soit en prose, soit en vers, que l'histoire d'Alexandre a faits naître, avant et après Quinte-Curce.

Dès le moyen-âge, la littérature moderne s'est emparée d'un si riche sujet; Philippe Gauthier de Châtillon, ou plutôt de Castillon, évêque flamand, qui jouissait d'une grande réputation de théologien et de poète, vers 1180, écrivit un poème latin intitulé : 1'//lexandreis. Ce poème était en dix chants. Les premières lettres de chaque chant formaient le nom de Guillerjiius, l'auteur voulant dédier son ouvrage à Guillaume II, archevêque de Reims, qui occupa ce siège de 1176 à 1201. On lit dans la Biblioteca griega, de Fabricio, que V Alexandreis fit une telle sensation dans les écoles, que la plupart des modèles de l'antiquité furent abandonnés.

Valerius André et Jean-François Foppens , qui font mention de Gauthier de Castillon , dans leurs Bihliotecas belgicas , le qualifient d'ingénieux, ériidit et éloquent, bien qu'ils remarquent que ses vers sont souvent la reproduction littérale des pensées et

des paroles de Quinte-Curce. Ils signalent quatre édilions de VAlexandreis, m-lyP et in-8°; celle de i54i, iu-S", que Sancliez a vue, est ainsi intitulée : Alexandrcidos Galteri poetœ clarissimi libri decem. Le héros est représenté à cheval, avec celte épigraphe :

Hac facie, his armis trepidum pergebat in hostem Magnus Âlexander, qui timor orbis erat.

On Ht au commencement un précis de la vie de l'auteur. Chaque livre ou chant est précédé d'un sommaire très-court, en vers hexamètres, et l'ouvrage entier est accompagné de notes marginales. En général, la versification es! pompeuse et recherchée ; on sent l'influence de Lucain et de l'école. Après les plus belles sentences arrivent de misérables jeux de mots. Sanchez en cite plusieurs qui sont des énigmes pour nous ; il ajoute que VAlexandreis est très-rare en Espagne, et qu'il n'en a vu qu'un exemplaire dans la bibliothèque des éludes royales. Cependant, l'ouvrage est cité plusieurs fois par l'auteur du poème espagnol, et il est évident qu'il lui â servi de guide.

Après Gauthier vinrent d'autres poètes qui célébrèrent Alexandre en langue vulgaire. Alexandre Paris et Lambert li Cors composèrent une épopée française qui paraît traduite, ou du moins imitée du latin ; car on y lit la déclaration suivante :

Lambert li cors l'escrit.

Qui de latin la trest et en roman la mit.

La bibliothèque royale possède plusieurs manuscrits «le ce poème, qui n'a jamais clé imprime, malgré la réputation dont il a joui en France et hors <le France. C'est là que le vers «le douze syllabes a paru pour la première fois; on l'a nommé alexandrin, en raison du nom soit d'un des auteurs, soit du héros. Ce qu'il v a «le bizarre, c'est que le même nom a été donné aux grands vers castillans, qui sont de quatorze syllabes.

L'épopée espagnole était perdue depuis long-temps lorsque Sanchez, sur l'indication du savant don Francisco Cerda y Rico, la retrouva dans les débris de la bibliothèque que le duc de l'Infanlado avait sauvés de l'incendie de son palais de Guadalaxara. Le manuscrit est en parchemin, in-^", de if>3 feuilles; le caractère de l'écriiure appartient au quatorzième siècle; la couverture est en veau assez bien travaillé; un fernmir presse, par le milieu, les deux tablettes de celte reliure. Sanchez ne doute pas que ce ne soit là l'exemplaire que le marquis de Sanlillane a consulté, cl qu'il ap[)elle, dans sa fameuse lettre, h livre iV Alexandre . C'est le même dépôt qui possède aussi le manuscrit du roman de la Rose, que le marquis mentionne dans la même lettre.

Lorenzo n'a pas été mis en possession de sa gloire sans de longs débats. D'abord on voulait que l'auteur du poème fût Alphonse le savant; mais Sanchez, armé de son ancienne copie, démontre qu'il ne pouvait subsister aucun doute. La dernit-re strophe, qui est la 2,5io'', contient, après la demande d'un l'titrr noster, pour le salut de l'auieur, l'explication (jue voici :

Si quisienlcs saber quien escriliio este ditailo, Joan Lorenzo bon clerigo e ondrado, Segura de Astorga, de mannas bien temprado : En el c'ia dcl juicio Dios sea mio [>agado. Amen.

