CHAPITRE XXVI
Second âge de la philosophie scolastique.
SOMMAIRE
Modtsmsut général des esprits au commencement du i r« siècle; — Causes qui |le déterminèrent j — Direction qu'il suivit ; — Esprit de la philosophie de cet âge.
Bérenger. — Lanfrane. — S. Anselme de Cantorbéry. — Nouvelle alliance de la philosophie et de la théologie. — Hildebert de Lavaidin.
Origine de la controverse entre les Nominaux et les Réalistes. — Jean Roscelin. — Abailard; — Ses écrits ; — i Sa vie ; — Influence qu'il exerça. — Gilbert de la Force. ^ — Pierre Lombard.
Diverses sectes de Nominaux et de Réalistes ; — Godefroi , chanoine de Saint- Victor.
Retour aux "idées des nouveaux Platoniciens : Hugues de Saint-Victor. — Bernard de Chartres. — Guillaume de Conches. — Adelhard deBath. — Richard de Saint- Victor.
— Alain de l'Isle. — Amalrisc. — David de Dînant.
Jean de Salisbury. — Tableau et ©ritique de la philosophie de cet âge. — Doctrine de Jean de Salisbury : — Son Polycraticus. — Son métalogîcus. — Coup-d'ceil général j
— Prélude à çle nouveaux progrès.
( 576 ) Enïtin, dans le cours du 1 1' siècle, un certain mouvement commencé à se manifester dan» les esprits; quelques signes favorables se produisent; on entrevoit le prélude d'une première rénovation. Il faut en chercher sans doute une cause générale dans le développement de Ce principe de vie morale qui anime la société humaine. On a beaucoup dit quelle fut la barbarie de ces siècles de ténèbres que nous venons de parcourir, et certes on n'a rien dit de trop. Mais, si l'on considère comment la civilisation s'affaissait progressivement dans les portions de l'Orient encore exemptes de la conquête, on reconnaîtra peut-être que le mélange de peuples nouveaux avec les restes d'une société dégénérée, quoique signalé à son origine par les plus funestes ravages , eut pour effet lent mais réel de rendre à l'Occident une existence rajeunie, de faire circuler dans des membres épuisés une chaleur et une vigueur inconnue , et d'opérer ainsi à la longue une sorte de résurrection morale chez des nations épuisées. 11 fallait que les caractères fussent retrempés, pour que les idées prissent quelque énergie. La renaissance se préparait en silence pendant celte profonde léthargie. Ainsi les semences déposées dans le sein de la terre germent en secret sous les fri-
( 579 ) mais de l'hiver. Dès le ii" siècle une sorte d'ii.quietude vague , de fermpntaiion sourde s'annonce (le louies paris dans le sein de la sociélé humaine; elle se produit par une foule de superstiilons singulières, par une exaltalion avenue erdésordonnèe. A la fia du même siècle,
elle se montre en quelque sorte par une explosion subite, générale, violente, par les Croisades. Ces entreprises gigimlesques étaient bien moins le dessein conçu par quelques pontifes, la combinaison de quelques princes , que le mouvement universel et spontané de tous les peuples de l'Europe , de toutes les classes de la société.. C'est l'Occident tout entier qui se précipite vers l'Orient. A la même époque , diverses sectes religieuses renaissent ou se montrent au jour, excitent dans les classes inférieures de la société un vif enthousiasme ; elles se répandent en Allemagne, en Italie, en France.
L'excès des maux en amène ordinairement le remède. L'anarchie féodale fit naître , sous diverses formes, les associations nécessaires pour lui résister. Lei villes s'environnèrent de remparts; on se réunit, on se con fédéra pour défendre les personnes et les propriétés contre la violence de la tyrannie. Ainsi les rapports rë-
( 38o ) ciproques des hommes devinrent plus étroits, on commença à connaître désintérêts communs, à éprouver le besoin de l'ordre ; l'esprit d'association , ce principe si fécond et si salutaire, répandit une vie toute nouvelle; les premiers germes de l'industrie, du commerce et des arts se produisirent peu à peu et d'vine manière progressive. Au II* siècle, l'architecture essaye d'élever quel quesmonumens; au 1 2*^ elle prend ce caractère auquel nous avons donné le nom de gothique ; les villes de Flandres érigent leurs manufactures ; les navires de Venise et de Gênes sillonnent les mers.
