CHAPITRE XXIII
Quatrième période. — Causes générales de la décadence des études philosophiques. -■ — Destinées de la Philosophie chez les Grecs du Bas-Empire.
«ÛJVIMAIKE.
C ACCES de l'extinction des lumières à la fin du 6^ siècle. — Causes spéciales de l'extinction des études pliilosophiqucs, — Communes à l'Orient et à l'Occident : — Influence exercée par diverses causes extérieures à la philosophie j — Par diverses causes inhérentes et propres à la philosophie j — Différences entre les circonstances qui ont accompagné cette décadence en Orient et en Occident; — Pourquoi elle a été plus rapide et plus complète sur ce dernier théâtre.
Destinées de la philosophie en Orient pendant le cours du moyen âge ; • — Trois divisions principales : les Grecs du Bas-Empire, les Arabes et les Juifs.
Philosopliie des Grecs du Bas-Empire. — Edit de Justinienj ses effets. — Révolution dans les idées et les études. — Quelles sont les doctrines qui' se perpétuent. — Déclin du nouveau Platonisme, — Et de l'influence de Platon. — Préférence accordée à Aristote.
Jean Philopon ; — 11 combat les nouveaux Platoniciens et remet Aristote en honneur ; — • S. Jean Damascène ; — Son influence sur les études du moyeu âge; — Classifica-
tioi) ^es «cieuces , — Lu th«^ologi« rcv<2l Iç» ibnuei fcteutiSques; — Logique de S. Jean Damascènç j — Sa psychologie.
Ténèbres qui se répandent sur le Bas-Empire jusqu'auio" siècle. — Résurrection du nouveau Platonisme; — Michel PselluB l'ancien ; Léon le philosophe j Photiui } l'epipcreur Léon le sage. — Nouveaux commentaires d'Aristote j — Et de Platon ; — Michel Psellus le jeune.
Caractères généraux de la philosophie des Grecs du Bas- Empire.
hx période qui s'ouvre devant nous est de toutes la plus stérile pour l'histoire dq l'esprit humain; cependant, au milieu du spectacle affligeant qu'elle présente sous tous les rapports qui se lient aux grands intérêts de la civilisation et des luiuières , elle peut offrir encore quelques instructions utiles. Il est nécessaire d'apprécier l'influence des causes qui, à la suite des siècles illustrés par tant de génies immortels, commencèrent à replonger la société dans les ténèbres de l'ignorance et retardèrent son réveil ; de reconnaître comment les germes des sciences se conservèrent plus ou moins ensevelis en diverses contrées ; d'observer comment qn petit nombre d'hommes laborieux, d'esprits supérieurs à leur âge, préparèrent dès-lors un meilleur avenir ; comment enfin , au travers de tant d'obstacles , les aâcQces «t les grts parvinrent par de lents et
( i38 ) pénibles efforts , mais par des progrès successifs , à cette brillante résurrection qui signala le 1 5^ siècle. II importe aussi de rechercher si , pendant le cours de ce long sommeil de la raison , quelques vues dignes d'un temps plus heureux n'ont pas été conçues , quoique sans recevoir leur développement et leur application, et de les détacher, s'il est possible , de la région de ténèbres où elles seraient restées ensevelies.
Si les destinées de la philosophie continuent à subir simultanément , en Orient et en Occident, l'influence des causes communes ou semblables sous plusieurs rapports , elles ressentent aussi , sur ces deux théâtres , les effets de circonstances différentes.