l.orenzo a dû suivre de Irès-près Gaulîiîer de (jaslilloii ; il le cite souvent, ou annonce qu'il va dire des choses que celui-ci a oubliées; mais il n'est pas présuniable, si l'on examine l'élal de la langue dans la première partie du treizième siècle, que son poème soit antérieur à l'année 1276. Le marquis de Santillane, qui écrivait au quinzième siècle, parle de cet ouvrage comme du plus ancien de l'Espagne, et Lorenzo offre lui-même des moyens infaillibles de préciser la date, en faisant allusion au papier, qui ne fut importé en Ksj)agne <jue vers 12G0, et à une monnaie de peu de valeur nommée pépioii, qu'Alphonse X supprima dans la première année de son règne, pour la remplacer par une monnaie d'or d'assez mauvais aloi, appelée tan gales, ou monnaie de Burgos.

La différence de style que l'on remarque entre Lorenzo el Jîerceo est tout à l'avantage du premier; on l'atlribue à une cause locale. Lorenzo habitait Astorga, ville située entre le royaume de Léon el la Galice, et où la langue castillane élail à l'abri de tout mélange, tandis que Berceo résidait dans la Rioja, province attenante à la Navarre, et où l'on avait adopté beaucoup de locutions basques et lémosincs.

En marchant sur les traces de Gauthier, Loreïizo ne s'esi pas astreint à le suivre pas à pas. Sanchez ré-

caplluie loulcs les variantes; elles sont nombreuses. L'imagination du poète espagnol ne le cédait en rien à celle du poète flamand, et il a tenu à le prouver; il s'est attaché, en outre, à faire une œuvre plus orthodoxe. On ne peut donc disputer à son travail le mérite d'une grande originalité.

Thomas de Kent a chanté aussi le roi de Macédoine, dans son Roman de toute chevalerie. 11 existe plus de dix romans sur le même sujet en vers français ; on vit paraître au commencement du seizième siècle un livre portant ce titre : Histoire du noble et vaillant roy /ilexandre-le-Grnnd , jadys roy et seigneur de tout le monde, et des grandes prouesses qu'il a faites en son tems. » Mais avant, le Liber de Pra-liis avait obtenu un succès prodigieux, malgré le latin barbare qui le couvre d'obscurité; il eut neuf ou dix éditions de i38o à iSoo.

Si l'on remonte jusqu'au quatorzième siècle, c'està-dire jusqu'aux temps les plus voisins de l'épopée de Gauthier et de Lorenzo , on trouve en France une continuation de cet ouvrage, qui fut traduite en espagnol, sous le titre de Los ootos del paoon.

il était décidé que toutes les prouesses du fils de Philippe devaient être confisquées au profil de la chevalerie, et ajustées aux mœurs du moyen-âge.

Le vœu du paon était une ancienne cérémonie qui s'était renouvelée au départ de chaque croisade. On y employait cet oiseau, ou, à son défaut, un faisan, pour représenter, par la variété des couleurs, la richesse des habits que portaient les rois et les grands lorsqu'ils tenaient /in^l ou rour plénihr. Le jour où l'on devait

prendre engagement solennel contre les ennemis des chrétiens, ou faire des qlzux utiles aux. dames et aux demoiselles, comme disent Mathieu de Goucy et Olivier de la Marche, un paon ou un faisan, quelquefois rôii, mais toujours paré de ses plus belles plumes, était apporté majestueusement par de nobles châtelaines, dans un grand bassin d'or ou d'argent, au milieu de l'assemblée des chevaliers convoqués; on le faisait circuler à la ronde, et chaque assistant prononçait son vœu ; on le reportait ensuite sur une table, où il était découpé pour être partagé entre tous ceux qui avaient pris engagement.

Une cérémonie de ce genre fut célébrée à la cour de Phllippe-Ie-Bon, duc de Bourgogne, en i453, lorsque Mahomet II menaçait Constantinople ; mais à celte époque ce n'était qu'une réminiscence chevaleresque ; tout le monde jura de porter secours à Constantin Paléologue, et personne ne tint parole. Le duc n'avait voulu que montrer des égards pour les envoyés de ce prince, et donner un beau spectacle.

(5) Alphonse X le Savant ( el Sahio ).