D'ailleurs les nations de l'Europe se trouvaient en contact avec des peuples qui avaient conservé quelques lumières ou qui s étaient éclairés depuis peu. La France communiquait avec ces Maures qui cultivèrent en Espagne les arts, la littérature et les sciences ; les pèlerinages conduisaient un assez grand nombre de Latins auprès des Sarrasins qui occupaient la Palestine; les papes entretenaient quelques négociations avec les Grecs; le commerce maritime des villes d'Italie dans la Méditerranée multipliait ces relations ; les Croisades leur donnèrent plus d'étendue; au milieu du tumulte des armes, les peuples gui se livraient une
( 38i ) guerre acharnée ne purent rester étrangers les uns aux autres, et quel que fût le dédain avec lequel les Croisés virent les Grecs dégénérés du Bas- Empire , ils ne purent traverser fréquemment ce sol , encore couvert des monumens de la civilisation, sans y puiser, même à leur insu , quelques lumières qui devaient fructifier plus tard, 11 était impossible que, dans de telles circonstances , l'amour de l'étude ne se réveillât pas chez quelques individus , qu'une sorte d'émulation ne commençât à s'établir , et qu'à défaut d'idées originales on ne cherchât à s'approprier celles qui régnaient encore chez les nations qu'on visitait.
Enfin, quoique la contagion de la corruption et de l'ignorance eût malheureusement atteint le clergé lui-même, quoiqu'elle eût péné»tré jusque dans les asiles des monastères (et les témoignages de l'histoire nous font de cette invasion un tableau bien affligeant sans doute) , néanmoins le clergé et les ordres monastiques composaient au sein de la société générale une socuété particulière, mais vaste, permanente, qui avait un autre esprit, une autre constitution, et qui tendait par sa nature à s'affranchir des liens par lesquels les autres conditions étaient enchaînées. Cette société avait un principe re-
(38a) ligieut et moral , un centre d'unité, une hiérarchie régulière, une discipline respectée, un code de lois équitables, une juridiction établie. Le droit canonicpae qui commençait à recevoir ses formes, préludait au droit civil, et en tenait lieu à quelques égards; le célèbre décret du moine Gratien lui donna au milieu du 12* siècle le corps de sa jurisprudence. A mesure que les abbayes se multiplièrent, une sorte de rivalité s'établit entre elles ; chaque ordre religieux voulut obtenir la prééminence, en attirant à lui les sujets les plus habiles, en excitant l'ardeur de ses élèves ; on faisait voyager les jeunes moines qui donnaient le plus d'espérances; on les envoyait aux écoles les plus célèbres; on les exerçait à la poléinique. Une émulation semblable se montrait entre les théologales des chapitres. De simples particuliers étaient autorisés à établir des chaires, et à retirer un émolument de leurs leçons , comme nous le voyons par l'exemple d'Abailard. Mais, surtout, le clergé elles ordres monastiques ne reconnaissaient guère les distinctions et les privilèges de naissance ; ils ouvraient une carrière presque sans bornes au talent et à l'érudition ; l'individu ]e plus obscur parvenait aux fonctions les plus éminentes par sej succès dans l'étude et dans l'enseignement;
«l la part considérable que le clergé avait dans les affaires civiles, 'donnait encore à ces succès une plus liante importance. Le clergé montrait, il est vrai, un éloignement prononcé pour les sciences profanes et pour la littérature mondaine; mais cette ardeur qui animait un grand nombre de ses membres se dirigeait du moins vers les notions de l'ordre moral , et tendait à s'exercer sur une portion du domaine de la philosophie.
Celle dont on s*empara fut naturellement la région contignë à la théologie ; on ne sut pas même les distinguer , ou plutôt on continua à les confondre toujours plus étroitement Mais, ce qui caractérise plus particulièrement cette époque , ce fut l'extrême faveur qu'obtint la dialectique ; le trivium et le quatrivium furent presque oubliés ; tous les autres arts cédèrent le pas à l'art, de la polémique. Par une méprise qui s'explique assez facilement, le dialectique tint lieu de la philosophie entière, et l'instrument de la science fut pris pour la science elle-même. On croit voir dans les scolasiiques de ce temps des artistes absorbés par la construction et le jeu des machines, sans songer à acquérir une matière sur laquelle, ils puissent les appliquer; on croit voir un immense
appareil de levi«rs se mouvant et s*agitant dans le vuide. L'emploi de ces proeédés, si habilement tracés par Aristote , était pour les esprits comme une sorte d'exercice gymnastique continuel, qui se trouvait assez conforme aux goûts du temps. On n^savait d'ailleurs encore étudier que dans les livres , et le peu de livres philosophiques que l'on possédait se rapportaient aux méthodes tirées de l'Organon du Stagyrite.
