‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · IV · texte numérisé non relu

IV

( ''iiS ) veaux Platoniciens , construit son échelle d'ascension, qu'il appelle aussi Xêchelle du ciel; déjà, avant lui, Honoré d'Autun en avait dressé une semblable pour conduire l'âme jusqu'à Dieu par les voies mystiques.

Hugues s'était proposé de tracer les règles d'un art bien supérieur à la dialectique de son temps, du premier de tous les arts, de la raé-* ditation; et certes, il eût rendu un service éminent à la philosophie de tous les âges et de toutes les écoles. Mais il ne connut la méditation que comme un exercice contemplatif et mystique. On ne s'en étonnera point, si l'on considère que Hugues avait étudié et commenté les écrits attribués à S. Denis l'aréopagite (i).

Le Didascalicon de Hugues est une sorte de traité des études, conçu dans Tesprit de son temps , et empreint d'une extrême sîicheresse.

Platon n'était pas inconnu à Hugues ; ce docteur le place même au-dessus d'Aristole. Bernard de Chartres , au rapport de Jean de Salisbury , essaya de concilier entre eux les deux princes de la philosophie, a Les genres et les espèces

(i) Voyez le tome II de ses œuvres. Ce commentaire n'a pas moins de dix livres.

( ^19 ) » ne sont, suivant Bernard, que les idées, y) ou les exemplaires éternels , ou les formes ar- » chétypes qui résident dans l'intelligence di- » vine, et qui subsisteraient immuables alors » même que le monde matériel viendrait à pé- » rir. » 11 rapportait à ces idées, les quantités ', les qualités , les relations, les lieux , les habitudes, et tout ce qui est uni aux corps. « Ces » universaux sont permanens dans leur nature , » quoiqu'ils paraissent varier dans leur union » avec les corps , comme les genres persévèrent » au milieu de la succession variée des indi- » vidus. »

Le Megascomus et le Microcosinus de Bernard de Chartres attestent d'un manière sensible ce retour aux doctrines de Platon ; c'est une sorte de fiction et d'allégorie conçue à l'imitation de Boëce, écrite tour à tour en prose et en vers ; elle roule sur l'origine des choses, et sur la formation mystique de l'homme. Bernard y fait jouer un rôle à la nature , à Noys , principe dont le nom dérive du fouç des Grecs, et qui représente l'intelligence, à une déesse appelée Panthomorphos , à Uranie. Il donne à l'âme de la nature le nom ai endéléchie, visiblement emprunté d' A ristote; il établit entre noys et Vendélechie une étroite consangui-

nilé. 11 suppose la prëexislence des âmes ; il fail naître l'Iiomme sous l'influence des astres. Ces écrits, qui respirent un syncrétisme confus des anciennes traditions de l'Orient et de la philosophie grecque, eurent un succès prodigieux, lis n'ont point été imprimés; mais ils existent en manuscrit à la bibliothèque royale.

, Guillaume de Conches essaya aussi de concilier Arislote et Platon ; on l'accuse même de leur avoir aussi associé Démocrite et Epicure. Il tenta de franchir les limites de la dialectique, de parcourir le domaine de la métaphysique et de la physique. La bibliothèque royale possède de lui un traité manuscrit d'Anthropologie. Dans son traité des substances physiques, Guillaume de Conches annonce dès le début qu'il se conforme à la doctrine de Platon.

Adélard de Bath avait visité, au travers de mille périls , les Maures d'Espagne , l'Egypte , l'Asie Mineure ; il tenta aussi de concilier le péripatéticisme avec les doctrines de Platon. Dans un manuscrit de ce zélé promoteur des études, que conserve la bibliothèque royale, il représente un jeune homme voué au culte de la philosophie , et que la phllosososmie s'efforce d'en détourner. Celle-ci dirige contre la philosophie toutes les accusations bannales ; les conlradic-

lions et les inconséquences de ses adeptes , l'es inconvéniens auxquels expose son étude ; mais Ja cause de la science triomphe. Cette allégorie ingénieuse, qui méritait d'être tirée de l'oubli, respire l'esprit du platonisme (i).