Fils de saint Ferdinand, et petit-fils par sa mère de l'empereur Philippe , Alphonse , roi de Castille et de Léon, fut élu au trône impérial en i256; mais celte élection , due à l'entremise de l'archevêque de Trêves et du duc de Saxe, n'eut pas de suite. Richard, duc de Cornouaille, était le plus fort ; il l'emporta. Alphonse

reçut, eu dédommagement la cession du dixième des rentes ecclésiastiques, pour subvenir aux frais de la guerre allumée dans ses Etats. Aucun roi de Gaslille ne fut plus digne de l'amour de ses sujets, et aucun peut-être ne vil surgir plus d'ennemis autour de son trône ; il eut le chagrin d'en trouver jusque dans sa famille. Ses frères Henri et Philippe se joignirent aux rebelles armés par Don Lope de Haro et Nuno Gonzalès de Lara. Le roi musulman de Grenade l'attaqua en même temps; et peu après cette lutte déplorable, la couronne lui fut arrachée par son propre fils , Don Sanche, le même qui, plus tard, fut surnommé le Brai'e. Toujours poète, après connue avant sa chute, Alphonse exhala ses plaintes dans des stances élégiaques intitulées : lus Qucre/las, et adressées à son fidèle sujet Diego Perez Sarmicnto , qui défendait alors sa cause auprès du Saint-Siège. C'est dans la seconde stance que se trouvent les quatre vers que nous avons cités :

Como yace solo el rey de Castilla, Emperador de Alemana que foe' ; Aquel que los reyes besaban el pie' , E rcynas pedian limosna (■ maiicilla!

Alphonse mourut le 5 avril 1284-

Ses successeurs ne purent rétablir la paix dans le royaume; la guerre civile ne fut terminée que par la mort de Pierre-le-Cruel, que poignarda son frère Henri de Transtamare. '< Il semble, <lil Ouintana, qu'à cette époque malheureuse, les hommes de Castille n'avaient de cœur que pour haïr, el «le bras que pour égorger.

Alphonse promulgua le Code espagnol, qui lut appelé Las siete partidas, en raison de sa division en sept parties, correspondantes aux sept lettres du nom du législateur.

Il fit tracer les tables astronomiques nommées Alphonsines, qui existent encore dans la cathédrale de Séville.

Le Trésor ( Tesoro ), poème didactique d'alchimie, est le plus considérable de ses ouvrages; l'introduction a été conservée par Gil Gonzales de Avila, dans son Histoire de l'église de Séoille. Le royal auteur y déclare qu'il a été initié à la connaissance de la pierre philosophale par un fameux chimiste d'Alexandrie , dont il annonce ainsi la merveilleuse recette :

<( La piedra que llaman philosophai ■ •

Sabia facer, e me la enseno, ,. , .

Fiiimos la juiitos : despues solo yo, etc. »

« Il savait faire la pierre qu'on nomme philosophale, il me l'apprit, nous la fîmes ensemble, et ensuite je la fis seul, etc. »

L'auteur de V Essai sur la littérature espagnole, s'est livré à d'ingénieuses conjectures relativement au passage que nous venons de rapporter.

« Cette pierre philosophale, trouvée par Alphonse, dit-il (p. 48), n'aurait-elle pas été, de la part de cet homme au-dessus de son siècle, une allégorie sous laquelle il aurait voulu persuader à ses peuples et à ses voisins, qu'il avait un pouvoir surnaturel? son livre et ses chiffres magiques ne déguiseraient-ils pas des rè-

gles ou principes de gouvernement et d'adminislration, plus particulièrement celle des finances, qui a été long-lemps enveloppée en Europe sous des formes mystérieuses? Dans ce sens, le roi don Alphonse a pu dire qu'il avait trouvé la pierre philosophale ; et son maître, cet Egyptien d'Alexandrie, avait pu lui donner la science d'une langue hiéroglyphique, connue seulement de la classe appelée à gouverner les peuples. »

Don Juan Maria Maury a exprimé une opinion différente. «Suivant lui, on dirait que le poète a voulu s'amuser aux dépens de l'avidité et de la curiosité humaines. Après qu'on a été engagé dans une lecture intéressante par un certain nombre de strophes claires et bien faites , on rencontre des paragraphes de neuf à dix lignes écrits en chiffres, et en chiffres tels qu'on n'a jamais pu en trouver la clef » ( Espagne poéliquc, inlrod., p. yS. )

Les cantigas, ou vers à chanter d'Alphonse, sont en dialecte galicien. Plusieurs de ces petits poèmes lyriques ont été recueillis dans les annales de Sévillc d'Ortiz de Zuniga.

11 existe en outre , dans la bibliothèque de Tolède, un volume in-folio manuscrit en espagnol, sur papier, et contenant uniquement les mélanges d'Alphonse. «<On trouve dans ce volume, dit l'auteur de !'&*«/ précité, un traité du purgatoire de saint Patrice en Irlande ; c'est peut-être là l'origine de la fameuse vision d'Odœmius, rapportée par quelques écrivains irlandais. »

Alphonse fit entreprendre la traduction de la Bihte en castillan, une chronique générale de l'Espagne, et

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une histoire de la conquête de la terre sainte, d'après Guillaume de Tyr. Ce prince était tellement au-dessus de ses contemporains, qu'on a voulu lui disputer plusieurs de ses ouvrages, sous prétexte qu'ils étaient trop avancés pour son temps. . . " •. >v > .

