‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 4 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CARACTERE DISTINCTIF DES DEUX LITTERATURES. I^FLUE^■CE DU MOYEN AGE SUR I.'UNE ET SUR l'aUTRE. — RENAISSANCE DU XIV» SiÈCLli.

— SUPRÉniATIE DE LA LITTÉRATURE ITALIENNE.

Avec des langues qui n'avaient de commun que leur parente' latine, et dont l'enfance mcmi? reVe'lait des instincts diffe'rens , deux peuples d'un esprit vif ne devaient s accorder que p'Av

hasard dans l'expression de leurs pensées. L histoire de leur litle'rature a cela de particulier, que les analogies s'y montrent partout, et les ressemblances nulle part ; on les voit alternativement se devancer et se suivre. Mais lors même qu'ils se rencontrent ou que 1 un cherche à se rapprocher de l'autre, il est aise de voir qu ils ne vont ni du même pas ni au même but.

Entre'e la première dans la lice, la poésie, qui fut le prélude de notre littérature, marcha droit devant elle , et fournit d'abord une carrière assez heureuse : héroïque dans la chanson guerrière et dans le roman chevaleresque, railleuse dans le sirvente, naïve dans le fabliau, ingénieuse dans les jeux-partis, tendre dans le lai de plaisance ou d'amour, elle avait, à de'faut de force, un élan qui la portait de prime-abord au-delà des difficulte's sans qu'elle sût les apercevoir, sans qu'elle pût les craindre ; mais de'jà dispose'e au changement, comme si elle avait eu le temps de se fatiguer, elle quitta la bonne roule, dès qu'une nouveauté' vint frapper ses regards.

L'allégorie , cette Mélusine du moyen-âge, ne'e de l'accouplement du symbolisme arabe et de la métaphysique de l'p'cole, avait trouvé dans

l'Europe entière les esprits si disposes au raffinement, qu'elle n'eut pas de peine à les se'duire ; elle de'trôna la mythologie des anciens, qui ne satisfaisait plus les imaginations, et qui commençait à embarrasser les consciences, s empara de la chevalerie, qu'on pourrait appeler la mythologie des modeines, et se glissa dans le sanctuaire même de la religion. Un fou, qui s'intitulait empereur de Constantînople et chevalier du roi d'Aragon, Pierre Vidal, le prince des troubadours du douzième siècle (i), consomma le divorce de la poésie avec le paganisme, en peuplant l'Olympe et le Parnasse de plus d'èfres moraux qu'ils n'avaient eu de divinités ; c'est là que Guillaume de Lorris prit les personnages de son Roman de la rose, art d'aimer que les Romaines du temps d'Ovide auraient trouve' inintelligible ; mais que les châtelaines du temps d'Estephanelte ou d'Isabeau comprenaient mieux que leur Missel. Le succès prodigieux de ce poème suspendit pour long-temps l'essor de la muse française ; 1 esprit voulut arriver avant le ge'nie. Les he'ros si bien constitue's de nos chroniques populaires, les Tristan, les Lancelot, les Perceval furent de'laisse's pour des êtres sans corps et sans àme,

pour de pâles idéalités, telles que Dangier, Fau.v- Semhlnnt , Malebouche, Bel- Accueil, Franchise; les vices et les vertus grotesquement personnifie's , portant ecussous et bannières, escorte's de leurs chambellans, de leurs ëcuyers et de leurs pages, firent assaut d'argumens sophistiques, si bien que, de subtilité' en subtilité, on tomba dans les divagations les plus absurdes; une me'taphysique discoureuse avait rendu impossible toute poésie d'action.

Si quelques réputations fondées sur des talens plus réels ou mieux employés se dérobèrent à l'oubli, la France eut le malheur de perdre les noms qu'elle aurait dû mettre le plus de soin à conserver. La plupart de nos poètes bretons, normands et picards disparurent, comme les Bardes, avec les générations belliqueuses dont ils avaient célébré les hauts faits : leurs refrains circulaient du foyer domestique au champ de bataille, sans qu'on pût dire qui les avait trouvés ; on ne savait plus même de quel noble cœur s'exhala l'hymne des preux, cette chanson de Roland que chaque mère apprenait à ses fils, que chaque homme d'armes connaissait comme son étendart, et qui vengea tant de fois le désastre de Roncevaux.

Les premiers monumeijs de la poe'sie castillane sont aussi des chansons chevaleresques ; ils ne portent aucun nom d'auteur : la date en est incertaine, et l'àprete à peine compensée ])ar quelques traits remarquables. Le poème du Cid esl-il antérieur ou postérieur à ces essais grossiers? Ce n'est là qu'une question de chronologie; et si cette question est restée jusqu'à présent indécise, le doute n'a rien, du moins, qui porte préjudice à 1 ouvrage, puisqu'il laisse flotter l'esprit entre la vérité de l'histoire et la ■ fiction de la poésie ; mais la question de mérite, la seule qu'il serait intéressant de débattre, a été tranchée par plusieurs critiques avec une rigueur excessive. A leur avis, « on ne saurait accorder le titre de poème à une chronique platement rimée ; ce n'est qu'une curiosité littéraire, une sorte de médaille d'une vétusté respectable. Le peu de coloris que l'on remarque çà et là n'est dû qu'à la naïveté du style, aidée de quelques situations assez éoergiquement peintes ; il n'y a, du reste, aucune invention. »

Certes , un poème , que Blanche de Castille a pu lire avant de monter sur le trône de France, devait être dénué des qualités de forme que l'état inculte de la langue lui refusait. N était-ce

pas, comme on l'a dit, le premier vagissement de la muse castillane? Comment donc aurait-on pu faire mieux avec une langue presque barbare, et avec une versification sans mesure fixe, sans consonnances marque'es, sans aucune règle d'harmonie? Le génie perfectionne l'instrument dont il se sert , jl ne l'invente pas ; pour être entendu de ses contemporains, il faut parler comme eux. En supposant même le prodige d'une maturité' soudaine, le douzième siècle n aurait pas plus compris le langage que les mœurs du seizième ; la seule œuvre de poe'sic qui fut possible h une e'poque d'essais, e'tait de de'gager Rodrigues de Bivar de sa rude ëcorce, et sinon de l'idéaliser, du moins de l'e'purer. L'histoire n'avait donne' qu'une partie du sujet; il n'y avait de parfaitement avère' « que l'existence du he'ros, son nom de Rodrigo Diez ou Diaz, son surnom de Campeador, le'clat de ses exploits, et le commandement qu'il exerça jusqu'à sa mort dans la ville de Valence, conquise ou par lui ou par Alphonse VI (2). L'auteur du poème a donc de'ploye' un me'rite d'invention qu'on ne peut nier, puisque la vie re'elle du Cid a pu tout au plus kii suggérer la pensée de la vie merveilleuse qu'il lui a faite ; ce n'est pas

seulement un inle'rêt de situation qu'il a touche', il a saisi au vif le sentiment national ; il a trouve l'ide'e espagnole , idée mère , ide'e type recueillie près du berceau de la nation, et qui vivra jusqu'à son dernier jour. N est-ce pas là une cre'ation ve'rilable? Et en pre'sence même de ces de'fauts du temps, qui ont oppose' tant d'obstacles à l'imagination de l'auteur, n est-on pas fonde' à dire que si la langue avait e'te' alors ce qu'elle fut deux siècles plus tard, l'Espagne aurait pu avoir son e'pope'e avant le Portugal? Quoique l'Achille castillan fût loin d'avoir rencontre' un Homère, il tenait de son premier peintre une de ces figures dont l'expression épique se conserve jusqu'au jour où la poe'sie est assez forte pour les immortaliser. Cèle'bré sans cesse et sur les tons les plus divers, il put traverser toutes les re'volutions de la litte'rature, et survivre aux dangereux apologistes qui compromirent sa fortune ; on verra dans la suite l'instinct populaire faire sortir de cette tige ve'nére'e plus de fictions qu'il n'en e'tait venu d'Orient. Les romances du Cid effaceront toutes les poe'sies du même genre, et pourtant aucun de ces chants naïfs n'offrira une simplicité' plus e'nergique et plus touchante que ce récit du

bannissement de Rodrigue, de l entrée du proscrit dans les murs de Bur^);os, et des adieux de Chimène à Saint-Pierre de Cardeiia.

