CHAPITRE PREMIER
LANGUES d'eSPAGNE ET DE FRANCE. — HISTOIRE COMPARÉE.
Avant de présenter le tableau des deux litte'valures, il est ne'cessaire de de'terminer ie caractère des deux langues :
La langue espagnole, la plus iière et la plus
mâle des langues méridionales, est nerveuse sans âprete', et souple sans mollesse : tantol accentue'e et vibrante, elle re'sonne comme la A'oix du clairon ; tantôt douce et musicale, elle se module comme le chant d'une femme ; elle est vive et délie'e, grave, fastueuse, fanfaronne, solennelle (i).
La langue française n'a pas ete' si richement dote'e , mais l'art est venu à son secours ; il l'a remaniée, il la polie, et, à force de travail, il lui a donne' toutes les qualite's qui pouvaient être acquises ; la pureté', la flexibilité', la justesse, et surtout la clarté. Elle a moins de nombre que la langue espagnole , mais plus de netteté' ; moins de pompe , mais plus de délicatesse ; moins d étendue, mais plus de profondeur.
En Espagne, tout ce qui est passion s'épanche et se colore avec une promptitude qui tient de l'électricité; en France, tout ce qui est pensée se résume et se formule avec une précision qu'on pourrait appeler géométrique (2). Aussi, notre langue est-elle, par excellence, la langue de l'abstraction. Devenue, il y a deux siècles.
(1) Voir les notes à la fm du volmiu;
par sa lucidité, l'interprète du droit public europe'en, elle tend de nos jours à devenir l'organe universel de la philosophie et de la science.
Mais quelle a ële' la marche des deux idiomes? par quel concours d évènemens ont-ils e'té l'un et l'autre seconde's ou entrave's avant de se fixer? comment, enfin, se sont-ils trouves en contact et ont-ils pu s entr'aider ou se nuire ?
Ne le perdons pas de vue : partout la fusion des races a précède' le me'lange des idiomes ; les e'iëmens primitifs se sont modifies , et les langues n'ont pu devenir nationales, c'est-à-dire reproduire exactement le caractère et l'esprit des peuples, que lorsque cet esprit et ce caractère ont e'te' profonde'ment empreints dans des originalités communes, dans des types généraux et invariables. La France et l'Espagne, bien qu'liëritières de la socie'te' antique, ont eu à subir les mêmes épreuves que les tribus barbares jete'es au milieu d'elles, et, d'un côte' comme de l'autre , ces e'preuves ont été longues et pénibles.
A ne considérer que les positions de territoire , il semble que la France , fermée seulement au sud et ouverte sur toute sa ligne septentrionale, appelle les invasions étrangères, et
(|ue l'Espagne les repousse , elle qui s'abrite flans un triangle prote'gé sur ses deux côte's par deux mers, et sur sa base par la chaîne des Pyre'ne'es. Cependant, cette Pe'ninsule au ciel pur, au sol fertile, au ge'nie inde'pendant, cette délicieuse contrée , qu'on aurait pu croire uniquenient destinée à cultiver les arts de la paix dans le calme de la solitude, a été le théâtre des plus grands bouleversemens ; la langue de ses premiers habitans a disparu sans qu'on puisse dire avec certitude ce qu'elle a été (3) ; la conquête n'en a gardé qu'un vague souvenir. Décomposez , s'il vous est possible , cette alluvion d'idiomes formée du dépôt successif de tous les débordemens de 1 Europe , de l'Afrique et de l'Asie (4) •' sur les débris de la langue phénicienne se sont amoncelés les débris de la langue latine, et de cet amas de ruines est sorti ce romance ibérique., qui porte lavenir de la langue castillane; mais que de jours s'écouleront avant que le dialecte qui vient de naître ait acquis les forces d'une langue, et qu'il ait pu faire reconnaître son autorité dans la Péninsule entiè|:e! Il faut qu'il s'attaque successivement h toutes les langues qui renvironnent, et que, vainqueur ou vaincu, il s'enrichisse de leurs dé-
poullles ; il faut que , fiauchissaut les Sierras des Asturies qui lui avaient servi de remparts, il assiste à des combats de ge'ans , aux combats he'roïques des chrétiens et des Maures; il faut que les soldats des califes perdent pied à pied, par une retraite de cinq cents ans , tout le terrain qu'ils avaient envahi après la journe'e de Xërès de la Fronlera (o), lutte sans e'gale dans l'histoire des guerres européennes, et dont la glorieuse durée atteste hautement cette persévérance infatigable , qui est la principale activité du caractère espagnol. Ce n'est pas assex : une sorte de guerre civile se mêle à la guerre étrangère ; le romance ibériciue est en présence du romance lèniosin : à lui la Castille et le royaume de Léon , mais à son adversaire les royaumes d'Aragon, de Catalogne, de Valence et de Murcie, tandis que le Galicien s'étend sur la frontière du Portugal (5), et qu'à l'extrémité du nord, au sein de la Biscaye et de la Navarre, le vieux dialecte des Cantabres se maintient indomptable et sauvage dans ses vallées inaccessibles.
