IV
( 290 ), lionnée ici , qui a élc considérée par quelquesun», comme une école de sceptiques, ou plutôt comme ayant quelque analogie avec les sophistes des Grecs (i); par d'autres comme une école de dialecticiens exercés (2) ; mais qui eut peut-être une analogie plus marquée avec l'école Erectriaque des anciens Grecs , et qui nous paraît s'être essentiellement proposé de combattre le système des nouveaux Platoniciens : C'est celle qui reçut le nom de secte des Parleurs. Brucker coq^idère ses sectateurs comme des Rationalistes (5). Ce qui a pu les faire ranger au nombre des Sceptiques, c'est qu'ils rejetlaient le témoignage des sens (4). Les écrits de Jean Philopon contre Proclus déterminèrent la direction de leurs idées (5). Ils n'admirent point les formes préexistantes , ne reconnurent que des substances et des accidens , expliquèrent les phénomènes de l'univers par la composition et la décomposition mécanique, quoi-
(i) Le Babbia Aben tibbon.
(2) Le Rabbin Jehuda Muscatus.
(3) Hisucrit. phil. tome III , p. 5g.
(4) Moses Maimonides , More Nevochim , § » r cap. 73.
( 29ï ) qu'en reconnaisssant , clans la Diviniié, le prin* cipe créateur , ordonnateur et conservateur , qui produit ces combinaisons. Ils repoussèrent ouvertement le grand principe des Grecs : Rien ne se fait de rien, et lui opposèrent la notion de la création qui coiisi&te précisément à tirer l'être du néant ; « cette création , disent-ils , a eu lieu dans le temps. » Ils admirent, comme principes élémentaires des corps , les atomes , ou fJulot les monades, et rejetèrent ainsi la divisibilité de la matière à l'infini. Leurs hypothèses se distinguent donc de celle d'Epicure , et se rapprochent davantage de celle qu'a plus tard conçue Leibnitz. Ils conclurent de l'existence du mouvement à l'existence du vide. Us reconnurent qu'il n'existe aucun infini numérique j c( le mouvement lui-même a ses points de repos indivisibles ; le carré parfait du géomètre n'existe point dans la réalité; ainsi s'anéantit la preuve qu'on prétend donner de la divisibilité de la matière à l'infini , par l'inconimensurabilité du rapport entre la diagonale et le côté du carré. La substance , disaient-ils , ne peut exister sans accidens; les atomes ont donc aussi leurs accidens , desquels dérivent les propriétés des composés. » Ils distinguèrent avec assez de
( aga ) netteté l'impossibilité absolue ou métaphysique et l'impossibilité physique (i). Enfin , ils semblent avoir aperçu que la possibilité n'est qu'un jugement de l'esprit , et lui avoir ôté ce caractère objectif que lui attribuait Aristole; car ils définissaient ce qui est possible, par ce qui se conçoit.
Il y eut aussi chez les Arabes quelques philosophes qui refusèrent aux notions générales toute existence réelle, et ne les reconnurent que comme de simples abstractions de l'esprit ; les universaux, disaient-ils, ne sont ni des êtres j ni des non-êtres (2) ; ils préludaient ainsi aux nominaux d^s scolastiques , et peutêtre les ont-ils rais sur la voie ; ils préludaient aussi à la philosophie de Locke.
Les Arabes cultivèrent avec soin la morale ; mais ils ne la traitèrent point en général sous la forme d'une science et comme une déduction systématique fondée sur des principes rationnels. Ils ne s'occupèrent point de fixer et déterminer le principe des obligations. Ils ne su-
(i) Moses Maimonides , ibïd. , c. 21.
{a)/ôirf.,c. 74,75, 76.
(=95) rent point rattacher à la morale les institutions sociales , fondement du droit public ; disons mieux : les sciences politiques leur furent à peu près inconnues , et les formes de leur gouvernement établi sur une sorte de théocratie, ne permettaient guère qu'il en fût autrement. La morale fut considérée par eux seulement sous deux aspects : ou comme une dérivation , une application du culte religieux et positif, ou comme un recueil de préceptes pratiques et de conseils dictés par la prudence. Sous le premier rapport , la morale se confondit souvent parmi eux avec les doctrines mystiques , et dégénéra en exercices ascétiques. Sous le second rapport, elle fut réduite en formules , en sentences détachées , mais elle fut surtout déguisée sous le voile de ces apologues pour lesquels les Arabes avaient une prédilection si marquée , qu'ils ont su multiplier avec une si grande fécondité, et orner d'une si grande élégance.
Si on ne peut disculper les Arabes d'une excessive obscurité accrue encore par leurs traducteurs , d'un goût marqué pour les distinctions les plus subtiles , si on est en droit de leur reprocher un singulier esprit d'imitation , un respect aveugle pour l'autorité, un penchant à associer la théologie à la philosophie , qui de-
( ^94 ) vaient arrêter, l'essor des pensées originales j on ne peut leur refuser du moins le mérite d'une méthode généralement assez sévère; l'étude des sciences naturelles les portait à se complaire dans les classifications et les nomenclatures ; 1 étude des sciences mathématiques les disposait aussi aux coordinations systématiques. On reconnaît les services qu'ils ont rendus à ces deux ordres de connaissances , et à quelques branches de la physique rationnelle , comme l'optique , par exemple. Us furent les créateurs de la chimie. Mais deux causes concoururent à corrompre parmi eux l'étude des sciences physiques dans sa source elle-même , fet les tristes effets de cette corruption se sont pro-^ pages par eux en Europe jusqu'au 16' siècle : d'abord ils adoptèrent aveuglément les maximes d'Aristote , qui prétendait substituer un ordre de Considérations métaphysiques et morales aux lois positives qui gouvernent la nature , expliquer les phénomènes et les soumettre au besoin , suivant Fexigeance de ces intentions mystérieuses ; de plus ils permirent encore aux doctrines mystiques d'envahir la région qui semblait leur èlre la plus étrangère ; ils essayèrent , à l'exemple des nouveaux Platoniciens, d'établir une corrélation étroite entre
les opérations de« agens physiques et rinfluence des substances spirituelles ; c'est ainsi que Fastronomie avait dégénéré en astrologie , la physique en magie , et que la chimie , à sa naissaoce , ne fut en partie que l'alchymie. Le secret dont on enveloppait ces sciences occultes , achevait d'exalter l'imagination , et de repousser les épreuves d'une investigation sévère, d'une; libre discussion.
Si les Arabes ont mal exécuté, s'ils n'ont rien achevé, ils ont beaucoup entrevu, et, au travers d'un amas d'erreurs et de subtilités frivoles, un œil attentif et investigateur, en étudiant avec soin leurs écrits, y découvre le germe d'un grand nombre de théories qui , dans les temps postérieurs , se sont présentés comme des découvertes. Nous en avons indiqué quelques-unes dans le domaine de la philosophie ; nous sommes portés à croire que , par de nouvelles recherches dans les manuscrits originaux , on en signalerait encore un plus grand nombre. Le mérite principal qui appartient aux Arabes dans la sphère des études philosophiques consiste , à notre avis , dans le soin avec lequel ils ont cultivé la psychologie, et spécialement dans l'attention qu'ils ont donnée aux phénomènes do la sensation, genre de
( ^96 ) recherches auxquelles ils ont été probablement conduits par la lecture de Galien , par la cul-<ture des sciences médicales , par l'alliance de ce genre de travaux avec la philosophie. Du reste, leur application aux sciences mathématiques, si elle a pu concourir à leur faire adopter des méthodes rigoureuses , a contribué aussi à les entretenir dans le goût des spéculations abstraites , et à leur faire espérer une trop grande efficacité des simples déductions logiques , dans un ordre de connaissances qui repose en partie sur l'observation, et l'abus qu'ils ont fait de la dialectique a rendu plus funestes encore les conséquences de la fausse direction dans laquelle ils étaient engagés.
■ L'essor que prirent, l'éclat qu'obtinrent parmi les Arabes la philosophie, les sciences et la littérature , ne furent qu'un phénomène passager , semblable à un météore qui se montre d'une manière inattendue, et disparaît de même après une rapide apparition ; les lumières qui s'étaient répandues chez ce peuple s'éclipsèrent promptement vers la fin du 12" siècle , à l'époque même où l'Occident sortait de son long sommeil.
Les Juifs, opprimés sous la domination des successeurs de Constantin, parurent pendant plusieurs siècles avoir abandonné la culture de^
( 297 ) sciences ; mais , lorsqu'ils eurent trouvé chez les Arabes une protection bienveillante, lorsqu'ils virent dans les ressources de l'instruction un moyen de rendre cette protection plus assurée et plus fructueuse , lorsque l'exemple des Arabes eux-mêmes vint réveiller leur émulation, ils reprirent avec ardeur les études qu'ils avaient long-temps interrompues. Dépositaires d'antiques traditions que respectaient à la fois les Chrétiens et les Musulmans , placés entre les Grecs et les Arabes , conduits des uns aux autres par les opérations du commerce , familiarisés avec les langues des deux nations , ils devinrent en quelque sorte les messagers de la science ; ils servirent d'intermédiaires pour l'échange des idées ; ils traduisirent , pour l'usage des Arabes , les écrits des philosophes de la Grèce, comme plus tard, ils traduisirent pour l'usage des Occidentaux , les écrits des Arabes , et le ministère qu'ils remplirent les conduisit à exploiter quelquefois par eux-mêmes les richesses qu'ils colportaient ainsi de région en région.
En Orient, dès le 17» siècle, ils rétablirent quelques-unes de leurs plus célèbres écoles ; mais ils ne s'adonnèrent guère, avec quelque ardeur, qu'à la médecine. Us comptèrent ce-
pendant parmi leurs docteurs le rabbin Schériza Gaon, historien, et son fils le rabbin Kai, auteur d'un livre sur les noms de Dieu , et d'un commentaire sur le livre Jézirath. Ce fut en Espagne, et particulièrement sous le calife Haschen II , qu'ils purent se livrer avec quelque suite et quelques succès à des éludes plus étendues. Elles embrassèrent, outre la médecine, trois branches principales : l'interprétation du Talmud ou la théologie positive, la philosophie d'Aristote,et les doctrines mystiques. Bornons-nous à indiquer rapidementl'esprit de leurs travaux relativement aux deux dernières.
Le savant Buddée a donné une longue nomenclature des érudits rabbins qui s'adonnèrent à la philosophie aristotélique. Leurs travaux ont laissé peu de traces. Dans leur nombre cependant, nous distinguons le rabbin Chanania Ben Isaac , qui , dans ses InsUtutiçns philosophiques f a rassemblé un grand nombre d'apophthegmes des anciens sages de la Grèce. Ce ne fut pas sans éprouver de grands obstacles de la part des Juifs attachés à une orthodoxie sévère ,, qu'ils entreprirent de cultiver ainsi des doctrines profanes ; mais, i« crainte des anaihèmes ne refroidit point leur zèle; ils n'avaient point à redouter les entraves
( ^99 ) de l'autorité civile. Leur culte pOUr Aristole égala celui des Arabes; ils déclarèrent que sa pbilosophie est la perfection de la science humaine. Mais , ce peuple,, par son caractère , ses mœurs, ses institutions, semblait être destiné à rester stationnaire. Un attachement excessif à leurs propres traditions dominait chez les Juifs tous les penchans de l'esprit: ils restaient presque étrangers aux progrès de la civilisation , au mouvement général de la société ; ils étaient en quelque sorte moralement isolés , alors même qu'ils communiquaient avec tous les peuples, et parcouraient toutes les contrées. Aussi nous cherchons en vain, dans ceux de leurs écrits qui nous sont connus , nonseulement de vraies découvertes , mais même des idées réellement originales.
Deux philosophes obtinrent parmi eux une grande célébrité en Espagne , vers la seconde moitié du 12* siècle : le premier est le rabbin Abraham Ben Mair , petit-fils d'Esra , appelé communément Aben Esra ; le second est le rabbin Moses Ben Maimon, appelé Moyse Maimonide. Aben Esra était de Tolède; ses co-religionnaires lui donnèrent le titre de Sage par excellence , ^Admirable , et célébrèrent à l'envi son érudition : il embrassa dans ses écrits,
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la philosophie, l'astronomie, la médecine, la poésie , la grammaire , la théologie , l'interprétation des livres sacrés et la science cabalistique; mais la plupart, restés manuscrits, sont encore ensevelis dans les bibliothèques ; nous en avons seulement les titres relevés par Wolf.
Moyse Maimonide était de Cordoue ; il avait suivi les leçons de Thophaïl et d'Averrhoës j mais , lorsqu'il voulut exposer sa doctrine à ses correligionnaires , il excita parmi eux un grand scandale : on l'accusa d'avoir sucé le poison de l'Islamisme ; il fut contraint de se réfugier en Egypte; il ouvrit au Caire une école où du moins il enseigna en paix et avec un grand concours d'auditeurs. Son livre, Intitulé: Le Doc^ teur des incertains (Doctor perplexorum) fut la principale occasion des controverses auxquelles il se vit exposé ; mais si la foule s'éleva contre lui , il obtint le suffrage des hommes éclairés dans son propre culte. Albert le Grand, S. Thomas et d'autres théologiens ou philosophes chrétiens, l'ont lu et en ont parlé avec éloge. On reconnaît dans Moyse Maimonide une érudition peu commune ; il s'attache surtout à Aristote , mais 11 cite souvent Platon ; il avait lu Alexandre d'Aphrodisée, Thémistius, Jean Philopon ; on trouve. eu lui des Indications pré-
cieuscs sur les destinées de la philosophie chea les Arabes. Le Péripatéticisme domine toute sa philosophie, mais le Péripatéticisme conçu dans l'esprit des Alexandrins : on voit qu'il était initié dans les mystères de la Cabale. Il a traité avec un soin particulier , et non sans succès , les preuves de l'existence de Dieu. 11 établit, relativement à l'étude de la théologie , une maxime remarquable pour cet âge, nouvelle même peut-être à cette époque, et étonnante pour un mystique. (( La théologie, dit-il, doit être précédée par l'étude des autres sciences philosophiques ,• car Dieu ne peut être connu que par ses a*ivres , et l'investigation des lois de la nature est la route qui doit conduire la raison jusqu'à lui (i). » Son livre de VEtablis^ sèment des fondemens de la loi n'est qu'une exposition de la philosophie d'Aristote , d'après Averrhoës (I).
