CHAPITRE III
( 1 ) François ï''^ opposé aux schismati</uts de France , que sa sœur encourage , s 'appuie au - dehors sur ceux que combat Charles - Quint.
Les historiens espagnols n'ont pas manqué de rele-
ver cette contradiction ; Camoëns en a signalé une autre, l'alliance de François P^ avec les mahomélans. Les galères du roi, commandées par le comte d'Enghien, s'étaient réunies sous le pavillon amiral de Chérédin , et avaient dirigé sur Nice une attaque combinée. Chérédin, forcé par André Doria de se replier sur les côtes de France, avait séjourné assez long - temps k Toulon pour y élever des mosquées, et la chrétienté toute entière s'en était émue.
« Roi irès-chrétien, s'écrie Camoëns, ce nom sacré n'est-il pour toi qu'un vain nom? Ne l'as-tu pris que pour le profaner? Protecteur né des nations chrétiennes, tu les combats quand tu devrais les défendre!
« Au lieu d'agrandir de leur dépouille tes domaines déjà si vastes, que ne vas -tu, dans ton ardeur belliqueuse, conquérir les bords du Cinyphe et du Nil? Là sont les ennemis du Christ; là aussi l'infidèle doit sentir le tranchant de l'épée. Successeur de Charles et de Louis, pourquoi abandonnes-tu la guerre si juste qu'ils t'ont léguée? » (Chant VII.)
Le savant annotateur du poète portugais, M. Dubeux, observe avec raison que Charles -Quint , dont les armées ravagèrent Tllalie et mirent Rome au pillage, méritait plus que son rival une censure si amère.
Camoëns, en revanche, n'a été que juste pour Henri VIII , ce renégat aussi capricieux que barbare ; la strophe qu'il lui a consacrée est de la vérité la plus énergique:
«Voyez le farouche Anglais; il se dit roi de la cité sainte : mais vit-on jamais un titre plus faux? Lâche-
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ment rentcrmc dans son île , cuveioppé des frimas du Nord, il ne s'occupe qu'à défig'Jfrcr la religion de ses pères; du sein des voluplés , il opprime , il égorge le chrélien fidèle, et laisse en paix l'usurpateur de Sion. » (Ihid, sirophe V.)
(2) Les pétrarqiUstes. " ' ,'
« Les sonnets de Pélrarque sont de pelilesodes à la manière de quelques - unes de celles d'Horace , et les canzonl sont de grandes odes , non à la façon de celles des Grecs et des Latins , mais d'un genre particulier inventé par les troubadours et perfectionné chez les Italiens par leurs premiers poètes. » (Ginguené, Histoire litt. d'Italie.)
On peut assurer que ce perfectionnement , en ce qui tuuche au sentiment de l'amour et à l'expression plus ou moins spiritualiste de la passion , fut le résultat de l'élude du platonisme, fort en vogue dans l'Italie. Se pélrarquiser était le synonyme de se platoniser : le raffinement de Pélrarque se rattache donc moins à la chevalerie; il lient moins au génie naissant du moyen-âge et à l'esprit national des sociétés du Midi, qu'à l'influence de la métaphysique de l'école. Ginguené l'a reconnu, lorsqu'en parlant d'un sonnet de Pétrarque, il a dit que ce sonnet était émané des idées archétypes dn Platon.
(3) Ronsard.
Ce poète était né en iSa^; »l mourut en i585. Tant qu'il vécut , sa réputation fut si grande et ses partisans si enthousiastes, que Rabelais seul se permit d'en rire. Long -temps après, Balzac ne hasarda une critique un peu vive que, lorsqu'enseveli dans la retraite, il avait renoncé au monde littéraire. Voici comment il s'exprime dans un de ses Entretiens adressés à M. de Périgord, évêque d'Angoulême:
« Dans notre dernière conférence, il fut parlé de celui que M. le président de Thou et Scévole de Sainte- Marthe ont niis à côté d'Homère, vis-à-vis de Virgile, et je ne sais combien de toises au-dessus de tous les autres poètes grecs, latins et italiens; encore aujourd'hui il est admiré par les trois quarts du Parlement dç Paris, et généralement par les autres Parlemens de France ; l'Université et les Jésuites tiennent encore son parti contre la cour et contre l'Académie : pourquoi voulez -vous donc que je me déclare contre un homme si bien appuyé , et que ce que nous en avons dit en notre particulier devienne public? Il le faut pourtant, monseigneur, puisque vous m'en priez, et que les prières des supérieurs sont des commandemens; mais je me garderai bien de le nommer, de peur de me faire lapider par les communes mêmes de notre province. Je me brouillerais avec mes parens et avec mes amis, si je leur disais qu'ils sont en erreur de ce
côté-là, et que le dieu qu'ils adorent est un faux dieu^. Abstenons- nous donc, pour la sûreté de notre personne, de ce nom si cher au peuple, et qui révolterait tout le monde contre nous.
« Ce poète si célèbre el si admiré a ses défauls et ceux de son temps. Ce n'est pas un poète bien entier, , c'est le commencemenl et la matière d'un poète. On voit dans ses œuvres des parties naissantes et à demianimées, d'un corps qui se forme et qui se fait, mais qui n'a garde d'être achevé : c'est une grande source , il le faut avouer; mais c'est une source trouble et boueuse.
« Du naturel, de l'imagination, de la facilité, tant qu'on veut; mais peu d'ordre, peu d'économie, point de choix, soit pour les paroles, soit pour les choses : une audace insupportable à changer et à innover, une licence prodigieuse à former de mauvais mots et de mauvaises locutions, à employer indifféremment tous ceux qui se présentaient à lui, fussent-ils condamnés par l'usage, traînassent-ils par les rues, fussent-ils plus obscurs que la plus noire nuit de l'hiver, fussent- ce de la rouille et du fer gâté. La licence des poètes dithyrambiques, la licence même du menu peuple à la fête des Bacchanales et aux autres jours de débauche , étaient moindres que celle de ce poète ; et si l'on ne dit pas absolument que le jugement lui manque , c'est lui faire grâce de se contenter de dire que, dans la plupart de ses poèmes, le jugement n'est pas la partie dominante et qui gouverne le reste. » { Entre fienWVl.)