« Mon Cid Ruy-Diaz entre dan^ Burgos, escorte de soixante bannières ; hommes et femmes se pressent aux fenêtres pour le voir, pleurant de leurs yeux, tant ils sont afflige's , et s écriant d'une commune voix : O Dieu! quel bon vassal, s'il avait un bon seigneur! Tous l'auraient arrête' bien volontiers ; mais aucun ne I ose , car le roi Alphonse , dont la colère est grande, a envoyé' au coucher du soleil un messager accompagné d une nombreuse chevauchée , et portant une charte fortement scellée , et cette charte défend à toute personne de donner asile à mon Cid Ruy-Diaz. Il est fait savoir, par vraie parole, que celui qui le recevra perdra tous SCS biens, et de plus les yeux de la tête, et en outre la vie et l'àine. Tous les chrétiens sont dans la douleur ; ils détournent les yeux de mon Cid, n'osant lui rien dire.

« Le campeador se dirige vers sa maison ; mais lorsqu'il arrive à la porte, il la trouve fermée, par la crainte du roi Alphonse, qui l'avait ainsi voulu. S'il n'entre par force, on ne lui ouvrira point; ses gens appellent, ceux du dedans

se taisent. Mon Cid approche, ôte un pied de IVlrier, et frappe ; alors, une petite fille de neuf ans paraît. « Carapeador, dit - elle , bc'nie soit l'heure oii vous avez e'té arme chevalier! Le roi a défendu, et sa charte est arrive'e celte nuit même, porte'e par un messager qu'accompagnait une nombreuse chevauche'e, de vous ouvrir ou de vous donner asile, sous peine, pour celui qui le ferait, de perdre ses biens, et de plus les yeux de la tète. Cid , vous ne gagneriez rien à nous rendre malheureux; mais que le Seigneur vous protège et vous assiste ! » Cela dit, la jeune enfant rentra dans la maison. »

Le Cid se rend au monastère de Saint-Pierre de Cardeùa , où se trouvent dona Chimène et ses deux filles ; l'abbé vient au devant de lui , avec des flambeaux et des torches; les cloches sonnent, tous les chevaliers des environs accourent; on cherche à oublier, dans les réjouissances, le fatal décret du roi ; mais bientôt le terme approche. « Alphonse mande au campeador que si, à l'expiration du troisième jour, il est trouvé sur les terres de sa couronne , ni pour or ni pour argent il ne pourra se sauver. » Le Cid convoque aussitôt tous les chevaliers qui doivent le suivre, w A l'aube du jour, leur dit-il, L 3

dès que les coqs chauleront, que vos chevaux soient promptement selles ; le hon abbé nous (lira la messe de la Sainte-Trinité', et, après l'avoir entendue, nous penserons à partir, car le délai sera près d'expirer, et nous avons un long voyage à faire. »

A l'heure indiquée, le service divin est célébré sous les voûtes de ce même monastère qui doit recevoir un jour la cendre du héros; Chimène, à genoux devant le maître-autel, s'écrie en levant les mains vers Dieu :

« Seigneur, roi des rois et père de tous les hommes, c'est du fond du cœur que je t'adore et que je crois en toi ; j'invoque aussi saint Pierre pour obtenir, par son intercession, que tu préserves mon Cid de tout mal ; forcés de nous séparer aujourd'hui , fais, de grâce, que nous puissions nous réunir encore sur cette terre. »

« La messe est terminée ; la prière cesse ; on sort de l'église, et l'on s'apprête à monter à cheval; le Cid veut embrasser Chimène, mais Chimène saisit sa main, et la baise en versant tant de pleurs, qu'elle ne sait que devenir. Alors le camipeador se tourne vers ses filles, et dit : « Je vous recommande h Dieu, mes enfans, et à vous, ma femme, et aussi à votre père spirituel. >)

Ruy-Diaz et Chimène répandaient plus de larmes qu'on n'en vit jamais couler ; c'était vraiment la chair et l'ongle qui se de'tachaient. Le campeaclor ne put s'e'loigner sans regarder souvent derrière lui. <c Cid ! lui cria Alvar Fanes, qui marchait à ses cote's, qu'avez-vous donc fait de votre courage?... »

Le second chant renferme plusieurs scènes dont il est impossible de rendre l'e'nergique naïveté.

Le Cid est rentre' en grâce auprès du roi Alphonse ; et sur la demande de ce prince, il a consenti à donner ses filles aux denx infans de Carrion, don Diego et don Fernando : mais ceux-ci se sont conduits avec lâcheté' dans plusieurs rencontres ; le Cid indigne' les raille impitoyablement. Ils jurent de se venger de lui ; et à cet effet, ils lui demandentla permission de retourner dans leurs Etals, et d'y ramener leurs femmes. Une fois libres et hors de son atteinte, ils attachent ses fdles à des arbres, les de'pouillent de leurs vêtemens et les abandonnent , après les avoir fustigées à coups de lanières.

Instruit de celte infâme violence, le Cid re'llëchit long-temps ; puis il se lève et s'e'crie : « Il y a dans ceci de'shonneur pour moi ; mais le

roi est encore plus gravement insulte', car c'est lui qui a dispose' de mes filles. » Il demande alors à Alphonse de le mettre en présence des coupables ; le roi y consent; il ordonne que les cortès s'assembleront sans retard à Tolède, et que si, parmi ceux qui doivent y assister, il eu est un seul qui s'absente, il sera mis hors la loi.

Les cortès se re'unissent ; elles sont nombreuses et anime'es. Le Cid se pre'sente , assiste de lévêque de Valence et de cent chevaliers; il a laisse croître sa barbe , et la lie'e avec un cordon. « Ecoutez, seigneurs, dit Alphonse, et que Dieu vous soit en aide! Depuis que j occupe le trône, je n'ai re'uni les cortès que deux fois, à Burgos d'abord, et ensuite à Carrion; l'assemble'e qui a lieu aujourd'hui a Tolède, je ne l'ai provoquée que par considération pour mon Cid, afin qu'il obtienne justice dés infans de Carrion, qui l'ont gravement offensé, comme aucun de vous ne l'ignore Maintenant, à vous la parole, mon Cid; nous saurons après ce que les infans de Carrion peuvent avoir à répondre. »

Mon Cid se leva, baisa la main d'Alphonse, et le remercia d'avoir assemblé les cortès pour lui. « Lorsque les infans de Carrion, dit-il ensuite, partirent avec mes filles de Valence-la-

Grande, ils mêlaient e'galement cîicrs ; je ieur remis deux e'pe'es, Colada et Tison, que j'avais bravement conquises, afin qu'avec elles ils servissent dignement leur roi et seigneur. Maintenant que l'abandon de mes filles m'a force à leur retirer mon affection , qu'ils me rendent mes ëpees, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »

Les infans de Carrion se l'etirèrent pour consulter avec leurs parenset leurs amis. ((LeCid, dirent-ils entre eux, nous traite mieux que nous ne l'espe'rions, car il ne demande pas vengeance pour l'outrage fait à ses filles; il ne veut que ses e'pe'es : eh bien! hâtons -nous de les lui rendre, et tout sera fini. » "

Ils rentrèrent alors dans l'assemblJe. « Roi Alphonse, dirent -ils, nous avons reçu deux epe'es du Cid, rien n'est plus vrai ; et puisqu'il les redemande, nous voulons vous les remettre en sa présence : les voici. » Don Alphonse mit à nu la lame des deux e'pées, et toute la salle resplendit de leur e'clal. La poigne'e et la garde sont entièrement d or; il n'y a pas de vaillant homme dans les cortès qui ne les regarde avec admiration; le Cid les reçoit de la main du roi, et les porte à ses lèvres : ce sont bien ses deux

bonnes epe'es ; on n'aurait pu les changer sans qu'il s'en aperçût; tout son corps a tressailli de joie, et son cœur s'ëpanouit. Il appelle Bermudez , son neveu , et lui présentant Tison : « Prenez cette e'pée, mon neveu, dit-il, elle aura un meilleur maître. « Puis il offre Colada à Martin Antolinez , et dit : « Martin Antolinez , le plus brave de mes vassaux, acceptez Colada; elle gagne en vous un maître digne d'elle. » Antolinez baisa la main du campeador, et prit l'épée. Alors le Cid , se tournant vers l'asserable'e : <c Grâces soient rendues à Dieu et à vous, seigneur roi, s'e'cria-t-il, je suis rentre' en possession de mes deux bonnes e'pe'es, Colada et Tison! mais j'ai encore quelque chose à réclamer. Lorsque les infans de Carrion emmenèrent mes filles dans leurs domaines, je leur donnai trois raille marcs en or et en argent ; qu'ils me rendent celte somme, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »

A ces mots, les infans de Carrion se mettent à murmurer; ils sortent de nouveau avec leurs parens et leurs amis ; mais on ne peut s'accorder, car la somme est forte, et ils 1 ont dissipée. Ils rentrent enfin dans l'assemblée. «En vérité, disent-ils, c'est se moquer de nous que de vou-

loir nous prendre ainsi notre argent; nous ne paierons le Cid qu'en produits de nos terres de Carrion. »

Les arbitres de la querelle répondirent : « Si le campeador y consent, nous ne pouvons nous y opposer; mais notre avis est que vous devrez re'aliser votre offre en pre'sence de la cour. » Aussitôt on amena un grand nombre de palefrois, de coursiers, de mules et d'armes; le Cid les reçut en présence de la cour ; et lorsqu'il les eut remis à ses gens : « Don Alphonse , mon roi et seigneur, dit-il, je vous remercie de votre justice; mais j ai encore une demande à faire, et c'est la plus importante. Que tous m'e'coutent et pèsent mon offense!... Infans de Carrion, veuillez me dire, en justice et en vérité, ce que vous me'ritez l'un et l'autre. Je vous ai donné mes filles avec de grands honneurs et une forte somme d'argent : puisque vous ne les vouliez plus , traîtres infâmes ! pourquoi les avoir emmene'es de Valence ? pourquoi les avoir frappe'es à coups d'e'trivières et de sangles? Ne les avezvous pas laisse'es seules au fond d'une forêt, livre'es aux bêtes fe'roces et aux oiseaux des montagnes ? Allez , plus vous avez fait , moins vous valez. »

Le comte don Garcia prend le parti des infans; il accuse le Cid de vouloir dominer les cortès, et fait remarquer que, pour produire plus d'effet, il a laisse' croître sa barbe. Le Cid l'interrompt avec impétuosité : «Comte, sëcrie-l-il, qu'avez -vous à dire de ma barbe? Elle est longue , parce que jamais fils de femme, chre'tien ou maure, n'en a arrache' un seul poil, comme je le lis de la vôtre, comte, dans le château de Cabra. Oui, c'est moi qui^ en pe'ne'trant dans la place, vous saisis par la barbe; et il n'y a pas si petit garçon qui n'aurait pu alors vous en enlever un pouce ; celle que je vous arrachai alors n'est pas encore repoussce. »

A son tour, un ami du Cid, Pedro Bcrmudez, prend la parole, et porte »n de'fi à l'un des infans. «Fernando, dit-Il, je te de'fie comme me'chant et traître; je suis prêt à te combattre ici, devant noire roi don Alphonse, pour les filles du campeador, dona Elvira et dona Sol. Elles ne sont que des femmes; mais vous êtes, toi et ton frère, des hommes lâches ; elles valent donc mieux que vous. Quand l'heure sera venue, s'il plaît à Dieu, lu confesseras cela par ta gorge comme un traître ; et moi, je prouverai la ve'rite' de tout ce que je viens d'alOrnier (3). »

Dans ces divers tableaux, tout l'art clu poète est son naturel ; mais ce naturel n'a-t-il pas quelque chose du sentiment e'ieve' qui inspira l'/Z/W^? n'est-ce pas la même simplicité' d'he'roïsme?

Des moralite's, des poèmes allégoriques, des le'gendesde saintsmarquent, en Espagne comme en France, le second âge des lettres. H y a dans presque tous ces ouvrages une pre'tcntion que n'avait pas l'e'poque pre'cëdente ; ce ne sont plus les imperfections de l'ignorance, ces imperfections inge'nues que l'on pardonne toujours, et qui semblent quelquefois inte'ressantes, aimables même parce qu'elles ont une grâce enfantine, ce sont des de'fauts volontaires, travaille's, savans, qui se donnent pour des beautés, et qui veulent qu'on les admire. L'Espagne ne les avait pas tous inventes, elle pouvait faire honneur des uns à ses anciens maîtres, des autres à ses rivaux et à ses voisins; elle n'en répudia aucun, elle chercha , au contraire , à se les approprier en les exage'rant.

L'ouvrage qui fit le plus de bruit alors, le poème d .Alexandre, par Juan Lorenço, caractérise parfaitement cette propension à tout amplifier et à tout fausser ; chaque page est un miroir mal poli sur lequel les fables de l'Orient

et les disputes de l'Occident mêlent dans leurs vagues reflets deux couleurs qui se repoussent. Les traditions incohe'rentes de l'Asie et de l'Afrique, surcharge'es d'ornemens europe'ens par des mains françaises (4) , ne suffisent pas au poète castillan ; il veut y mettre le cachet de son pays ; la the'ologie et la schoîastique espagnoles sont les antidotes qu'il oppose au poison des croyances païennes; le héros mace'donien est travesti en infant, que des mains pieuses nourrissent des sept arts libéraux : il est arme' chevalier le jour de la fête du pape Saint-Anthère ; on célèbre la messe dans son camp ; un monstre aile' le transporte au sommet des cieux, et lui fait voir l'univers sous la forme d'un corps immense, dont l'Asie est le tronc, dont l'Europe et l'Afrique figurent les pieds, la vraie croix les deux bras, le soleil et la lune les deux yeux. Le fds d'OIympias voit bien d'autres choses! I! explore les gouffres de la mer dans une machine de son invention, assiste aux combats des plus terribles habitans de l'abîme, et rencontre un poisson d'une longueur si de'mesurëe, qu il passait déjà depuis vingt- quatre heures sans qu'on aperçut le commencement de sa <|ueue ; mais plus intrépide encore dans l'argu-

mentation que dans les excursions aériennes ou sous-marines, il n'est pas un seul point de controverse qu'il n'aborde en pourfendeur de nœuds gordiens. Toutes les questions de jurisprudence e'rotique sont de'battues comme en Sorbonne entre deux inlerlocuteurs, et toutes sont terminées par un arbitre qui discourt autant que les deux avocats, et qui n'extravague pas moins.