L'origine de la Cabale a beaucoup exercé non-seulement les r^herches des Juifs , mais celles des érudits du i5% du 16* et du 17* siècle, comme aussi la question relative au mérite réel
(0 Moses Maimonides , more Nevochirriy pars i, cap. 34.
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de cette doctrine a fait naître de nombreuses et longues controverses. Nous aurons occasion de parler plus tard de l'accueil qu'elle obtint auprès des ibéosophes des temps modernes. En nous attachant, au travers de l'obscurité que présentent nécessairement les indications historiques, aux inductions les plus probables, à celles que présente l'analogie des idées, nous avons assigné à cette doctrine une origine semblable et à peu près simultanée à celle des autres systèmes mystiques qui se formèrent, vers le commencement de notre ère, par le mélange de» dogmes religieux et des notions philosophiques; mais le secret lui-même dont elle se plaisait à s'entourer, et le défaut de mcmumens rapportés à une époque précise, ne permettent à cet égard que des conjectures plus ou moins vagues ; du moins est-il certain qu'à dater du lO' siècle la Cabbale devint, chez les Juifs, l'objet d'une étude plus approfondie , qu'elle fut cultivée dès-lors avec une vive émulation, et qu^ellè reçut de nouveaux secours des spéculations philosophiques. On cite une foule de rabbins qui s'y sont exercés à Tenvi , et qui ont Moyse Maimonide à leur tête. Attachons- nous spécialement aux traits caractéristiques qui marquent son analogie avec
les autres systèmes de mysticisme , ou les difFé . renées qui l'en séparent, (l)
» Rien ne se fait de rien ; tout dérive donc d'un seul principe, comme de la source d'une lumière éternelle ; ce principe est le mystère des mystères, duquel émanent les formes des sèphires. La plénitude de cette lumière se répandit sur un voile et y dessina ces formes. »
» De là fut produit Adam Cadmon, l'homme primordial, modèle et type { macroscomas) , qui manifesta le mystère , rempli iuÎHtnême de la lumière émanée, image de Dieu et qui occupe le premier rang après lui. »
« De ce principe découle la triade des principes ou des sèphires (sephiroth) supérieures, la couronne , la sagesse , la prudence ; de ces sèphires découlèrent les sept autres d'un ordre inférieur : les dix sèphires sont des notions qui représentent la Divinité semblables aux
(i) Voyez Reuchlin; art. Cabal. Hv. I, Pistori script. Cabbal. — Hottinger, Bibl. orient; c. i ; chap. 8. -^ Buddée : Introd. in hîst. phit. hœbr, — Wolf : Biblioth. Hcebr. — Reimann : Hist, Thœos Judeeor. lib. I, cap. i5 , p. i6, et Bracker : Histor. crit. , philosoph. , tome II , p. 832 et suivantes ; tome yi, p. 4^3 et suÎY.
rayons du soleil , qui en descendent sans »'en séparer. »
a Du vase des émanations divines , Adam Cadmon tira des génies qu'il chargea de pré-" sider aux mondes. »
« Le fleuve infini des émanations se distribua graduellement en fleuves moindres, et | se répandit sur les mondes inférieurs; ainsi tout est émané de la lumière première , infinie et suprême. » Voilà le système des émanations. On reconnaît ici les OEones des Gnostiques. Voici aussi l'hyménée mystique : « l'ime de ces séphires fut unie à Adam Cadmon. ))
« La matière n'a aucune essence propre ; le monde matériel ne s'est formé que par les ténè-^ bres, résultant de la privation de la lumière. » C'est la définition de Plolin*
« Il n'y a donc réellement rien de matériel ; tout est spirituel, tout est plein de Dieu. Il n'y i a qu'une essence unique , l'essence divine , j qui embrasse l'universalité des choses. » Voilà l'idéalisme.
« L'âme humaine dérive de l'entendement divin; elle peut, par les exercices ascétiques et par la méditation de la loi, s'élever graduellement de monde en monde jusqu'à la source
( 5o5 ) suprême. Cette échelle a cinq degrés. » Voilà' réchelle ascendante de Plolin (i).
La cabbale se distingue essentiellement du nouveau Platonisme, en ce qu'elle ne paraît point admetlre l'unité absolue et numérique du panthéisme. « L'essence divine n'est point indivisible; clic se partage en particules infinies (2). « Quoique l'unité de l'essence divine soit indivisible , les substances spirituelles qui s^en détachent , ou monades intelhgentes , pénètrent dans toutes les régions et se combinent entre elles (5). L'essence de ces esprits est identique à l'essence divine , mais par l'idenriité du genre , non par celle du nombre. L'éveil , que les cabbalistes appellent la sécrétion des étincelles de la lumière , se compose d'un certain nombre de degrés d'ascension égal à celui de l'échelle descendante des émana-
(1) Voyez Basnage : Cabbala denudata : Lexicon cahbalisticum. — h-ira : Porta cœlorum , etc.
(2) Morus , Fandamenta philosoph. , sive Cabbal. alto pœ do me lis s œ .
(3) ilelmont , Dialogi cabbalistici. Voyez Wachter , Spinosism. in Judaism. détectas, §. ii, p. 237.
ir. ao
f 5oÇ >, lions, dont le sommet est l'im^on intin)/ï avQqj Dieu. »
Lps cabbalistes enveloppent ces idéçs d'une foule d'allégories, de symboles et de formules, géométriques ; ils donnent une grande extensioi;», à la puissance , à l'action , à la lutte de deux» ordres de génies , les bons et les mauvais , et placent l'homme au centre de cette lutte.
« L'âme humaine , émanée de l'enlendement divin , participe à sa nature ; indépendamment de l'esprit vital par lequel elle anime 1© çprps et en dispose , il y a en elle un entendement spécial qui, par ses ra,pports avec l'enten-, dément général et divin , conçoit tout à la fois, dans un instant et toujours , et qui se réunie à s^ source originelle , comme le rayon di^ cercle à son centre. L'âme possède la chaîne des. causes et des effets , cette chaîne qui uniî, les mondes ; car , toute chose inférieure est le vase ou le réceptacle de celles qui sont placées au-dessus d'elle ; l'effet aspire à sa c^use ; la cause attire à elle son effet . »
Les cabbalistes distinguent cinquante portes de la prudence, et trente -deux voies de la sagesse ; ce ne sont que des définitions ou des images diverses , reproduisant sôus d'autres formes les attributs mystiques de la
sagesse cl les opérations de J'inlelligence sujwieure. Bornons-nous à citer les deux suivantes : a La sagesse est appelée V Intelligence introduisant Vamitié, parce qu'elle est la substance de la gloire , et qu'elle accomplit la vérité des élres particuliers et spirituels : elle est appelée X Intelligence imaginative , parce qu'elle imprime le sceau de la similitude à tous les cires créés dans des proportions har^i moniques et sous des formes analogiques. » ' Il y a du reste plusieurs espèces de cabbales. Elles se partagent d'abord en deux grande branches : la cabbale théorique , et la cabbale pratique. La première s'empare du domaine de la spéculation et de la méditation : elle explique le sens des écritures sacrées à l'aide des traditions secrètes ; elle expose les dogmes les plus relevés sur la Divinité, les esprits et les mondes j elle en déduit une métap)iysique , une pneumatologie et une physique entièrement mystiques. La seconde constitue un art occulte qui, par l'application des noms divins et des paroles des écritures sacrées , combinées suivant des règles diverses , a le pouvoir de produire des effets supérieurs à l'ordre accoutumé de la nature, d'en intervertir les lois , comme de guérir les maladies, de conjurer le^ malia»
esprils , d'éleindre les incendies , ei d'exposef au choc des armes sans en recevoir de blessures, etc. La cabbale théorique à son tour se soudivise en littérale et philosophique. La première est un mode d'expUcation artificielle et symbolique des livres sacrés , qu'on prétend avoir été transmis par la tradition , et qui consiste dans un certain artifice pour transposer les lettres, les syllabes, les mots, et en faire jaillir de nouveaux sens pour l'intelligence du texte : elle se compose de trois méthodes, dont la première est entièrement géométrique et a même emprunté des Grecs le nom analogue qu'elle porte chez les Juifs , celui de gématrief dont la seconde porte un nom dérivé des Latins, Notarikon, signes évidens de l'origine récente de ce système et des emprunts qu'il a faits aux. nations étrangères. La cabbale philosophique ou réelle se compose de deux ordres dont l'un spécule sur les émanations supérieures dans Adam Cadmon et les séphires, dont l'autre s'occupe des émanations inférieures jusqu'au monde matériel , si du moins nous en croyons au lexique cabbalistique inséré dans la cabbale recelée.
Les formules symboliques employées par la cabbale pour exprimer la génération méiaphy-
( 3o9 ) siqiie des êtres devait condnire naturellement à imaginer cet art combinatoire qui exprime dans des formules semblables les évolutions logiques •des idées. Philon raconte que « les » Esséniens et les Thérapeutes avaient une » méthode très -ancienne de philosophie à » l'aide de symboles et d'allégories (i). » Aussi Raymond Lulle déclare-t-il expressément que son grand art n'est autre qvie la cabbale des Juifs. (( Ce qui signifie, dit-il , la réception de la vérité de toute chose révélée par Dieu à l'âme raisonnable (n). )î Tel est également le témoignage de Pic de la Mirandole, celui de Valerius de Valeriis (5), celui de Paul Scalichius (4). Voici donc encore l'un des anneaux qui rattachent à ces traditions antiques les systèmes qui se sont produits dans le moyen âge. (5)
' : 'r'fo feDf<j Jt«« ~~~
(i) Quod omnis probus sit liber, pagss 877 et 895. o
(2) Au commencement du livre : De auditu cabbalistico , sive cabbala.
(5) Opus aureum, prcefat. ad Fuggerum.
(4) De revoluùonc alphabetaria , etc.
(5) J^oy. ci-après , chap. 9.7, ce que nous disui.S de Vart combinatçire de Raymond Lulle.
(3io )
La cabbale , autant qu'il nous est possible de 'Ja juger avec certitude au travers des nuages amoncelés qui l'enveloppent , consiste donc essentiellement dans une doctrine d'idéalisme mystique environnée d'une e"stréme complication de formes symboliques. On s'étonnera moins du singulier respect qu'elle a inspiré, non-seulement aux Juifs eux-mêmes , mais à une foule de modernes supérieurs au vulgaire , et de la curiosité qu'elle a si long-tempi< excitée , si l'on réfléchit que par ce double ca* ractère elle flattait à la fois deux dispositions dominantes de l'esprit humain , le penchant pour les spéculations abstraites et pour la contemplation d'un monde intellectuel , la faculté à se laisser séduire par le prestige attaché à un appareil de signes allégoriques, et à leur prêter une valeur d'auiant plus précieuse que leur forme est énigmatique» et plus obscure. A la suite de la cabbale , comme à la suite de la plupart des systèmes de mysticisme , se produisirent ces pratiques superstitieuses décorées du nom d'arts merveilleux, qui , supposant une corrélation étroite et une influence directe entre le monde des intelligences et le monde matériel , empruntent au premier la puissance d'agir sur le second , d'expliquer , de gou-
verner, de changer même les lois de la nature , arts qui , à la faveur d'une telle origine, n'ont obtenu que trop de faveur auprès de la crédulité humaine. (K)
NOTES
DV VINGT-QUATRIÈME CIIAPITIin;.
(A) Léon l'Africain cite Ibnu Guilgiul comme l'auteur d'une Histoire et d'une Biographie des philosophes. Dans le catalogue des ^manuscrits de la bibliothèque de Leyde , on indique plusieurs ouvrages du même genre. Suivant Holtinger, Iben Casta a écrit une Histoire des Sages , des Philosophes et des Mathématiciens arabes. Aripherge , dans \a Bibliothèqws arabe, a donné le catalogue des livres sur la philosophie, les mathématiques et la médecine, qui ont vu le jour chez la même nation, du y" au 12° siècle. Les Dynasties d'Albarafage fournissent aussi quelques documens sur ce sujet. Muhamed Ben Isaac a donné le catalogue des commentateurs arabes du texte d'Arislole, catalogue déjà publié par Hottinger, {Bibl. or. cap. 2 , p. 1 19.)
(B) Nous entendons faire allusion ici , moins encore à la célèbre hypothèse du docteur Gall , qu'aux recherches curieuses et récentes de M. Flourens, qui ont été
( 5i5 ) deraièrcmenl l'objet d'un rapport fait par M. Cuvier à l'Académie royale des Sciences.
Le rapprochement des idées d'Avicena sur ce sujet avec les résultats des investigations de ce physiologiste, qui occupent en ce moment l'attention des savans, nous a paru assez curieux pour rapporter ici textuellement le passage d'Avicena , que nous avons analysé dans ce chapitre ; nous le donnons tel qu'il est imprimé dans la traduction latine par Cecilius Fabrianensis , chanoine régulier , sans indication de lieu , ni d'année , qui existe à la bibliothèque royale.