Mais , la circonstance qui contribua le plus * à concentrer dans la dialectique tous les travaux philosophiques de cet âge , fut le point de vue dans lequel on se plaça dès la reprise de ces travaux. En effet , la philosophie des anciens, telle qu'elle était dans son dernier état, telle qu'elle s'offrit aux Scolasliques, se résumait essentiellement dans une maxime principale , celle qui fait dériver des notions générales, ou des universaïf^ , comme on disait d'après Aristote , toutes les sources de la science. Les universaux furent le point de ralliement entre l'Académie et le Lycée ; lorsque ces deux écoles furent réunies par les nouveaux Platoniciens, ils furent aussi le point cardinal * sur lequel roula toute la philosophie scolaslique. Une fois convaincu que tous les trésors de la vérité étaient contenus dans le
(585) iein de ces idées universelles , on devait naturellement faire consister exclusivement les exercices de la raison à exploiter cette mine inépuisable , à élaborer , transformer cette matière féconde. Or, ce travail appartenait en propre à la dialectique péripatéticienne , il en constituait l'essence. On possédait une sorte de pierre philosophale ; il ne restait plus qu'à la mettre au creuset : aussi pourrait- on cotiiparer la philosophie scolasiique à une sorte d'alchimie qui emploie les universaux coiilme substance et la dialectique comme appareil.
Réciproquement , les passions que cet âge conçut pour les controverses de l'école dut à son tour confirmer l'idée que l'on avait conçue de la haute vertu , de la toute -puissance des universaux ; car , on trouvait dans ce préjugé le moyen de donner à de telles controverses une extrême importance, et de les tendre en même temps interminables.
Celte considération, réunie à la confusion toujours plus absolue qui s'opéra entre la philosophie et la théologie , nous explique toutes les doctrines de cet âge. Il est digne de remarque que les universaux , en même temps qu'ils ouvraient une carrière indéfinie à la polémi-
tque des écoles , par la voie des subtilités abs-- IV. aS
trjaites , ouvraient aussi une splière non moins vaste aux spéculations mystiques , en leur présentaint les types primordiaux sur lesquels elles se plaisaient a s'exercer. Celles-ci s'en emparaient par la contemplation , comme celles-là par l'argumentation ; c'étaient deux modes, différens quoique parallèles , de traiter le même suj^t. On conçoit dès lors comment ce double ordre d'exercices et de vues se propagea simultanément parmi les philosophes du moyen âge, pt se réunit quelquefois chez les mêmes scolastiques. L'un et l'autre semblaient se prêter une confirmation mutuelle.
; Ce^nquvel esprit de la philosophie scolasliqjiie commença à se produire dans les controjy^rses que fit naître l'enseignenjent de Bérenger (A). Bérenger était disciple de Fulbert de Qiartres , qui lui-même avait reçu les leçons de Glerbert ; les contemporains l'appellent un très-grand philosophé , qui , suivant eux , possédait également ce qu'on appelait la Grammaire , la philosophie et la nécromancie {i) j il excellait , dit-on , dans les subtilités dé la
(i) Yoyez leurs témoignages dans Launoi , De celebrioribus Scholts, cap-T, pag. 33 , 34-
( 587 ) dialectique et dans l'art d'attribuer de nouvelles interprétations aux termes. Mais la manie du temps , qui était de faire servir exclusivement les spéculations rationnelles à l'explication des mystères de la foi , l'engagea malheureusement à disserter sur la transusblantiation ; une foule de docteurs s'élevèrent à l'envi contre la témérité de ses opinions. A leur tête se distinguèrent Lanfranc etS. Anselme deCantorbéry. L'arâenâl des armes que la dialectique pouvait fournir à ces discussions fut ouvert, et ces armes furent employées concurremment avec les autorités tirées de l'Ecriture et des Pères.