Voilà l'œuvre capitale du treizième siècle en Espagne. Lorenço a des hardiesses qui ne sont pas ordinaires : il touche d une main curieuse à toutes les connaissances humaines; il passe, il bondit , quand il lui plaît, dii monde ancien au monde nouveau, monte et descend à vol d'aigle le cours des idées, et se complaît dans l'assemblage des traditions les plus bizarres; mais sous une apparence d'invention, il n'invente rien, pas même le vers dont il fait usage, et que ses compatriotes ont appelé' le vers français: c'est l'alexandrin ine'galement alongë, sans le balancier de la ce'sure, sans la syme'lrie des he'mistiches. Don Gonzalo de Berceo, qui se servit aussi de cet hexamètre de faux aloi pour rimer ses le'gendes de saints, le rendit si lourd, que les oreilles espagnoles en furent choque'es.

Un roi'poèle, Alphonse X, opéra une réduction de quelques pieds. Son vers d'or/ majeur, vers mieux ponde'rc' pour une langue sans quan- JÏte's muettes , ne manquait ni de noblesse ni d'harmonie; mais il e'tait monotone, et la haute poe'sie, qui l'avait presque seule adopte'e, ne le conservr. que jusqu'à l'e'poque où \ endêcasyliabe italien envahit à la fois l'Espagne et l'Angleterre.

S'il n'eût de'pendu que d'Alphonse de pousser plus loin la re'forme de la poe'sie , on doit croire qu'il ne se serait pas arrête' à une simple modification de rhytme; mais puisqu'on ne peut douter ni de ses lumières, ni de son zèle, ni de son patriotisme , ce n'est pas à lui qu'il convient d'imputer la ste'rilité de ses efforts. Rien n'est plus affligeant que de voir un homme supérieur re'duit à se plier au goût d'un siècle arrie're', et n'obtenant quelques faibles concessions qu'en abaissant son intelligence jusqu au niveau commun ; telle fut la destine'e de ce malheureux prince qu'on appela le savant (cl sabio) (5), et qui ne put arracher la science h l'étreinte d'aucune erreur. INIathématicien, astronome, législateur, écrivain , il mit tout en mouvement , n'aincria rien au point où il était

arrive, et fut souvent oblige' de marcher à pas re'trogrades pour se tenir à la porle'e de ses sujets. Il avait restaure' les principes du droit romain, sans rendre la jurisprudence plus lucide; il avait renverse' un système d'astronomie qui nëtait qu'un chaos impene'trable, sans de'rober le livre des cieux aux profanations des astrologues; il avait institue' des historiographes sans faire un seul historien. La poe'sie castillane, à laquelle il aurait voulu peut-être accorder toute sa protection, fut celle qu'il prote'gea le moins; il aurait compromis sa re'puiation d'e'rudit, et perdu tout ascendant sur les lettre's, s'il avait encourage la poe'sie vulgaire : sa cour de Tolède s'ouvrit aux troubadours ; il chanta avec eux et comme eux : il composa même ses cantigas en dialecte galicien; et de quelle obscurité n'entoura-t-il pas son poème du Trésor, pour e'paissir le nuage qui le se'parait de la multitude! Tristes pre'cautions dont la ne'cessite' n'a e'te' que trop prouvée par le dénouement de son règne! Le pouvoir contesté qu il exerçait sur les esprits se brisa violemment ; c'est h ses dernières années que remonte l'origine des guerres impies renouvelées dans le sang de plusieurs générations jusqu aux Transtamare , et

qui se terminèrent par un fratricide, mêle'e horrible dans laquelle une seule ëpee resta pui*e, 1 ëpe'e envoye'e de France par Charles V, et que portait Bertrand de Duguesclin.

Ce même Alphonse, qui avait e'te' salue, deux siècles avant Charles-Quint, du titre d'empereur, neputconserverlacouronne que saint Ferdinand lui avait transmise ; environné de factieux, trahi par ses frères, dépouille' par son fils, on l'entendit s écrier en fuyant une patrie ingrate : « Comment sepeut-il que tout le monde abandonne celui qui futroi de Castille, empereur d'Allemagne, dont les rois baisaient les pieds, et qui vit des reines tendre vers son trône leurs mains suppliantes! » Mais sa gloire ne devait pas être ensevelie dans les ruines de sa puissance; avant de descendre du faîte des honneurs, il avait attaqué et sapé dans sa base l'obstacle qui barrait toutes les routes à la littérature espagnole : son pays avait reçu de lui le même service que l'Angleterre reçut d'Edouard III, et la France de François I". La langue castillane, qu'étouffaient des dialectes plus répandus et plus forts qu'elle , fut affranchie ; son existence ne date réellement que du décret qui lui livra la rédaclion de tous les actes publics et privés. Al-

plionse fit apjx'l aux religieux de l illustre confre'rie tle Cileaux , celte mère de la civilisation et des lettres; il leur confia les chancelleries et les e'véche's, pour introduire, avec le rituel romain, la lettre gothique usile'e en France, et pour mettre fin, par une mesure ge'ne'raîc, aux habitudes arabes, cjui s e'taient enracine'es dans toutes les formes d'administration et de gouvernement. Quelle impulsion n'aurait pas donne'e cette secousse hardie , si les chaînes d'un passe' charge de rouille n'avaient pas ete rivées avec tant de force !

Parmi les princes qui succédèrent à l'emancipateur de la langue, deux surtout, Alphonse XI et Jean II, enflammes d'un e'gal amour pour les lettres, firent naître tant d'écrivains, qu'ils puvenl se croire sur la voie de la perfection, et le progrès commençait à peine. Comment accorder la lenteur d'un tel développement avec l'activité' fougueuse des esprits? Les discordes civiles qui de'chirèrent la Péninsule jusqu'au règne d'Isabelle, sont-elles les causes principales de ce fâcheux contraste ? Nous ne le pensons pas.

On louchait à la dernière ]>ëriode du moyenâge, et il y avait alors en Espagne, comme par-