Au milieu des idées mystiques qui dominent et préoccupent Richard, abbé de S.-Vicl6r, on démêle quelques aperçus qui ne mantjuenLi ni d'étendue ni de justesse. Déjà l'honzon de l'esprit humain semble s'agrandir. Richard ne l'enferme point dans l'enceinte de la dialectique; il s'essaie à embrasser les rapports généraux des sciences et des arls. « L'homme , dit- il , lutte à la fois contre l'ignorance , contre le vice et contre la faiblesse de son corps. La sagesse lui aide à triompher de la première; la vertu , du second ; les arts mécaniques , de la dernière (2) .« La physique, dit-il eiicore , re- )) monte des effets aux causes , et redescend

(i) Voyez sur ce manuscrit et sur les autres écrits d'Adélard une notice très-intéressante dans Jourdain ; Recherches critiques sur les traductions (ÏAristote^ p. 285 et suiv.

(2) Richardi de S.-Victore : Tract. Excerptionum, lib. I , cap. 3,4»

» des causes aux effets (i), » définilion que Bacon n'eût pas rejelée. « 11 y a pour l'horume » trois voies d'instruction : l'expérience , les » déductions rationnelles et la foi. La première « le conduit aux connaissances profanes et » temporelles , les deux autres aux connais- )) sances éternelles , en s'aidant et se suppléant » l'une l'autre (2) j la sagesse conduit à la )) vertu , la vertu à la sagesse : cependant les » hommes se portent en général avec plus d'arw deur vers la première que vers la seconde ; » car celle-ci exige des sacrifices , un triomphe » sur nos passions, qui ne peuvent être obtenus » sans de grands efforts (3).

» La philosophie est la pensée vivante, la » seule raison , la raison primitive de toutes » choses (4).» Iwioofv. HU ^im

A l'exemple de Hugues, Richard institue des règles pour la contemplation. Il compare le lieu où elle établit son siège au sommet d'une montagne , élevé au-dessus de toutes les scien-

(i) Id, , ibid. , cap. 7.

(a) Id. , De Trinitate , lib. I , cap. 2.

(3) Richardus , Benjamin minor seu De Prœpar. animi ad contemplât. , cap. 3.

(4) Tract. Excerpt , lib. I , cap. 6.

ces mondaines ; « de là le sage volt à ses pieds

» et dédaigne toute philosophie , toute science.

» Quel point de vue semblable ont pu aitein-

)) dre Aristote, Platon , et la foule des philo-

» sophes ? La pensée humaine s'égare çà et là>

» errant lentement dans les sentiers tortueux ,

» sans se diriger à un but. La méditation tend

» avec de grands efforts à gravir vers le but par

» une route escarpée. La contemplation s'é-

» lance d'un vol rapide et libre vers l'objet

» qu'elle s'est choisi , guidée par la seule Inspi-

» ration. La pensée est sans travail et sans

,» fruit ; la méditation est un travail fructueux;

» la contemplation obtient le fruit sans travail.

» La divagation est le propre de la première ;

» rinvesligation , celui de la seconde ; l'adrhi-

» ration , celui de la troisième. La première

» appartient à l'imagination, la seconde à la rai-

» son , la troisième à l'intelligence. La pensée

» parcourt successivement les objets; la mé-

» ditalion tend à l'unité ; la contemplation

» embrasse l'universalité dans un seul re-

)) g«rd(i).

(i) Benjamin minor; lib. I, cap. 3, 4, 75, lib. II» cap. i6.