Suivant It* grave Arnauld , beaucoup plus rude que
Balzac dans sa sévérité, «c'est un vrai désliotineiir pour la France d'avoir fait tant d'estime des pitoyables poésies de Ronsard. »
En dernière analyse, Ronsard s'écarte de la naïveté de Marot sans arriver à la pureté de Malherbe : il est donc permis de dire qu'il fut rétrograde plutôt que progressif.
C'est ce que Bolleau a parfaitement expliqué dans ses Réflexions critiques.
«Ce n'est point la vieillesse des mots dans Ronsard, dtt - il , qui a décrié Ronsard , c'est qu'on s'est aperçu tout d'un coup que les beautés qu'on y croyait voir n'étaient point des beautés ; ce que Bertaut, Malherbe, de Lingendes et Racan, qui vinrent après Lui, contribuèrent beaucoup à faire connaître, ayant attrapé dans le genre sérieux le vrai génie de la langue française, qui, bien loin d'être en son point de maturité du temps de Ronsard, comme Pasquier se l'était persuadé faussement, n'était pas même encore sortie de sa première enfance. Au contraire, le vrai tour de l'épigramme, du rondeau et des épîtres naïves, ayant été trouvé même avant Ronsard par Marol, par Saint-(ieLais et par d'autres , non seulement leurs ouvrages ne sont point tombés dans le mépris, mais ils sont encore aujourd'hui généralement estimés, jusque-là même que, pour trouver V air ndif français , on a quelquefois recours à leur style , et c'est ce qui a si bien réussi au célèbre M. de La Fontaine. » (Œmurs complètes de Boi/eau. — Héflexion \l\.
(4) Langues hcbidique et grecque. — Anatliéme d'un prédicateur. ' -
Avant Biidée, ie grec et l'hébreu étaient si peu connus en France, qu'on pouvait en considérer l'étude, de la part de quelques savans, comme un acte exceptionnel et presque hardi. Dans les écoles, du moins, on se contentait généralement d'ignorer ces deux langues, tandis que, dans certaines chaires, on les frappait d'une proscription systématique. On rapporte qu'un prédicateur formula son double anathême en ces termes: « On a trouvé une nouvelle langue qu'on appelle grecque; il faut s'en garantir avec soin. Cette langue enfante toutes les hérésies. Je vois dans la main d'un grand nombre de personnes un livre écrit en cette langue ; on le nomme ISomeau-Testament : c'est un livre plein de ronces et de vipères. Quant à la langue hébraïque , tous ceux qui l'apprennent deviennent Juifs aussitôt. » < , ...
(5) François l'^ — Omrages que la France lui doit.
Ce prince éclairé aimait la lilléralure italienne et la littérature espagnole; mais la première lui était plus chère que la seconde : la raison en est simple. Il avait reçu une éducation toute italienne; il eut pour précepteur Quinziano Stoa, qui devint plus tard recteur de l'Université de France. On a remarqué qu'il donna
pour inailre à ses enfans un autre llalicn , Théocrènc. Outre les arlisles célèbres qu'il fit venir avec Léonard (le Vinci, on lui doit les Quinti, qui établirent une imprimerie à Lyon. C'est sous lui que commença ce grand mouvement de traduction qui ne s'était pas encore ralenti à la fin du seizième siècle.
Quant à l'Espagne, il en rapporta VAmadis de Gaule (i^oir la noie suivante); et le goût des livres de chevalerie répandu par ce roman fut tel , que beaucoup d'autres passèrent rapidement de la langue castillane dans la langue française.
(6) Amadls de Gaule. — Livres de cheoalerie nés de ce roman.
J^a première traduction française que d'Herberay «les l£ssarts publia de VAmadis île Gaule sous François I'% en i54o et année suivante, était tirée de Garcia Ordoncz de Montalvo , qui en i52 5 en avait publié à Madrid une édition complète, d'après des éditions du quinzième siècle, rédigées elles-mêmes sur des manuscrits bien autrement anciens.
A qui faut - il attribuer la propriété de ce livre célèbre? au Portugal, à l'Espagne ou à la France?
Creuzé de Lesser, auteur d'une imitation en vers que nous pouvons placer avec confiance à côté de l'original, a cherché inutilement à éclaircir la question. Il est certain que nous avons prêté le sujet; mais il est moins cerlain que nous ayons tissu le canevas, et l'Es-
pagne évideiument a Iravaillé , coinine le Porlugal , à Ja broderie. Voici comment s'exprime sur ce point d'Herberay des Essaris , dans son épître dédicatoire : « Ai prins plaisir, dit - il, à communiquer par translation ce livre à ceux qui n'entendront le langage espagnol, pour faire revivre la renommée d'Amadis (laquelle, par l'injure et l'antiquité du temps, estait es-lainte en cesie notre France), et aussi pour ce qu'il est tout certain qu'il fut premier mis en notre langue françoise, estant Amadis gaulois et non espagnol; et qu'ainsi soit, j'en ai trouvé encores quelque reste d'un vieil livre escn't à la main en langage picard, sur lequel j'estime que les Espagnols ont fait leur traduction , non pas du tout suivant le vray original, comme on pourra voir par cesluis ; car ils en ont obmis en certains endroits et augmenté aux autres. Par quoi suppléant à leur obmission , elle se trouvera en ce livre, dans lequel je n'ai voulu coucher la pluspart de leur dite augmentation, etc. »
A la suite de cette préface , on lit plusieurs pièces de vers qui reproduisent la même réclamation, notamment ce dizain quelque peu vantard:
Mic1iel-le~CélerCy seigneur de Maisons, aux lecteurs.
Qui voudra voir maintes lames briser, Harnois froisser, écus tailler et fendre, Qui voudra voir l'amant amour priser, Et par ameur les combats entreprendre, Vienne Amadis visiter et entendre,
Que des Essarrts, par diligent ouvrage, ' ' ' A retourné en son premier langage :
Et sois certain qu'Espagne en cette affaire, Connaîtra bien que France a l'avantage En bien parler autant comme en bien faire.