11 suffit de jeter les yeux sur lé spectacle qu'offrit l'empire d'Orient pendant le cours du 8' et du g- siècle, pour reconnaître que, si l'invasion des barbares et les désastres qui l'accompagnèrent durent accélérer l'extinction des lumières en Occident et la rendre plus complète et plus absolue , le cours naturel des choses eût amené dans cette portion du globe un résultat presque aussi funeste , quoique plus lent, mais aussi plus irrémédiable , alors même que ces violentes catastrophes ne se fussent pas accumulées sur notre Europe. La décadence générale des lu-
( '39) mières , interrompue seulement par le beau siècle des Antonins, n'avait pas cessé depuis cette époque , de se manifester d'une manière toujours croissante; elle s'accéléra d'une manière sensible à dater de la translation du centre de l'empire à Conslantinople , et l'Occident éprouva les effets de cette translation d'une manière encore plus marquée. Ce grand et triste phénomène de l'histoire de l'esprit humain , résultat inévitable des institutions el des mœurs, a exercé les méditations de plusieurs hommes de génie et a été trop bien développé par eux, pour qu'il soit possible d'ajouter aujourd'hui quelques traits au tableau qu'ils en ont dressé (A). Nous nous contenterons de remarquer que , si la philosophie devait nécessairement partager la destinée de toutes les autres branches de culture intellectuelle , elle devait aussi, sous quelques rapports qui lui sont spécialement propres , ressentir avec plus de force et d'étendue les funestes conséquences des causes qui pesaient sur le monde civilisé.
La période précédente avait été à peu près stérile en recherches originales ; elle n'avait été féconde qu'en combinaisons plus ou moins malheureuses , en commentaires souvent infidèles. On avait contracté l'habitude de ne penser, de
ne juger , que d'après l'aulorité des maîties : les rapprochemens des doctrines avaient eu pour objet et pour résultat, non d'éclairer l'examen et de guider la critique par les comparaisons , mais de confondre et d'amalgamer par des association^ forcées les notions les plus hétérogènes. Les nombreuses paraphrases qui étaient venues se joindre à des textes déjà si nombreux ,. avaient moins multiplié les moyens d'instruction, que les obstacles aux découvertes; on s'égarait dans ce labyrinthe ; on succombait sous le poids de tant d'érudition ; il en fallut en quelque sorte oublier , pour devenir vraiment capable d'apprendre.
Aucun intérêt puissant , général , ne recommandait plus l'élude des sciences philosophiques considérées comme sciences prol'anes; elle ne se liait à rien dans l'état de la société ; elle n'excitait aucunement la curiosité. La jurisprudence elle-même était en quelque sorte livrée aux compilateurs. Les controverses ihéologiques absorbaient exclusivement l'attention , captivaient seules les esprits.
La philosophie avait perdu son indépendance, n'occupait plus qu'un rang secondaire , n'était plus, ni cultivée pour elle-même , ni considérée cUn» les princijjes qui lui appartiennent en pro-
pre. On lui avait emprunté les secours dont on espérait quelque utilité; il paraissait désormais, sans objet , il paraissait même dangereux de lui laisser tenter des investigations nouvelles.
L'art des méthodes, déjà imparfaitement traité par les anciens , avait été presqu'entièrement négligé j, abandonné. 11 suffit de jeter les yeux sur les travaux des nouveaux Platoniciens et sur la compilation des lois romaines, exécutée par les ordres de Justinien, pour juger à quel point les règles d'une exacte coordination des idées étaient alors inconnues, ou combien du moins leur observation était indifférente : ainsi, alors même qu'il eut encore existé des motifs assez puissans pour encourager à tenter les découvertes , alors même que les esprits eussent conserve l'énergie nécessaire pour se livrer à leur poursuite , on eût ignoré les voies qui pouvaient y conduire.
Les connaissances positives étaient frappées d'un discrédit universel et déjà invétéré. S'il appartient à la philosophie de seconder puissamment les progrès de cet ordre de connaissances, lorsqu'elle est elle-même bien dirigée, elle est appelée à recevoir aussi d'abondans avantages des communications qu'elle entretient àtec lui. Elle était privée de ces alimens ; elle ne pouvait
s'éclairer par les exemples , s'éprouver par les applications. De quelque côté qu'elle portât ses regards^', l'expérience ne s'offrait plus pour être $on auxiliaire et son guide.