» Les sens charnels précèdent le sens du j) cœur dans la connaissance des choses ; car , )) si l'esprit ne connaissait d'abord les objets » sensibles par les organes du corps, il ne ï> pourrait obtenir l'occasion d'exercer sur eux » l'activité de la pensée.... Que sont les choses » visibles , si ce n'est une sorte de peinture des » choses invisibles ?... Mais, l'intelligence est le » sens à l'aide duquel nous voyons les objets D invisibles; non sans doute par ce regard de la » raison qui cherche , pénètre et découvre sen- » siblement les choses cachées , en remontant » des effets aux causes, ou descendant des eau-- » ses aux effets ; mais par un regard direct , » immédiat , qui atteint la puissance même et » la forme de ces objets sublimes (i). »

A l'exemple de Hugues encore , Richard construit une échelle de six degrés ; mais cette échelle diffère un peu de celle de son prédécesseur. Dans le premier degré, la contemplation s'exerce par la seule imagination ; dans le second, elle emploie l'imagination dirigée parla raison ; dans le troisième , la raison dirigée par l'imagination ; dans le quatrième , la raison di-

' n .lit; rT^r , |, . ?, ,,jnj ,1 .(Hl tTumm v,\m'c>iV\'

(i) Id. , ibid, , lib. II , cap. 17, 18 ; lib. III , c.g.

( 425 ) rigée par la raison même ; dans la cinquième la contemplation s'élève au-dessus de la raison,' mais aux choses qui n'ont rien de contraire à la raison ; dans le sixième enfin , elle embrasse ce qui est au-dessus de la raison et lui paraît contraire (i).

Amalric de Chartres, qui enseignait la théologie à Paris, vers la fin du 12" siècle , combina la doctrine d'Abailard avec les idées contenues dans les écrits attribués à S. Denys l'aréopagite , sur lesquels Hugues de S.-Victor venait de rappeler l'attention ; il ressuscita le Panthéisme mystique avec une franchise et une liberté qui occasionèrent un grand scandale dans l'église et dans l'école. « Il était , dit » Rigore , très-habile dans l'art de la logique » et dans les autres arts libéraux qu'il avait » long- temps enseignés. 11 avait sa méthode » propre et pensait entièrement d'après lui- » même (2). Amalric, dit Gerson (5) , établit » les propositions suivantes : Dieu est tout , et

— »- ■ i.iijq

(!) /Airf.,Hb.I,cap. 6.

(2) Rigore , Hist. Philippi Augusti, — Du Boullay ,, Hisl. univ. Paris. , tome III, p. 25.

(3) De Concordia nietaph. etlogicœ, p. 18.

( 4^fci ) » tout est Dieu. Le Créateur est identique aux » créatures. Les idées créent et sont créées» » Cette doctrine impie a été puisée dans Jean )) Scôt, qui lui-même l'a empruntée à un cer- » tain pioine grec nommé Maxime. » Dans une Bulle publiée en 1225, le pape Honorius III rapporte que l'évéque de Paris s'est plaint de ce que l'quvrage de Jean Scot était lu et étudié par un certain nombre de moines et de docteurs scolastiques.

Albert-le-Grand eite un certain Alexandre auteur d'un livre sur les principes de la substance incorporelle et corporelle , dans lequel l'unité absolue était également reproduite. Nous ne connaissons d'ailleurs ni le livre ni l'auteur. Il ajoute que David de Dinant en adopte les opinions. David de D'mant fut aussi le disciple d'Amalric. Il distingua trois principes indivisibles et primordiaux : celui des corps (^le), celui des âmes (noys) ^ et celui des substances éternelles et séparées , c'est-àdire Dieu. On voit que David de Dinant avait puisé aux mêmes sources que Hugues de Saint- Victor et Alain de Lisle. Ces emprunts faits à la métapbysique des Arabes et à celle des Platoniciens attestent la consanguinité de leurs systèmes. David considère ces trois principes

( 427 ) comme identiques entre eux(i).S.-Thomas, en oon^rmant le témoignage d' Albert- le-Grand , ajoute : « Ce fut une erreur introduite par M quelques philosophes de l'antiquité , que de » considérer Dieu comme •l'essence de toutes » choses. Ils prétendaient établir que tout est » absolument un , que les choses ne diffèrent » qu'aux yeux des sens , ou suivant les diverses }> considérations de l'esprit ; tel fut en parti- » culier le système de Parménide. Plusieurs » modernes ont suivi à cet égard les traces des » anciens, et dans leur nombre nous comptops » David de Dinant (2). »

■ iCette doctrine attira sur ses auteurs la prompte et sévère censure de l'autorité ecclésiastique.