M. de Tressan, en traduisant à son tour d'Herberay des Essarts en français moderne, réclame aussi le roman à'Amadis pour la France ; et sur cette assertion de d'Herberay, qu'il a vu un vieux manuscrit picard A^Amodis , M. de Tressan remarque qu'en effet le patois picard d'aujourd'hui a conservé une ressemblance singulière avec la langue romane, et que par conséquent ce manuscrit soi-disant picard, que d'Herberay prétend avoir vu, pouvait fort bien être un manuscrit en langue romane, c'est-à-dire un manuscrit en français du douzième siècle, qui est la langue de presque tous les romans de chevalerie. Il remarque aussi que les trois premiers livres à^ Amadh sont composés avec une raison et un naturel qui rappellent la bonne manière et quelquefois même les aventures des romans français de Lancelot, de Tristan, etc., tandis que les livres suivans offrent un désordre d'idées qui annonce un aulre auteur, même une autre nation, et surtout présentent des traces nombreuses et toutes nouvelles dans l'ouvrage de la dévotion espagnole. Bouterwek a fait la même observation et cité particulièrement le heau tênéhreujG (beltenabros) et la pénitence sur la roche pauore (pena pobre). ' r
Les Portugais ne veulent reconnaître pour auteur que leur c()mpalri(»io Vasco de Lobcira, écrivain qui
paraît avoir vécu jusqu'en iSaS. Nuncz de Piao opine vivement en ce sens; mais après avoir lu les controverses de Nicolas Antonio, d'Erchhorn, de Sismondi, et en un mot de tous les savans du Nord et du Midi, le parti le plus sage est de s'en tenir à la neutralité adoptée par Creuzé de Lesser.
La vogue de VAmadis ne fut pas moins grande en Espagne qu'en France. Lanoue dit formellement, dans ses Commentaires, que si quelqu'un aimit mal parlé cV P^madis, ou lui aurait craché au visage. Le refroidissement du public pour ce livre ne doit êlre imputé qu'à la multitude d'imitations qu'il fit naître. Si l'on veut en avoir une liste à peu près complète , il faut lire les deux volumes du Che\?alier du soleil. Dans ce roman , extrait de plus de cent volumes, l'auteur anonyme, qu'on croit M. de Paulmy, traceavec clarté toute la suite des aventures des pères et des enfans d' Amadis ; c'est une monotonie fatigante. De Trébalius , le chef de la race, jusqu'au dernier descendant d' Amadis, il n'y a presque aucune différence entre les personnages et \es évènemens. Le héros dont on parle est toujours le plus parfait qui se soit vu, et les aventures qu'il mène à fin sont toujours les plus impossibles qui se puissent voir. Les Sainte- Palaye et les Caylus se sont livrés à des travaux d'exploration si patiens et si actifs sur le même terrain, qu'on aurait pu croire la mine épuisée ; mais les habiles recherches de M. Paulin Paris en ont fait sortir de nouveaux produits. ( Voir le tome V des Manuscrits français de la Bibliothèque du roi.)
Rappelons-le en terminant, Cervantes, dans soii Bon
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Qu'u hotte, a bien soin de ne pas confondre V Arnudis avec sa trop nombreuse progéniture. «C'est, dit il, le meilleur livre qu'il y ait en ce genre, et comme unique en son art, il mérite qu'on lui pardonne.» Aussi le curé, qui dirige l'incendie de la bibliothèque, lui fait-il grâce du feu. Ce serait donc une grande erreur, selon Creuzé de Lesser, de supposer que Cervantes ait voulu tuer les bons livres de chevalerie ; il n'a fait la guerre qu'aux mauvais; en détruisant l'inondation, il n'a pas arrêté le cours du fleuve : Amadis et Roland vivront toujours, ainsi que les aimables et naïves histoires de la Table-Ronde.
(7) Marguerite de Valois, reine de Nai>arre.
Elle était née à Angoulême en 1 492, de Charles d'Orléans, duc d' Angoulême, et de Louise de Savoie. Elle épousa en i5og Charles, dernier duc d'Alençon et premier prince du sang, qui mourut en i5?.5. Affligée en même temps de la mort de son mari et de la captivité do son frère, François l'^^ elle fit le voyage d'Espagne, et concourut puissamment à la résolution que prit Charles Quint de briser les fers de son ennemi. Marguerite , que François I"^ appelait sa mignonne, en reçut de grands avantages, iorsqu'en iSsG elle épousa Henri d'Albret , roi de Navarre : Jeanne d'Albret , mère de Henri IV, fut l'heureux fruit de cette seconde union. La petite cour de Navarre devint, avec Marguerite, un foyer de lumière : on lui reproche cependant d'avoir favorisé le développement du protestantisme , et d'à-
voir ainsi préparé les difficultés que son petit-fils devait rencontrer dans la France catholique, lorsqu'il fut appelé au trône par le droit de sa naissance. Il est certain que Marguerite écrivit nn livre intitulé le Miroir de l'âme pécheresse, qui fut censuré par la Sorbonne ; mais elle le rétracta bientôt, et mourut, dit-on, trèssincèrement convertie, en i54-9, *" château d'Odos en Bigorre. Elle avait alors cinquante-sept ans.
Le surnom de dixième nrnse, tant de fois donné avant et après elle, exprima l'admiration de ses contemporains. Elle écrivait avec une égale facilité en vers et en prose, et tout ce qui sortait de sa plume avait une grâce charmante.
On a d'elle : i° Heptameron, ou les Nouvelles de la reine de Navarre, i56o, in-4'', édit. de Gruget; et Amsterdam, i6y8, 2 vol. in-8°, fig. de Romain de Hoogue. On a joint à ces contes , qui ont plusieurs fois inspiré La Fontaine , les Cent nouvelles, Amsterdam, 1701, 2 vol. in -8", fig.