Un écrivain du dix-huitième siècle, Vargas y Ponce, en a fait un chaleureux éloge : « à quelle époque, s'écriel-il, le grand Alphonse a-t-il jeté la lumière sur toutes les sciences? lorsque l'Italie n'avait pas encore produit ses Médicis, ni la France son Louis XIV, ni l'Angleterre son Charles II ; lorsque l'Europe entière était ensevelie dans les ténèbres! " Rien de plus vrai, mais l'auteur qui s'est souvenu de Louis XIV aurait dû ne pas oublier Charlemagne.

(6) Code poétique de la littérature romane.

Ce code est intitulé : Loys d'amors et fleurs du gaisavoir. La rédaction en fut confiée à Guillaume Moli- «ier, chancelier du collège toulousain, qui termina son travail en i356; c'est le monument littéraire le plus curieux, et peut-être le plus complet de cette époque. Après avoir été enseveli dans un oubli profond pendant cinq siècles, il en a été lire de nos jours par les soins de l'Académie des jeux floraux. Une traduction a été commencée; el grâce au concours du département de la Haute-Garonne el de la ville de Toulouse, on a pu subvenir aux frais de l'impression ; le premier volume a paru en ï84-.i- H sera intéressant , lorsque l'ouvrage

^^ C:bS -(^

enliei" aura èlé publié, de le comparer au livre »lc la Gaya scienr.ia de don Eririque de Villena, dédié au marquis de Santillanc, autre protecteur du gai-savoir.

Antérieure de soixante ans au moins, la poétique des sept poètes de Toulouse obtint une telle autorité, qu'elle a dû nécessairement influer sur le travail de Villena. Un événement qui a eu lieu, dans l'intervalle du premier de ces ouvrages au second, prouve que les troubadours espagnols tenaient eu haute estime les conseils des troubadours français.

Zurita rapporte, dans ses annales d'Aragon, ainsi que dans son histoire latine : Rerum ab Aragonùr regibus gestaruiriy qu'en i388, Jean, roi d'Aragon, avant lu la poétique des troubadours de Toulouse , y puisa le désir d'avoir aussi dans ses Etats une école de gaie science. A cet effel , il envoya à Charles VI, roi de France, une ambassade solennelle pour lui demander des poètes de Languedoc, qui, sur l'assurance des honneurs el des récompenses qu'il leur promettait, vinssent dans ses Etals fonder un institut de gai-savoir. « Ut studia poetices quam gayam scientiam oucabant inst'iluererdur. His oero quonim îngeniurn in eo artificio cluccre. videbatur, magna pra nda, industri'œ et honoris insigniu rnonumentaque lundis esse r.onstituta.

Celte demande fut accueillie comme elle devait l'êlre.

Un critique italien a joint son assertion à celle du chroniqueur espagnol. « Le roi d'Aragon, dit Giovanni Andrès, obtint deux académiciens de Toulouse qui loudèrent la gaie science à Barcelone, d'où se délachèreni dans la suile plusieurs poêles qui allèrenl

faire un élabilssemeiit semblable à 'S'oilose. » Plus loin, il ajoiUe «qu'à la fin du quinzième siècle, l'Aca- (Icmle (le Barcelone, couimençant à déchoir, Ferdlnand-ie-Catholique en donna la direction à Don Henri de Villena, qui n'aurait eu pour but que de la ranimer, en composant son livre de la gaie science. »

Il y a dans ces dernières lignes trois erreurs : d'abord ce n'est pas Ferdinand - le - Catholique, mais Jean II, qui a demandé à Villena la poétique que cet homme célèbre a composée; en second lieu, cette poétique n'a pas été destinée à relever le consistoire «le Barcelone, qui alors était dans tout son éclat, mais à soutenir la même institution en Caslille, où elle avait été transplantée. La lutte engagée entre l'idiome léinosin et la langue castillane était devenue si dangereuse pour cette dernière, que Villena eut recours à une innovation qui resta sans succès. 11 essaya de fortifier la poésie des troubadours espagnols, en leur apprenant à se servir des mètres castillans. Troisièmement, enfin, la poétique, ou plutôt le traité de prosodie de Villena , n'est pas de la fin , mais du commencement du quinzième siècle, et la preuve, c'est que l'auteur mourut en i4.34.