Alain de l'Isle , l'auteur de l'Anti-Claudien, mérite d'occuj^ une place dansl'hitoire philosophiquecomme dans l'histoire littéraire. Ufutle premier et peut-être le seul dans cet âge, qui, à la manière des 'anciens, essaya de prêter à la > philosophie le langage et les formes de la poésie ; au mérite d'avoir tenté cette réconci-

(i) Alberti magui Surrùna Theologiœ , pars I , tract. IV , qusest. 20 , tome XVII de ses œuvres , p. 76.

(2) Saint Thomas d'Aquin , lib. II , In niag. Sentent.^ disput. 17 , (juaest. 1 , art r.

lialion diflicile entre la piiilosopdie de l'école et les belles- lettres , il en joignit un autre non moins réel ,' non moins rare , et plus éminent : celui d'avoir essayé aussi de remettre en honneur la philosophife morale. Son livre intitulé: du Gémissejnent de la nature est conçu à l'imitation du Mégacosmus et du Microcosmus de Bernard de Chartres . Dans celte fiction , le poète fait apparaître la nature, s'entretient avec elle et lui soumet divers problèmes (i). Le personnage qu'il fait jouer à la nature, les fonctions qu'il lui attribue, rappellent le Demiourgos des nouveaux Platoniciens (2). Dans l'invocation qu'il lui adresse , on croit entendre Synësius (5) (R). Le personnage mystérieux de No^s reparaît ici dans la grande production des êtres. IjCS vertus morales , per*nnifiées aussi , viennent prendre part à ce colloque. Enfin, iUn génie se montre , c'est le génie de la dialectique j il est orné de tous les attributs de l'étude ; en lui revivent et les héros , et les poëtes,! et les sages de l'antiquité ; en lui Platon brille

Ci) :AIani Ab Insulis : Opéra moralia,parcenetica etpolemica. Anvers, i654, i«-foI. , p. 27g.

(2) Ibid. , ibid. , p. 289.

(3) Yoyez ci-dessus, ch. 22, p. 84-

d'une splendeur céleste. A risloie paraissait envelopper ses décrets dans des formules énigmatiques. Le génie s'entretint avec la nature ; ils contractent une alliance;' ils reconnaissent leur commune origine ; un arrêt est prononcé contre les vices qui déshonorent l'humanité et corrompent la raison (i). Les idées exemplaires , et les autres notions des autres Platoniciens se reproduisent et dominent dans ce singuUer ouvrage ; son Chérubin mystique semble conçu dans le même esprit (2). Dans son Commentaire sur le Cantique de Cantiques , il recommande les voies contemplatives comme celles qui conduisent à la plus haute sagesse et aux plus pures lumières (5). Alain de Tlsle a aussi connu le livre de Causis y auquel il donne pour litre: de Essentia summœ honitatis.

Dans son Traité de VArt , Alain de l'Isle ^ablit certaines définitions fondamentales, empruntées au Péripatéticisme , trois principes généraux auxquels il donne le nom de Pétitions;

(1) Ibid., ibid. , p. 3i8.

(2) Jùid. , p. ï'jù.

(3) fbid., p. i4» 22.

ou qui renferment la . solulion des premiers problèmes, sept autres principes qu'il considère comme appartenant au sens commun , et trente théorèmes qui servent de dévelopement aux précédens. Tous ensemble constituent une théorie ontologique et Iranscendanlale de la causalité , et forment une sorte d'introduction rationnelle à la théologie (i). On reconnaît de nouveau, en les examinant, qu'Alain de l'Isle avait connu le livre de Causis , et qu'il a emprunté à ce modèle la forme géométrique dont il a revêtu sa doctrine (L).