Le B. Lanfranc fut le maître de S. Anselme; tous deux étaient Italiens; tous deux enseignèrent en France ; tous deux occupèrent tour à tôùv le siège de Cantorbéry. Le premier répandit un grand éclat sur l'école du Bec en Normandie; il montra , dit-on , une grande habileté dans la dialectique , et en inspira la passion à ses nombreux élèves (i). Mais, les écrits que nous avote sous les yeux roulent presque exclusivement sur des matières théologiques (2). S. Anselme con-
(1) Launoy. Ibid^ cap. XLII , p. 157.
{1^ Publiés par les bénédictins de Saifet-Maur. i*àfi» 1648, un vol. in>fol.
somma méthodiquement la fusion de ces deux ordres a éludes. « Une pensée dominante, dit son biographe (i), s'était emparée de lui, le tourmentait nuit et jour, et s'attachait d'autant plus à lui qu'il faisait plus d'efforts pour la repousser ; c'était la possibilité de démontrer par un raisonnement unique et simple tout ce qu'on doit croire de la Divinité. Enfin, une nuit pendant qu'il était éveillé , cette solution tant désirée vint briller comme un éclair dans son entendement, et remplit son âme d'une joie immense. » Cette pensée paraît a voit servi de but à son Monologicum, Son Proslogion n'est qu'un résumé du précédent; on y trouve une démonstration de l'existence de Dieu analogue à celle que Descartes a rendue si célèbre etqu'il a déduite de l'idée de Dieu même (B). A la suite de cet écrit , on trouve dans le recueil des œuvres de S. Anselme une réfutation de ce mode de démonstration , que l'éditeur, d'après les indications que lui ont fournies quelques manuscrits , attribue à un moine d'ailleurs inconnu appelé
( I ) Gadmer : Vie de sainL Anselme , en tête des œuvres de saint Anselme, publiées par Gerberon, Pari»
■( 389 ) Gaunilon. S. Anselme réfute à son tour son adversaire, et essaie de justifier sa propre logique. Si l'argumentation du saint archevêque est subtile et ingénieuse, les objections du moine , présentées sous les formes les plus modestes , offrent une sagacité bien remarquable. Dans cet écrit, auquel il donne le nom de Petit livre d'un sot , il fait ressortir la distinction essentielle qui existe entre la vérité logique ou subjective , et la vérité objective et réelle , distinction à peu près inconnue dans cet âge; il fait voir qu'on ne peut conclure de l'une à l'autre, ni poser en principe que ce qu'on conçoit comme existant existe en effet par cela même qu'on Ta ainsi conçu (C) (i).
Dans les autres preuves do lexistence de Dieu , déduites par S. Anselme , on rencontre quelques vestiges du nouveau Platonisme; il déclare au reste qu'il a pris S. Augustin pour guide, qu'il n'a suivi que ce seul guide; mais cette circonstance explique et ne contredit pas la remarque que nous venons de faire.
S. Anselme fonde l'union de la tliéoloeie et
(i) Liber pro insipienteadvers. , etc* Dans \qs œuvres de saint Anselme , p. 55.
( 590) delà philosophie sur ce principe, que la seconde dt>it s'exercer à nous faire comprendre ce que la foi nous a d'abord donné à croire ; « car, dilil , la foi occupe , dans les choses religieuses , le même rang que l'expérience dans les choses naturelles : il faut savoir qu'une chose est avant d'examiner ce qu'elle est, pourquoi elle est; et de même que la raison s'égare dans l'étude de la nature, si çlle ne s'appuie sur l'expérience, elle s'égare dans Fétude de la religion , si elle ne s'appuie sur la foi (i). »
Peut-être les objections du moine Gaunilon laissèrent-elles cependant quelque impression dans l'esprit de S. Anselme ; car, dans son dialogue sur la vérité, S. Anselme distingue à son tour la vérité des Enonclations , et la vé-' rite qu'il appelle la vérité de l'opinion ou de la pensée. C'est au fond à peu près la distinction de la vérité logique et de la vérité réelle; il fait consister la première dans l'exactitude des définitions, la seconde dans ce qu'il appelle la rectitude; celle-ci consiste à concevoir ce qui existe ou n'existe pas effectivement; il lui donne le nom de rectitude, parce que la raison, dit-il.
(i) Monologium , ibid. , page 2.