2° Les Marguerites de la Marguerite des princesses , recueillies en 1547, in-^°i P^'" J^^" ^^ La Haye, son valet de chambre. On trouve dans ce curieux recueil, outre quatre Mystères ou comédies pieuses , deux farces : le Triomphe de l'agneau, poème long et insignifiant , et la Complainte pour un prisonnier, sorte d'élégie qui a trait à la captivité du roi.
(8) Vers d' Olivier de Magny.
Olivier de Magny était de Cahors. Il suivit en am-
bassade à Rome Jean d'Avensoii, et fui nommé à son retour secrétaire de Henri II. 11 mourut en i56o. On a de lui cinq livres d'odes et beaucoup de poésies erotiques. Il n'a suivi que les bons modèles italiens ; sa manière est, en général, élégante et vive. ÎSous avons emprunté son exclamation douloureuse au sonnet commençant par ce vers : ., . "• ' 1,1. il»
Gardes, que ferons -nuus? aurons-nous point la paix?
Dans un autre sonnet adressé à Dubelloy, de Magny signale avec non moins de force l'abandon des lettres par les grands :
Les sçavans aujourd'hui sont tous mis à mépris, Et les grands au sçavoir ne daignent plus attendre; Les bouffons seulement ils se plaisent d'entendre, Et ceux qui font service au métier de Cypris.
CBAFITB.I: IV.
( I ) Le bachelier de la Torre.
Bouterwek n'indique le nom de la Torre que comme un pseudonyme de Quévédo, qui avait une terre située à la Torre, et qui s'appelait aussi Francisco; Quintana signale cette erreur, et l'attribue à don Luis Vêlas-
quez, éditeur des poésies de Quévédo (i63i); il ajoute que le style de la Torre est d'une époque évidemment antérieure au temps de Quévédo, et qu'un Espagnol n'aurait pas dû s'y méprendre. « Entre la Torre et Quévédo, dit -il, on peut signaler la même différence qu'entre une femme naturellement belle et celle qui se martyrise pour paraître jolie. >»
L'auteur du Parnasse espagnol s'est contenté de nier une identité que son goût ne lui permettait pas d'admettre, il n'a pas éclairci la question. En réalité, il y a eu, comme nous l'avons fait observer, deux bacheliers la Torre, tous deux poètes du seizième siècle; mais l'un des premières années, et l'autre des dernières; l'un né dans le quinzième siècle, l'autre mort dans le dix-septième; le premier portait les prénoms de Pedro -Alonso, et le second ne s'appelait que Francisco. Nul doute quant à la longue antériorité du bachelier Pedro- Alonso ; en voici trois preuves :
1° Il composa un traité d'éducation morale Intitulé Vision deleitahle, à la demande de don Juan de Beamonte, prieur de l'ordre de Saint- Jean, en Navarre, et gouverneur de don Carlos de Vienne, depuis Charles-Quint. Capmany fait l'éloge de ce traité e7cg'a«/$OAW mollesse, concis sans obscurité, harmonieux sans langueur, et qui peut être cité comme un des monumens de la prose castillane au quinzième siècle. La morale et la politique y cachent leur aridité sous le voile de l'allégorie.
2° Pedro -Alonso a été, en outre, célébré comme poète par Boscan, dont la vie et la mort sont déterminées par des dates positives. Nous avons fait allu- I. a8
sion à l'éloge un peu emphatique qui lui a été décerné par le Réformatem' barcelonais. \ oici le texte :
I al bachiller que llaman de la Torre Esta esfbrzo la fuerza de su estllo Tanto, que del la fama tira y corre Del Istro al Tajo del Tajo al nilo.
( De la Virtud del anu>r, lib. Iir. )
3° Enfin, outre le Canciuriero gênerai, il existe, à la Bibliothèque royale, un manuscrit portant le n» 7826, et dans lequel ou trouve plusieurs pièces de poésies légères, et notamment el Vergel, précédées du nom de Pedro-Alonso de la Torre.
Nous en concluons que ce poète vivait en i48o, sous le règne d'Isabelle-la-Catholique, et qu'il a pu ne mourir que dans les vingt premières années du seizième siècle, à l'époque des débuis de Boscan.
( Voir, pour le bachelier Francisco de la Torre, la note (i4) de ce chapitre.)
(2) Jorge Manrique. .,
11 y avait deux Manrique : Gomez et Jorge ; leurs poésies sont dispersées dans les cancioneros du quinzième siècle. Gomez paraît dès i4-46i et meurt sous Isabelle. Jorge, son neveu, a dû sa plus grande célébrité à une élégie. Cette pièce n'est pas seulement un montinienl de piélé filiale, elle exprime de hautes pensées sur la destinée humaine, et des sentimcns Sféné-
reux à l'égard d'un ennemi ahandonné par la forlune. Le sujet est la mort de don Rodrigue Manrique, grandmaître de l'ordre de Saint- Jacques, qui avait eu à lutter contre Alvaro de Luna, ce puissant connétable d'ont l'échafaud vit tomber la tête.
Une preuve décisive de la vogue de cette élégie, est le commentaire ou glose dont elle a été l'objet, et qui a été réimprimé plusieurs fois. Il existe une édition de Madrid, 1779, où il se trouve seul, et une autre édition, également de Madrid, mais de 1799, où il suit les proverbes du marquis de Santillane. On est surpris de trouver une versification si pure et si ferme à une pareille époque ( soixante-dix ans avant Garcilaso de la Véga! ) Néanmoins deux observations ont été faites avec raison. L'élégie est trop longue et dégénère en homélie; puis le rhythme a une allure trop légère et trop vive pour la gravité du sujet.
La glose est en vers ; elle donne quatre stances pour une, et augmente ainsi les défauts du texte dans une proportion déplorable.
Jorge Manrique était aussi bon militaire que poète. Il se distingua sous Henri IV, et sous les rois catholiques, à la bataille de Calatrava, au siège de Velès, et particulièremenl dans l'invasion du marquisat de Villena, en i479- ^' commandait cette dernière expédition avec don Pedro Ruis d'Alarcon ; les capitaines du marquis, à la tête desquels se trouvait Pedro de Baeza, firent une vigoureuse résistance, et eurent plusieurs fois le dessus. Dans une de ces rencontres sanglantes, Manrique fut couvert de blessures aux portes
du château de Garci-Munoz , et succomba quelques jours après.