C'est ainsi que déjà le nouveau Platonisme reparaissait marchant de front avec le Péripaléticisme. Le retour de ces systèmes pendant le cours du 12* siècle atteste que du moins quelques ouvrages des Arabes commençaient à se répandre en Europe avant l'époque à laquelle on rapporte ordinairement leur introduction , et rien ne paraîtra plus naturel , si l'on considère les fréquentes et nombreuses communications que les Occidentaux entretenaient dès lors avec ce peuple. On peut supposer que ces écrits ne circulaient encore que

(1) Pe«i Thésaurus anecdot. , tome I , p. 476.

( ^*5i ) ilans un pelil nombre de mains qui les exploitaient sans les citer.

Nous apprenons , pai* Jean de Salisbury , que les Stoïciens et les Epicuriens commençaient aussi à reparaître de son temps ; les indications qu'il do«ne à ce sujet annoncent qu'ils obtinrent peu de succès, et il est facile de le présumer.

Si Vt)n veut se faire une seule idée de la philosophie en Europe pendant le 12' siècle, on n'a qu'à lire Jean de Salisbury. 11 nous transporte sur le lieu de la scène ; il nous fait connaître les personnages , les opinions ; il nous rend témoignage des controverses; juge impartial, mais sévère , il censure les abus de la dialectique de son temps, il leur imprime même le cachet du ridicule.

(( Tous les docteurs de notre âge , dit-il , se rangent sOus la bannière d'Aristote. Quelquesuns cependant recdurent à Platon pour expliquer Aristote ; mais ils altèrent ainsi la pensée de cet auteur (1). Porphyre ayant miVen tête des OEuvres d'Aristote un Traité plus élémentaire.

(i) Méialogic. Lib. II, cap. 19. — Polyoratic. Lib. YII, cap. 6.

( 452 ) les anciens ont pensé que ce Traité devait servir d'introduction à la philosophie du philosophe par excellence. Cet ordre est bon en etTet s'il est observé avec sagesse ; c'est-à-dire , le Traité de Porphyre n'augmentera pas les ténèbres, si l'on ne consume pas sa vie à ^ commenter; mais il serait absurde d'employei ses années à apprendre les termes, de manière à n'avoir plus le temps nécessaire pour étudier les choses auxquelles ils doivent s'appliquer, et de faire ainsi, de l'introduction, le terme de la science. Telle est cependant l'erreur générale. On veut tout voir dans ce Traité, et l'on désapprend au lieu de s'instruire (i). » Jean de Salisbury fait ici allusion aux universaux, dont la notion avait été puisée dans VIsagogue de Porphyre. « Il serait utile sans doute, continue-t-il , de connaître les opinions de ceux qui nous ont précédé, pour rectifier les nôtres , d'après le contraste de leurs idées ; mais on traite si légèrement les sujets les plus difficiles , qu'une raison plus mûre et plus exercée doit rejeter ensuite la plupart des choses qu'on a apprises dans la jeunesse. C'est à Paide des universaux qu'on explique tout , et

(i) Mc.talogic. Lib. Il , cap. i6. — Lib. III, c. 3.