Les sept poètes de Toulouse nous ont expliqué euxmêmes la pensée de leur entreprise. Dans une sorte de proclamation en vers, formulée à peu près comme l'étaient celles de l'université, ils ont fait appel, nonseulement aux savans, aux amis de la gaie science, mais aux souverains, rois, princes, ducs, marquis,, lomies, etc.

«< Nous sommes en droit, dlsenl-ils, et notre devoir nous presse de publier au loin et près de nous les /oys d'amors et les fleurs du gay - savoir, afin de les maintenir et d'en rendre l'intelligence aisée à ceux qui voudront les apprendre, la science n'étant difficile qu'autant qu'elle n'est pas clairement exposée, et cependant sa valeur et son excellence exigent qu'elle soit répandue.

<< C'est pourquoi les sept mainteneurs vous font savoir que dans les lois et les fleurs ci-après écrites, vous apprendrez l'art de traduire et de composer. C'est une fontaine abondante pour les savans , ainsi que pour ceux qui débutent; les uns et les autres pourront y puiser de belles et agréables pensées. Les comparaisons et les autres figures rendent un écrivain supérieur, pourvu que son ouvrage renferme un grand sens, soit bien ordonné , et qu'on n'y emploie jamais un terme obscur. Qu'on se garde surtout d'approcher de cette fontaine avec un cœur inique ou faux , avec un esprit sans [)olitesse , sans vigueur, sans lumières et sans étendue, car son eau serait amère pour de tels écrivains. Les preux, vaillans , francs, libéraux, gais et subtils Irobadors la trouveront douce et suave.

« Le concours ouvert à la suite de cette déclaration promet une violette d'or fin à la meilleure canson, une fleur de souci d'argent fin à une danse , dont le son gai répande l'allégresse, et une églantipe d'argent, soit à une sirvente , soit à une pastorale, bergerie ou autre poème de celte espèce, pourvu que ces ouvrages soient achevés et harmonieux.

«Le programme se termine ainsi : Aucun sophisme n'est admis dans nos disputes; nos argumens sont vrais, el l'expression doit toujours en elre élégante. »

(7) Poéti(jue de Villena, conforme à celle de MoUnier.

Dans son livre de la Gaya-Ciencîa à arte de trobary le marquis don Enrique de Villena ne vanla pas moins que Molinier l'excellence de la poésie telle qu'elle était comprise dans l'école des troubadours. «Cetle science, dit-il, est d'un grand avantage dans la vie civile; elle en bannit l'oisiveté, et fournit aux esprits élevés un sujet de nobles méditations. Aussi, les autres nations se sont-elles empressées d'ouvrir des écoles semblables, et l'on a vu le gai- savoir se répandre au loin dans les diverses parties du monde. »

««Tanto es el provecho que viene desta doclrina a la « vida civil, quilando ocio y ocupando los generosos « ingenios en tan honesta invesligacion que las otras « naciones desearon y procuraron baver entre si es- « cuela desta dolrina , y por eso fue ampliada por el u mundo en diversas partes. »

Dans cette période d'érudition indigesle et prétentieuse, la poésie aurait cru se dégrader si elle ne s'était considérée que comme un art; elle roulait être une science. Mais elle avait beau déclarer la guerre aux sopbismes: le moyen de les repousser, lorsqu'on se mêle aux disputes, et qu'on taille jusqu'aux formes des compositions sur le patron des controverses! Conir

ment l'imagination aurait-elle plus de rectitude que le jugement:'

(S) Interdictions et proscriptions.

La persécution exercée contre Pierre Valdo, au ireisième siècle, pour avoir traduit la Bible en langue vulgaire, se renouvela plusieurs fois en France dans les siècles suivans; en Espagne, cette interdiction s'étendit si loin, que vers la fin du seizième siècle, Luis de Léon, une des plus hautes illustrations poétiques de l'Espagne, et en même temps un des hommes les plus renommés par sa piété profonde, expia, par une détention de cinq années, le crime d'avoir traduit en castillan quelques livres de l'Ecriture sainte. ( Voir plus loin, chap. IV.)

(g) Représentations dramatiques dans les églises.