(3) Rodrigo de Cota. .' ' ■ !. " ,
La satire de Rodrigo de Cota parut d'abord sans nom d'auteur; elle était dirigée non contre Jean II, comme l'a dit Bouterwek, mais contre Henri IV. Elle le peint trait pour trait, et fait des allusions si directes à sa passion pour la Portugaise dona Guiomar de Castro, dame de la reine, qu'il est impossible de s'y méprendre. Ce poème a trente-deux stances; on l'appelle Mingo-Revulgo, parce que les deux interlocuteurs se nomment ainsi. Pour affirmer que Rodrigo de Cola est l'auteur de l'églogue dont il s'agit, on ne peut réellement invoquer qu'un seul témoignage, celui de Francisco del Canto, qui, en réimprimant le Dialogue de l'Amour et d'un Vieillard, à Médina - del - Campo, en 1569, l'annonça de la manière suivante : Dialogu hecho por el farnoso autor Rodrigo de Cota, el tio, natural de Toledo, el cual cornpuso la egloga de Mingo-Reoulgo, etc., Dialogue composé par le fameux Rodrigo de Cota, l'oncle, natif de Tolède, et auteur de l'églogue de Mingo-Revulgo.
Si cette indication est exacte, dit Moratin, on peut affirmer que Rodrigo de Cota vivait sous Jean IJ el Henri IV; son homonyme, sans doute, plus jeune que lui^ n'a laissé aucune trace dans l'histoire littéraire.
Quant au Dialogue de l'Amour et d'un Vieillard, ce qu'il en reste n'est qu'un fragment.
« ()d ne regardera sans douie pas comme de vrais essais dramatiques ni l'églogue de Mingo-Revulgo, ni les dialogues allégoriques qu'on trouve dans le Cancionero, dit Bouterwek; mais ces ébauches de poèmes dialogues peuvent être considérés, du moins, comme le prélude d'ouvrages plus dignes du nom de drames. » Rien de plus juste, si l'éloge doit s'arrêter là, mais il y aurait de l'exagération à donner plus d'imp&rtance à des essais aussi faibles.
(4-) Juan de la Ençina.
Il était musicien et poète. 11 naquit à Salamanque^ ou dans les environs de cette ville, en 1/^68. Protégé par don Gutierre de Tolède, frère du duc d'Albe, il put suivre les cours de l'Université. Il fut ensuite attaché à la cour, et entra, à l'âge de vingt-cinq ans, dans la maison du duc d'Albe. C'est là qu'il composa et qu'il fit jouer ses églogues ; il figura lui - même plus d'une fois parmi les acteurs. Il a réuni et publié ses ouvrages sous le titre de Cancionero. La première partie est dédiée aux rois catholiques ; la deuxième au duc et à la duchesse d'Albe, dona Isabelle Pimentel ; la troisième au prince don Juan, et la quatrième à don Garcia de Tolède. Cette dernière partie comprend ses essais dramatiques.
On ignore à quelle époque et pour quel motif il se rendit à Rome ; mais on sait qu'il y séjourna plusieurs années, qu'il y cultiva les lettres et qu'il y devint un
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musicien du premier mérite. Ordonné prêtre en iSig, il fit le voyage de Jérusalem avec don Frédéric Henri de Ribera, marquis de Tarifa, revint à Rome dans la même année, et publia, en iSai, la relation de son pèlerinage, sous le litre de TriLagia. Léon X le nomma maître de chapelle du Vatican, et il obtint depuis le prieuré de Léon. Il mourut à Salamanque en i534, âgé de soixante-cinq ans; on lui érigea un tombeau dans la cathédrale de cette ville.
La collection de ses œuvres a été imprimée à Salamanque, en 1496 et iSog, et à Saragosse, en i5i2 et i5i6.
(5) Villena et Santillane.
11 serait difficile de donner une idée complète de l'un de ces deux hommes célèbres, sans parler de l'autre; ils forment un commencement et une fin; c'est une sorte de tout qui ne peut se diviser sans perdre sa signification et sa valeur. L'histoire littéraire trouve en eux les deux principaux législateurs d'une époque, ils ont régi la cour poétique de Jean II ; Villena y a jeté, à pleines mains, les semences du gai-savoir; et Santillane, en continuant la cullure de la poésie lémosine, a cherché à introduire l'imitation italienne. 'Tous deux auraient obtenu moins de succès peut-être de leur temps, mais auraient conservé une plus haute réputation aux yeux de la postérité, s'ils avaient marché dans la voie nationale, ou, du moins, s'ils avaient
mieux dirigé le mouvement de la réforme. A vrai dire, l'œuvre du premier s'est bornée à faire entrer la morale et les sciences dans le domaine de la poésie un peu mieux qu'on ne l'avait fait sous Alphonse X, et celle du second, à épurer les formes lyriques, et à élargir le champ de l'allégorie. (f'^o^V ci-dessus, pour la poétique de Villena, la note (7) du chapitre II.)
« La poésie ou la gaie science, dit Santillane, est l'art de présenter des vérités utiles enveloppées d'un voile attrayant, de les ordonner, de les distinguer et de les envelopper de fictions, le tout avec nombre, poids et mesure. » (Ê que cosa es la poesla que en nuestro vulgar Uamanos gaya ciencia, sino un finglmîento de casas utiles ioeladascon muyfermosa cobertura, compuestas, distinguidas , escondidas ^ por certo cuento,peso y medida.)
Villena était né en i384-, '^ mourut en i434. Santillane vécut de i4ii à i4-56. Or, le règne de Jean II ayant duré de i4-07 à 1 454-7 l'un et l'autre purent occuper la scène pendant plus de vingt ans : et qu'on songe à l'influence que devaient leur donner et leur naissance et leurs richesses !