( 435 ) qu'on prétend résoudre les questions les plus élevées. Par ce moyen facile on devient enun instant philosophe supérieur. Qu'est-il arrivé ? nos instituteurs , par un vain étalage de leur science , éclairent tellement leurs disciples, qu'Us ne parviennent plus à s'en faire comprendre." Il n'est presque plus aucun maître qui veuille suivre les traces de son guide; chacun , pour se faire un nom , met au jour une erreur qui lui est propre, et alors qu'il prétend enseigner aux autres , ne fait que prêter une matière à la critique de ses élèves et de ses successeurs. Ils vont pérorant dans les places publiques ; la victoire est assurée à celui qui crie davantage ; ils consacrent à l'étude de cette science, qu'ils appellent unique , non dix ou vingt ans , mais jusqu'aux jours de leur vieillesse ; ils discutent chaque syllabe , chaque lettre , doutant de tout , cherchant sans.cesse , ne parvenant jamais au vrai savoir , se perdant dans de vains discours , ne sacliant ce qu'ils disent, empressés à créer des erreurs nouvelles; dédaignant d'imiter et même de connaître la doctrine des anciens. Tel est le chaos des opinions et la confusion des disputes , que chaque auteur ne peut plus même reconnaître ce qui lui appartient. Donnons un exemple de ces graves IV. 28

( 454 ) discussions : on agile dans les écoles les questions de savoir si un porc , conduit à l'étable , est rétenu par son conducteur ou par la corde j« si celui qui achète une robe achète aussi le capuchon (i). »

Jean de Salisbury était en droit de faire ces reproches à son siècle. Loin d'avoir négligé cette étude des anciens qu'il recommande sans cesse , il est le premier des scolastiqucs qui ait embrassé l'ensemble de l'hisioirede la philosophie, qui en ait présenté un résumé , et qui ait fait reparaître Pythagore , Socrate , Platon , Zenon, Epicure, Chrysippe (2). 11 n'indique point à quelles sources il a puisé. Il accorde une préférence marquée à Aristote j mais il fonde cette préférence « sur ce qu'Aristote » a traité toutes les parties de la philoso- » phie, sur ce qu'il a donné des lois à chacune » d'elles (3). » 11 témoigne cependant un penchant marqué pour les Académiciens (M) ; il leur sait gré de leur modestie et de leur réserve. Il blâme les prétentions du dogmatisme

(i) Ibid. , lib. 1, cap. 3. — Lib. II, cap. 6,7, 17.

(2) Polycraticus j lib. VII, cap. 4*9» ^^^^ '^ XXIir volume de la Bibl. Max. Patriim.

(3) Ibid. , iJ}id. , cap. 6.

( 435 ) qui ne reconnaît aucunes limites aux affirmations de l'esprit humain. « Il est des choses , dit-il , qui sont , pour le sage , l'objet d'un doute légitime ; ce sont celles qui ne peuvent s'appuyer sur aucune de ces trois autorités : la foi, la raison , ou les sens. Telles sont la plupart des questions dont la métaphysique est le sujet. » Jean en fait une longue énuméralion , et déclare se ranger , en ce qui le concerna , au sentiment des Académiciens. Il blâme , du reste, l'extension qu'ils avaient donnée à leur doute systématique, en attribuant à la suspension de l'assentiment une application universelle (i). Jean de Salisbury était disciple d'Abailard. Nous avons vu combien il avait donné d'attention aux controverses qui s'étaient élevées entre les Nominaux et lesRéalistes.Il paraît avoir éprouvé lui-même quelque hésitation entre ces deux sectes. Dans son Polycraticus, il professe la doctrine d' Aristole,et expose avec assez de netteté l'opinion desConceptualistes(2).(( Les sens jugent des choses matérielles ; mais l'intelligence est nécessaire pour concevoir les objets incorporels ;

(i) Ibid., ibid. , cap. i , 2 , 3.

(2) Cap. 17, et ultiiu.