Signorelli, dans son Histoire des théâtres, liv. 3, s'exprime ainsi : « H clero importava che i popoli non venissero distrafti dalla divozione, alla prima proscrisse siffalli spettacoli , indi cangiando condotla e seguerido lo stile délie precedenli età (quando ad onta di divieti si videro introdolti nelle chiesc) ne ripiglio egli stesso l'usanza, esercitando l'arte istrionica e mascherandosi e canlando favolc profane nel santuario. »

Don L. F. de Moratin confirme cette assertion dans le discours historique qui précède ses Origines du théâtre

espagnol, p. 22, et cite plusieurs faits à l'appui, noiainment les représentations que donnèrent à Rome la compagnie du Gonfalon, de 1264 à i/^-^S, et ia compagnie des battuti, établie à Trévise en 1261.

{Voir le chapitre V, spécialement consacré aux premiers développemens du théâtre moderne.)

(lo) Cancionero.

Il y a plusieurs cancioneros; mais le plus ancien de ces recueils n'existe qu'en manuscrit; c'est le cancionero de Baena, plus généralement connu en Espagne sous le titre de cancionero de Villasandino, parce que ce poète a composé le plus grand nombre des pièces que renferme le volume. Ce cancionero, que la bibliothèque royale de Paris a le bonheur de posséder, fut présenté au roi Jean II, vers i449i par Jean Alfonse de Baena, un de ses secrétaires.

L'ouvrage entier forme 192 feuilles, il est écrit sur vélin, à deux colonnes, sans illustrations; il manque i5 feuilles; les œuvres d'Alonso de Gayoso ont disparu; les poésies recueillies se partagent entre cinquante cinq auteurs ; savoir : sept antérieurs au règne de Jean II, trente-trois qui datent du règne de Henri III et de la minorité de Jean II, six qui ont écrit jusqu'à la majorité de ce dernier roi, huit qui doivent appartenir à l'une de ces trois époques, mais qui, n'étant indiqués par aucune date, peuvent être classés seulement sous le titre de contemporains de Villasandino,

qui écrivit de iSyg à i4-25 environ; un, enfin, l'infortuné Macias, mort vers 1407, el dont Juan de Mena a déploré le sort dans son Labyrinthe. Le cancionero de Baeua indique aussi cinq autres poêles dont il ne donne aucune pièce.

Les auteurs les plus célèbres de cette période sont :

Alfon Aharcz de Villasaiidino de lllcsca. (Voir plus loin la note (18).

Ferrant Manuel de Lando, petit-fds d'un compagnon de Duguesclin. En i^i^-i iJ fut chargé de porter au roi d'Aragon la couronne de Jean II. Poète élégant et ingénieux, il se mesura plusieurs fois avec Villasandino el Impérial ; son épître à Baena, sur les difficultés de la poésie comparée à la navigation, renferme des beaulés véritables.

Ferrant Sanchez Calai>era, commandeur de Villarubia, de l'ordre d'Alcantara. Ses tensons méritent une distinction particulière; il en a composé sur la prescience divine, la Trinité, la Providence, le salut. Il vécut pauvre, el se retira de la cour pour entrer dans l'ordre d'Alcantara.

Mlcer Francisco Impérial, Génois, fixé à Séville, qui était alors un grand centre de littérature; il avait de la grâce el de la facilité. Il apporta en Espagne quelques traditions italiennes, et fil connaître Dante, qui bientôt devait être mieux imilé par Juan de Mena.

Pero Gonzdlcs de Mendoza, grand-père du marquis de Santillane. 11 fut tué à la bataille d'Aljubarroita, où il sauva le roi, en lui donnant son cheval.

Garde Fernandez de Gerenu. Vers i385, il perdit la,

faveur du roi par suil(.' de ses désordres; plusieurs ])oètes de cette époque ont donné du scandale par leurs galanteries; mais (ierena , pour satisfaire ses passions, a joué aussi audacieusement avec les lois divines qu'avec les lois humaines. 11 épousa une jongleuse de race maure, et l'abandonna; piais il se fit ermite, puis musulman, puis coureur d'aventures; il trompa sa belle-sœur, revint en Caslille après treize ans d'absence, et se refit chrétien.

Don Mose, médecin du roi Henri III.

Pedro de Luna. Il était archevêque de Tolède et oncle du grand connétable Alvaro de Luna ; il fut un des protecteurs passagers de Villasandino.

Pedro Lapez de Ayala. (Voir plus loin la note (19). même chapitre.)

Fernan Ferez de Guzman. (Voir la noie (21). A celte liste, qui serait incomplète si l'on n'y joignait Gonzales de Useda , poète charmant , Macias , Venamorado, et Rodriguez del Padron, son compatriote et son ami, qui lui a consacré tant de vers touchans, il faut ajouter quatre noms que des poètes d'un autre âge ont rendus plus fameux ; savoir :

Garci Alvarez de Alarcon, qui répondit à la tenson de Calavera, sur la prescience divine; Martin Alonso de Montemayor, senor d'Alcaudete, qui figura sur la scène poétique de i4-07 à i4-46; Pedro Vêlez de Guevara, oncle du marquis de Santillane; et enfin, Vasco Lopez de Camoes, chevalier de Galice.