Si, pendant quelque temps, les spéculations rationnelles avaient excité une sorte et d'enthousiasme exalté, et s'étaient soutenus à leur tour par cette disposition des esprits , l'enthousiasme s'éteignait, comme il arrive toujours, parla conséquence même de l'exagération à laquelle il s'était abandonné , des écarts auxquels il s'était livré. Toute cette énergie contemplative s'était en quelque sorte épuisée , elle avait fait place à la lassitude , à l'abattement des esprits. L'exaltation ne se soutient qu'autant qu'elle peut trouver des alimens nouveaux j ielle s'épuise par l'intensité de ses efforts; c'est une 3orte de crise morale qui a son ternje , et à la suite de la quelle l'esprit retombe dan^^.une pi?ofonde léthargie. On avait placé le but trop haut pour que la pensée put s'y maintenir ; de frivoles subtilités, des disputes de mots , signe ^évidentdela stérilité , avaient remplacé les élans de l'extase. I^es idées religieuses avaient récla^ mé, elles absorbaient ce qui restait encore d'ardeur dans les esprits ; la religion d'aill.eurs.comr mençait à dégénérer elle-même de sa splendeur
( ii43 ) première, dans son enseignement et dans sa pratique. Les premiers Chrétiens et les Pères de l'Eglise ne trouvaient plus de successeurs de leurs vertus, d'héritiers de leurs lumières. iiiyJjA décadence des. lettres, et. des arts d'ima^ gination , réagissait sur la philosophie en vertu de cette sympathie naturelle qui existe entre les divers modes de culture de rintelligence. Ils avaient cessé ces nobles exercices qui attestent «t qui entretiennent la Jeunesse de l'esprit, l'activité et l'énergie de la pensée , la fécondité des combinaisons. Le charme de la nouveauté -ne se reproduisait plusjsous «.licune formej tous les symptômes de la décrépitude , totis les, signes 'de l'ariflité se manifestaient à la Ibis. Les désordres qui accompagnèsrent lefs controyersps ; r^'- -lalàves éàx Iconoclaste^ , eiitraînèreiït la destritction d'une foule de chefs: d'œuvre des ftrtS;, •éteignirent toute émulation, piour les inûter. «^t > les reproduire. uj i« ,ac»»a6Vij« êaorgayyigib noo Les beaux idiomes de krGjrèceet de "Bjonie perdaient leur grâce,, leur pompe, leur majesté', et jusqu'à leur clarté elle-même. Le goû-t',' cette faculté ingénieuse , qui suppose, un sentiment délicat,: une observation attentive; , une analyse judicieuse , 'a.vait' fait place à une recherche affectée ou à une rudesse grpssiè.rç.
De même que l'invention appelle l'inveniion , qu'un perfectionnement conduit à un autre perfectionnement ; le mouvement rétrograde , une fois commencé , devait se prolonger d' autant plus inévitablement , que l'action d'aucun principe vital ne venait l'arrêter dans son cours.
^- -Mais, de toutes les causes qui contribuèfent à accélérer la décadence des éludes philosophiques , la plus puissante et la plos directe peut-être , parce qu'elle portait sur le centre même de la sphère d'activité , fut la cessation de toute rivalité entre les diverses écoles , et surtout la cessation de cette <îritique sévère et constante que le Scepticisme Tivait exercée sur les systèmes dogmatiques. La '.fusion de toutes les doctrines , la clôture des écoles profanes, firent disparaître les termes de comparaison ; elles demeurèrent suspendues , ces discussions savantes, si propres à faire jaillir la vérité ; l'émulation ne fut plus entretenue ; on ne songea point à tenter les recherches hors de la voie unique etticieuse qui restait encore ouverte. Cette défiance salutaire que le douleraé- 'thôdique devait sans cesse réveiller , ne fit plus ientir son aiguillon , lorsque la présomption introduite p^r le nouveau Platonisme le rendait
plus nécessaire que jamais ; il n'y eut plus de révision, de contrôle, de censure; les erreurs furent sans remèdes. 11 ne pouvait plus y avoir de nouvelles investigations , puisqu'il n'y avait plus d'occasion pour la position de nouveaux problèmes.