Don Enrique de Aragon, marquis de Villena, descendait, par son père, des rois d'Aragon, et, par sa mère, de ceux de Castille. Don Inigo Lopez de Mendoza, marquis de Santillane, était Seigneur de Hita et Buitrago, comme descendant de ce JVIendoza qui, à la bataille d'Aljubarrota, sauva le roi Jean I, aux dépens de ses jours. La vie de Villena fut très-agilée; elle fut même frappée, à son déclin, d'une déconsidération marquée; tandis que Santillane, toujours fidèle à son
beau caraclère , ne recueillit, jusqu'à son dernier moment, que les hommages de l'estime publique.
Les ouvrages de Villena sont : un poème des travaux d'Hercule, une traduction de l'Enéide, une autre de la Divine-Comédie du Dante, une autre du traité de Oratore de Cicéron, un traité de la gaie science, et un autre traité de l'art du ciseleur [de Arte risoria), divers opuscules, des cancions, des dialogues, et une comédie allégorique qui fut jouée à la cour de don Ferdinand P^ d'Aragon. {Voir plus loin, note (4) du chapitre V.)
Villena, dont l'érudition était immense, s'était appliqué aux sciences exactes avec la même ardeur qu'Alphonse le Savant, et qu'arriva-t-il? c'est qu'on voulut le faire passer pour sorcier. Comme l'inquisition n'existait pas encore, sa bibliothèque fut livrée à une commission composée de ces hommes zélés qui, suivant la piquante expression de Cibda-Real, croient se canoniser en damnant leurs adversaires. Plus de cent volumes furent livrés aux flammes. Fray Lope de Barrientos, évéque de Cuença, dirigea cette exécution; mais on assure qu'il eut soin de ne faire détruire que les ouvrages insignifians, et qu'il sauva tout ce qu'il crut utile et bon. Lope de Barrientos demanda grâce au roi pour le livre à'Aziel, qui, disait-il, devait servir à la défense de la religion et à la confusion des nécromans. Cela résulte d'un extrait du Tratado del adt>/«if^exlrait cité par le comendador Griego, dans ses gloses sur le labyrinthe de Mena. [St. 128.)
Du reste, il est à observer qu'il existait une grande
sympathie entre le juge et l'accusé; car Barrientos, sur la demande de Jean II, avait composé le Tratado del adpinar.
Les ouvrages de Santillane sont moins nombreux. 11 a fait plusieurs poèmes, un entr'autres à la mémoire du marquis de Villena, qui lui avait dédié sa poétique de la gaie science. Il a chanté encore, dans un poème didactique intitulé El doctrinal de prbados (le manuel des favoris), la fin tragique du comte Alvar de Luna, le favori de Jean II; on lui doit beaucoup de chansons, un cantique sur les joies de la Sainte-Vierge, un recueil de prowrbes et de maximes de conduite y composé pour le prince royal de Castille, qui régna dans la suite sous le nom d'Henri IV. Ce recueil, inspiré par la philosophie de Socrate, est divisé en seize chapitres. L'écrit de Santillane le plus intéressant pour l'histoire littéraire, est sa dissertation, en forme de lettre, adressée au prince don Pèdre de Portugal, qui lui avait demandé le recueil de ses pensées et de ses vers. Dans ce résumé rapide, il place à la tête des poètes Moïse, Josué, David, Salomon et Job; il raconte ensuite les différentes révolutions que l'art des troubadours a éprouvées dans les provinces aragooaises; il cite, parmi les poètes castillans, le roi Alphonse X et quelques autres ; et, comme Bouterwek l'a très-bien observé, il ne dit pas un mot des anciens monumens de la poésie romancière.
On trouve à la bibliothèque royale, dans les manuscrits n"' 7823 et 7825, dix-sept sonnets du marquis de Santillane, avec une Ictire d'envoi à la comtesse de
Modica, expliquant l'imitation de Pétrarque qu'il a voulu faire.
Les poésies de Santiliane ont eu plusieurs fois les honneurs de la glose; c'est dans un de ces commentaires verbeux que Pedro Diaz a soutenu l'opinion que nous avons rapportée page 68; opinion absurde, s'il en fut, et qui pourtant n'est pas morte avec lui; les oracles de la phrénologie n'expliquent guère autrement le libre arbitre.
(6) Boscan, imita teur de Pétrarque et réformateur de la poésie espagnole.
Il y a des critiques espagnols qui n'hésitent pas à mettre au-dessus de toutes les causons élégiaques de Pétrarque, la canson de Boscan : daros y frescos rios, clairs et frais ruisseaux- , quoiqu'elle ne soit qu'une imitation de celle du poète italien commençant ainsi : Chiare, dolci e fresque arque.
Voici la traduction de la belle slance las haras estoy oiendo :
M Toutes les heures, tous les momens, je les rapporte à elle; et, à mesure que le temps marche, je suis tout ce qu'elle fait; je la vois, je l'entends; je pense ses pensées, je les devine; mon cœur me dit, et je le crois : à présent elle est gaie; à présent. elle est triste; elle s'habille, elle dort, elle s'éveille; mon imagination et mon amour se disputent à qui me la représentera le mieux. »
C'est ainsi qu'un peu plds tard, en i554., Camoens, tlianlant sur les roches difformes et nues d'un cap indien, s'écriait avec une mélancolie plus passionnée : " Là je parle de vous aux vents qui, soufflent, du pays que vous habitez; je demande aux oiseaux qui passent s'ils vous ont vue, ce que vous faisiez, ce que vous disiez, où? commenti* avec qui? quel jour? à quelle heure?... » (Cançao X.)
Junto de hum seco, dura, esteril monte, etc.
Juan Boscan Almogaver naquit à Barcelone vers la fin du quinzième siècle ; il fut gouverneur du terrible duc d'Albe, mais ne ressembla en rien à son élève; sa vie fut douce et modeste; il s'ensevelit de bonne heure dans la retraite; c'est en iSaG que, sur le conseil d'Andréa Navagero, ambassadeur de Venise, il essaya d'imiter, en castillan, les formes italiennes. Il était alors à Grenade, avec la cour de Charles-Quint.