« Viriumautem apprehendentium , occultarum , vitaliura prima est fantasia quœ est sensus communis, quae est vis ordinata in prima concavitate cerebri recipiens per seipsara formas omnes qua; imprirauntur quinque sensibus et redduntur ci. Post banc , et^agmatio vel qnae est etiam formans , quœ est vis ordinata in extrême anterioris concavitatis cerebri relinens quod recipit sensus communis a quinque sensibus et remanet in ea post remotionemillorum sensibilium. Posthanc, est vis quae vocatur imaginativa comparatione animae vitalis et cogitaliva imaginatione animœ huraanae , quae est vis ordinata in média concavitate cerebri ubi est nervus et «olet componere aliquid de eo quod est in imaginatione cum alio et deinde aliquid ab alio secundum quod vult. Deinde est vis estimativa quse est vis ordinata in surama média concavitate cerebri apprehendens inlentiones non sensatas quae sunt in singulis sensibilibus sicut vis quae est in ove dijudicans quod a lupo fugiendura est ; videtur etiam haec vis operari in imaginatis compositionem et divisionem. Deinde est vis mcmorialis et remi-
niscibilis quae est vis ordinala in posleriore concavitate cerebri retiriens quod apprehèhdit vis aestimalionis cle îhtentionîbus non sensatis singalorum sensibilium. '» Z)e Anima , pars i , cap. V, fol. 5.
(C) Voici le développement qû'Avicèiiâ dbmiè à ces Vties; lioùs trahsctivons littéralement le texte ^ui hôus paraît assez obscur pour mettre l6 lécleui: à portée de juger par lui-mériie d'e l'esprit propre à là théOrife de ce philosophe sur lâ connâifesaiice hùmdihe , théorie dont ce passage est l'un des pivots essentiels.
•« Omnis apprchisiisio intellîgibilis est similitudo âlii^na ad formam separatam a maléria eî. ab éjtrs accidetilibus , mâterialibus , sed anima habet hoc e*. hoc quôd est^bstàiitia rédipiens impressa ab eo ; intellir géntià viét-o nabet hoc éx hoc quo:l est principiurt é^t 'sitibstâhlià agens et créans.
Quod aUtem scire débet de dispositione formarum qutb sunt in anima hoc est quod dicemus scilicet ^tlbd imagihem et qUsecumque adhœreilt eis^ cuhi âliima avertitur ab eis sunt reposita in viftùtibus cônservalivis eorlim quse vere non sutit appreheiidelltéi et conservantes simnl ; ied sUnt thesàiii'us ad quafe cum convertit se virtus apprèhendens , judicarts imo estimatio , aut anima , aut intellectus inveniet M jam hâberi. Si autem son invederit eà, necesse hitbebit redire ad perquirendum et rèminiscendum.
Discére non est nisi acquirerc perfectam aptituditiem conjungendi se intelligentiae ageuti quonsquc Util èl ea intellectus qui est simplex a quo émanent fôr/flâe 'ordînatae mediante anima in cogitationc. Aptitudo autem qua: prtccedil discerc est impcri'ccla;
pnslquarn aulein discilur est intégra. Cumcnitn Irafisi't in mente ejus qui discit id ^od coha^ret cum intel->iecto inquisito et convertit se anima ad inspiciendum ; ipsa autem inspectio est conversio anirnac ad principium dans inlellectum ; cum enim anima conjungilur inteiligentice émanât alia virtus intellectus simplicis quam sequitur emanatio ordinandi. Dum autem anima generaliter est in corpore non potest subito recipere intelligentiam. Ita cum dicitur Plato est sciens intelligibilia , hic sensus est, ut cum voluerit , revocel formas ad mentem suam. Cujus etenim sensus est, ut cum voluerit, possit conjungi intelligentio* agenti. lia ut ab ea in ipsum formetur ipsum intelleclum. Et haec virtus est iutellectus in efFectu scilioet quôd est perfectio; sed formatio imagtnabilum est respectio animée ad thesauros sensibilium. Sed prinium est inspicere quod est superius , hoc autem quod e<ft inferius. Cum autem anima liberabitur a corpore et ab accedentibus cot'poris tdnc poterit conjungi intelligentiae , et tune inveniet in ea pulchritudinem inielligibilem in delectâlionem perennem.
Dicitur deinde quod qui conjungi potest intelligetitia agenti per seipsum sine doctrina habet ingenium , supra quod est sublililas et supra subtilitatem. Anima ita cohaerens principiis intelligibilibus ut acceodatur ingenio ad accipiendum omnes qusestiones ab intelligentia agenle, aut subito, aut pêne subito firmitas impressas. Hoc est altior gradus in virlutes humanas quem vocat virtulem sanctam. » (Il/id, ibid, cap. G.)
(D)Voici comment Algazel développe cette hypOthèsCé 0 Sensus tactus nianifcslus est qui est virtus diffusa
pcr omnem cutem et carnem : por quam apprehenditur calor et frigiditas^ humiditas et siccitas : durities et mollities ; asperitas ^ lenitas; et gravitas et levilas. Et hacc virtus pertingit ad partes carnis et culîs mediante corpore subtili quod est vehiculum ejus quod dicitur spiritus; et discurrit per coinpagines nervorum ; quibus mediantibus pertingit ad partes carni et cutis : et hoc corpus subtile non acquirit nec haurit virtutem hanc nisi a corde et cerebro sicut postea dicitur. Nisi aut convertatur qualitas cutis in limite apprehensi sive in frigiditatem vel caliditatem vel in caeteris earum non fieret apprehendens. Et ideo non apprehenditur nisi id quod calidius est frigidius eo. Id autem quod est taie non agit in agcntem. »
II applique une théorie sem blable aux autres nerfs.
« Scias quod sensusinteriores quinque sunt , scilicet ^nsus cordis , et virlus imaginativa , et fantasia, et virtus œstimativa , et virtus memorialis.
^stimativa et memoriàlis sunt in posteriore parte cerebri. Cordis vero et imaginativa sunt in anteriore parle cerebri. Fantasia verô est in medio cerebri. Cujus est movere non apprehendere. Perquirit enim Bunc de his quae sunt in arca formarum , nunc de his quae sunt in arca intentionum. » {Philosophia Algazelis , tract. III. )
(E; « Quum fixa est inter eas et operatur in his duabus componendo et dividendo tamen , imaginât non aliquando hominum cum duobus capitibus vel aliquid cujus medietas sit forma equi , et medietas forma hominis et alia hujusmodi. Non est autem ejus
ktâiaveaire foriuain absque prsecedenti extraaeo; sed ea qux disjuncta suai in fantasia conjungit, et con-^ juncta disjungit; hxc autem in liomine solet vocari cogitativa. Cogitaliva aulem super veritatem cstralio ; sèd fantasia instruiuentum est cogilationis. Non quod ipsasit cogitativa. Sicut ejus apta: sunt cavea:: quibus possit movcri oculus in sua concavitate ad partes diversas. Ut per hoc cxpendatur visus ad inquirendum oculum et per nasum ; similiter aptatae suut caveae quibus acquiruntur inteutiones quœ sunt depositae in duabas arcis. Nam igitur hujus virlutis est moverij nec cessât etiani iudormieado et de natura babet velcciter moveri , ad id quod est sibi couteudibile vel proptersiniilitudinem vel propter coutrarietalem , vel propter hoc quod jam erat adjunctum ei casualiter quum veuit in fanlasiam , et dp natura habet forinari et gcsticulari. Quoniam non intellectus dividitur in partes. Hoc assimilât arbori habcnti multos ramos. Sed quando tuus intellectus ordinal gradatim, ipsa assimilât rébus arduis et scalis. Per banc recordaturhomo oblitorum. Hxc enim non cessât perquircre de formis quse sunt imaginativa, et movelur de forma ad formam propinquam quousque offeudit in formam propter quam apprehenditur : iatentio oblila qua mediante recordalur ejus quod oblitum fuerat. Comparatio autem illiusformaî ad praesentandum id quod est propinquum et pendet ex eo, est sicut comparatio medii termi ad couclusionem. Quo mediante, aptatur homo recipere conclusionem. Ha^ suut igitur virtutes exleriores et inlcriores , et omnes isla: sunt instrumenta. Quum virtus motiva non est nisi ad inquirendum
quod prodest et ad repellendum quod abest. Apprehendentes vero non sunt nisi exploratores inquirentes quod deficerit. Et imaginativa et memorialis sunt ad retinendum ea quae referuntur. Fantasia vero est ad repraesentandum ea,postquam absentata fuerinf. Necesse est igitur esse aliquam radicem cujus haec omnia sunt instrumenta et in qua conjungantur et cui subjecta et per quam habent esse. Et haec radix dicilur anima quae non est corpus. Est enim membrum corporis et est instrumenlum aptatum propler iptentionem anima? ad quam recurrit. Igitur necesse est esse anima cajus sunt instrumenta hae virtutes et haec membra. « (De Anima humana, tract. IV, De Sensibus interioribus.)
Averrhoës, en adoptant la même hypothèse physiologique, réduisit à trois le nombre des sens intérieurs.
(F) Le livre De Causis se trouve dans le tome YII des œuvres Averrhoès , fol. , n 5. Il y porte le titre suivant : De Causis libellas , Aristoteli seu Avenpace , Alpharabio aut Proculo adscriptus ; etc.Oa litdanâ une noie marginale : Liber iste ex Hœbrœo in latinum conversus , ex libro desumptus creditur. Mais le témoignage d'Albert-le-Grand mérite d'autant plus de confiance , que ce scolaslique , en racontant que le juif David l'a extrait d'Alpbarabi , d'Avicena et d'Algazel , donne le titre des traités de ces trois Arabes dans lesquels il avait été puisé, et même un extrait sommaire de chacun de ces traités. Ces traités méritent d'être lus ; ils respirent tout l'esprit de la philosophie
( 5i9 ) néo-plafonîtienne. On les ti'duveia dans le 4^' S|>€ciraen que M. Jourdain a annexé à ses Recherches critiques sur les traductions latines d'Aristote. (Paris 1819), p. 497* ^ Myre D& Causis est aussi imprimé dans les œutres de S. Thomas , aecompagné d'un commentaire de ce docteur.
(G) Nous avons vainement cherché les deux écrits d'Avicébron dans toutes nos bibliothèques publiques. Les scolastiques l'ont souvent cité; Guillaume de Paris en particulier fait plusieurs fois nxentÏQn du JFons sapientiœ ; voici l'idée qu'il nous en donne.
« Natura spiritualium substantiarum non facile innotescere hominibus tam brevis intelleçtus , quia etiam sapientes ad modicura penetraverunt illam , et nondum profundaverunt in ea nec tractatum aliquem de ea scripserunt, qui ad nos pervenerit, excepto solo Avicebron , qui esse multa sublimia et longe à vulgari intellectu de eis et scripserit , multo ampliora tamen c(icen3a de eis, et scribenda reliquit et scientiam de his , licet aliqnatenus inchoatam , procul tamen à compleinento et perfectione demisit (tomel, p. 84). Avicebron auteui et theologus nomine et , ut videtur , Arabs , istud evidenter apprehendit , cura et de hoc in libro quem vocat Fontem sapientiœ mentionem expressam faciat, et librumi singularem de Verbo Dei agente omnia scribat. Ego autem propter hoc puto ipsum fuisse christianum , cum totum regnum arabum christianae religioni subditum fuisse anle tempus non multum narrationibus historiarum nianifestum sit. » Quoique notre célèbre
et boaoïable ami M. Langlès au Lieu voulu faire rechercher cet ouvrage parmi les manuscrits de la Bibliothèque du roi , il a élé impossible de le découvrir. Nous croyons cependant qu'il en existe deux copies dans ce riche dépôt , et nous ne désespérons point de pouvoir le faire connaître un jour, grâce aux soins du savant conservateur. On cherche en vain le nom d'Avicebron chez tous les biographes arabes et , Juifs. Son vrai nom était, si nous né nous trompons , Abenezron , et malgré le témoignage des scolastiqucs , nous inclinerions à croire que c'était un rabbin juif et non un arabe. (Voyez Jourdain , Recherches critiques sur la traduction latine d'Aristote , note P, page 328.
(H) Yoici quelques-uns des passages principaux : tf Scias quod certitudinis hujus rei cognitio existit in duabus radicibus. Una est speculatio inesse intellectus malerialis, et hoc est fundamentum hujus quaîslionis et non sunt diversificati philosophi in hoc , nisi propter diversitalem , quam habet in esse hujus jntellectus. Secunda radix est speculatio in re, propter quam abslraclus est causa reducendi intellectum materialeni inesse aclu intellectum, et hoc est scire, si est causa secundum modum clîlcienlis , et motoris solum , sicut reperitur in moloribus naluralibus , aut per viam formai, et finis, sicut faciunt abstracta in animalibus sphaericis. (Averrhoës, Tract. dcAnimœ Beat. , cap. i , tome IX de ses œuvres , f° 04- )
«( Et hic solutum est dubium supra mouslralum, quod videlicet prreparatio h.TC , cum qua abilracla
( 521 ) recipiuntur , est uiium , quod accidit inteliectui speculativo post perfectionem , iia ul hujus prxparationis proportio ad inlellectum adcplum completiun, est sicut inaterialis inlelicctus ad aniinaiii. Vides iiamque post quamlibe^ formam novam parliculàrem , gcnerabilem , et corruplibilem quod accidil recipiendi îin— pressio ad formam aliam , et quattivis procédât h\ in— finilum , in pra'par^ionuui fine, recipit formam uuam non malerialem. Quia vero est hoc , jaiii habes quod inteliigibilia intellectus speculativi suut scienlix in polenlia , cum sint scicnlix reruni quse sunt in potentia. » ( Id. , iùid. ; fol. 65 , ai. lo. )
« Et jain diximus esse notum per se quod id , quod est in potenlia , in aliquo génère," necessario cxit ad actum in illo génère ex aliquo illius; sed s,cîcnlix sunt in polentia , sunt inleliigibiiia ; igitur necessario educunlur à scienliis, qujc sunt in actu, quando re— quirunt motorem efîiccre ea de potentia ad actum. Difficile est aulem ci , qui non pervenit ad hune gradum , concedcrc hoc , itaque dubitat sicut longe est ei , qui est in una xlate temporis , crcdcrc quod accidit sibi in futuris. » {Id. , ibid. , al. 3o.)