(39' ) recoiinaîi alors ce qu'elle doit reconnaître. 11 suppose t.'icitement une sorte de loi qui lui s^-*rait imposée; aussi place-t-il encore une vérité dans la volonté elle-même : la volonté s'y con-* forme, quand elle se dirige comme ^lle le doit (i)l « Il y a aussi , continue-t-il , une vérité dans w les sens ; si le témoignage des sens paraît nous » tromper, ce n'est pas le sens extérieur qui » s'égare , c'est le sens intérieur qui lui prêté » sa propre faute (2). Il y a une vérité dans » l'essence des choses,* elle dérive de la vérité ij suprême; cette vérité est Dieu même; mais » la vérité en Dieu n'est plus la conformité à ce )) (\m doit être conçu; car Dieu impose la loi » et ne la reçoit pas. La vérité n'a ni com- » mencement m fin (5). »
Le dialogue intitulé le Grammairien y est une très-faible esquisse de dialectique, conçue d après les JCatégories d'Aristole. Il suffira pour en donner une idée , de dire que S. Anselme commence par examiner sérieusement , et par discuter dans toutes les formes, la question de
(1 ) Dialogus de F'eritate , cap. a, 3, 4, 5. OEuvre» de saint Anselme, p. 1*9 et suivantes.
(2) Ibid. , cap. 6.
(3) Ibid. , cap. 7 , 10,11.
savoir « si le grammairien e^t ou non une substance , s'il est une première ou une seconde substance ; s'il y a un grammairien qui ne soit pas un homme, à prouver que l'homme n'est pas la grammaire, que le grammairien est celui qui sait la grammaire (1). «
Les écrits de ce docteur méritent cependant quelque altention,parce qu'il acheva de donner sa forme constitutive â la philosophie scolastique. Bérenger eut aussi un disciple dans Hildebert de Lavardin, qui devint archevêque de Tours, qui célébra les vertus; la sagesse de son maître , mais n'imita point sa témérité , et montra au contraire un grand éloignement pour toute innovation. On remarque qu'il lisait Cicéron, Sénèque, Horace et Juvénal, chose en effet assez remarquable pour ce temps. Nous avons de lui un traité de théologie , dans le-^ quel on trouve les deux propositions suivantes: tf La foi est une certitude volontaire des choses » absentes, placée au-dessus de l'opinion, au- » dessous de la science. La révélation divine » s'opère de deux manières : par l'aspiration
(i) Ibid. , cap. 1 ; voyez aussi le Monologium : dieu logus de Grammfltica , cap. i,9,io,ii,i4< làid. f p. 143 et »uir.
(395) y> intérieure, et par l'instruclion qui vient da » dehors, c'est-à-dire, des faits ou des dis-^ » cours (i). »
Cependant il s'élevait, dans le sein de l'école, une autre controverse qui ne touchait point, comme celle qu'avait excitée Bérenger, à la croyance religieuse , mais qui atteignait directement le pivot de la science philosophique , et dans laquelle toutefois la théologie se trouvait impliquée, par l'effet de l'étroite connexion que l'esprit du lemps avait établie entre l'une et l'autre : c'est la célèbre dispute des Nominaux et des Réalistes. On a reconnu, depuis quelques années, que cette discussion méritait l'attention la plus sérieuse, et elle a excité en effet l'intérêt des historiens les plus récens. 11 ne s'agissait de rien moins que de déterminer quelle était la valeur positive de ces mêmes universaux , que l'école reconnaissait comme la clé de la science ; c'était en d'autres termes la question fondamentale qui a occupé les plus grands philosophes des deux derniers siècles, Hobbes, Descartes , Leibnitz (2), Locke, Hu-
(i) Hildeberti Tract, theol. , cap. i eta.
(a) Leibnitz, Dissert, prelim. ad Marii Nizolii
( 594 ) me , etc., et qui est encore agitée de nos jour». C'était la question relative à l'emploi et à l'ulililc des notions générales , aux secours que l'esprit humain peut en tirer pour les connaissances réelles et objectives. C'était précisément la même question qui, renouvelée plus tard par Ockam et pni- Bacon, a déterminé la réformatioh de la philosophie. On ne pouvait attendre qu'au 11^ siècle on en mesurât toute l'importance, qu'on pût en déduire tous les corollaires; il était même presque inévitable qu'elle fût étouffée à son origine ; mais on ne peut du moins assez s'étonner qu'elle pût être élevée dès cette époquç , et que la réalité des universaux , alors qu'ils étaient l'objet d'une si haute vénération et d'une sorte de culte , ait pu être mise en doute. C'était mettre en question la base de la philosophie du temps , et toute cette philosophie elle-même.