Jouf, moins i](i ténèbres que de fausses lumièy?s ; une ardeur inconsidérée avait trouble l'ordre de toute e'ducalion, en imposant à la jeunesse des peuples les e'tudes de la maturité' ; il n'aurait fallu qu'aider la nature , on la contraria. En voulant faire grandir à la fois l'imagination et l'entendement, on les arrêta tous deux dans leur croissance; aucune langue n ëtait assez avance'e pour s abstraire sans s'obscurcir. De quelle source, d'ailleurs, de'rivaient les principes qui avaient gouverne' l'Europe depuis son re'veil? De deux sources de'lestables : l'e'cole grecque, qui avait corrompu l'enseignement religieux; l'e'cole arabe, qui avait de'gradë l'enseignement philosophique. Tous les esprits étaient comprimes par l'autorité' de l'une ou e'garés par l'exemple de l'autre : une sève précieuse s'épuisait ainsi sans rien produire. Encore, si les idées chevaleresques, si propres à l'imagination, avaient conservé leur indépendance native , elles auraient pu élever de vive force la poésie au-dessus des images qui la voilaient; mais elles avaient subi elles-mêmes une transformation, qu'un livre fameux, Y Aniadis (le Oaule, ne tarda point à faire connaître. Altérées à leur avantage par l'infidélité des tradi-

tions, qui leur prêtaient chaque jour de nouveaux embellissemens, elles s étaient alourdies ou e'nerve'es dans la re'gion litte'raire. Avant oue les romanciers y missent la main, les troubadours s'en e'taient empare', et la plupart d'enfre eux s'e'taient monfre's beaucoup plus e'pris des grâces de la chevalerie que de ses prouesses. Qu'auraient-ils fait d'un hcToïsme simple et rigide? Les délicatesses de la courtoisie leur offraient, au contraire, un fonds ine'puisable de questions galantes. La femme livre'e aux combats des passions, sans autre garde qu'ellemême , et presque de'ifie'e , sans cesser d'être faible, avait un charme de plus, le charme du mystère ; son cœur devenait une e'nigme qu'oii ne se lassait pas de chercher : de là les demandes et les re'ponses (^preguntas et respuestas) , les îensons , les plaids (^pleylos) , les c'checs {cscaçues) ^ et toutes les formules de thèses amoureuses.

Le mouvement reçu et continue' par les iroubadours se pre'cise de lui-même, et doit trouver ici de nouveaux termes d'appre'ciation, puisque ces poètes, exclusivement méridionaux, ont occupé une place à peu près e'gale entre les trois litte'ratures dont ce lablean historique embrasse I. 4

l'origiae. Disons ilonc, une fois pour toutes, ce qu'ils étaient et ce qu'ils firent; nous n'aurons plus à expliquer la longue et puissante influence qu'ils ont exerce'e sur l'Europe entière.

Tandis que l'action des poètes français et castillans s'arrêtait encore aux frontières des royaumes de Castille et de France, il n'y avait ni Alpes ni Pyrénées jiour les troubadours ; on aurait pu croire qu appliquant une carte lltte'raire sur la carte politique du Midi, ils y avaient trace' un empire dont les langues étaient les seules limites; leur capitale fut tantôt Barcelone, Avignon, Toulouse, tantôt Naples, Aix, Valence, Arles ; ils en changèrent chaque fois qu'ils s'aperçurent qu'un de leurs consistoires devenait supérieur aux autres. C est ainsi que la couronne échut h une de nos villes; Barcelone envoya une députation demander des lois h Toulouse ; une poétique fut rédigée par Guillaume Molinier, chancelier des jeux floraux; et deux de ses collègues furent chargés d'aller la mettre en vigueur. Ce fut, sinon le premier code, du moins la première loi écrite qui régit les troubadours (6).

Aragonais, Catalans, Galiciens, Valenciens, Provençaux, Languedociens, Toscans, Sici-

liens, iormaient, sous Je scepti'e du j^rii-sav<ur, uîi peuple de frères; ils s'adressaient des messages, se rendaient des visites, s'interrogeaient, se re'pondaient, controversaient ensemble, en tout lieu, à toute heure, et donnaient ainsi aux iommunications de l'esprit une activité' qu'elles n'avaient jamais eue. Les comtes, les ducs, les rois se faisaient honneur de pre'sider leurs assemblées, d'assister à leurs joutes, et même d'entrer en lire avec eux; c étaient les plus grandes et les plus belles dames qui les couronnaient de leurs mains ; auciuie récompense ne leur e'tait refusée; il n'y avait pas de faveurs, disent les chroniques du temps, auxquelles un lauréat ne put prétendre; leurs privile'ges, enfin, ne le cédaient en rien à ceux des Rapsodes ; ils avaient renouvelé les Olympiades ; et ce cjui fait hautement leur éloge, c'est que la société qu'ils avaient rendue si enthousiaste et si libérable pour les victoires de l'intelligence, sortait à peine des siècles guerriers, oii la loi du glaive élait la loi suprême. Cervaiîtes l'a remarqué avec admiration et douleur : «Une institution si généreuse, a-t-il dit, n'aurait jamais dû périr.»

Mais l'empire des troubadours n était qu'une fédération de petites colonies dispersées sur

une trop grande surface, et de[)()urvm's de loufe force (le re'sistance ; il se rétrécit, et s'en alia pièce à pièce dès que les nations limitrophes poussèrent devant elles les langues qu'elles voulaient rendre nationales; cependant, lorsque, assaillie et de'pouillee de tous côte's, la langue romane retomba au rang des dialectes vulgaires, la poe'sie des troubadours ne se laissa pas e'craser par cette chute ; elle passa dans les langues victorieuses, et y re'tablit sa domination ; qu'elle ne fût forte, si 1 on ^eut, que de la faiblesse universelle, que sa supe'riorile' ne fut qu'une supériorité' relative, toujours est-il que cet avantage incontestable ne fut pas un accident passager ; les deux renaissances classiques la renversèrent sans la détruire; aucune d'elles n'eut raison du dernier troubadour. Les Galiciens transportèrent leur école en Portugal, les Aragonais en Castille, les Provençaux au cœur de l'Italie, les Languedociens en pleine Ile-de-France, et tous concoururent dans le même esprit au travail des littératures dont ils avaient combattu les premiers développeraens. L'ode, la satire, la ballade, le sonnet, la pastorale, 1 élégie, presque toute la poésie erotique cultivée par lesmodernes, nous vient d'eux; c est en-

core dans leurs carrousels et leurs fêtes qu'ont ete' jete's les premiers germes de ces repre'sentations sce'niques qui nous ont conduits, avec le progrès des arts, au drame, à la come'die, à l'ope'ra, au ballet. Mais ces créations e'taient à peine indique'es ; une erreur fondamentale avait vicie' le système des troubadours; ils s'étaient obstine's à conside'rer la poésie comme une science, et non comme un art; peu h peu, il est vrai, quand la forme s épura, ce qui n'elait pas même un accessoire oblige' devint un ornement indispensable ; si tout poète devait encore élre savant, tout savant e'tait tenu de se montrer poète. La première pe'riode avait e'te' gàte'e par l'abus de l'érudition ; la seconde le fut par l'abus de l'esprit; les troubadours étaient pëdans, ils devinrent subtils, et n'eurent jamais ni la vigueur que donne la ve'ritë, ni la simplicité' que le goût exige. Toutes les poe'liques e'mane'es d'eux ou de leurs élèves, depuis le quatorzième siècle jusqu au dix-septième et au-delà, sont, injbues des mêmes doctrines et fausse'es par les mêmes pre'tentions ; ce que Guillaume Molinier a dit en i356, don Enrique de Villena l'a re'pe'tè presque littéralement vers i/fSo ('y); et malgré les efforts (jue fil cent ans plus tard Lope/.

Pinciaiu), pour donoor à l'art uuc philosophie plus complète que celle d'Aristote, Lorenzo Gracian vint rajeunir pour les contemporains de Boilcau, la législation du gai-savoir.