« Et dicenlibus nobis quod inlelligere est simîle ipsi senlire , non debes propler hoc cî-edere quôd hic intellectus est extra animam , sicut scnsus est extra animam. Quia inîelligibile , quod est comparatuna inlelleclui materiali comparalionc sensali ad setisum, . est in anima , et seiisatum est extra animam. Et propler hoc, non c!e necessilate est quod hacc inteliigibilia sint separabiiia , ul opiiialus est RIato , et anima recipilur in definitiône inteiligibilium , spécula, ai
Ir.biliuiii , sensus autern non. » {Id. , ibiil. , cap. lY,f. 65.)
(I) On trouve, à la fin du tome I des œuvres d'Averrhoës , des fragmens qui appartiennent à plusieur^ philosophes arabes , qui roulent presque exclusivement sur la logique, et qui ne sont guère que des remarques' dans l'esprit de la philosophie péripatéticienne. Ils ne nous ont pas paru mériter une mention spéciale. Nous n'avons pas cru oevoir nous arrêter aux détails qui appartiennent plutôt à la bibliographie et à l'histoire littéraire qu'à l'histoire philosophique proprement dite , parce qu'ils ne répandent aucune lumière sur la marche et la direction des idées. Mais nous avouons que nous éprouvons un vif regret de n'avoir pu , faute de connaître les langues orientales , exploiter les collections des' manuscrits qui existent dans les dépôts publics, et qui pieuvent servir à nous faire acquérir une notion exacte et complète sur la philosophie de ce peuple , si peu connue jusqu'à ce jour.
(J) Voici l'idée que Guillaume , évêque de Paris , avait conçue de la philosophie des Juifs :
« Postquam autem Judaei Chaldseis sive Babyloniis et genti Arabum commixti .fuerunt, ea miscuerunt se studiis eorum et philosophiae , et secuti sunt opi— niohes philosophoruin , nescientes legis suae credulitates et AbrabsG fidem contra disputationes eorum et nationes defenderc. Hinc est quod facti sunt in lege erronei et in fide ipsius Abrahae haeretici , maxime postquam regnum Saracenorum diffusum est super habitationcm eorum. Exinde enim aolernitatem mundi et alios
Aristotelis crrores seculi sunt jxiulti eorum. Hinc est quod pauci veri Judœi , hoc est qui non in parte aliqua credulitatis suse Saraceni sunt aut aristotelicis consentientes erroribus , in terra Saracenorum iuveoianlur de his qui inter philosephos commorantur. y> {Tract, de Legibus ^ ia t. i, opp. , p. 25.) Parmi les Juifs qui, au iS" siècle, défendirent la cause de la philosophie contre les sentences des synagogues, on distingue Palskira : voy. ses lettres (Prague, i525, 1610); Jesaia (roj'. dans les Manusc. de la Bibl. du Roi , coH. de l'Oratoire , son traité de l'mtellect ciàc V imagination); AbbaMori, etc. Cohen- Judas a donné une analyse d'Aristote.
(K) Indépendamment des auteurs que nous avons cités dans ce chapitre , on peut consulter Georgii Elmazin^^HistoriaSaracenica.., Accedit B.od. Ximenez, Historia Arabum. (Lugduni, 1625, in-4*.) Assermani, Bibl. orient. ^ T^ovae 1719, 1728. Lichom , { GolLa 1 7g5.) Bayle, art. : Alchabitius , Alchindus^ Averrhoës ^ Almacin. Veringer : Historia linguœ et erudit. Arabum (Alpini 1694). Ludovici ; De Historia rationalis philosophiçe apud Arabos et Turcas. Nagel : De Studio philosophiœ grœcœ inter Arabos. Léon l'Africain: De viris quibusdam illustribus apud Arabos (dans la bibliotl^èque Grecque de Fabricius) ; Casiri et surtout la Bibliothèque orientale de D'Herbelot.
Brucker s'est borné à donner la substance de la théologie d'Algazel , du système mystique de Tfaophaïl, de la morale de l'Islamisme, quelques sen-
teneet et quelques proverbes des Arabes. Tiedemann el Tennemaiin ont présenté seulement un résumé succinct de la métaphysique de quelques philosophes Arabes, et ont à peu près négligé leur logique, leur psychologie et leurs doctrines mystiques. Cette portion de rhistoire de la philosophie demanderait à être traitée avec soin par nu savant versé dans l'étude des langues orientales, qui aurait la patience de dépouiller les m.anuscrits. On peut dire avec vérité que nous n'avons point encore le tableau exact et complet de la philosophie des Arabes, et c'est le motif qui nous a engagé à l'ébaucher ici , du moins d'après le petit nombre de documens épars qui ont été livrés à l'impression.
Brucker a du moins donné avec un soin particulier la philosophie des Juifs, et a surtout donné le plus grand développement à l'histoire de la CabbaJe et aux divers systèmes qu'elle embrassait ; nous ne pouvons que renvoyer au tome II de son Histoire critique de la philosophie, oii il a dé^yc sur ce sujet tous les trésors de sa vaste érudition , et où ceux qui voudraient approfondir une matière encore susceptible de quelques recherches , trouveront l'indication de toutes les source», f^ojrez aussi Jacq. Thomasius , Observât, sélect. , t. I, §§ i à 16. Consultez spécialement pour la philosophie des Juifs au moyen âge : Barlolemi , Bibliot. rabbinica; Wolf, Bihliot. liehraica ; De Rossi , Dizionarilfegl autori Ebreis , et le tome I de la BU)l. espagnole de Rodrigue* de Castro.
CHAPITPxK XXV.
Destinéefi de la philosophie en Occident , du 7* au 1 !• siècle, ' — Origine et premier âge de la philosophie scholastique .
SOMMAIRE
Fbpits qu'on peut espérer de rétu<le de la philosophie du moyen âge ; — Difficultés qu'elle prësente. — Quatre époques principales dans cette histoire : circonstances qui les déterminent. — Caractères généraux de la philosophie scholastique. — Direction que suivit lespvit humain pendant cette période. — Mode d'enseignement.
Premier âge de la philosophie scholastique. — But, esprit et limites des études. — Isidore de Séville. —Ecoles de Charlemagnc; Alcuin, — Pourquoi les fruits de la restauration tentée par Cliarlemagne s'évanouirent prompteroent.
Jean Scot Erigène : — But qu'il se propose ; — Son livre de la division de la nature; — il fait connaître les écrits apocryphes attribués à S. Denis l'aréopagite , et introduit le nouveau Platonisme en Occident; —Sa psychologie.. >
Gcrbcrt oh Sylvestre II ; le moine Constantin y autret docteurs.
Depuis que les illustres auteurs de l'Esprit des lois et de l'Histoire de Charles-Quint , ont ramené l'attention des hommes éclairés sur les origines des institutions qui gouvernent aujourd'hui l'Europe , l'histoire du moyen âge a excité les recherches de plusieurs savans distingués. Jusqu'alors l'histoire des peuples de l'antiquité avait absorbé presque exclusivement les travaux des érudits modernes, et une période de temps si voisine de nous était restée presque entièrement négligée. Mais , lorsque l'étude de l'histoire a été rappelée à son véritable but , lorsqu'on a enfin reconnu que cette élude avait essentiellement pour objet de recueillir les grandes leçons de l'expérience , de les mettre en valeur pour les intérêts de l'humanité, de les faire servir à préparer de nouveaux perfectionnemens , et de découvrir dans les faits moraux qui se développent sur la scène de la société humaine cette connexion des causes et des effets , que* les sciences physiques cherchent ^ à explorer sur la scène de la nature matérielle , on a compris qu'il fallait chercher dans le moyen âge les germes de la civilisation moderne et qu'il importait d'observer par quelle suite de circonstances ils s'étaient graduellcmcnl développés. Depuis quelques années ,
surioul , ce genre de reclierclics a clé repris .ïvcc ime émulation remarquable : les lois , le commerce , la littérature du moyen âge , les révolutions politiques qui s'y sont accumulées , sont devenues le sujet d'investigations judicieuses. Plusieurs de ces écrivains ont exprimé le vœu que la philosophie de cette même période de temps fût aussi arrachée aux ténèbres qui la couvrent encore , et plusieurs circonstances récentes semblent ajouter encore aux motifs de cette curiosité. Déjà le grand Leibnilz avait exprimé le soupçon que u des trésors » pouvaient être ensevelis dans le chaos impur » de la barbarie philosophique. » Des philosophes recensent renouvelé ce soupçon, ont même annoncé des espérances encore plus positives , et assuré , quoique sans le prouver , que notre siècle se montrait injuste envers ceux qui avaient préparé son éducation.
Le temps semble venu de combler cette lacune , et d'apprécier avec ^^quité le mérite réel des efforts qui ont été tentés pendant une si longue suite de siècles pour délivrer l'esprit humain des ténèbres dont il fut chargé à la suite de l'invasion des Barbares. Quel que puisse être en effet ce mérite , il est au moins d'un grand intérêt d'examiner quels
( 328 \ furent les obstacles contre lesquels les progrès de la raison ourent si long-temps h lutter , les nioyens par lesquels elle en triompha. On ne peut , sans doute , clans aucun cas , supposer qu'elles soient indignes de toute attention , les doctrines et les méthodes qui à diverses époques excitèrent dans les esprits Une activité et une ardeur si étonnantes, et qui servirent à en diriger l'essor. Une aussi longue suite de générations n'a du être certainement stérile en hommes doués de quelque génie ; elle en a produit surtout qui étaient doqés d'une grande passion pour l'élude , d'une persévérance qui de nos jours serait rarement égalée ; il est curieux d'ohserver comment de tels hommes se sont comportés dans de telles circonstances , jusqu'à quel point ils ont pu saccom»ber à leur influence, ce qu'ils ont pu tenter pour s'ouvrir une voie meilleure , s'ils ont pu parvenir aux découvertes modernes. Ajoutons que cet examen peut seul nous mettre en mesure de bien juger la réformation qui a succédé à cette longue domination des systèmes scholastlques et dont nous recueillons aujourd'hui les bienfaits.
Ne nous étonnons point , cependant , si ce sujet n'a jusqu'à ce jour donné lieu qu'à un petit nonJbre de recherches partielles ou de
( ^>^9 ) résumés sommaires. lndépen<lammenl du discrédit dont la philosophie du moyen âge a éto frappée à la suite d'un triomphe si absolu et si prolongf', indépendamment du dégoût que 1 aridité de ses formes tend trop naturellement à exciter , de graves et nombreuses difficultés se présentent à l'entrée d'une semblable carrière. Les ouvrages des scholastiques forment à eux seuls une immense bibliotlièque (A); les exemplaires en sont rares ; la plupart ne se rencontrent plus que dans les dépôts publics ; ils y sont épars ; le savant Brucker même annonce qu'il n'a pu les consulter : ces ouvrages d'ailleurs sont d'une extrême obscurité ; les notions pbilosophiques y sont noyées dans les dissertations ihéologiqucs, le plus souvent mêlées aux discussions les plus oiseuses. Il faut non-seulement un courage et une patience petj ordinaires pour s'engager dans une semblable perquisition ; mais une sagacité peu commune pour démêler , au milieu dfe tant de nuages, les vues qui peuvent être encore de quelque prix.
Alors même qu'on aurait réussi dans ce travail , quelles difficultés encore pour en faire goûter le fruit au public, aujourd'hui principalement qu'avide de jouir , on veut avant tout la clarté dans les idées, l'élégance dans les
formes, l'utilité des applications, c'est-à-dire précisément les trois choses qui manquaient le plus complètement à la philosophie des écoles !
Nous sommes loin de prétendre offrir ici le tableau complet et développé de cette portion de l'histoire de l'esprit humain. D'un côté, il n'entrait dans notre plan que de considérer les systèmes de philosophie relatifs aux questions fondamentales de la connaissance humaine ; et de l'autre , les limites que nous nous sommes imposées nous contraignent de renfermer cette exposition dans un cadre assez étroit. Toutefois , nous avons pris soin de ne rien présenter ici que nous n'ayons puisé directement dans les originaux , et nous croirons du moins avoir donné quelque utilité à ces recherches , si nous avons pu préparer les élémensdela décision impartiale qui pourra enfin être portée sur le mérite de la philosophie du moyen âge, décision que nous déférons aux bons esprits , et qui devra à son tour faire évaluer les avantages qu'on pourrait se promettre d'une investigation plus approfondie et plus étendue.
Le moyen âge se divise naturellement en doux grandes périodes, dont la première coni-
( 35i ) mcnce à la chute de l'empire d'Occident, dont la seconde commence vers le milieu ou la lin du 11° siècle, avec le pontificat de Grégoire VII , la conquête del' Angleterre par Guillaume , distinction qui n'est pas moins marquée dans l'histoire politique , que dans celle de l'esprit humain. Nous avons un peu fhticipé sur la • première de ces deux périodes , pour recueillir les derniers rayons des lumières philosophiques en Occident, jusqu'à la fin de ce règne de Thcodoric , qui, à plusieurs égards, répandit encore quelque éclat , et qui surpassa certainement le siècle qui l'avait précédé.
De ces deux périodes , la première est, sans comparaison , la plus stérile sous tous les rapports ; le tableau affligeant qu'elle présente n'est interrompu que par l'influence trop passagère des institutions dues au génie et à la puissance de Gharlemagne , influence irèsbomée d'ailleurs en ce qui concerne l'état des sciences et la culture intellectuelle. Elle offre d'ailleurs oin spectacle constamment uniforme relativement aux objets de l'enseignement , à la sphère qui lui était assignée , aux guides qui lui étaient donnés , aiix formes extérieures auxquelles il était soumis.