La jolie pièce de Narcisse, commençant par ce vers, El gentil nino Narciso, avait été attribuée à Macias ,

par le père Sarmicnto, sur la foi d'un manuscrit fautif; le rancinncru de Baena la restitue à son véritable auteur, Ferran Perez de Guzman. (^Voir plus loin la note 21, même chapitre.) D'un autre côté, ce recueil fait connaître cinq morceaux de Macias ; il y a de la douceur et une certaine harmonie dans les vers de ce poète; mais rien n'y justifie la grande réputation dont il a joui; son malheur a plus fait sans doute que son talent. Qu'il y a loin de lui à la plupart des poètes de la même école! Pour n'en citer qu'un des moins connus, qu'on lise seulement deux petites cancions de Juan Alvarez (iato, et on croira lire un rondeau et un virelai de Clément Marol. Voici la première de ces pièces inédites :

CANCION.

Mnguuo Âufra dolor Por correr tra» bencficios Que las fuerzas del amor No se ganan por servicios.

Los grados y el galardon Que de si da la beldad INinguno sufre razon Mas lodos la voluntad.

Quien mènes es amador Becibe mas bcneficîos; Que las fuerzas del amor No se gaiiau por servicios.

N'est-ce pas la pensée et jusqu'au tour des charmans

vers (le iVlarot , sur les faveurs accordées au moins aimant F

Le plus renommé des cancioneros imprimés est le cancionero général de Hernando del Caslillo, imprimé à Valence, et réimprimé à Anvers, en i555, par Martin Nuncio. {Voir plus loin la note ty, même chapitre.) Il contient des poésies de cent Irente-six auteurs différens, et d'un assez grand nombre d'anonymes. 11 existe une vieille édition in-folio, imprimée en caractères gothiques, qui est une des curiosités de la bibliothèque de Goettingue, et que possède aussi M. Ternaux-Compans. La plupart des poètes cités dans ce cancionero vécurent sous Jean II, Henri IV et Isabelle. Tout y est encore dans le goût des troubadours ; on peut à peine en excepter quelques pièces de Juan de Mena, du marquis de Santiliane, Gomez Maurique er Ferrant Ferez de Gusman. Les plus distingués de ces disciples de la gaie science sont Carlos de Guevara et Jorge Manrique; il faut citer encore Pedro Torrellas, Diego de san Pedro, Garci Sanchez de Badajoz, Berenger de Palasols, Mossen-Bernardo Fenoliar, Guillaume de Cabestany, et le Juif converti, Anton Montoro, plus connu sous le nom de el Ropero. Les poésies de ces divers auteurs, comparées avec celles que renferme le cancionero de Baena , prouvent que l'école des troubadours n'éprouva aucun changement sensible jusqu'à l'époque de Boscan. Les formes de leurs compositions étaient les mêmes , des tensons, des escaques (échecs), des canciones, des preguntas et respuestas (demandes et réponses), des vi/lancicos, des /j/ey/oi- (plaids).

Les pièces du genre de la sepuitura (le amor 'la sépulture daiTiour), escala de amor (l'échelle d'amour), carcel de amor (prison d'amour), paraissent les moins anciennes; peut-être Rodriguez del Padron en donnal-il 1 idée dans ses tnandamîentos de amor , qui engendrèrent les gozos de amor, l'iiifierno de amor, et finalement, la misa de amor (la messe d'amour;, de Carlos de (iuevara.

En 1775, don Thomas Antonio Sanchez a publié son recueil de poesias castellanas anteriores al siglo XV; ce recueil donne les plus anciens monumens du génie espagnol, jusqu'alors inédits et généralement inconnus. Le cancionero de Baena y est cité, mais sans aucune pièce à l'appui. . • ' . t / . . •

Don Eugenio de Ochoa, qui a publié récemment un tesoro de romanceros y cancioneros espanoles, n'a rien tiré de cette collection manuscrite, qui n'a passé sous les yeux ni de Bouterwek, ni de Sismondi, mais qu'un écrivain français, l'auteur de V Essai sur la littérature espagnole, paraît avoir consulté, vers 1808, à la bibliothèque de l'Escurial , pendant l'occupation do notre armée.

«t Le cancionero de poetas antiguos , de Juan Alphonso de Baena, qui se trouve à l'Escurial, dit-il, donne une juste idée du style poétique des Galiciens ; c'est là qu'il faut chercher l'origine de l'idiome portugais. (P. 27.)»»