En Occident , la chute fut plus rapide , l'extinction des lumières plus universelle, plus absolue. A dater de la fin du règne deThéodoric, l'Italie elle-même devint la proie de la barbarie et de l'ignorance ; les invasions successives des barbares , les ravages qui en furent la suite , rétablissement de ces peuplades nouvelles dans nos contrées, l'oppression qui pesa sur leurs anciens habitans, firent disparaître toute culture intellectuelle, et le clergé, qui seul en conservait quelques débris , ne put se défendre long-temps de partager le sort de la société entière. Une circonstance particulière acheva de donner à ces tristes effets un caractère plus général et plus durable. La langue latine cessa d'être la langue usuelle : par là, toutes les traditions de la littérature et des sciences se trouvèrent interceptées pour la masse de la société; un mur de séparation s'éleva entre le petit nombre d'hommes qui continuaient à s'exercer dans quelques études et les autres
classes; ceux-là même, n'étaiu plus encourages [)ar un suffrage général, ne se trouvant plus en présence de l'opinion, exilés en quelque sorte au fond des cloîtres, se bornaient presque exclusivement au travail mécanique du dépouillement de la transcription des manuscrits. C'était beaucoup qu'on pût sauver quelques restes des antiques trésors. On ne pouvait songer à les mettre en valeur.
Une circonstance essentielle dut, en Occident, nuire singulièrement aux études philosophiques chez le petit nombre qui les cultivaient encore. Nous avons vu que les Latins n'avaient étudié la philosophie que dans les doctrine» grecques , et n'avaient pu se créer de systèmes originaux ; les philosophes mêmes qui avaient fleuri sous les Antonins , avaient généralement écrit en grec ; les Romains allaient encore s'instruire à Athènes jusque dans le cours du 6* siècle. Platon , Aristote , n'avaient point été traduits en latin , à l'exception d'mi petit nombre d'écrits de ce dernier ; l'illustre Boëce avait bien, senti de quel danger un tel état de choses mena-* çait l'Occident , au moment où il se séparait de l'Orient dans ses rapports politiques ; mais , il n'avait pu exécuter le dessein qu'il avait conçu pour prévenir les effets qui allaient en résulter. A dater de l'époque où Constantin transféra à
( »47 ) Bysance le siège de Tenipire, l'étude de la littérature «grecque déclina chez les Latins.; e\|^ cessa même presque entièrement pour eux k l'époque de la chute de l'empire d'Occident. Ainsi, pendant que les Grecs continuaient à avoii> sous les yeux les leçons de leurs premiers instituteurs, et pouvaient du moins les lire et les paraphraser , les Lalias se trouvèrent privés du seul aliment qui avait nourri jusqu'alors leur instruction philosophique, et ne purent même , à défaut de méditations originales, conserveries traditions qu'ils avaient empruntées pendant plusieurs siècles , s'exercer aux travaux de l'érudition , et rester en possession des lumières puisées dans les modèles auxquels ils étaient redevables de leur éducation philosophique.
En Orient, la décadence se montre plus lente, mais elle continue d'une manière presque constante; la culture intellectuelle persévère encore jusqu'à la chute de cet empire , se resserrant avec son territoire , déclinant avec sa puissance , pendant l'intervalle qui sépare le règne de Justinien de la prise de Constantinople. Cette décadence se termine enfin par un anéantissement plus complet, plus irrémédiable; les restes d'une vie languissante ne se
( 148 ) prolongenl pendant quelques siècles que pour ^ amener une lélliargic totale.
Ainsi, à dater de Boëce, les deux régions se séparent sous les rapports scientifiques , comme dans leurs destinées politiques , et il devient nécessaire de considérer séparément la marche, ou plutôt la rétrogradation de l'esprit humain sur les deux théâtres dififérens que présentent désormais l'Orient et l'Occident.
Sur le premier de ces deux théâtres, une sous-division naturelle vient encore s'offrir à l'historien. Ici l'histoire de l'esprit humain se partage en trois branches distinctes : les Grecs du Bas-Empire, les Arabes et les Juifs.
''L'empire des Césars , réduit aux contrées orientales, et voyant chaque jour ses limites se resserrer et sa puissance décroître , continue d'exploiter son antique héritage , quoique chaque jour il en recueille moins de fruits , jusqu'au moment où Constantinople succombe sous le fer des Ottomans.