La critique espagnole ne lui est pas aussi favorable que la critique allemande. Quintana le traite de poète médiocre (mediana)^ et ne lui reconnaît d'autre mérite que celui d'avoir fait adopter l'endécasyllabe importé bien avant lui, comme le prouvent le comte Lucanor et divers ouvrages du marquis de Santillane. (FoiV plus loin la note (9). Mais après avoir vidé ce différend entre Bouterwek et Quintana, il faudrait en vider un autre plus délicat entre Quintana et son compatriote Moratin, au sujet de Castillejo, que Moralin considère comme fermant le cortège des vieux poètes de l'Es-
pague, et auquel Quinlana ne veut reconnaître aucune faculté poétique. m.-Ji .i . ■: ■'■■
Il existe une édition devenue très-rare des œuvres de Boscan, réunies à celles de Garcilaso de la Vega, sous ce titre : Ohras Je Boscan y algunas de Garcilaso de la Vega. En Léon, por Juan Frellon, iS^g, petit in-12 alongé.
(7) L'endécasyllabe. a. '>
Voir plus loin, noie (9). • ^ ..,: . ,..
(8) Castillejo. ,,
Christoval de Castillejo, chef des copieras, c'est-àdire des faiseurs de strophes sur toute espèce de combinaisons métriques autres que l'endécasyllabe, comparait la réforme de Boscan à celle de Luther; c'était une hérésie digne du bûcher.
Ce poète était né en i4-94; ^ quinze ans il fut page de l'infant don Ferdinand; il le suivit à Cordoue en i5o8, et dans l'Eslramadure en i5i6; le jeune prince étant devenu roi des Romains en i53i, Castillejo resta attaché à sa personne en qualité de secrétaire, et vécut plus de trente ans à sa cour; puis il se retira du monde et mourut dans le couvent de Saint-Martin Valdeiglesias, où il avait pris l'habit de l'ordre de Cîteaux.
On a peine à comprendre une si vive animosilé
contre l'imitation italienne, dans un poète qui a passe plus des deux tiers de sa vie en Italie.
Aucun de ses ouvrages ne paraît avoir été imprimé de son vivant, et même long-temps après sa mort. C'est seulement en iSyB que Juan Lopez de Velasco entreprit de les rassembler; et, d'après ce qu'il rapporte, ce ne fut pas chose facile. La plupart étaient perdus. Ils forment deux volumes, dans la coleccion de poetas espanoles, publiée par Ramon Fernandez. Madrid, 1789-1819.
Quant à ses comédies, on ne sait ni quel en était le nombre, ni si elles furent représentées. Moratin a donné l'analyse de la Farsa de la constanza [origines del teatro espanol), comédie licencieuse qui date, suivant lui, de i522. L'original de cette pièce existe en manuscrit à la bibliothèque de l'Escurial. A part les obscénités et les extravagances que signale la critique, on remarque çà et là les traces d'un vrai talent comique. La versi6cation est facile et légère. Les vers, de pied rompu, sont maniés par l'auteur avec une étonnante vivacité; mais, quand on a tout lu, on est porté à croire que si Caslillejo n'avait pas joui, de son vivant, d'une réputation d'esprit égale à celle qui échut plus tard à Quévédo, son mérite littéraire eût été plus sévèrement apprécié en Espagne. Ses contemporains s'habituèrent à le vanter sans pouvoir le juger, puisque ses ouvrages n'étaient pas imprimés, et les générations qui vinrent ensuite acceptèrent, de tradition, un éloge dont l'exagération devait être signalée dès que la critique se gérait livrée à un examen sérieux.
(g) Genres de poésie et rhythmes dioers appartenant à l'Espagne.
Genres divers. — On trouve dans la littérature castillane tous les genres de poésie cultivés par l'Italie et la France, et en outre quelques genres qui lui sont propres ou du moins qu'elle a conservés de la poésie lémosine ou arabe. Nous avons déjà parlé des romances (voir romancero, chap. II, note (17), genre qui n'est qu'à elle, et de leurs diminutifs, les /étrilles (letrillas), des cancions, imité des canzoni de Pétrarque, des capitulas ou élégies; nous expliquerons plus loin (chap. VIII) les jacaras , les seguidillas , les endechai. Nous ne pouvons nous occuper ici que des genres les plus anciens, tels que les ouvrages de dévotion {obras de deoocion), les cancions (canciunes), les gloses {glosas)^ les villanelles ou vaudevilles [oillancicos] ^ les motets {mottos), les Jeux d'esprit, les échecs et les demandes.
Les oui>rages de dévotion comprennent les légendes, les hymnes, les oraisons ; l'amour profane s'y mêle souvent à l'amour divin.
Les cancions désignent toute espèce de poésies; de là le nom de cancionero donné à tout recueil de mélanges. Cependant il faut distinguer entre les cancions modernes, qui sont des odes imitées de l'italien, et les cancions anciennes, qui se rapprochent beaucoup plus du sonnet. La tournure de ces dernières est ordinaire-
meut sentencieuse où épigrammatique ; elles onl en général deux parties, qui forment ensemble douze vers ; dans les quatre premiers, la pensée est indiquée, elle est développée ou appliquée dans les huit derniers. Ce genre vient des troubadours, c'était leur rnnzon; ils engageaient sous cette forme des combats poétiques, et un arbitre choisi parmi les maîtres de l'art décidait la question. Le cancionero de Baena est rempli de ces pièces de controverse. Plusieurs sont ingénieuses, le plus grand nombre est subtil et recherché.
Les gloses sont en poésie à peu près ce que sont les variations en musique. Dans le quinzième siècle on glosait tous les poèmes, on glosa de même les romances et les motets: ainsi que nous l'avons dit, la complainte de Jorge Manrlque a été glosée, et cette glose, parvenue jusqu'à nous, est considérée en Espagne comme une œuvre de morale classique. Les Arabes n'ont pas été étrangers à la vogue des gloses. Ils se réunissaient l'hiver autour de grands brasiers, et là on choisissait quelque verset du Koran, que chaque poète était appelé par le sort à paraphraser; on sait quels ravages la passion des controverses exerça au sein du califat ; une seule dispute mit en présence , sous le fils du deuxième Abderrhame , jusqu'à seize cents docteurs.