Il est bien vrai, et nous n'hésitons pas à le reconnaître, que le marquis de Villena poursuivait 1 exécution d'un plan particulier; il ne conseillait à sa pairie de s'emparer des armes de nos troubadours, que pour résister à leur invasion ; en demandant qu'on assujettît les rythmes castillans aux règles de leur prosodie, il espe'rait, par cette imitation, rendre la lutte égale entre les poètes de la langue espagnole et ceux de la langue lemosine; mais bien qu'il n'ait réussi qu'à propager leurs doctrines, son entreprise seule est un témoignage irréfragable de l'estime dont ces bardes méridionaux jouissaient, et de l'ascendant exerce par leur e'cole; n'avait il pas pris d'eux jusqu'au titre de sa poétique? Le livre de la Qaya-Cincia 0 arte de irobar, attaque et de'fendu avec passion, eclaircira pour l'histoire le mystère de beaucoup d'origines. Qu'on suive d'e'poque en époque la Idière des ide'es que ce livre a eu pour but de généraliser, on verra les mêmes principes se perpétuer sans (ni et partout, avec d'autres exemples et sous d'au-

trcs noms ; bien ou mal accorde, le luîii des troubadours doit iaire le tour du monde, et passer de mains en mains jusqu'à nous.

Pour tirer parti de celte école, pour extraire ce que sa the'orie avait de bon de ce qu'elle avait de mauvais, il fallait lui opposer de meilleurs modèles, ou l'imiter avec plus d'inde'pendance ; des hommes supe'rieurs, fortifies par de saines e'tudes, pouvaient seuls l'agrandir ou la dominer; et ces esprits transcendans c|ui ne devaient se trouver en Espagne qu'au seizième siècle, et en France qu'au dix-septième, se rencontrèrent dès le quatorzième en Italie. Leur apparition soudaine offrit un spectacle aussi merveilleux qu'inattendu ; aucune contrée n'avait été' plus foule'e, plus dégrade'e, plus corrompue que 1 Italie par la conquête ; elle avait subi la première toutes les invasions, elle avait commence' la première toutes les servitudes; et la voilà qui, donnant le signal d'un affranchissement universel, allait rallumer toutes les lumières e'teintes au flambeau de son génie.

Elle avait reçu de la nature, nous ne l'ignorons pas, un avantage de position que n'avait pu détruire le morcellement dont elle avait éie victime; adossée au continent occidental, et

touniëe vers les mers de 1 Orient; touchant à Byzance par l'Istrie, la Dalmatie et les îles qu'elle occupait dans l'Archipel ; à l'Afrique et à l'Asie par Alexandrie, sa seconde Venise; grande route des croisades qui expe'diaient ordinairement leurs arme'es de ses ports, et qui lui confiaient leurs entrepôts, c'e'tait un bassin toujours ouvert que les tributs des pays les plus e'ioigne's comme les plus voisins devaient enrichir; centre commercial, centre industriel, centre religieux, elle assistait à la rencontre de toutes les ide'es. L'instinct de la de'fense commune avait propage' parmi les différentes populations de ses provinces, la langue qui devait servir de lien à leurs forces divise'es; saisis de la même ardeur de patriotisme, les princes s'unirent, comme par un pacte tacite, à cette pense'e de fede'ration; et les Scaligeri de Ve'rone, les Carraresi de Padoue, les d'Est de Ferrare, les Visconti de Milan, précurseurs des Me'dicis, rivalisèrent de libéralité' avec Robert, roi de Naples, pour soutenir l'essor des e'crivains nationaux ; toutefois ce concours de protections ne sufTisait pas encore; et ce qui le démontre, c'est que l'Espagne et la France, <jui avaient été gouvernées par plusieurs inonar(jues aussi

ze'lrs pour les lettres, n'avaient pu sortir de l'ornière; la seule impulsion efficace était celle de l'exemple, et il n'appartenait qu'au ge'nie de le donner.

Avec trois hommes, l'Italie fil le progrès de trois siècles. C'était elle qui avait reçu la plus large part dans la succession de la langue romane, et qui, par suite, avait subi le plus directement l'influence des troubadours ; elle e'tait donc environnée d'entraves qui devaient gêner sa marche, et lui enlever même tout espoir d'atteindre le but. Le maître du Dante, Brunetto Latini, avait écrit son T^résor en français, pour ce cjue, avait-il dit, la parleur e en e'tait plus délita ble et plus commune à toutes gens. Le Dante, a son tour, balança, non entre le français et l'italien, mais entre l'italien et le latin, et il finit par reconnaître qu'il serait moins difficile d'élever l'un que de relever l'autre. Prétrarque, disciple de l'université de Paris, professait également un respect si aveugle pour les muses latines, qu'il n'osait croire à la durée d'aucune œuvre sans leur assistance ; il céda malgré lui à la vocation qui l'entraînait, et prit en tremblant le chemin de son immortalité. Boccace voyant la carrière spacieuse que la poésie avait

ouverte, conçut l'iJee do faire marclier la prose sur une ligne parallèle ; et bientôt il re'alisa sou projet, non sans prêter une oreille inquiète au premier bruit de ses pas. Une e'cole nationale fut organise'e ; on vit incliner vers elle les Guido Cavalcanti, les Cino de Pistoïa, et d autres élèves non moins dislingues des troubadours; les Grecs et les Latins furerjt traduits; on recueillit, on raviva toutes les branches desseche'es de la littérature ancienne; et le ceps toscan, greff(* sur ces tiges fertiles, donna en peu de temps plus de fruits que toutes les autres littératures modernes n'avaient porte de fleurs ; aucune d'elles n'approchait encore de la maturité.

Au premier aperçu, on est porté à déplorer ce retard ; mais la réflexion fait naître le doute : qui peut dire si la France et l'Espagne n'auraient pas achevé d'aliéner leur caractère et de compromettre leur avenir en se modelant sur l'Italie, à une époque où ni l'une ni 1 autre n'étaient suffisamment formées ? Une concentration trop hâtive et trop absorbante n'aurait-elle pas exposé l'Europe à n'avoir un jour, au lieu de la riche diversité de ses littératures, qu'une seule et même littérature en trois ou (juafre langues? Peut-être les habitudes nationales, tant

df fois Iroiiblc'os, ne se sont-elles afiermies (jiie par leur action solitaire; et s'il en est ainsi, les lenteurs de l'imitation n'ont eu réellement pour effet que de nous pre'server d'une insupportable monotonie, en laissant aux types le temps de s'incruster dans des œuvres, ou de se perpétuer par des traditions.

N'y avait- il pas d'ailleurs, dans cette sociele transitoire, assez de causes d'uniformité, outre celles que nous avons signalées déjà? Et qu'était-ce donc que cette influence cle'ricale qui pesait sur les esprits comme sur les âmes? Où était la liberté' du catholicisme? Qu e'fait devenue celte source d inspirations qui avait répandu tant de poésie sur le monde? Elle ne versait plus ses eaux que goutte à goulte dans un lit obscur, rétréci et desséché par une théologie scolaslique.

Les monastères et les universités, qui ont vendu un si grand service à la civilisation en la dérobant aux poursuites du vandalisme, n avaient pu se défendre de ces ombrages qui se mêlent trop souvent aux meilleures pensées de conservation ; un même esprit les animait, esprit scrupuleusement exclusif, qui, n'admcltani qu rmc seule expression comme un seul symbole

dans ïouto la chrétienté, pre'tendait faire, de l'unité' du langage, la première sauve -garde i\f l'unité de la doctrine. On disait alors que les lettres étaient sujettes de la cour de Rome ; et plût au Ciel qu'on eût dit vrai! Mais, plus on s'e'carlait du saint Sie'ge, plus on voyait s'apesantir une domination qui n'était pas la sienne; comme il arrive presque toujours, l'autorité' subalterne usait du pouvoir qui lui était de'voln avec moins d'intelligeace et plus de rigueur que l'autorité suprême; elle enveloppait d une surveillance tracassière tout le domaine de la pense'e ; Rome n'avait pas encore institue \ index, et en France ainsi qu'en Espagne, on ne se contentait plus de censurer les ouvrages, on proscrivait les auteurs (8). Les écoles de ces deux pays se courbaient sous la même discipline, elles se livraient aux mêmes controverses, dans le même idiome et avec les mêmes procêde's de dialectique. Les arguties pe'ripate'ticiennes occupaient à la fois Salamanque et Paris, on y disputait en même temps sur les universaux et l'infuii actuel, les re'alistes et les nominaux.