Qui triomphera? Les chatîcrs du combat pa-
(rt) En 712.
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ralsseiil d'abord inégales : le Castillan, e!leve dans les camps, est plus pauvre et plus grossier; il n'a pour lui que la fortune de ses armes. Le Le'mosin, au contraire, resplendissant du luxe des palais, règne jusqu'au delà des Pyre'ne'es ; tout le midi de la France lui est soumis avec ses cours d'amour et ses compagnies du gai-savoir (6).
Déjà il a pe'ne'tre' au cœur de la Caslille, plusieurs rois ont favorise' sa marche, mais un e'vènement imprévu l'arrête à l'improviste, et tous ses avantages lui e'chappent : une révolte a e'clate' à Madrid ; l'he'ritière du trône est chasse'e ; Isabelle la remplace ; une double alliance re'unit les couronnes et les arme'es de Castille et d'Aragon ; les portes de l'Alhambra, dernier refuge des Maures, volent bientôt en e'clats, et la langue castillane, devenue la langue suprême de toutes les Espagnes, est irre'vocableraent associe'e à la monarchie qui vient d'être sacre'e sur les trophe'es du christianisme; la nationalité politique emporte avec elle la nationalité littéraire.
En France, d'autres accidens, d'autres difficultés, mais le même chaos, la même lutte, les mêmes vicissitudes. Avant d'entrevoir une lan-
gue nationale, on a le spectacle d'un péle-méle de dialectes qui se heurtent et se brisent sans rien fonder. A peine la dominalion romaine a-t-elle chancelé' sur ses bases trop élargies, que la guerre commence : Germains, Goths, Bourguignons, Bretons, Normands, cherchent à tout couvrir du tumulte de leurs voix. Le laîin, que tant d'accens e'irangers ont de'jà profondément altéré, n'est plus soutenu que par d'ancienne;s habitudes ; il va succomber : le christianisme, qui l'a choisi pour le Iiéraut de sa mission, le soutient et prolonge sa vie. Cependant, la corruption ne s'arrête pas ; l'Eglise ellemême, que la barbarie gagne, ne peut en préserver sa langue adoptive. Le celte et le tudesque des Gaulois et des Francs , qui s'étaient pieusement attachés à la décrépitude du latin, l'achèvent par leur union ; il se décompose, et de ses lambeaux sortent deux langues nouvelles qui se partagent toute la France («). Ces deux sœurs ne sont qu'à demi formées, et déjà elles s'éloignent rapidement l'une de l'autre ; la première est entraînée par l'élément sicambre , la seconde par l'élément romain : c'est le nord et
(fl) La langue d'otV et la langue d'oc.
le midi qui ne peuvent encore s'amalgamer ei se confondre.
La langue du midi, que nous venons de voir, sous le nom de rotnance hmosin, se re'pandre de rOce'an jusqu'à la Me'diterrane'e, de l'Ebre jusqu à la Loire , et projeter sa lumière sur les deux versans des Pyre'ne'es, aspire à recueillir toutes les couronnes de la langue latine , sa mère; elle a une littérature active, envahissante et déjà plus avance'e que toutes les autres. Un reflet des splendeurs orientales enflamme le génie de ses poètes , et toul présage la consolidation d'un empire qu'environnent tant de séductions, et que tant de voix propagent.