A partir du commencement du 7 • siècle , la nation conquérante, destinée à renverser le trône de Constantin , et qui déjà s'empare d'une portion de son héritage, en soumettant successivement l'empire grec à ses lois , conquiert
( 1^9 ) «ne porlioD de ses anliques lumières , en occupant son territoire. Les Arabes recueillent les traditions que négligent les héritiers des anciens instituteurs de la Grèce ; ils cultivent les germes des sciences et des arts, avec ardeur et non sans quelque succès; ils reportent même dans l'Occident , font briller en Espagne , le flambeau des sciences anciennes ; ils créent une sorte de canal par lequel l'instruction renaissante du moyen âge vient se remettre en rapport avec les sources primitives.
Les Juifs épars', errans , mais conservant seuls religieusement le dépôt de leurs traditions, comme les mœurs de leurs ancêtres , fidèles à leur discipline, quoique sans magistrats et sans chefs, deviennent une sorte d'intermédiaires pour le commerce des idées comme pour les échanges de l'industrie ; ils portent , reportent , transmettent quelques doctrines empruntées aux Grecs , aux Arabes ; ils y joignent les idées mystiques qu'ils ont puisées aux sources de la Gnose, dès le commencement de notre ère ; ils deviennent ainsi Tun des anneaux par lesquels la philosophie scolastique se rattache aux théories primitives , comme ils concourent à perpétuer les secrètes initiations du Mysticisme. Jetons lui coup d'œil rapide sur ces trois
( i5o ) divisions principales ; eltes nous offrironl peu de vues neuves dans les écrits que chacune d'elle a produits : mais il est nécessaire d'étudier l'esprit dominant et caractéristique qui préside à cliacune d'elles, etd''y démêler les causes dont le concours vint réagir plus lard et successivement sur la philosophie de l'Occident pendant le cours du moyen âge et à la renaissance des lettres.
L'édit de Juslinien qui ordonna la clôture de l'illustre école d'Athènes , fit disparaître ' dans l'empire d'Orient le dernier vestige des éludes profanes ; cet édit dont nous ignorons la date , mais qui est rapporté par Procope , marqae, pour l'empire d'Orient , l'époque précise à la quelle nous pouvons faire commencer la quatrième période de l'iiistoire de la philosophie. Dès lors cessa toute étude de la philosophie considérée comme science; Montesquieu a remarqué que les Grecs du Bas-Empire ne surent pomt fixer les limites qui séparent la puissance civile, de la puissance ecclésiastique , que la confusion qu'ils laissèrent subsister entre elles fut une des causes principales de leur ruine(ï). Nous pourrions dire de même
(if ©« la grandeur et de la décadence des Homains , c[i. 22,
( t5i ) qu'ils ne surent point fixer les limites qui séparent le domaine de la raison et ceiui de la foi religieuse , et que cette erreur fut aussi l'une des causes essentielles de la décadence des sciences au milieu d'eux.
Cependant, si Justinien porta un coup fatal à la culture philosophique, par la destruction des écoles profanes, il exerça peut-être une influence non moins funeste en dirigeant toute Pactivilé des esprits sur les discussions les plus subtiles et les plus oiseuses , en faisant de ces interminables disputes l'affaire essentielle de son gouvernement, et sa propre occupation la plus assidue. Si, par la compilation des lois romaines, il éleva un monument majestueux a la science de la jurisprudence , on peut voir que tout ce qui, dans ce vaste édifice, appartenait en prc^re à son siècle , à lui-même , était déjà plutôt une corruption, qu'un perfectionnement de cette science. Plusieurs circonstances entretinrent encore quelques études parmi les Grecs j la culture intellectuelle y était plus généralement répandue que parmi les Latins 5 ils possédaient, dans leur langue, des trésors plus abondans, des modèles plus accomplis; celle langue elle-même était plus favorable aux exercices de l'esprit : la grammaire, l'histoire, fe
bibliographie continuèrent spécialement à occuper quelques hommes plus laborieux, il est vrai , que judicieux , et doués de patience plutôt que de génie, de talent et de goût. Les controverses religieuses , dont la Grèce fut le principal théâtre, quelque funestes qu'en furent les conséquences, attestaient cependant encore une sorte d'activité dans les esprits, contribuaient à l'entretenir.