Cette observation est juste, mais il n'est pas exact de présenter le cancionero de Baena comme purement galicien; c'est mettre l'accessoire au-dessus du principal ; il n'y a pas quarante pièces écrites en dia-

lecte galicien ; Je genre dominant est celui des troubadours castillans ; la poésie galicienne n'était qu'une branche du gai-savoir, lorsqu'elle est venue vivifier la poésie portugaise.

Il existe un autre cancionero , qui est si rare, qu'on peut le dire introuvable ; il est connu sous le nom de cancionero de LIabîa. i-es poésies qu'il renferme appartiennent au cycle de Jean II. L'école des troubadours y domine, mais l'école nationale n'en est pas exclue.

(11) Vers de don Juan Manuel^ dans le goût des troubadours.

On trouve dans le cancionero gênerai plusieurs chan sons et quelques romances sous le nom de don Juan Manuel. Sont-elles du petit-fils du roi Ferdinand ou d'un homonyme? La question mérite d'être examinée; un doute s'est élevé dans notre esprit depuis l'impression de ce livre ; nous avons reconnu que l'auteur du comte Lucanor avait un arrière-petit-fils portant les mêmes nom et prénom, lequel était majordome et favori d'Henri IV. Il figure dans les joutes et tournois donnés à la cour ; on voit qu'il composait ses devises et celles d'autres chevaliers; son affectation et sa recherche nous autoriseraient donc à lui attribuer le ^ illanico que nous avons mis au compte de son aïeul, sur le témoignage de tous les critiques espagnols, allemands et français. L'observation générale que nous avons faite ne subsisterait pas moins ; car s'il fallait retrancher l'auteur du comte Lucanor de la liste des esprits- troubadours ( ce que nous ferions très-vo-

lontiers) nous y maintiendrions Pérès de (Tuzman , Lopez de Ayala, Hernando del Pulgar, en un mol, les hommes les plus graves du moyen-âge espagnol.

Argote y Molina, dans la dissertation qui précède le comte Lucanor, et qui est intitulée : Dlscurso sobre la poesîa espanola, parle d'un recueil de poésies qu'il attribue au même prince, et qu'il se propose de publier. Il est bien fâcheux que ce projet n'ait pas reçu d'exécution ; le recueil dont il s'agit aurait été d'un puissant intérêt pour l'histoire de l'art en Espagne, et aurait prévenu toute confusion.

\ (12) Alain Chartier.

Notre critique ne doit pas être prise dans un sens absolu. Nous avons consacré une étude spéciale à Alain Chartier, dans le Plutarque français , et nos convictions, loin de changer depuis lors, n'ont fait que se fortifier. Les qualités de ce grand homme sont toutes à lui , et ses défauts sont ceux de son époque. Quand on l'analyse, on trouve en lui une telle élévation d'esprit et une si grande rectitude de jugement, qu'on le prendrait pour un penseur du dix-septième siècle; mais il ne pouvait écrire qu'avec la langue et les formes de style du quinzième.

(i3j /.e comte Lucanor.

La plus ancienne édition est ainsi intitulée: El ronde Lucanor, rompuerto por el excelentissinio principe don Juan

^^- .joi -^^ Manuel, hijo det injantc don Manuel y nietu del santo rey don Fernando , Dirigido Por Gonza/oo de Argote y de Mo- Una al muy illustre senor don Pedro Manuel, etc., impreso en Sevilla en casa de Hernando Diaz, ano iSjS. La bibliothèque royale ne possède qu'un exemplaire de ce livre rare ; une réimpression a eu lieu récemment à Francfort; mais l'éditeur allemand (Keller) a laissé de côté tout ce qui précède les quarante -neuf apologues, c'est-à-dire l'épître dédicaloire, le discours au lecteur, la vie de don Juan Manuel, sa généalogie, et enfin la dissertation d' Argote y Molina, sur l'ancienne poésie castillane, morceau qui a de l'intérêt pour l'histoire, sans avoir cependant l'importance que plusieurs écrivains lui ont attribuée.

(ii^) Aphorismes du comte Lucanor.

Si algun bien fizierez que chico assaz fuerc , Faz lo granado; que el bien nunca muere.

Quien te consejà encobrir de tus amigos, Enganar le quiere assaz y sin testigos.

Quien bien see, non se lieve.

Quien te alabare con lo que nos bas en li , Sabe, que quiere relcvar loque bas de ti.

( 1 5) Vie et ouvrages de don Juan Manuel.

Indépendamment du comte Lucanor et des poésies

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