Cependant, la langue du nord, ce wallon si âpre et si grossier, qui végétait dans un coin de la France, poursuit sa destinée guerrière, sans songer à se recommander à l'amour des peuples par de plus douces victoires ; on le rencontre presque à la fois en Angleterre sous le pennon de Guillaurae-le-Conquérant, en Sicile avec les hordes normandes , à Byzance avec les armées des Baudouin et des Courtenay, sous les murs de Jérusalem, et jusque dans Athènes, au milieu des défenseurs de la foi. Ces rapprochemens, ces frotteraens continuels avec
toutes les langues du monde adoucissent peu à peu sa rudesse. Dépositaire des traditions primitives de la chevalerie, il porte en lui un germe civilisateur qui ne tarde pas à se de'velopper ; mais ce qui fera plus que tous les chants de ses trouvères et toutes les prouesses de ses preux, c'est la place qu'il occupe entre la Loire et la Seine, place e'troite, mais centrale, mai§ souveraine, oiî Clovis a plaïUe' la croix de Tolbiac, oii Robert-le-Fort a dresse' le pavois des champs de mai, où Philippe-Auguste a scelle' le globe de Charlemagne.
Les obstacles déjà tant de fois multiplie's se multiplient encore; cette langue invincible, qui veut avoir toute la France, n'est toujours que la langue vulgaire : la chaire l'a proscrite, les écoles la de'daignent , les barons l'isolent. Qu'importe! Elle précipite hardiment sa marche de cite' en cite' , de manoir en manoir ; à chaque pas on s'aperçoit qu'elle grandit, et que sa rivale de'cline. Mais pour qu'elle atteigne son but, les ëvènemens doivent e'iargir sa route, et donner au cercle où elle se meut une étendue qui la pre'serve de toute atteinte ; ce fut l'œuvre de plusieurs siècles et d'un grand acte d'e'mancipation. François î", seconde' par le mouvemeni
de la renaissance, eut le bonheur et la gloire d'affranchir la langue de son pays des proscriptions qui l'avaient frappe'e ; il ne se contenta pas de la proclamer nationale , il lui assura une incontestable supre'matie, en la mettant en possession de toutes les parties du royaume.
Ainsi, en France comme en Espagne, dès qu'une tendance à l'unité' politique s'est manifeste'e , la langue a surmonte' tous les obstacles. Les deux nations n'ont eu qu'à se constituer pour imprimer leur caractère à l'idiome de leur choix; au fond, l'une et l'autre ont obe'i, sans peut-être s'en rendre compte, h la loi de leur nature. L'esprit gaulois, esprit vif, mais juste, plus facile à séduire qu'à fixer, a su échapper aux longues erreurs par sa mobilité, et se soustraire aux excès violens par sa modération. Attiré deux fois vers le midi , on aurait pu croire qu il allait s'amollir et se perdre dans la chaude atmosphère de la langue latine ou de la langue romane, et deux fois il est revenu sur lui-même avec une admirable sagesse. Beaucoup moins avide de tout prendre que jaloux de s'assimiler tout ce qu'il prenait, il a tempéré les influences du nord par celles du
midi, et les influences du midi par celles du nord; la langue dans laquelle il s'est moule est un milieu entre tous les accens.
L'Espagne , au contraire , partie d'un point extrême, n'a pas cherche' une situation mixte ; elle e'taif, elle est demeurée essentiellement me'ridionale : elle a seulement incline' du lalin à l'arabe ; on eût dit que les feux de l'Italie n'étaient pas assez brûlans pour elle , et qu'il lui fallait un rayon du soleil africain pour échauffer ses passions et soutenir son enthousiasme (7).
Quand les langues sont forme'es, il leur reste à se perfectionner, ce qui n'est pas moins difficile; cependant, elles n'agissent alors que sur elles-mêmes : c'est un travail intérieur confie au génie national, une culture industrieuse et paisible; mais les combats qu'il faut livrer au dehors pour conquérir ou pour e'chapper à la conquête , offrent un tout autre spectacle. Les langues qui succombent ne subissent pas seulement la domination de celles qui triomphent; il arrive souvent qu'elles meurent , et que de choses meurent avec elles! On pourrait les comparer à ces monumens engloutis dans la poussière , et dont les ruines mêmes pe'rissent ; du moins, lorsqu une civilisation supérieure est vie-
lorieuse, les ruines que fait 1 intelligence disparaissent sous de plus beaux e'difices. C'est ce qui arriva pour la France et pour l'Espagne à la chute des dialectes qui obstruaient leur route. Quoique de part et d'autre on eût beaucoup perdu, presque rien ne fut à regretter : l'avenir prit soin de faire fructifier tout ce qui e'iait reste' à l'e'tat de germe dans le passé.