La seconde période au contraire se sou-
divise en trois autres , dont la séparation e&t signalée par trois révolutions sensibles dans la marche de l'esprit humain , et par des époques mémorables relativement aux institutions et à la politique générale.
Le premier de ces trois iîges se signala par un réveil suj|it et inattendu de l'esprit humain ; par le retour d'un esprit de discussion encore timide j par la création des universités, l'enseignement de la jurisprudence; par l'origine de la célèbre dispute çntre les Réalistes et les Nominaux , élevée par Roscelin. Cet âge comprend environ un siècle et demi ; il voit les villes d'Italie conquérir une liberté orageuse ; en France, les communes obtenir un alfranchissement; il est témoin des cinq premières croisadçs; les trouvères çt les troubadours créent en Europe une littérature passagère.
Le règne de Frédéric II détermine le commencement du second âge ; Albei't-le-Grand , S. Thomas d'Aquin ,' Roger Bacon répandent sur celte époque un éclat remarquable ; la sphère des études s'étend ; l'ensemble des écrits d'Avistote est connu aux modernes. C'est le règne de la chevalerie et le siècle du Dante. L'Angleterre obtient sa grande charte, la
France jouit de ses élals-généraux , TEspagrie de ses corlès, rAlJcmagne de son droil public. Cet âge comprend environ un siècle.
Le troisième ag» comprend depuis le coramencemenl du i4» siècle jusqu'à la prise de Conslanlinople par les Turcs; c'est encore un siècle environ. C'est celui de Pétrarque , de Boccace. La dispute des Nominaux et des Réalistes se renouvelle avec plus de fruii et de succès, grâces aux eflbris d'Ockam ; le Npminalisme triomphe ; on prépare la rénovation des éludes ; la naissance de la liberté helvétique , la rivalité delà France avec l'Angleterre, la translation du Sain i- Siège à Avignon, remplissent cet intervalle j les dissensions religieuses commencent à éclore au sein de l'Eglise romaine.
On a coutume de réserver spécialement le nom de Philosophie scholastique à celle qui domina pendant ces trois derniers âges. Cependant (^tle dénomination provient du titre affecte, dans les monastères de l'ordre de Saint- Benoît, à Celui des moines qui était chargé des soins de l'enseignement ', ce titre fut également adopté dans les écoles fondées par Charlemagne. 11 y a d'ailleurs entre les écoles de là première période et celle des trois âges
( 554 ) survans, cerlains caractères communs , el des liens de filiation , qui permettent de leur assigner, à quelques égards, une dénomination commune ,* la direction continua d'être à peu près la même, quoique la sphère ernbrassée acquît progressivement plus d'étendue. Nous adopterons donc le langage de quelques écri* vains qui attribuent le nom de philosophie scolastique à tout l'ensemble des études philo^ sopliiques pendant le moyen âge ; mais la première période , quoique d'une plus longue durée , offrant , même dans son ensemble , des résultats bien moins instructifs que chacun des siècles qui l'ont suivie , nous en composerons un seul et premier âge , qui sert de prélude et de lepte préparation aux travaux des trois âges subséquens, plus dignes d'une attention sérieuse et plus féconds en résultats. On croirait, au premier coup d'œil , pouvoir considérer ces quatre âges comme l'enfance de la philosophie scolastique, son adolescence, sa Jeunesse , son âge mûr ; car sa décrépitude appartient à des temps postérieurs ; elle est contemporaine à la renaissance des lettres ; elle a pu lui résister encore. Mais id» s'aperçoit bientôt que cette assimilation , quoiqu'elle soit adoptée par quelques historiens, manquerait d'exactitude. En
( 235 ) «'ffel, le proprelde la philosophie scolastique est d'avoir oIFert à son berceau toutes les rides de la vieillesse , et de s'être ensuite rajeunie , en quelque sorte , de jour en jour.
C'est assurément un phénomène bien remarquable que cette longue et constante existence d'un système de doctrine à peu près uniforme ; il fallait qu'elle portât en elle-même une constitution très-robuste , ou qu'elle trouvât des appuis bien puissans dans les circonstances extérieures et dans les formes dont elle était enveloppée. Ce phénomène s'explique cependant par quelques-uns des caractères qui étaient propres à la philosophie scolastique.
1». Celte philosophie était fondée sur un principe d'imitation; ses bases avaient été prises , en quelque sorte , au hasard parmi les débris de la philosophie ancienne ; si elles furent élargies , ce fut en y joignant d'abord , mais sans y porter plus de choix , les emprunts faits aux Arabes , en y joignant ensuite d'autres emprunts faits aux héritiers des Grecs. On continua à raisonner après ces principes , adoptés sans discussion : pendant long-temps on ne conçut pas l'idée de reprendre l'édifice en sous-œuvre; on s'occupa non de creuser, mais de construire. On commenta , on disserta ,
( 556 ) on ne songea point à scruler ; on posa des thèses et non des problèmes.
2°. Celle philosophie s'élalt soumise au joug de l'aulorilé , et avait renoncé à toute véritable indépendance. Elle obéissait à la fois , et aux traditions reçues , et à l'empire dont les formes de renseignement travestissaient les maîtres, et à la puissance civile, et à la puissance ecclésiastique.'
3^. Cette phdosophie s'était non-seulement coordonnée, mais subordontiée à renseignement religieux ; elle s'étdlt , comme nous l'avons vu, incorporée, dans sa racine même , à la théologie ; elle avait en celle-ci tout ensemble, sa matière, son but, sa règle, ses limites , jusqu'à son principe de vie ; elle acquit donc la même stabilité que les dogmes ; aussi les opinions philosophiques qui se hasardèrent d'essayer quelque divergence , furentelles traitées non comme de simples erreurs spéculatives, mais, comme de véritables hérésies.
4*^. Et, par l'effet d'une circonstance qui se lie à la précédente , l'étude de la philosophie était exclusivement réservée au clergé et principalement aux ordres monastiques. Dès lors elle dut subir des rs^ultals analogues à ceux que produisirent , chez quelques peuples de Tanli-
(537) quité , les divisions des castes et le privilège de l'instruction concentré dans le sacerdoce j dès lors elle dut subir l'influence de la discipline intérieure à laquelle étaient soumis la hiérarchie ecclésiastique et les dlfFérens ordres monastiques. Aussi reraarque-t-on que les progrès commencèrent à se manifester lorsqu'une sorte d'émulaiion et de rivalité s'introduisit soit entre le clergé régulier elle clergé séculier, comme il arriva dans l'université de Paris , soit entre les ordres monastiques eux-mêmes , comme il arriva entre les Franciscains et les Dominicains.
5°. Pour la première fois dans l'histoire de l*esprit humain , la philosophie commença par adopter une méthode, comme le préliminaire de toute doctrine positive. Cette marche est sans doute celle que conseille la raison. Mais cette méthode fut reçue et non choisie; elle devint une chaîne et non un guide; elle fut unique, exclusive. Malheureusement cette méthode était imparfaite, et de plus elle fut mal comprise; on en prit les abus plutôt qu'on n'en conçut le véritable esprit; elle servit de règle mécanique et non de lumière pour l'intelligence , et l'extrême sévérité de ses formes , la complication de son appareil ajoutèrent encore aux inconvé-
Lniensqui en résultaient, en rendant j'asservisse- IV. 22
ment plus rude et plus absoIu,cn achevant d'embarrasser la raison dans d'inextricables liens. 6". Un dogmatisme aveugle , absolu , fut la suite inévitable du concours de ces différentes causes. Les disputes mêmes eurent peu de fruit parce qu'elles n'étaient point inspirées par un esprit de recherche , parce qu'on disputait , non pour s'éclairer, mais pour montrer son habileté. Dans ce nouveau genre de controverse, aucun doute de critique n'ouvrit la voie à une réforme fondamentale.
7*. L'étude de la nature physique et celle de l'histoire morale furent également laissées dans l'oubli, ou si l'on parut vouloir les saisir, ce fut pour soumettre la première aux opérations superstitieuses qu'avaient engendrées les doctrines mystiques , et pour réduire la seconde à la stérilité des chroniques. Ainsi on dédaigna l'investigation des faits sur le double théâtre où ils se déploient. Ainsi fut écartée l'aclion vivifiante et féconde que l'esprit d'observation eût pu exercer sur le domaine de la science.
8°. Enfin , toute cette portion des facultés actives de l'esprit humain , qui se déploie dans les arts d'imagination, qui nourrit par les modèles du beau les inspirations du génie
erëaleùr , qui perfectionne par los hahiludes du goûl , demeura comme ensevelie dans nr\ profond sommeil , ou ne se réveilla que par intervalles, et chez un petit nombre d'hommes privilégiés.
En réfléchissant à ces quatre dernières circonstances , on est frappé d'un contraste singulier qui ne nous paraît point avoir assez attiré l'attention des historiens ; c'est que l'esprit humain , chez les modernes , a suivi , pendant le moyen âgé , une route précisément inverse de celle suivant laquelle il avait procédé dans l'antiquité. Chez les anciens , l'essor de l'imagination , la poésie , les arts du dessin , avaient précédé les études sérieuses et les spéculations philosophiques ; la philosophie , dès son berceau, avait participé à la nature de ces brillantes productions ; elle s'était essayée d'abord par une foule de conceptions originales ; elle avait voulu embrasser à la fois le domaine entier de la science ; c'était seulement à l'âge de sa maturité que l'érudition était venue» rassembler , comparer le» trésors acquis ; la logique et la dialectique avalent été ses dernières créations. Les modernes , au contraire, ont commencé précisément, dans le moyen âge , par se renfermer dans cette
même logique , dans cette même dialectique; c'est de là qu'ils sont partis, comme d'un centre, pour embrasser successivement les diverses branches d'études ; mais la première qui s'est offerte à eux a été celle des spéculations abstraites ; l'érudition en a étendu la sphère, elle a joint l'exercice de la mémoire aux distinctions métaphysiques ; et c'est seulement au dernier terme de ces progrès, que la poésie , les arts du dessin, la culture des belles -lettres , le sentiment du goût , l'enthousiasme pour le beau , sont venus rappeler l'esprit humain à toute l'énergie de la vie intellectuelle j et voilà pourquoi nous disions tout à l'heure que la marche de la philosophie , dans le moyen âge, avait été une sorte de rétrogradationheureuse de la décrépitude vers la jeunesse. Ce qui achève de faire ressortir ce contraste, et ce qui concourt à l'expliquer , c'est que les seuls auteurs anciens qu'on continua à étudier furent précisément ceux des temps les plus récens, et que les derniers auxquels on revint, furent les modèles primitifs. On ne connut long-temps les Grecs que dans les traductions tirées même en partie de l'arabe. Les Scolastiques reçurent la doctrine des nouveaux Platoniciens par les écrits attribués à S. Denis
( 54i ) rAréopagite, quatre siècles avant d'avoir possédé la métaphysique d'Aristote ; Aristote luimême se montra à eux travesti par ses derniers commentateurs , long -temps avant de pouvoir être étudié dans sa pureté originale.
Une autre circonstance qui distingue les destinées de la philosophie dans le moyen âge, de celles qu'elle avait éprouvées chez les anciens , c'est que, chez ceux-ci, la philosophie avait été généralement enseignée et cultivée dans la langue vivante et nationale , tandis que chez les modernes , elle ne fut long-temps enseignée que dans une langue morte , langue encore mutilée et défigurée par un style plus ou moins barbare. Les Romains, parmi les anciens , forment seuls une exception sous ce rapport , et nous avons vu qu'ils en ressentirent les conséquences; encore comptaient-ils quelques philosophes dans leur propre littérature ; ils en comptaient même parmi leurs plus grands écrivains. Pour surcroît de malheur, cette langue savante du moyen âge fut la langue latine , si peu propre aux besoins de la philosophie , et qui d'ailleurs elle-même ne possédait point en philosophie de modèles originaux. On ne peut assez déplorer que la langue grecque n'ait pas obtenu de préférence un honneur qui lui était dû à tant de titres j
cette préférence aurait eu, pour les progrès du goût etdes lumières, des résultats incalculables. Comment du moins les érudils du i4* et i5i siècle n'ont-ils pas reconnu et réparé cette fatale erreur ? Félicitons-nous cependant de ce que la langue latine fut conservée pour le culte religieux ,' elle servit alors de sauve-garde aux débris de la littérature ancienne , et maintint , pendant cet intervalle , la chaîne des traditions scientifiques.
Nous ne mettons point, avec la plupart desi historiens, la domination exclusive d'Arislole, prise dans un sens absolu, au nombre des traits; caractéristiques qui a ppar tiennent d'une manière générale et absolue à tout l'ensemble de la philosophie scolasiique. On verra bientôt que Platon a été moins inconnu dans le moyen âge qu'on ne le suppose communément ; on verra que du moins le mysticisme des nouveaux Platoniciens a presque partagé , à diverses époques, la préférence suprême dans nos écoles, avec le fondateur du lycée, et qu'Aristote luimême n'a guère reparu au milieu d'elles que sous la forme qu'il avait reçue des commentaires de cette école. D'ailleurs les écrits d'Aristole, à l'exception de ceux qui roulaient sur la logique, ne furent connus qu'au commencement du
( 343 ) i3« siècle; mais ce qu'on ne peut alléguer de la philosophie d'Aristote proprement dite , est vrai en ce qui concerne sa dialectiquç; elle présida dès l'origine , elle présida constamment aux études du moyen âge j elle en devint le pivot à mesure que leur cercle s'étendit ; elle en détermina l'esprit, elle en marqua les formes , et cette circonstance est peut-être le caractère le plus général et le plus constant de la philosophie scolastique. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer, au surplus, que les caractères généraux dont nous venons d'indiquer le principe , ne s'appliquent point dans le même degré aux divers âges que nous allons parcourir , mais se montrent plus ou moins prononcés aux diverses époques. Nous aurons soin de faire ressortir ces nuances avec les autres différences qui marquent la distinction de ces âges successifs.