Le nouveau Platonisme et la philosophie d'Aristote restreinte à la métaphysique et à la dialectique, continuèrent à régner exclusivement parmi les Grecs du Bas-Empire; mais ces deux enseignemens se séparèrent de nouveau , et dominèrent quelquefois successivement, quelquefois d'une manière simultanée. Le nouveau Platonisme acheva de s'égarer et de se corrompre, en se renfermant presque exclusivement dans les visions de la démonologie. Aux commentaires succédèrent bientôt les compilations : la sphère des idées se rétrécit de jour en jour; on se borna à copier, h extraire. Enfin, la philosophie fut absolument incorporée dans la théologie.
A la suite de l'édit de Justinien , sept philosophes, qui faisaient encore l'ornement de l'école d'Athènes, et qui y professaient le
'( i5î ) nouveau Platonisme, Diogène, Hermione, Eulalius, Priscius, Damascius, Isidore, Sira-, plicius le célèbre commentateur d'Aristote, se réfugièrent en Perse auprès de Cbosroës. Quoiqu'au rétablissement de la paix il leur fût permis de rentrer sur le territoire de l'empire, ils ne purent y reprendre les fonctions de l'enseignement. Le nouveau Platonisme, associé au Cbristianisme , mais en même temps à des doctrines bétérodoxes, avait cependant trouvé aussi un asile dans quelques monastères où se maintenaient les doctrines d'Origcne , et où l'exaltation d'un mysticisme contemplatif leur conserva une certaine faveur.
L'antique doctrine de Zoroastre continuait aussi de subsister, quoique sous la nouvelle forme qu'elle avait reçue par son mélange avec le Christianisme, cbez les Manichéens, la plus nombreuse, la plus persévérante des sectes dissidentes; elle se reproduisit encore plus tard cbez les Pauliciens. Les anciennes écoles pbilosophiques s'étaient converties en sectes religieuses, et l'on peut voir, par la nature des questions agitées dans les controverses tbéologiques , que ces dissensions avaient ordinairement leur origine dans les notions empruntées aux diverses écoles de la Grèce.
C'est ainsi que, vers cette époque, Platon, par l'influence qu'il exerça sur les monopliy sites, et les partisans d'Apollinaire, perdit cette espèce de crédit qu'il avait encore conservé auprès des docteurs chrétiens dans les premiers siècles de l'Eglise. Il fut en quelque 5orte condamné avec ces sectaires et atteint par la même sentence.
D'un autre cdté,ces controverses elles-mêmes, qui se prolongeaient , se multipliaient chaque jour , l'ardeur des disputes qui s'était emparée des esprits , le goût des distinctions et des subtilités qui formait le caractère propre et distinctif de la nation grecque, et qui semblait avoir atteint son plus haut degré , enfin une certaine séchei'esse d'idées qui avait succédé aux mouvemens de l'enthousiasme , aux jeux de l'imagination , assuraient dès-lors un succès naturel à la dialectique d'Aristcte.
Ainsi s'explique cette révolution qui, vers la fin du 6" siècle, fit passer à Aristote l'autorité dont Platon avait joui presque exclusivement jusqu'alors. Deux hommes surtout contribuèrent à ce triomphe, mais^ par des voies différentes, Jean Philopon et S. Jean de Damas : le premier rompit, par un divorce éclatant, l'alliance contractée entre le nouveau Platonisme et
( i55) Aristote, coiupléla les commentaires grecs sur le texte du Slagyrite j le second résuma et simplifia Arislote , le mit à la portée de tous , et l'appliqua à l'enseignement ihéologique; tous deux l'introduisirent dans le Christianisme : le premier florissait vers la fin du y* siècle; le second , vers le milieu du 8^
Jean le grammairien reçut et mérita le beau nom de Philopon ou ^Aini du travail, par son infatigable ardeur pour les recherclies philologiques et philosophiques. Ennemi déclaré des nouveaux Platoniciens , parce qu'il voyait dans leur doctrine de graves dangers pour la croyance chrétienne , il réfuta Porphyre et Proclus, quoique disciple lui-même d'Ammonius, fils d'Herraeas qui appartenait à cette école.Nonseulement il reprocha à Proclus de n'avoir pas compris Aristote (i), mais il l'accusa même d'avoir mal saisi la pensée de Platon, spécialement en ce qui concerne la tliéorie des idées ; il fit voir combien les nouveaux Platoniciens faisaient violence au Stagyrite , l^orsqu'ils prétendaient le mettre en accord avec le fondateur de l'Académie sur une hypothèse fondamentale (2). Mar-
(r) Toy.Pb»tius, 5iWïoffe., cod. 2i5; Suidas in Proclum, loin. III.