Il nous reste peu de documens originaux sur la manière dont cette controverse fut traitée pendant le 2" âj^e de la scolastîque , et nous
librum de Veris Principiis^ etc. — Voyez aussi Duguald Slewart ( Eléments of the philosophy of the human mind , chap. 4> ) '
( 395 ) devons reserver l'expose des argumenta lion s auxquelles elle donne lieu pour l'iiisloire du 4' âge , époque à laquelle elle fut reprise avec' des développçmens méthodiques. Mais il est curieux du moins de nous arrêter un instant à en étudier l'origine , à voir comment ses premiers promoteurs purent être conduits à un point de vue qui aanonçait une sagacité peu commune.
Cette question tenait de près à celle de la vérité logique et de la vérité objective, qui avait été élevée par le moine Gaunilon j mais elle paraît avoir l'antériorité sur celle-ci, et peut-être contribua-t-elle à faire naître la seconde.
Du Boullay, dans son histoire de l'université de Paris (i), et Jalabert, dans sa Défense des Nominaux (2), rapportent la première origine du système des nominaux, à un certain Jean, d'après le témoignage de l'anonyme qui a écrit un fragment de l'histoire de France, depuis Robert jusqu'à Philippe P' ; ce Jean aurait eu pour disciple un Robert de Paris, un Arnulphç
(i) Tome I, p. 443.
(2) Prœfatio , § 6.
( 396 ) de Laon et Roscelin. Nous n'avons du reste aucune autre indication sur ce personnage. Aventin, S. Anselme de Cantorbéry, Abailard , Jean de Salisbury, Othon de Frisingue, ne font remonter qu'à Roscelin lui-même l'origine de ce système. Nous sommes réduits, pour connaître les idëes de ce dernier, aux passages trèsconcis de ces divers auteurs , et aux réfutations non moins succinctes que lui opposèrent quelques-uns d'entre eux , particulièrement S. Anselme et Jean de Salisbury. a Roscelin, dit » Aventin , fut l'auteur d'un nouveau ly- >i cée ; il institua le premier une science des » mots et une nouvelle manière de philoso- » phe.... Les Nominaux reçurent ce litre, par- » ce que, avares de choses, prodigues de noms )) et de notions, ils paraissent n'attribuer de » force qu'aux termes seuls (i). » En faisant allusion à Roscelin , Anselme parle de a ces » hérétiques dialecticiens qui ne font consister » les substances essentielles que dans la parole, )) qui ne conçoivent la couleur que dans un » corps, la sagesse que dans une âme...., chez » lesquels la, raison, qui devrait être le juge
(i) Annales Bojor. L. YI , p. SgS.
(397) » suprême, est tellement enveloppée par les » images matérielles, qu'elle ne peut s'en dé- » gager ni en discerner les choses qu'elle » devrait contempler seule , pure de tout al- » liage....; qui ne peuvent concevoir que plu- » sieurs hommes , quant à l'individualité per- » sonnelle , ne sont qu'un homme unique dans » le genre (i). De tels hommes, conclut-il, )) doivent être exclus de toute discussion sur 1) les questions spirituelles. » Abailard ne se borne pas à se séparer de Roscelin , il le combat (2). Jean de Salisbury établit avec concision , mais avec peu de netteté , la dififérence de leurs opinions. « L'un , dit-il , ne fait con- » sisler les universaux que dans les termes, » l'autre dans les discours (5). » Quelle était donc au fond la pensée de Roscelin? était-ce le germe de la théorie que Condillac, de nos jours , a prétendu établir sur les ^gnes, et de l'opinion qu'il a exprimée lorsqi^l a dit que
(1) Ve Fide Trinitaiis. Cap. 2.
(2) XXI« lettre d' Abailard , adressée à Gaufred évêque de Paris.
(3) Mélalogic, , lib. 1 1 , c. 174
( 598 ) la science n/est qu'une langue bien faite ? Nous sommes réduits à cet égard à des conjectures (D). 11 paraît qu'il n'accordait d'existence aux qualités que dans leurs sujets , aux genres que dans les individus 5 et que , refusant une réalité objective aux notions générales, il ne les faisait reposer que sur les termes qui, servent à exprimer les rapports communs aux objets réels. Peut-être fut-il mal compris de son siècle ; peut-être ne se comprit- il pas bien lui-même ; ce qu'il y a de certain , c'est que son siècle n'était guère , en effet , en mesure de comprendre le point de la question; c'est que son opinion fut considérée comme une hérésie, et souleva lous les esprits ; c'est qu'il eut l'imprudence de l'appliquer à des matières religieuses ; c'est qu'il s'engagea spécialement dans des interprétations nouvelles sur l'un des dogmes forgbmentaux du Christianisme ; qu'il s'attira une con damnation du concile de Soissons en 1092 , et qu'il fut banni de France et d'Angleterre.