Si quelque esprit, fatigue' de ces querelles sans conclusion, se tourmentait et demandait à produire, on ne lui accordait franchise qu à la cou-

.' ■^t- fil ^'•

dition expresse de se montrer en tout point .strictement conformiste; se'rieux ou frivoles, tous îcs fleures e'iaient ainsi force's de converger invariablement vers Je même but, centre aride où tout aboutissait, et d'où rien ne partait. Notre premier théâtre, ou ce que nos aïeux voulurent bien appeler de ce nom, ne put arriver aux moralités et aux sotties qu'après avoir rassasie les pe'lerins des mystères de la Passion ; et il en fut de même des farces profanes et de'votes qui servirent de préludes à la scène espagnole ; il ne leur fut permis d'égayer la nuit de Noël et les jours du carnaval qu'en se couvrant du patronage de la Vierge et des saints; tole'rance assez faiblement garantie, et qui cessa entièrement lorsque le clergé, effrayé du scandale qui échappait à sa censure, crut y mettre un terme en s'emparant de la direction du théâtre, et en transportant toutes les représentations des places publiques dans l'intérieur des églises (9).

On pense involontairement à ces captifs qui marchent en tous sens dans leur prison, lorsqu'on voit notre poésie changer continuellement d'allure, sans avancer d'un pas ; elle a beau essayer de nouvelles formes, la raideur de l'orthodoxie et l'apprêt de l'érudition lui enlè-

vent toule souplesse, tout abaiulon, tout nalurel.

Ouvrez les Canciorieros, ces premières archives de la poe'sie espagnole, les contrastes n'y sont pas moins frappans (10). D'un feuillet à l'autre, on se croit transporte chez deux nations différentes ; la licence et la contrainte se heurtent. Les poëmes qui se présentent d'abord sont intitule's : Ouvrages de dévotion; puis arrivent pêle-mêle les causons, les gloses, les motès, les plaids, les villancicos; c'est l'école et le cloître, ce sont les titre's de Castille et les poètes de cour qui élèvent tour à tour la voix; ils chantent, ils prient, ils raisonnent, ils dogmatisent, ils racontent; ia plus (•frange discordance sort de tout ce bruit d'assonantes et de rimes. A coté du marquis de Santillauf , qui célèbre les sept joies de la Vierge, apparaît Rodriguez del Padron, qui chante les sept joies de l'amour; près de Ferran Sancncz Calavera, qui provoque une lutte . «le cansor.s sur la prescience divine et le mystère de la Trinité, Macias Xcnamorado, cet Abeilard de la vieille Espagne, appelle toutes les âmes tendres à gémir sur ses amours illégitimes ; là, c'est Pérez de Gusman qui met en

vers les quatre vertus cardinales; plus ioin, c. est Hernaiido del Pulgar qui fait dialoguer Moïse, le Messie et jMaliomet, sous les îioms de Tariamuclo, Christoval-Mexia et Mcco-Moro.

L'antiquité' prêtait à l'amour la figure d'un enfant aveugle qui se jouait de tous le'î dieux: l'enfant a grandi ; c est un docteur fourre' d'iierinine et de sophismes, dont lunique e'tude est d'e'garer l'esprit pour tromper le cœur; mais il a un culte re'gle sur celui de l'Eglise ; ou lui a compose' un évangile, dix commanderaens, des cantiques, une messe («); enfin, un villancico, attribue' au prince don Juan Manuel, assimile ainsi les peines qu il cause à celles de l'éternité :

Il est morl, bien mort, seîiora,

Le chevalier tendre cl fidèle

Qui vous servit, vous honora,

Comme la Vierge en sa chapelle;

Voyant qu'il ne vous louchait pas,

11 alla de vie à trépas ;

Mais rien n'a changé son âme.

O cruel tourment! nuit et jour

Tu nourris l'ardeur de sa flanune

Dans les enfers du dieu d'amour (i i).

{a) Mandamientos de anior. — Gozos de nrnor. — Misa de amur.

Après avoir lu ces blasphèmes pot'liqucs commis sans scrupule par les plus saintes plumes de l'Espagne, si vous ramenez vos regards sur la France, qu'y verrez-vous? Le même mélange d'ide'es et de formes dans une langue plus inculte; n'écoutez, si vous le voulez, aucun des poètes qui ont charme' la cour des ducs de Bourgogne; n'accordez pas plus d'attention à Christine de Pisan qu'à Jacquemart Gréle'e, à Gaston Phœbus qu'à Charles d'Orléans; mais voici, sur les pas de Jean de INIeun, les maîtres des deux siècles qui ont vu naître, avec l'imprimerie, l'aurore de la renaissance ; voici Froissard le chanoine, et Alain Chartier l'archidiacre.

Froissard ne se borne pas à écrire l'histoire, il offre à Charles V, au grave fondateur de notre premier dépôt littéraire, une collection de pastourelles et de ballades, parmi lesquelles on distingue /e Plaidoyer de la rose et de la violette, l'Horloge amoureuse, le Paradis d'amour.

Alain Chartier, que son plus illustre successeur a proclamé clerc excellent, orateur magidfujue , et que nous pouvons appeler le plus national de nos vieux écrivains, puisque tous ses

ouvrages n'ont cte que l'application de ce beau texte : A Dieu l'autel, au Roi le trône, aux Français la France; Alain Chartier, politique à grandes vues, the'ologien puissant, moraliste se'vère, citoyen ine'branlable en face de la révolte et de l'invasion, et qui, le lendemain du de'saslre d'Azincourt, e'ievait la voix plus haut que la veille pour être entendu de 1 Angleterre; Alain Charlier, disons-nous, n'a que trop me'rite' le nom de poète scientifique , qui lui a e'te donne' aussi à titre d'éloge par Clément Marot. Le Rèvcil-Motin , la Dame sans mercy, le Débat des deux fortunes d'amour, petits tableaux dont le frais coloris atteste une imagination gracieuse, fléchissent sous le poids glacé des argumens, des preuves, des antithèses et des jeux de mots (12); et que de poètes, un siècle encore après lui, sont tombés dans les mêmes excès , sans nous offrir aucun dédommagement !

A ces diverses analogies, nées d'une érudition intempérante et déréglée, ajoutez celles que devaient produire les préjugés communs à l'Espagne et à la France , un nouvel ensemble de traits pourra confondre à vos yeux la physionomie des deux littératures.

L'astrologie et l'alchimie, publiquement ensei»ne'es, n'étaient elles pas environne'es d'une conside'ration qui ne s'arrêtait qu'au soupçon de magie? Les deux monarques dont les noms servent de phares aux premières e'poques de lumières, Alphonse X et Jean II, ne s'e'taient-ils pas mis à la tète de ces sciences infernales et ce'lestes ?