(9) Fojr, le Traite ck "Philopon <:ontre la doctrine de
( »56 ) chant sur les traces d'Analolius , il entreprit de réconcilier le Stagyrite avec les doctrines théologiques, ou plutôt d'approprier au service de ces doctrines l'arsenal des méthodes péripatéticiennes ; ce fut dans cet esprit qu'il commenta les écrits organiques du fondateur du Lycée et quelques-uns de ses ouvrages de métaphysique; et il réussit, après tant d'autres, à y répandre encore de nouvelles lumières. Son affection pour Aristote ne le rendit point du reste injuste envers Platon: il lui consacra aussi des commentaires qui ne nous sont point parvenus ; il inclina même en faveur de sa théorie des idées (i) (B). Jean Philopon jouit de la faveur d'Amrou, le célèbre conquérant de l'Egypte, et cette circonstance nous prépare d'avance à comprendre les succès qu'ob-' tint bientôt le Péripatéticisme chez les Arabe*. S. Jean de Damas vécut aussi quelque temps au milieu d'eux; il succéda même à son père dans la fonction de conseiller ou de secrétaire du kalife; mais il se retira ensuite dans nn
Proclus sur réternité du monde ; 2' réponse oua'argument de Proclus, chap. i, 2, 3, etc., etc. Venise , i535, i55i.
(ï) Voy. la réfutation déjà citée, ch. 3.
(ï57) naonastère, jx)ur se livrer exclusivement à l'ëtude et aux exercices'de la piété : il fut considéré comme la lumière de son siècle ; son éloquence lui valut le surnom de Chrysorrhoas j il reçut des Arabes celui d^Almansor. Ses trois écrits réunis sous le titre de : Source de la science, savoir : les chapitres Philosophiques ou Dialectiquesy le Traité des Hérésies, et celui de la Foi Orthodoxe (i), ont été une sorte de manuel classique pour le moyen âge. C'est un exposé sommaire , remarquable par l'ordre et la clarté, des notions élémentaires de la logique, de la métaphysique, de la physique, de la théologie naturelle , de l'histoire philosophique et religieuse, et de la croyance catholique.
« La philosophie, dit S. Jean Damascène, » est la science des choses qui sont, en tant » qu'elles sont (C) : elle se divise en spécula- )) tive et pratique ou active. La philosophie » spéculative comprend la théologie, la phy- » siologie et les mathématiques ; la philosophie » pratique comprend l'éthique , l'œconomique
(i) F'oy, la belle édition des Œuvres de saint Jean
Damascène , par Lequien. Paris , 1712, 2 vol. in^fol. tom. I.
( i58 ) )) et la politique. La théologie a pour objet ce » qui est immatériel; Dieu, les anges et les » âmes. La physiologie est la connaissance des » choses matérielles qui sont à noire portée , » comme les animaux , les plantes , les miné- » raux. Les mathématiques consistent dans la » science des choses qui, bien qu'elles ne soient )) point corporelles elles-mêmes , sont considé- » rées dans les corps, comme les nombres, l'har- » monie, les figures, les révolutions des astres. » La dialectique, ou l'art du raisonnement , est )> plutôt l'instrument de la philosophie qu'une » de ses portions ; elle en est le préliminaire. )) Les Sceptiques se contredisent eux-mêmes, » lorsqu'ils refusent à la philosophie le droit » de connaître les choses (i). II n'y a rien de » plus excellent que la connaissance : elle est )> la lumière de l'âme raisonnable. Cherchons, » explorons par des investigations persévé- » rantes , consultons même les livres des sages » païens ; nous y puiserons des vérités utiles , » en les dégageant des erreurs qui peuvent s'y » trouver jointes (2). »
j(i) Capita philosophica y cap. Ill, pag. 9. io) Ibid.y cap. 1.