Parcourons rapidement ces temps désastreux, qui offrent comme un vaste, désert aux yeux de l'historien ami de l'humanité ; détournons nos regards des dévastations qui l'affligèrent , de l'ignorance qui en fut la suite, naturelle ; bornons-nous à indiquer quelle fut en substance la marche des études, et à signaler le petit nombre d'hommes qui conservèrent quelques étincelles du feu sacré.
Les cloîtres qui heureusement semultipliaienl de toutes parts, qui servaient d'asile contre les fléaux de la guerre, sans être cependant toujours respectés , recueillirent ces éludes expirantes, en les employant au but pour lequel ils étaient eux-mêmes institués. Là on enseignait , on recueillait les manuscrits , on les multipliait par les copies; là on enseignait le trivium etle quatrlpiurrif ou les sept arts libéraux; on divisait cet enseignement en deux degrés. Mais ce n'était proprement qu'une instruction élémentaire; quelques fragmens des auteurs latins étaient les auteurs classiques qui servaient à former les élèves dans les lettres humaines , ou ce qu'on appelait alors la Grammaire , et servaient de texte à l'étude de la philosophie comprise essentiellement sous le titre de dialectique. On lisait les questions naturelles de Sénèque , le poëme de Lucrèce , quelques ouvrages philosophiques de Cicéron , les livres d'Apulée, les traductions des livres organiques d'Aristote par Victorin et Boëcc , les dix catégories attribuées à S. Augustin, les écrits de Cassiodore, de Martiari Capella; mais on se bornait à lire ces écrivains , on ne leur donnait point de successeurs. Il semble qu'au sein de ces paisibles et silencieuses retraites on eût pu voir re-»
vivre l'institut de Pylbagore, que des hommes, appliqués au travail , élevés par le scnliment religieux à de hautes pensées, ayant encore sous les yeux quelques fragmens des anciens modèles, devaient être portés à féconder, par les travaux de la méditation solitaire, les germes d'instruction qu'ils avaient reçus ; il n'en fut rien. Peut-être l'austérité des règles monastiques ne permettait pas cet essor de la raison ; peut-être il suffisait à l'esprit de ces institutions que ses membres rendissent à leur ordre les services qiii leur étaient prescrits ; d'ailleurs le génie de la méditation a besoin de trouver dans le commerce des hommes un premier aiguillon ; il faut qu'il espère d'y verser, par des applications générales, le fruit de ses veilles laborieuses ; mais , on devait être découragé par le spectacle presque désespérant que présentait l'état de la civilisation. L'influence d'une culture aussi restreinte, aussi concentrée , ne pouvait se faire sentir à la . société.
Au y* siècle , nous ne rencontrons que S. Isidore de Sévillc , dont les travaux conservent quelques titres au souvenir de la postérité. Ces travaux appartiennent spécialement à l'histoire ecclésiastique ; cependant ses vingt livres sur
les Origines , son Etyrnologicum , et son traité de la Nature des choses ou du monde, embrassent la dialectique, les mathématiques, la médecine, quelques hrancbes de la physique , de 1 histoire naturelle , de la géographie ; mais ce n'est en résultat qu'une compilation de passages des auteurs anciens , faite , il est vrai , avec assez de choix. Au 8*. siècle, les lies Britanniques et l'Ecosse en particulier semblaient devenir le refuge de l'érudition, et leurs monastères en ranimaient encore les faibles rayons avec un zèle assez remarquable , pendant que d'épaisses ténèbres couvraient le reste de 1 Europe , alors que les Lombards envahissaient l'Italie , que les Sarrasins ravageaient la France et l'Espagne. Théodore Cilyx avait apporté un recueil de manuscrits grecs et latins. Adhelène, à la suite de longs voyages entrepiis par le zèle de l'étude, avait écrit sur la morale, sur la métaphysique, sur la logique , sur les doctrines des philosophes, sur les mathématiques, associant, suivant le témoignage de Bède, une grande élégance de langage à une érudi- lion élenduei, et la connaissance des lettres profanes à celles des lettres sacrées. Le vénérable Bède fit l'admiration de son siècle , et s éleva certainement au-dessus de lui à une
(347) grande hauteur. II puisa encore , et le dernier sans doute , dans les écrits originaux deâ anciens philosophes ; il commenta Boëce ; il composa des extraits d'Aristote et de Cicéron ; il cultiva les sciences mathématiques et naturelles ; telle était l'ignorance de son siècle qu'il fut soupçonné de magie, ainsi qu'il l'atteste luimême, à l'occasion de son traité sur les Phénomènes de la Foudre. On ne peut guère , en lisant ses écrits , lui reconnaître d'autre mérite que celui de corrîpilateur ; mais il était considérable à une semblable époque. Bientôt l'Angleterre subit à son tour , par l'invasion des Danois , le même sort que le continent. Le commencement du 8* siècle fut l'apogée de l'ignorance dans le moyen âge ( B ).
Cependant le génie de Charlemagne sembla préparer à l'Europe de nouvelles et meilleures destinées : en reconstituant l'empire d'Occident, il rétablit, entre les nations soumises à sa puissance , des rapports réguliers ; la sagesse de ses lois et de son administration fit succéder l'ordre à l'anarchie générale; il multiplia les écoles , les établit près des églises et des monastères ; il les. rendit publiques, y appella des séculiers, en ouvrit même une nouvelle pour les jeunes gens des premières
( 348 ) familles de i'élat, l'ërlgea dans son propre palais ; il réunit autour de lui les hommes les plus éclairés de son siècle ; il ne se borna pas à prescrire l'étude aux seigneurs de sa cour; il leur en donna l'exemple avec une ardeur qui étonne dans un prince chargé du poids d'un si vaste gouvernement , et engagé dans une longue suite d'expéditions guerrières (C).
Ne trouvant point de maîtres en France, Charlemagne eût le bonheur d'en rencontrer en Italie : un Pierre de Pise , qui enseignait à Pavie , Alcuin lui-même qui , quoique Anglais , se trouvait à Parme, Paul Warnefried, connu sous le nom de Paul Diacre , un autre Paul ou Paulin , qu'il éleva au palriarchat d'Aquilée; Théodulphe , qu'il appella à l'évêché d'Orléans. L'étude du grec n'avait jamais été entièrement abandonnée en Italie; Paul I, Etienne V , Léon IV , dans le 8" et le 9^ sièle , avaient entretenu à Rome un monastère dont les moines devaient officier en grec ; les relations des Pontifes romains avec Constantinople demandaient des interprètes qui pussent leur prêter leurs services dans cette langue. On croit qu'elle était familière à Paul Diacre. Alcuin , auquel Charlemagne confia la direction de l'école palatine, occupait le premier
(349) rang parmi ces sa vans, comme dans la confiance, de l'empereur ; mais il n'était point pour cela un philosophe , il ne prétendait pas à ce litre , il n'était même qu'un très-médiocre théologien; le cercle de ses idées paraît avoir été aussi étroit que celui de ses connaissances ; en dirigeant la création des écoles , il ne sut pas même les concevoir sur un plan plus large ; elles furent multipliées plutôt qu'améliorées : « On y ap- » prenait, dit le judicieux abbé Andrès, à » lire, à chanter, à*compter, et presque rien » de plus ; on établissait des maîtres ; mais il » suffisait qu'ils sussent la Grammaire ; si quel- » qu'un allait jusqu'à entendre un peu de ma- )) thématiques et d'astronomie , il était regardé )) comme un oracle. On recherchait des livres, » mais seulement des livres ecclésiastiques....; » si dans quelques écoles on s'occupait des arts )) libéraux, c'était uniquement pour aider à » l'intelligence des livres sacrés (i). » Ce qu'on appelait les mathématiques et l'astronomie n'avait guère pour objet que de mettre en
(i) Dell' Origine, progressa e slato att. d'ogni, letter. , loto. I, c. 7. Voj'ez Ginguené, Hist. litt, £ Italie y ch, 2, p. 90.
état de connaître le Comput ecclëslasliqué; Telle est la juste idée que nous devons concevoir de ces célèbres écoles de Charlemagnc. Elles avaient le même but que celles qui existaient déjà dans les deux siècles précédens , étaient soumises aux mêmes formes , dirigées dans le même esprit , renfermées dans les mêmes limites. On y recevait une instruction très-élémentaire ; on n'y devenait point capable de produire. Cette instruction devint un moment plus générale*; mais rien ne pouvait déterminer un progrès sensible de l'esprit humain. D'ailleurs , si les Capitulaires nous attestent les efforts répétés de Charlemagne pour engager les laïques des conditions supérieures à acquérir quelque culture , ils nous attestent aussi la résistance que lui opposèrent les mœurs et les préjugés de son siècle. Bientôt même les résultats qu'il avait obtenus s'évanouirent; ses faibles successeurs , Louis-le-Débonnaire et Charles-le-Chauve , se montrèrent amis des lettres ; mais ils furent sans ascendant, sans pouvoir pour triompher de l'ignorance et des habitudes. La naissance de la féodalité , le système qu'elle introduisit dans l'organisation sociale, en établissam la division des castes , en les séparant par des bar-
rières immuables, en condamnant les unes à obéir , en vouant les autres an métier des armes , bannit de toutes et les moyens et le désir de la culture intellectuelle. Bientôt , le démembrement de lerapire , les guerres privées, l'anarchie générale , en renouvelant les dévastations sur la surface entière de l'Europe , en les perpétuant sur tous les points , achevèrent de d^^siper les germes que Charlemagne avait semés. L'espèce d'érudition qu'il avait fait éclore n'était pas la lumière du jour ; c'était un de ces météores légers qui sillonnent un instant les ténèbres de la nuit , et qui disparaissent , après avoir répandu une lueur imparfaite et rapide.
La disette des livres , déjà extrême , s'accrut encore par la rareté du parchemin , par. la nécessité où se trouvèrent les moines d'employer à d'autres usages celui qui formait, le petit nombr<? de livres existans. On sacrifia les textes dont il était dépositaire , pour multiplier les livres destinés aux exercices religieux , et les historiens , les orateurs , les poêles de l'antiquité disparurent pour faire place aux antiphonaires. Ceux des ouvrages des anciens qui échappèrent au naufrage , ne pouvaient d'ailleurs se suffire à eux-mêmes, et les notions élé-
( 55:.) mentaires de pliilosopliie qu'ils contenaient , empruntées aux écrivains des derniers âges, ne se présentaient que sous une forme imparfaite et confuse, alors qu'on ne pouvait ni remonter aux sources , ni étudiei* l'histoire de la science. Les écrits de Marlian Capella, de Gassiodore , de S. Isidore , n'étaient proprement qu'une introduction aux arts libéraux ; ils attendaient un développement , des commentaires , qu'on était hors d'état de leur donner. Ceux d'Apulée n'offraient qu'un syncrétisme aveugle. Ceux de S. Augustin , de Boëce , de Victorin , renfermaient un mélange des doctrines issues de Platon, d'Aristote, de Zenon et des nouveaux Platoniciens. Enfin , ceux qu'on attribuait à S. Denis l'aréopagite , et qui malheureusement s'accréditèrent à cette époque , achevèrent d'accroître ce chaos en y portant toutes les spéculations du spiritualisme mystique.
Jean , surnommé Scot , ou l'Ecossais , du nom de sa patrie , et Erigène , du lieu de sa naissance, fut le principal auteur de l'influence qu'obtinrent ces derniers ouvrages. Il connaissait la langue grecque j mais , au lieu de choisir parmi tant d'auteurs admirables qu'il eût pu rendre à son siècle , il alla malheureusement s'attacher à des écrits apocryphes , où se repro-^
duisaientlous les écarts des oiseuses spéculations enfantées dans la décadence delà philosophie; il les traduisit à la demande de Charles-le-Cliauve; il traduisit aussi les Schoîies de S. Maxime , moine grec, qui avaient pour objet de lever les obscurités de ce système, et ne faisaient réellement que les accroître. Jean Scot s'exerça à son tour dans la même carrière, et cette circonstance du moins réclame pour lui une place spéciale dans l'histoire de la philosophie. Il est fort curieux sans doute de voir au milieu de celte ignorance générale , à une époque où la sphère des études était si étroite, un homme, un seul homme , pendant le cours de cinq siècles , s'é-^ lever au-dessus du vulgaire, s'élancer dans la plus haute région des spéculations abstraites; il est curieux de voir la philosophie du moyen âge débuter par une entreprise aussi hardie et par un ordre de conception aussi singur lier. Jean Scot montre par son style qu'il n'était point étranger à l'étude des bons modèles ; il ose penser d'après lui-même ; il ne manque ni d'une certaine élévation dans les idées , ni d'une certaine méthode dans la manière de le» dé^ duire ; l'apparition d'un tel homme , à une Helle époque , est à tous égards un phénomèns
exiraordinairc^ ; on croit rencontrer un monument de l'art debout au milieu des sabies du désert : on regrette seulement qu'un esprit qui semblait capable de quelque énergie , ail pris une aussi fausse direction, et se soit égaré dans le labyrinthe des subtilités qui marquèrent le dernier degré de la décadence de la philosophie parmi les Grecs.