Jean de Salisbury annonce a que le Nominay> lisme s'évanouit à peu près avec son auteur.» Cependant il eut un certain nombre de discij)les , et nous apprenons par le fragment d'un poëme de Godefroy , que nous a conservé
( 399 ) l'abbé Lebeuf (i ) , que celle école se perpétua à Paris jusqu'à la fin du 12* siècle, ou méii>ô au commencement du i3*.
Aventin et Otlion de Frisingue , ont ningé aussi Abailard au nombre des disciples de Roscelin ; mais on conçoit à cet égard un doute fondé, lorsqu'on remarque qu'Abailard luimême ne fait aucune mention de cette circonstance dans les détails qu'il nous a laissés sur sa vie ; il reconnaît pour son maître ce Guillaume de Champeaux dont il fut bientôt le rival , contre lequel il lutta avec tant d'ardeur, et dont il tj-iompha avec tant d'éclat. C'est à Guillaume de Champeaux qu'on fait commencer l'existence de l'université de Paris , ou plutôt la transformation de l'Ecole palatine qui , par le mode d'enseignement introduit à cette époque, par le concours d'une grande multitude d'élèves et par l'émulation des maîtres , prit en efl'et dès lors un caractère nouveau. Guillaume qui enseignait au prieuré de S. -Victor , et qui fut ensuite évéque de Châlons^ passait pour être fort habile dans la controverse. 11 avait traité
(1) Dissertation sur l'Histoire de Paris. i4 p- 255 et suivantes.
( 4oo )
de l'invenlion, suivanl Jean de Salisbury ; mais cette invention n'était autre que l'invention syllogistique (C qui consiste à découvrir le » moyen terme pour en tirer un argument (i).»* Il s'attachait essentiellement à la grande question des universaux , et prétendait établir que a toute essence est réellement dans chaque in- » dividu; que les individus ne diffèrent entre » eux que par la variété des accidens (a). » Il partait de là pour fonder ces universaux aparté rei, qui ont obtenu depuis une si haute importance dans l'école. Bayle a cru pouvoir conclure de ce passage , que Guillaume de Champeaux avait adopié un système analogue au Spinosisme(5); mais cette induction est au moins hasardée. C'est sur ce point que s'éleva la longue et vive controverse d'Abailard contre son maître , controverse qui excita dans Paris une si grande rumeur. Il serait curieux de savoir de quelle manière elle fut soutenue de part et d'autre, mais nous ne connaissons guère d'une polémique qui fut si prolongée et si brillante , qu'un seul raisonnement d'Abailard , qui diminuera
(i) MetalogicuSj lib. III, cap. 9.
(2) AbailardL Epis 1. 1.
(3) Dict. hist. , art. Abailard , remarqua G.
( 4oi )
peul*êlre nos regrets sur l'ignorance où nou» sommes h l'égard des autres, a Si toute l'essence » et la substance de la nature humaine , disait- » il , se trouvent dans chaque homme , Pierre , » par exemple, sera essentiellement et substan- » tiellement Jean, et Jean sera Pierre , ou plu- » tôt ni Pierre ni Jean ne seront plus hommes ; » car qui dit tout n'excepte rien. Ainsi , dans » la supposition que toute la nature humaine w se trouve être dans Pierre, il n'y a plus » rien pour Jean , et réciproquement, m Mais Guillaume modifia son opinion , après avoir étévaincu par son disciple ; c'est du moins ce que ce dernier nous assure (i) j au reste , la modification qu'il y apporta n'est pas facile à comn prendre (G).
La collection des écrits d'Àbailard , qui a été publiée par l'impression, ne renferme guère que ses lettres, ses écrits ascétiques, théologiques et moraux; c'est dans ses manuscrits encore inédits qu'il faut chercher sa philosophie rationnelle : ils sont presque exclusivement consacrés à la logique, et la traitent dans
(i) Abailardi Historia calamit. introd. in theoL thrist. — Vie d'Abailard, Paris, 1790, tomeI,liv. i , p. 23.