la raison pour les juger.L'entendement considère les choses réelles sous un nouvel aspect , tantôt d'une manière absolue, tantôt dans leur ensemble; tantôt unissant ce qui est séparé, tantôt séparant ce qui est uni. Quoique, par l'analyse, il envisage les choses autrement qu'elles ne sont dans la réalité, cette opération n'est cependant point une vaine conception de l'esprit; car elle ouvre la voie la plus utile aux investigations de la sagesse. L'analyse est l'instrument de la philosophie ; elle aiguise la raison , elle distingue les objets d'après la propriété de leur nature. Si vous privez l'entendement de la faculté d'abstraire , vous enlevez aux arts l'arsenal qui renferme leurs instrumens... Ce que les sens perçoivent, ce qui est sujet aux formes , est la substance singulière et première. On donne le nom de la seconde substance à ce qui est nécessaire à ces mêmes objets pour exister et pour pouvoir être connus. Ce qui est un est toujours particulier. L'universel est ce qui est commun à plusieurs, en raison de la conformité de leur nature. Ainsi, la notion de l'universel se produit dans l'entendement , lorsqu'il perçoit la conformité des objets que la nature a assimilés par leur[substance ou leurs accidens. Quoique ces qualités ou ces relations ne puissent exister séparément

(437 ) dans l'ordre des réalités , elles peuvent élre saisies séparément par l'esprit ; et tel est le but essentiel de la philosophie. » Jean de Salisbury déduit de ces réflexions l'utilité des abstractions sur lesquelles reposent les sciences matliAnatiques(i). Plus tard, Jean de Salisbury parut cependant se rapprocher des Réalistes : peut-être la prudence ou la faiblesse le portèrent-elles à professer la doctrine qui avait triomphé. Le Metalogicus , qu'il composa dans sa vieillesse , renferme plusieurs passages dirigés contre ceux qui refusaient la réalité aux universaux , et ne leur accordaient d'existence que dans l'entendement (2).

Le Polycraticus est tout ensemble un traité de philosophie, de morale privée, de droit civil et même de droit public; ces quatre ordres de considérations n'en forment en quelque sorte qu'un seul à ses yeux ; car , à l'exemple des Stoïciens et de Cicéron , il rappelle la- philosophie aux applications pratiques (5). « L'art de » bien vivre , dit-il , est l'art des arts j » et

(1) Polycratic.j lib. II,cap. 18.

(a) Metalogic. , lib. 1 , cap. 20. — Lib. II, cap. 1 7 et ult. 0

(3; PolycratiCi lib. V , cap. 9.

( 458) c'est encore un nouveau caractère par lequel il se distingue des scoJastiques de son temps. Les trois dernières sciences ne sont elles-mêmes pour lui qu'un développement de la morale envisagée sous trois points de vue, relativement à l'étendue de ses applications. Comme Alain de risle, il conçoit essentiellement la morale comme un code de préceptes positifs , sans essayer de lui donner des principes théoriques. C'est enfin un exemple nouveau, jusqu'alors inconnu parmi les scolastiques de cet âge, et sous tous les rapports digne de notre attention, que ce regard jeté par Jean de Salisbury sur les institutions politiques. Il traite des devoirs et des droits du Prince ; il définit les lois , en marque le but j il embrasse les diverses branches de l'économie sociale. L'époque à laquelle il vivait, l'habit qu'il portait 51 excusent peutêtre une proposition qu'il prétend démontrer, et par laquelle il établit que le Prince est subordonné aux prêtres, qu'il en est le ministre (l); mais, on ne lirait point d'ailleurs sans intérêt, même aujourd'hui , ces dissertations politiques

(i) Ibid., lib.II,^p. 3.

(439) d'un scolaslique du douzième siècle , s'altachant à opposer le Prince au tyran (i) , caractérisant les fonctions du Prince par l'autorité sur les citoyens , et l'obéissance à la loi ; déterminant les droits et les avantages du pouvoir héréditaire , les circonstances qui peuvent autoriser un nouvel ordre de successibilité par l'élection (2); traçant les fonctions qui appartiennent aux divers ordres de magistrats, le rang et l'office propre aux différentes conditions de la société; professant partout une indignation constante contre la tyrannie; faisant enfin l'apologie de la liberté : (c II » n'y a rien, dit-il, de plus glorieux que la » liberté , à l'exception de la vertu , si toutefois » la vertu peut être séparée de la liberté (5), )) Il cite fréqueminenl l'Ecriture sainte à l'appui de ses maximes ; mais il rassemble également les traits de l'hisioire profane; il se montre surtout nourri de la lecture de Plutarque ; il a puisé à cette source l'enthousiasme des vertus publiques.