Ce rénovateur du nouveau Platonisme vécut long-temps à la cour de Charles-le-Chauve, passa ensuite à celle du grand Alfred , et présida à l'école d'Oxford. Son Traité de la Division de la Nature (i), auquel , d'après l'exemple des Anciens, il a donné la forme du dialogue, renferme la substance de son système. Le but essentiel qu'il se propose est d'identifier la philosophie à la théologie , mais de telle sorte que la seconde s'appuye sur la première ; car , Jean Scot , par une singularité dont il a seul donné l'exemple dans ces siècles , semble moins invoquer l'autorité , que l'interpréter à l'aide des déductions rationnelles ; et même , alors qu'il invoque l'autorité , les passages de Platon, d'Arisiote, de
(0 Oxford, 1681 , un vol. in-fol.
Cicéron , de Virgile niwiie, viennent se joindre à ceux des textes slacrés, et des pères de l'Église. Platon est à ses yeux le yivis grajid des philosophes mondains y' Aristote le plus habile des investigateurs de la nature parmi les Grecs y mais S. Maxime , le commentateur de Grégoire de Nysse et des écrits attribués à S. Denys Faréopagite, reçoit de lui le litige de Philosophe divin. Le Yi^rede la Division de la Nature est un traité d'ontologie transcen-^ daniale , dans lequel Jean Scot ne se borne pas à vouloir pénëirer la nature dé l'être, mais ne prétend à rien moins qu'à expliquer en quelque sorte l'ineffable mystère de la création. La doctrine mystique des nouveaux Platoniciens, adaptée à la théologie chrétienne par l'auteur iôcoraiu qui a usurpé le nom de S. Denys l'aréopagite, se trouve encadrée par Scot dans les formes de l'ontologie d'Aristote , et soumise à une sorte de méthode logique. « Tout ce qui peut êtfte y> perçu par l'écrit , ou qui surpasse sa portée, M se divise d'abord en choses qui sont , et eh » choses qui ne sont pas y c'est ce qu'on com- » prend sous le nom commun de nature. La )> naiurese partage encore en quatre genres : le » premier, comprend la nature qui crée et n'eàt » pas créée ; le second, celle qui crée et qui est
» (créëe tout à la fois ; le troisième , celle qui est » créée et qui ne crée pas ; le quatrième , celle » qui n'est point créée et qui ne crée pas da- » vantage. Le premier représente la cause uni- » verselle de tout ce qui est et de tout ce qui » n'est pas ; le second , les causes primor^ » dialeSf les prototypes , les idées; le troi- » sième , les choses soumises à la génération , » aux conditions du temps et de lieu (i). >» Qu'est-ce qui peut constituer le quatrième? Cette question embarrasse, dès le début , l'interlocuteur de Jean Scot , et nous partageons naturellement son embarras; car, il n'est pas facile de concevoir un semblable ordre de choses. On est tenté de croire, au premier abord, que le théologien philosophe y comprend ce qui est impossible , ce qui répugne. Mais il n'en est rien. Son quatrième ordre en effet est identique au premier ; l'un et Tautre ne sont que la nature divine considérée sous deux différens aspects. Le second et le troisième ordre sont également identiques entre eux (a). Le foyer
(i) De divis. naturœ ^ lib. I, §§ i et a ; lib. Il,
S a ) pag- 47- (a) JT^tW. , lib. II , 5 a , pag. 4^.
( 357 ) des causes primordiales n'est autre que le verbe divin ,• car, k les raisons de toutes choses sont » connues dans la nature du verbe , qui est » superessentielle y' elles sont éternelles comme M lui ; il est lui-même la raison suprême de Tuni- » versalité des choses produites. Cest pourquoi M les Grecs l'appelèrent logos , c'est-à-dire , )) verbe, raison ou cause (i). » On s'étonne également de lui voir comprendre le non être dans la nature ; mais , cette singularité va encore s'expliquer : « Tout ordre de la créature » rationnelle et intellectuelle peut être consi- » déré comme existant ou n'existant pas j il est, » en tant qu'il est connu de lui-même ou d'une » intelligence supérieure ; il n'est pas en tant » qu'il ne peut être connu par les êtres infé- >» rieurs. Tout ce qu'on connaît des causes dans » la matière formée par l'intelligence , dans » le temps , dans le lieu , selon la génération , » reçoit le nom de Yêtre dans le langage ordi- » naire de l'homme j tout ce qui est encore » renfermé dans le sein de la nature , sans se » manifester dans les accidens du temps et
(i) Ibid. , lib. III , §9 , pag. io6.
( 358 ) » du lieu 5 csl de même appelé le non-étre. » Il y a donc l'elre apparent et l'être réel (i). » Quoique tout ce que nous concevons comme )) existant soit connu sous la double condition » de l'espace et du temps, V essence on est » exempte; car, elle subsiste par elle-même ; » elle est exempte de tout accident dans sa » propre nature. Elle seule jouit de la vraie p existence ; c'est ensuite par les accidens qu'elle » se manifeste. Tout ce qui est perçu dans les p créatures , soit dans le domaine des sens cor- Ji) porels , soit dans celui de l'entendement , » n'est autre chose qu'une sorte d'accident )) d'une essence incompréhensible par elle- )) même, qui se donne à connaître par la quan- )) tité, la forme, le lieu et le temps, en sorte )) que nous savons non ce qui est , mais » qu'une chose est (2).
» L'essence supîîême se communique et se » ^r^nsmet par une suite de dérivations aux- » quelles les Grecs ont donné le nom de parti- HH cipation (5). » Voici comme Jean Scot explique celle transmission : a Le fleuve entier
(1) Ibid. ,lil).l, §§3 et 4.
(2; Ihid. , ibid.
f?)) y<fy. ci-dessus , chap. 22 , pag. 89.
' ( 559 ) » docoule de la source première ; Tonde qui » en jaillit se répand dans toute l'étendue du » lit de ce Ileuvc immense , et en forme le » cours qui se prolonge indéfiniment. Ainsi »• la bonté divine, l'essence , la vie , la sagesse , M et tout ce qui réside dans la source univer- » selle, s'épanchent d'abord sur les causes pri- )) mordiales et leur donnent l'être, descendent » ensuite par ces merles causes sur l'universa- )) lité de leurs effets , d'une manière ineff*able, « dans une progression successive, passant des )) choses supérieures aux inférieures ; ces efFu- » sions spnt ensuite ramenées à la source ori- » ginelle par la transpiration cachée des po- >) res les plus secrets de la nature. De là » dérive (out ce qui est et ce qui n'est pas , » tout ce qui est conçu et senti , tout ce qui » est supérieur aux sens et à l'entendement. Le » mouvement immuable de la bonté suprême )) et triple de la seule véritable bonté sur elle- » même , sa simple multiplication , sa difTu- ;) sion inépuisable qui part de son sein et y » retourne , est la cause universelle , ou plu- )) tôt elle ^st tout. Car, si l'intelligence de » toutes choses est la réalité de toutes choses, » cette cause qui connaît tout , est tout ; elle » est la seule puissance gnostique y elle
( 56o ) » ne connaît rien hors d'elle-même ; il n*y a » rien hors d'elle ; tout est en elle ', elle seule » est véritablement (i). » Qu'on compare ce curieux passage d'un philosophe du g* siècle avec la doctrine de Plotin, avec le système des émanations I Aurait-on soupçonné que ces idées pussent se reproduire sous cette forme au milieu de la barbarie du moyen âge (F) ?
La psycologie de Jean Scot est conçue dans le même esprit ; il voit avec ses guides , dans l'âme humaine,rimage de la irinilé divine : c( car on dis- » lingue en elle l'entendement , la raison et le » sens ; non le sens extérieur , mais le sens inté- » rieur; le sens extérieur n'est que son lien avec » le corps. Mais les diverses facultés, les di- » Terses opérations de l'âme ne sont que divers » aspects , divers rapports d'un même principe, » d'une même action. Les sens externes eux- » mêmes , quoique distingués dans leurs effets » en cinq espèces, ne sont qu'un , relativement à » leur principe d'action dont le siège est placé » dans le cœur. Ce principe est uniforme et » simple. 11 reçoit les similitudes des choses » sensibles qui proviennent des qualités et des
(i) De divis. naiurœ , lib. III , § 4 > pag« »o3-
» quantités du monde extérieur, par les cinq J) organes , comme par autant de portes d'une » cité intellectuelle : ce sens les introduit en- >» suite , comme un portier ou un messager, » et les présente au sens intérieur qui préside » aux opérations. Il y a donc trois ordres dans » les opérations : le premier , qui appartient )) à l'entendement ; le second , à la raison ; » le troisième , au sens. Le premier s'élève » au-dessus de la nature de l'âme , et ne peut » connaître l'objet auquel il se dirige j car , » il a pour objet la Divinité, qui ne peut être » définie à cause de son excellence , et dont on » ne peut pénétrer l'essence. Le second recon- » naît , dans la Divinité , la cause universelle ; » il s'exerce dans la nature même de l'âme; il » dérive et naît du premier; il découvre les » raisons d'après lesquelles se forment toutes » les choses naturelles , et en exprime lui-même )i la connaissance par l'opération de la science , » c'est - à - dire, par la déduction des causes. » Le troisième s'exerce sur les objets placés » hors de nous ; l'âme , se mettant en contact » avec eux par certains signes, rétablit en elle- » même les raisons des choses visibles ; elle » rappelle ainsi le composé au simple ; elle asw semble , divise , ordonne et distribue les
n images , cl les ramène ensuite à Icuis no- » lions qui résideni dans son propre inlérieurj n elle le* dépouille de leur apparence sensible , » les dégage, leur rend la pureté et la vérité. » U y u deux sortes d'images : la première » réside dans les organes et résulte des impres- » sions qu'a produites sur eux la nature sen- >J sible ; la seconde appartient au sens extérieur » et résulte de la première ; c'est par ce canal , » par ces transformations , que la sensation se » convertit en notion. L'âme se replie ainsi par » degrés sur elle-même , revient par degrés » au second et au premier ordre d'opérations. » Purifiée par les exercices salutaires, éclairée » par la science, perfectionnée par la tliéolo- » gie , remontant constamment vers l'auteur » de toutes choses , elle se meut sans cesse au- » tour de ce centre , à l'imitation des astres qui » roulent dans les célestes orbites (i). Ainsi, la )) seconde opération de l'âme, renfermée dans )) les limites de la nature, connaît Dieu, en » tant que cause universelle. De même qu'elle » obtient Ja connaissance des choses sensibles » par les images , elle obtient , par les notions
(i) Ibid., lib. II , pag. 69 , 70, 71.
» supérieures el les causes primordiales j ces )) théophanies , ou ces apparitions divines qui » lui donnent une ceriaine connaissance de la » Divinité. C'est en die que consiste ce que les » Grecs appellent le logos , ce que les Latins )) appellent raison , et qui constitue l'enlen- » dément. L'ame ressemble à l'artiste qui con- » çoit d'abord en lui-même et par lui-même » la notion de l'ouvrage qu'il veut exécuter, » el les moyens qu'il emploiera pour l'accom- » plir. De même que la cause universelle qui » ne peut être connue ni par d'autres intelli- » gences , ni même se connaître elle-même , » selon sa nature propre , commence cependant » à se manifester par ses théophanies , l'intel- * ligence humaine , formée à l'image de la Di- » vinité , ne peut être connue des autres , ne » peut se connaître , dans ce qu'elle est , et » commence seulement à se produire par ses » œuvres (i).
» Ainsi tout est Dieu, Dieu est tout, Dieu » est le seul être vraiment substantiel; la pro- » cession divine en toutes choses s'appelle réso-
(i) Ibid. , ihid. , pag. 78, 74-
» lution i le retour de toutes choses à leur M source , déification (i). m
Cette idée principale est aussi comme le centre autour duquel gravite toute la philosophie de Jean Scot ; elle «si son point de départ et le terme auquel il revient.
Dans ces propositions fondamentales de Jean Scot, a qu'on ne peut connaître les êtres tels » quHls sont en eux-mêmes , mais seulement » tels qu'ils apparaissent, que la nature ne peut » être conçue que dans le double champ du » temps et de l'espace » , ne croit-on pas entrevoir un germe du système de Kant ?
La définition qu'il donne des méthodes , d'après les Grecs , ne manque ni de précision ni d'élégance. « Il y a , dit-il , quatre procédés » pour traiter les questions : la division , la » définition , la démonstration , l'analyse ; le » premier sépare ce qui est un, en plusieurs » parties ; le second rassemble ce qui est com- » mun à plusieurs objets; le troisième conduit » à ce qui est caché par ce qui est manifeste ;
(i) Ibid. ^ lib. I, pag. 27 , 3o , 34; Hb. III, pag. ïo3 , i«i. Vo^. la dédicace des Ambiguorum de S. Maxime, à Charles-le- Chauve^ à la suite du traité De la division de la nature.
>) ce dernier résout et compose en élémensi a simples (i) (G). »
Le philosophe écossais n exerça pas et ne pouvait exercer un grand empire sur l'esprit de ses contemporains. La hardiesse de son entreprise la rendit d'ailleurs suspecte aux yeux de l'autorité ecclésiastique. Il fut contraint de quitter la France ; mais il trouva dans Alfred-le-' Grand un protecteur aussi éclairé que géné^ reux. Plus tard, les doctrines dont il s'était rendu l'interprète se répandirent, accréditées par l'autorité de son nom; et nous devons rapporter à Tinfluence qu'il exerça l'une des principales causes de la résurrection du mysticisme dogmatique dans les siècles suivans.