Alphonse, dit - on, ne croyait pas à l'alchimie ; il a voulu seulement se servir de l'influence que la re'putation d'alchimiste pouvait lui assurer. Mais que nous fait son intention secrète ! Ne s'est-il pas ouvertement donne' pour maître de l'œuvre? N'a-t-il pas annonce' qu'il avait e'te' initie' par un Egytien venu d'Alexandrie, et n'a-t-il pas chante' dans un poème sa prétendue de'couverte, au grand ébahissement de ses sujets, très-surpris, apparemment, qu'un roi qui savait faire de l'or augmentât sans cesse les impôts ?

Jean II, ennemi des fraudes cabalistiques, avait garde' toute sa cre'dulité pour l'intervention des astres dans les destine'es humaines ; sa principale occupation e'tait de se les rendre favorables ; il redoutait moins les brigues de ses turbulens vassaux que l'apparition du plus petit

mëteore ou la moindre éclipse. Lorsque le premier poète de sa cour, Juan de Me'na, lui apporta le poème du Labyrinthe , compose' de trois cents octaves, le bon prince, saisi d'admiration en voyant que cet ouvrage était divise' en sept parties, d'après le nombre des planètes, supplia l'auteur de composer encore soixantecinq octaves, pour faire de son travail un cbefd'œuvre par la concordance du nombre des strophes avec celui des jours de l'année.

Avons-nous le droit d'en rire? Hélas! non: car le premier collège de Paris était un collège d'astronomes; Dunois eut comme Charles VI î son astronome attitré. Le cardinal d'Ailly publia un ouvrage sur les rapports des vérités astronomiques avec la théologie; Philasire, orateur fameux, comparait la puissance spirituelle au soleil, et le pouvoir temporel à la lune, tandis que Jean Petit, défenseur zélé du duc de Bourgogne, qui avait assassiné le duc d'Orléans, prétendait justifier le îyrannicide par douze raisons à l'honneur des douze apôtres.

Si vous ne concevez pas comment de pareils articles de foi ont pu se concilier avec les textes sacrés chez deux peuples intelligens et pieux, un glossateur, Pedro Diaz de Tolède, est prêt

h vous l'expliquer. <( Suivant l'opinion des astrologues et des the'ologiens catholiques, dit-il dans un très -gros livre, l'influence des corps ce'lestes sur nos actions n'est pas telle, qu'elle nous prive de notre libre arbitre en nous contraignant à faire ne'cessairement ce dont chaque astre est le signe ; mais elle fait pencher notre volonté' vers les actions que ce signe indique, en mettant en monvement dans cette direction toutes nos faculte's corporelles, ce qui n'empoche pas l'homme vertueux et sage d'être maître des étoiles. »

Salutaire puissance des races gene'reuses! Maigre' des croyances, des pre'juge's, des directions semblables, les e'crivains espagnols et français ont conservé les nuances tranche'es de leur caractère, comme si les impressions reçues en commun n'avaient ete' qu'exte'rieures ; et, ce qui est plus remarquable encore, ces différences nationales se sont manifestées au dedans comme au dehors de l'e'cole des troubadours, entre contemporains, entre compatriotes, et parfois jusque dans les ouvrages composés par le même auteur; nous les avons signalées chez Froissart et chez Alain Chartier ; le poète seul offre en chacun d'eux le mélange de deux

races ; l'historien, l'oraleur, le the'ologien, le philosophe est Français de pure essence. Cette opposition singulière, la litte'ralure de 1 Espagne nous la présente dans les talens les plus originaux des temps d'AIjîhonse X, de Jean II et d'Isabelle , cycle immense , envahi et presqu'entièrement occupé par les troubadours. Juan Ruiz , archiprêtre de Hita , l'infant don Juan Manuel, Pero Lopez de Ayala, don Enrique de Villena, le marquis de Santillane, Ferez de Gusman, Juan de Mena, Jorge Manrique, Hernando del Pulgar, et quelques autres dont les vers fourmillent dans les cancioneros, pourraient nous montrer la même contradiction, si nous les comparions en détail, soit entr'eux, soit à eux-mêmes. Dans toutes les littératures, sans doute, les œuvres d'imitation s'unissent aux produits spontanés ; le simple et le composé se touchent, et l'art enrichit ou appauvrit la nature: mais il y a un fonds inaliénable, c'est le fonds national ; et l'Espagne est le pays d'Europe qui a cultivé ce fonds précieux avec le plus de constance. Tandis qu'à la surface de sa poésie brillaient des fleurs exotiques , transplantées avec plus ou moins de bonheur, les apologues, les satires, les romances, les chroniques conll-

Huaient à peindre les mœurs, le caractère, l'esprit castillan ; et bien que le cours de ces expressions populaires ail été plus d'une fois obscurci, il n'a jamais e'ie' interrompu.

L'apologue, dont l'origine est toute méridionale, n'avait pas besoin de puiser une vie nouvelle dans l'ële'ment arabe, pour servir d'interprète à la prudence espagnole ; il s'ëleva de luimême à la hauteur de la philosophie grecque et de la sagesse asiatique. Esope et Pilpai semblèrent avoir prête', 1 un son bon sens, et l'autre son originalité' au prince don Juan Manuel, pour composer le comte Lucanor (i3). Ce livre est, sans contredit, le meilleur qu'ait produit le quatorzième siècle dans la Pe'ninsule ; il date de l'e'poque où les premiers romans de chevalerie, qui n'e'taient pas les moins extravagans, commencèrent à se répandre; et ce n'est pas seulement un modèle de raison, c'est un modèle de bon goût.

L'auteur a supposé que le comte Lucanor, prince animé des meilleures intentions, mais très-pauvre d'esprit, a un ministre du nom de Patronio, qu'il consulte en toute circonstance, et dont il reçoit les plus sages conseils, sous forme d'apologues; ces petits récits, ingénieux :

et simples, diffèrent de nos fabliaux par un caractère moral bien prononce', et par ce ton de badinage se'rieux qui n'appartient qu'aux Espagnols ; rien de vague, rien de de'clamatoire ; toute sentence est une maxime de conduite aussi facile à comprendre qu'à pratiquer. En voici quelques-unes :

— « Si tu as bien fait dans les petites choses, tâche aussi de bien faire dans les grandes, car ce qui est bien ne meurt jamais.

— « Celui qui te conseille d'écarter tes amis veut te tromper sans témoins.

— « Que celui qui est bien assis ne soit pas prompt à se lever.

— « Celui qui te loue de ce que tu n'as pas veut te dérober ce que tu as (i4)- ''

Cette dernière maxime est la moralité' de la fable du Kcnard et du Corbeau. Un critique allemand qui en a fait la remarque, Bouterweck, ajoute «qu'on est frappe' de la ressemblance qui existe entre la fable espagnole et la fable française, entre la naïveté' sans art de don Juan Manuel, et la naïveté' inge'nieuse de La Fontaine.»

Sans discuter l'exactitude d'une comparaison cjui n'est juste, à nos yeux, que relativement à la conclusion des deux fables, nous croyons de-

voir, dans l'iiilërèt même de l'auteur espagnol, e'carler un parallèle trop dangereux, et porter notre attention sur un autre sujet. Parmi vingt apologues d'un me'rite e'galement distingué, nous en choisirons un qui joint l'agrément du conte à la moralité de la fable ; c'est un avertissement donné aux dupes, pour qu'elles se tiennent en garde contre les fripons. La leçon était d'une utilité incontestable alors, et personne, à coupsûr, n'en contestera l'opportunité aujourd'hui; tant il est vrai que cette alchimie qui consiste à tirer de l'or de la sottise et de la cupidité, est une science très-peu occulte, et qui n'a jamais cessé d'être florissante.

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