Les inllaneltes ou imudeoilles (villancicos) ont beaucoup d'analogie avec les anciennes cancions; la pensée qui en fait le fond est renfermée en deux ou trois lignes, et développée ensuite dans une ou plusieurs strophes conjposées de sept vers; ce sont de véritables couplets; aussi les retrouve-t-on à la fin des entermeses et
des saynètes, comme dans les petites pièces «le notre théâtre.
Les motets (mollos) sont des aphorismes ou proverbes en vers.
Les yeux d'esprit, les échecs et les demandes sont des questions et des réponses rimées.
Khythmes divers. — L'auteur de V Espagne poétique, don J. M. Maury, a traité cette matière en homme aussi versé dans la littérature du nord que dans celle du midi. Voici comment il s'exprime dans son introduction, page i3 et suivantes :
« Les anciens vers héroïques castillans appartiennent au système définitivement adopté par les Français; ils balancent deux hémistiches pareils; dans le principe, l'équilibre s'est établi tant bien que mal; les rimes ont manqué de justesse; mais on rimait avec profusion.
« Nous ignorons si, après le pentamètre classique, l'Italie a cadencé des hémistiches en langue vulgaire : quoi qu'il en soit, ce fut le rhythme des bardes du nord ; l'Anglais l'emploie dans les ballades, et souvent aussi dans les poésies d'un genre plus élevé ; et l'on a reconnu également que le grand vers arabe était le composé de deux de nos vers moyens. Les différences consistent dans le nombre de syllabes de chacun des deux vers pareils dont le grand se compose; les Arabes le formèrent constamment de sept syllabes; les Anglais et les Espagnols ont été jusqu'à ce nombre; les Français s'en sont tenus à six; les Anglais pi'éfèrenl maintenant, et nous avons adopté en dernier lieu la
rédtuiion à cinq, loujoiirs sans complcr la désinenle:
Asi lanienta^a j la pia matro«a
A beautiful crcature j Mas making lier mourriifig.\
« Les vers d'Alphonse X suivirent une mesure plus régulière ; le luxe des rimes fut employé avec discernement dans des strophes que leur combinaison compliquée a fait appeler couplets d'art majeur. L'alexandrin réduit n'a pas manqué d'une certaine grâce ; il est chantant, le rhylhme s'y fait bien sentir; mais il y a de l'excès : il fatigue nécessairement à la longue; aussi, la haute poésie ne l'a pas conservé: il a cédé la place à VendécMsyllabe italien, introduit par Boscan.
« L'endécasyllabe italien qui a envahi la poésie héroïque, anglaise, ainsi que l'espagnole, n'a point de symétrie d'hémistiches; il n'exige les césures françaises nulle part; iout son mécanisme constitutif consiste dans l'appui de la voix à des places déterminées. Ce rhythme a deux modes : de là son grand avantage pour les compositions de quelque étendue : le premier mode porte l'appui de la voix sur la sixième syllabe , l'autre sur la quatrième et la huitième.
« Les Français ont noire endécasyllabe dans leurs vers dissyllabiques; si nous disons onze quand les Français disent dix, c'est parce que nous faisons entrer en compte la syllabe désinente que les Français ne comptent pas, et que nous regardons comme syncopées les finales que les Français appellent masculines.
» On a prétendue une certaine époque reproduire les vers antiques dans la versification castillane; et chez nous comme ailleurs, les versificateurs métriques, en langue vulgaire, ont été crus sur parole; mais l'examen ne saurait reconnaître dans leurs compositions autre chose que du vague et de l'arbitraire. Chaque nation moderne prononçant et cadençant les vers latins à sa manière, établit un mètre et un rhythme particulier, ou plutôt n'y laisse plus de rhythme ni de mètre : aucune ne peut baser sur sa manière un système applicable à trois vers pris au hasard.
"Croyons qu'en suivant nos habitudes nationales et divergentes, tous, à peu près également, nous dénaturons aussi, et à chaque pas, les cadences antiques que nous disons tous admirer (i).
« Après le vers héroïque emprunté aux Italiens, la poétique espagnole donne pour ainsi dire carte blanche au versificateur; elle admettra toutes les mesures dont il saura tirer parti ; mais le vers que nous pourrions appeler national, quoiqu'il soit de toutes les langues, c'est le vers moyen octosyllabe, qui répond au français de sept syllabes, plus la désinente féminine :
Ainsi (le pleurs et tralaritics ^
Mon mal semblait se nourrir.
(i) L'aUe'ratlon que signale don Maury est ine'vitablc ; mais l'imitation ou dérivation n'est pas moins certaine ; l'ende'casyllabe italien tire son origine du vers saphique et du vers phalcuquc des Latins.
<Jiego amor, en lus cadenas
Nunca mas me quiero ver. \ •
« Disons ici que la loi française d'allerner n'est qu'une manière facultative chez nous ; la rime que les Français appellent masculine y est même bannie de la haute versification. En Espagne, le vers moyen règne à peu près exclusivement sur la scène comique; il exploite de plus le vaste domaine du romance nationa/ ; en y joignant les létrUIes et la cantilène qui en émanent, mais affectent des rhythmes plus courts, c'est dans notre romance (ju'il faut chercher le goût du terroir.
Il est dans la poésie castillane une rime particulière ou plutôt une demi-rime distinguée par le nom à'assonante ; le nom de consonnante est donné à la rime complète : la rime assonante consiste dans l'accord entre voyelles, abstraction faite des consonnes ; elle ne porte que sur les vers pairs : .
Sale la eslrella de Venus 1. Al tiempo que cl sol se p6ne {u-e) >:■ /
Y la enemiga del dia jj. Su ncgro manto dcscège {o-e)
« On peut retrouver la même disposition dans un couplet français, dont la célébrité a vraisemblablement surpassé l'espoir de son auteur :
Si le roi m'avait donne' .