( i59 ) On voit que S. Jean Damasccne considère , avec Aristole , la théologie comme une portion de la philosophie ; il est, en effet, le premier des écrivains ecclésiastiques qui ait entrepris de lui donner les formes et le caractère d'une science, ou, pour mieux dire, qui l'ait soumise à l'appareil des règles didactiques; il donne pour base à cette science les démonstrations rationnelles de l'existence de Dieu, de son imite , de ses attributs ; il essaie de distinguer , dans l'ordre des notions dont elle se composent , celles qui sont à la portée de notre entendement (i), et celles qui sont impénétrables ■ pour notre esprit ; il en classe les objets , il s'attache à en définir les termes.
L'ontologie se trouve réunie et confondue avec la logique, dans la dialectique de S. Jean Damascène , et se. sépare ainsi de la métaphysique. Plus d'un métaphysicien pensera que le discernement de S. Jean avait replacé l'ontologie dans son rang naturel et légitime. Cette dialectique est d'ailleurs généralement empriintée à Arislote; les règles du raisonnement y sont réduites à une grande simplicité ,' on y dé— -
(i) Dejide Orthodoxç.j lib. I ^ qajK^ ;2.
( i6o ) couvre quelques vues neuves pour le temps. En s'attachant à définir les termes métaphysiques, S. Jean indique avec soin les acceptions qu'ils ont reçues chez les pères de l'Eglise ; c'est ainsi qu'il fait observer, par exemple , que les pères de l'Eglise ont identifié les notions dH essence, de nature et de forme (i). C'est d'après Porphyre qu'il expose la théorie des prédicables. Ce qu'il dit des méthodes mérite d'être rapporté : « Il y a quatre méthodes dia- » lectiques ou logiques : la première est la di- » vision qui sépare le genre en espèces, par » l'interposition des différences,- la seconde est » la définition qui définit le sujet par le genre » et la différence qu'a distingués la première » méthode ; la 3« est l'analyse qui décompose le » tout en ses parties ; la 4' est la démonstration » qui établit la preuve à l'aide du moyen » terme. » 11 dislingue ensuite trois sortes d'analyse : ce La première naturelle, la seconde, » logique, la troisième , mathématique ; la » première décompose le composé en ses élé- » mens ; la seconde résoud le syllogisme en » ses figures ; la troisième consiste à supposer,
(i) Capita philosoph. , cap. ^i.
( i6i ) » cohirae admis, ce que l'on cherche, jusqu'à » ce qu'on soit parvenu à une proposition » exempte de doute, qui serve à reconnaître » ce qu'on s'était proposé. » Il montre , par un exemple, que cette dernière peut s'appliquer aussi aux sciences morales (i),
La psychologie de S. Jean Damascènc est encore aristotélique j mais elle respire souvent l'esprit de Platon , et même celui des nouveaux Platoniciens, quoique S. Jean rejette l'hypothèse d'Origène sur la création antérieure de l'âme, a L'âme est un microcosme , un monde en w petite à l'aide des relations qu'elle entretient » avec l'univers (2).» Comme Platon, S. Jean distingue dans l'âme, des facultés raisonnables et des facultés ir raisonnables. 11 définit la sensation : (c Cette faculté de l'âme qui perçoit ou » juge les choses matérielles (5). » Il suppose que la vue apprécie par elle-même la dimension , la situation, la distance des objets; il mêle à s^ théorie des sensations , quelques notions imparfaites de physiologie ; on voit que Galien lui
(1) Ibid.^ cap. 58, sect. 2.
(2) Dejidc Orthodox. ,lib. I, cap. 12,
(3) Id. , ibid. , cap. 18.