Le Metalogicus est une apologie des sciences.

(ï) Ibid. , ibid. , cap. 2,

(2) Ibid,j lib. V, cap. 6.

(3) Ibid. , lib. YII , cap. 25.

et des arts , dirigée contre une secte d'hoinmesi qui, même en exerçant renseignement, se déclaraient ouvertement les ennemis des lumières : car dans tous les temps il s'est trouvé en effet des hommes qui ont prétendu ériger en système leur opposition aux progrès de la raison humaine. Celte secte portait le nom de Cornificiens, et avait déjà été combattue par Abailard et Gilbert de la Porée. Le Gornificius dont elle luirait son nom était peut-être un personnage supposé; on faisait allusion à ce Gornificius qui fut l'ennemi de Virgile , et s'avisa de vouloir être son censeur. Jean employé contre eux toutes les armes du raisonnement et de la satire. Il oppose à leur prétendu enseignement la méthode suivie par les professeurs les plus distingués, et surtout l'exemple de Bernard de Chartres. Les détails qu'il donne sur celui-ci méritent d'être consultés.

Jean de Salisbury florissait en i i4o> et mourut en 1 1 80. Quoique Anglais de naissance , il fut le disciple de S. Thomas , évêque de Chartres , et occupa ce siège après lui. Si nous l'avons réservé pour clore le second âge de la philosophie scolastique , quoiqu'il ne soit pas le dernier des docteurs qui se produisirent pendant cet irttervalle, c'est qu"*!! nous explique

(44i ) cet âge, nous le fait juger; c*est qu'il y est luimême tellement supérieur, qu'il semble appar-' tenir aux âges suivans ,• c'est qu il est à tous égards une exception. Toutefois si, entre les deux écarts commis par ses contemporains , l'abus de la dialectique et le retour à l'idéalisme mystique , il sut éviter le premier , il ne paraît pas avoir entièrement échappé au second : car il commenta aussi le livre de la hiérarchie céleste attribué à S. Denis l'aréopagite (i).

Nous avons, pendant cet âge, concentré nos regards sur la France , parce que la France fut en effet pendant cet âge le grand théâtre des études. Melun , Laon , Chartres , une foule de villes avaient leurs écoles de philosophie ; mais Paris , en était la métropole pour l'Occident. Déjà le cercle des con^ naissances humaines commençait à s'étendre ; les Arabes , avaient communiqué à l'Occident, à la fin du 1 1* siècle , le goût des sciences mathématiques j Hermann Contract, Athélard, le traducteur d'Euclide , Daniel Morley , Robert

(i) Ce commentaire existe en manuscrite la Bibliothèque royale.

surnommé le Perscrutateur, Clément de Langtour en avaient successivement propagé l'étude. Au 12"^ siècle, la médecine eut des chaires dans les Universités ,* vers le même temps l'enseignement du droit romain s'introduisit tour à tour à Bologne, à Montpellier (]N), et à Paris. Les productions des trouvères, des troubadours, réveillaient en même temps le goût de la poésie et de la littérature ; les romans , dont les Arabes avaient foçmé les premiers modèles , entretei naient cette passion des aventures , qui était le caractère dominant du siècle , opposaient à l'aridité de l'enseignement scolastique , l'influence d'un ordre d'idées empruntées au domaine de l'imagination, tempéraient l'âpreté et la rudesse des mœurs, ramenaient les cœurs à des sentimens délicats et doux, offraient aux esprits des formes gracieuses, élégantes, quoique trop souvent affectées et subtiles. Vers la fin du I a« siècle , les anciens romans de la Table-Ronde furent traduits du latin en prose, et en poésie française , et devinrent ainsi une lecture populaire (i) (O).

(i) Hist. Hit. de France , tome XV , p. 494-

NOTES

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