Celui qui s'écoula après lui, le lo* siècle, fut, après le 8^ et presqu'au même degré, le plus stérile de tous dans les annales de la littérature et de la science. Pouvait- on attendre un autre résultat de la situation dans laquelle se trouvait alors l'Europe , de cette anarchie féodale dans laquelle se combinaient à la fois tous Jes fléaux du despotisme et de la licence, qui multipliait en détail les uns et les autres sur tous
(l) De Prœdestinat. pratmium,
( 366 ) les points , qui rendait l'oppression plus funeste en la rendant individuelle , qui rendait la licence plus cruelle en lui mettant les armes à là main , qui transformait la société en un théâtre de combats universels et continus , qui associait la plus grossière ignorance à la force et au pouvoir , qui associait enfin la corruption à la férocité? Cependant, vers la fin du dixième siècle , se montrèrent deux hommes extraordinaires, par leur caractère, leurs connaissances , comme par les circonstances de leur vie, et dont la carrière , quoique dévouée presque exclusivement à l'étude , tira sa singularité de cette étude elle-même : ce furent Gerbert et son ami le moine Constantin. Gerbert , qui de la condition la plus obscure, parvint au pontificat sous le nom de Sylvestre II , fut redevable de son élévation progressive* à la renommée que lui acquit son érudition ; il avait été conduit en Espagne par son ardeur à s'instruire ; il avait peut-être puisé auprès des Maures quelques notions d' A ristote, comme semble l'annoncer son traité des objets rationnels et de V usage de la raison y mais , il s'y était surtout exercé dans les élémens des mathématiques et de la géométrie j on lui attribue l'introduction des chiffres arabes parmi nous. Constan-tin par-
( 367 ) ronrut rOrient , l'Egypte , cl l'Inde même , recueillit partout les ricliesses scientifiques qui V circulaient encore , fut à son retour considéré comme un magicien , fonda la célèbre école de Salerne , ou du moins lui donna un tel éclat qu'elle parut être née avec lui.
On indique encore vers la même époque un Gunzo de Vérone , qui avait étudié les Latins et les Grecs , qui , sans oser décider entre Platon et Aristote, mit en fegard leurs opinions contraires sur la réalité objective des notions générales ; un S. Héraïque ou Hernique, qui , quoique s'attachant principalement à compiler les docteurs eoclésiastiques , parut ouvrir la voie à une sorte de scepticisme : un Nanno ou Channo qui commenta , dit-on , à la fois , les traités des lois cl de la république de Platon , ainsi que l'étbique et la physique d' Aristote (i) (H). Vers le commencement du 1 1« siècle, Pierre Damien, en Italie, j-eproduisit dans le sein de la théologie quelques idées néoplatoniciennes. On remarque que ce docteur ne cite
( i) Pezii , Thésaurus anecdotum , tom. I , pars. 2. — D; Marlenne et Durand , Amplissima collect. monument, veter. , tome. 111 , pag. 5i/\.
jamais Aristote. On doit remarquer aussi que Pierre Damien , qui devint ensuite moine et cardinal du titre d'Ostie , acquit une grande fortune par le produit de ses leçons. On commençait dès lors à retirer un salaire de l'enseignement , circonstance qui annonce un chan" gement dans le mode d'enseignement , et qui suppose que de simples particuliers pouvaient dès lors en exercer les fonctions comme une sorte d'industrie.
NOTES
bu VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE.
(A) Les seules œuvres d'Albert-le-Grand forment 21 volumes in-folio; celles de saint Bonaventure ï8, celles de saint Thomas 23 ; celles de Duns Scot 1 2 . La bibliothèque royale de Paris renferme un grand nombre de manuscrits des scolastiques , encore inédits. Le fruit des immenses travaux qui ont exercé pendant plusieuVs siècles une foule de docteurs , restera-t-il , doit-il rester perdu pour la postérité ? Fautil le laisser à jamais enseveli dans les dépôts de nos bibliothèques comme dans la tombe?... Nous croirions avoir rendu un service dans l'intérêt des lumières, si , d'après les indications que nous présentons ici , nos lecteurs peuvent mesurer du moins le degré d'utilité des recherches qui auraient pour objet de fouiller dans ces recueils , d'en extraire ce qui peut encore contribuer à l'instruction , et si nous pouvons fournir aussi quelques directions à ceux qui seraient capables d'entreprendre des recherches aussi pénibles.
Qui mieux en eût été capable que cet intéressant Jourdain, enlevé si jeune à la carrière de l'érudition ,
( ^70) qui lui donnait de si précieuses espérances, qui fut atteint de la mort au moment oii il venait de recevoir la couronne académique? Nous avons connu ce jeune savant si laborieux , si estimable ; nous avons siégé au nombre de ses juges, lorsqu'il remporta le prix proposé par l'Académie des Belles-Lellres sur l'introduction de la philosophie d'Aristote dans la philosophie scolastique , et nous aimons à saisir cette occasion pour payer un tribut à sa mémoire , pour exprimer les regrets que sa perte nous a fait éprouver. On a fait imprimer le mémoire qui remporta le prix sous le titre de Recherches critiques sur Vdge et sur l'origine des traductions latines d'Aristote: Paris 1819» Un volume in-8". La rédaction en est restée imparfaite; mais il renferme une foule de recherches curieuses. On regrette seulement que l'auteur n'ait pas donné plus d'étendue à ses explorations sur les écrivains du ï2' siècle.
Les bibliothèques publiques de Paris sont, de tonte l'Europe , les plus riches en ouvrages manuscrits ou imprimés appartenant à la philosophie scolastique; nous devons témoigner ici notre profonde reconnaissance pour MM. les conservateurs de ces dépôts qui nous ont donné avec une complaisance inépui* sable toutes les facilités pour y recourir.
(B) Bruckçr attribue l'une des causes de cette profonde ignorance à l'introduction du chant grégorien et aux efforts que fit le pape Grégoire pour en répandre l'usage. Dans l'étal d'imperfection oîi étaient les signes de l'art musical , les moines consacraient
une portion de leur vie à celte étude. (Hist. crit. -," phil. , tome III , p Sya.) Il y eut sous Charlemagne enlre les chantres français et les chantres romains une violente querelle, qui sans 'doute ne fut pas soutenue comme celle qui occupa Paris vers la fin du siècle dernier, mais qui offre un caractère semblable.
(C) Charlemagne , au rapport d'Eginhard , apprit d'Alcuin la rhétorique, la dialectique , les mathtma— tiques, l'astronomie {Fila Car, Magni : cap. ?.5). On a avancé que Charlemagne ne savait pas écrire , ni même signer son nom; Ginguené a fort bien montré qu'on a mal compris le passage d'tginhard, et que cette assertion doit seulement s'entendre du grand caractère romain. Charlemagne écrivait dans la langue tudesque , et désira la répandre, la perfectionner. (Hist. lilt. d'ltalie,lome I , p. bo.)
(D) Rhabanus, surnommé Mourus, d'après Tusage qu'avaient les savans de cette époque, d'emprunter un surnom aux anciens, contribua principalement à répandre en Allemagne la culture intellectuelle qui était propre à sou temps. Il était disciple d'Alcuin , et fut investi en 8i3 de l'office de scolastique de la célèbre abbaye de Fulde. On lui attribua des traités sur les Vices et les Vertus , sur VA me et les Vertus, qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. (Pope Blount : Censur. celt. auct. , p. 346). H recommandait l'étude des auteurs profanes comme une préparation utile à celle des lettres sacrées (Voyez Trithème : In chronic. hist. anno 8i3.}
(E) On attribue à Jean Scot Erigènc des coranientaires sur Martian Capella, des extraits de Macrobe, un traité De Disciplina scholarium , une traduction des livres moraux et de la politique d'Aristote , des commentaires sur les prédicamens du même philosophe , un recueil des opinions des philosophes , des paraphrases sur S. Denis l'Aréopagite , etc. Mais ces divers écrits ne nous sont point connus.
(F) Le passage suivant ^ en confirmant cette analogie , fera connaître la manière de ce philosophe du 9" siècle. •
<c Vides-ne quemadmodura totius universitatis con* ditor primum in divisionibus obtinet locum ? Nec immerito , dum sit principium omnium, et inseparabilis ab omni diversilate quam condidit, et sine quo subsislere conditor non potest. In ipso enim im— mutabiliter et essenlialiter sunt omnia , et ipse est divisio et collectio universalis creaturae, et genus , et species , et totum , et pars, dum nullius sit vel genus , vel species , seu totum , seu pars ; sed hœc omnia ex ipso , et in ipso , et ad ipsum sunt. Nam et monas principium numerorum est , primaque progressio , et ab ea omnium numerorum pluralitas inchoat , eorumdemque redilus atque collectio in ea consummatur. Si quidem omnes numeri universaliler et incommutabiliter in monade subiistunt, et in omnibus eis totum, et pars est; et totius divisionis primordium ; dum sit ipsa in seipsa, neque numerus, neque pars ejas. Eadem ratio est centri in circulo seu sphacra ; signi , in figura; puncli , in linea. Cum igitur totius
universitalis divisio ab ipsius causa cl créatrice incipiat, non eam veluti primam parlem vel speciem debemus inlelligere , sed ab ea omnein divisionem et partitionem inchoare ; quoniam omnis universitalis principium est , et médium , et finis. » (Scot Erigène > de Divis. nat., lib. III , p. 97).
(G) Toute la théorie des causes , telle que Jean Scot Ërigëne l'a conçue d'après les écrits attribués à saint Denis TAréopagite , se trouve résumée dans le passage suivant:
M Primordialium causarum seriem divinse Providentiae solers investigator sanctus Dionysius Areopagita , in libro de divinis nominibus , aptissime disposuit , summae si quidem bonitatis quae nullius particeps , quoniam per se ipsam bonitasest, primam donationem et partitionem asserit esse per se ipsam bonitatem , cujus participatione quaecumque bona sunt , varia sunt ; ideoque per se ipsam bonitas dicitur , quia pei* se ipsam summum bonum participât. Caetera enim bona non per se ipsa summum et substantiale bonum participant; sed per quœ ea est per seipsam prima summi boni participatio. Haec régula in omnibus primordialibus causis uuiformiter observatur, hoc est , quod per se ipsas participationes principales sunt unius omnium causae , quae Deus est. Quoniam vera sampiœ ac verse naturae prima consideratio est, quae intelligitur summa ac vera bonitas. Secunda vero qua; inlelligitur summa ac vera essentia. Nec immerito pifimordialium causarum secundum locum obtinet per leipsam essentia ^ qux cum sumnise ac verx esscntiac
prima participatio sit , omnia quae post se sunt , sua participatione accipiunt esse, ac per hoc non solum bona , verura eliam existenlia sunt. Tertia natures divins intentio est qua intelligilur summa ac vera vita , ideoque tertia in primordialibus causis per seipsam vita coaimuneratur , quie summse ac verae vil» prima perse partiqipatio subsistens , ut omnia post eam viventia participatione ejus viverent, creata est. Ëjusdem naturse quarta theoria , qua summa ac vera ratio cognoscilur; hinc perspicitur quarta iuter primordiales per seipsam ralio sessionem , omniumque post se rationabiiium , hoc est ratioiiis parlicipantium possidere primordia. Divinae nalurœ quinla theoria itl summa ac vera intelligènlia versaïur ; iutellectus enim est intelligens omnia priusquam fiant. Sexta conlemplatio divinse naturœ in vera summaque sapientia constituitur ; hinc non immerito inter primordiales causas sexto locoper seipsam sapienlia collocatur, quae est prima participatio summae ac verae sapientiae : participatione vero sui omnibus post se sapientibus 'sa— pieudi causa creala est. Verae ac summse septima contemplatio est, quœ considérât summam ipsius ac verain virtutem. Octavus théorise gradus est in quo mens pura summa veramque naturae divinae beatitudinem intuetur; cujus prima participatio est per se bcatitudo , quam veluti octavam primordialium participant, beataque sunt quœcumqueper se beata sunt omnia. JSona in ordine theoria divinae ac summae veritatis, cujus prima participatio per seipsam veritas , post quam et per quam quasi primordialium vera sunt quaecumque vera sunt omnia. Décima per seipsam ponitur asterni-
tM qùie pr'unk pàrlicipàtiô est summiieac Vei<« ttl«)rili* tatis, et po8t quam et per quam âetema sunt quarcutiqutf xtèrna sunt otnniâ; eadem ratio est de magAiiudine, d« •more, depace,etdeuni(ate etperféClione;perha5eïjiiM primordialescausasasumma oinhiuth catisâ de^endurit quxcumque'inagnitudinis , amoris, pa^is , unitaiis , perfectionis, partîcipantia sunt. Suiïiciunt hxc , ut arbitrer, ad ea quae volumus manifesfanda ; praedicta si quidem theoria uniformiter in omnibus rerum omnium principiis , in infinitum progredienlibus, mentis obtutibusdeiformiterarridet, ubiquesive inlusquaeinlelligiet nominari possunt, sive intus qux solointcllcctu percipiuDtur,significationibustamendeficiunt,siveinhisqux nec intellectu comprehenduntur , uec nominationibus cxprimuntur , fugiunt enim omnem sensum omnemque mentis intuitum , nimia si quidem altitudinis Sjve clan taie obscurantur. » (Scot Erigène , DeDivis., nat. lib. III.p. 98).
(H) Voyez pour les sources à consulter et les guides à suivre, sur la philosophie scolastique en général ^ la dernière note à la suite du chapitre 29* , à la fin de ce volume.
Pour l'intervalle du 6' au ii' siècle, l'histoire littéraire de France par les Bénédictins de Saint-Maur offre un vaste recueil de renseignemens ; dans ja scrupuleuse fidélité , elle accuse mieux la triste et complète stérilité de cet âge que ne pourrait le faire tout autre témoignage. C'est là qu'il faut voir en quoi consistait la littérature et la philosophie du temps. Consultez « aussi Launoi : De celebrioribus Scholis (Paris 1672 ,
in-S"), Mabillon, les Annales des Bénédictins , les deux Histoires de l'université de Paris,parDuboullay et Cre-» vier, les Annales d'Aventin , celles de Trithëme , la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de Dupia , et les historiens de Charlemagne.