‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · DU VINGT-SIXIEME CHAPITHE · texte numérisé non relu

DU VINGT-SIXIEME CHAPITHE

(A) Tennemann , en faisant commencer le second âge de la philosophie scolastique à l'origine de la controverse entre les Réalistes et les Nominaux, et en rattachant cette origine à Roscelin , place cependant Lanfranc et S. Anselme dans le premier âge. Or, Lanfranc et Anselme furent les adversaires de Roscelin, et le nominalisme eut pour auteur Jean , maître de ce dernier. Bérenger mourut en io84, Lanfranc en 1089, Roscelin en rogo , S. Anselme en H09. La controverse qui s'éleva entre ce dernier et Gaunilon était le prélude de celle qui divisa les Nominaux et les Réalistes ; elle avait le même caractère.

(B) Voici comment il expose cette preuve : « Le »> sot lui-même entend ce que je dis , lorsqu'il » comprend quelque chose au-delà de quoi on ne >> peut rien concevoir de plus grand , et ce qu'il com- » prend est dans son entébdement , alors même qu'il » n'en comprend pas l'existence réelle. Car , qu'une

» chose soit dans l'entendement , et qu'on comprenne » qu'elle existe , sont deux points différens. Or, cette » chose au-delà de laquelle il ne peut être conçu rien >» de plus grand , ne peut pas n'exister que dans l'en- »» tendement seul. Car , si elle n'existait que dans >• l'entendement , on pourrait concevoir qu'elle existe * aussi dans la réalité ; ce qui est certainement une N plus grande chose. Si donc ce au-delà de quoi on M ne peut concevoir rien de plus grand , n'existe que » dans l'entendement , ce qu'il ne peut concevoir de m plus grand n'est pas ce qu'on peut concevoir de plus » grand ; conséquence absurde. Ce qu'on peut con- » cevoir de plus grand existe donc non-seulement dans » l'entendement, mais dans la réalité. » {Proslogiumy cap. 2, )

(C) Voici maintenant la réfutation de Gaunilon i nous en donnons le texte latin à cause de son obscurité , et afin que nos lecteurs puissent juger par euxmênies : nous nous bornons à en rapporter le commencement ; le reste est dans le même esprit et n'ofifre que les développemens des mêmes idées.

« Dubilanti utrum sit , vel neganti quod sit aliqua talis natura, qua[nihil majus cogitari possit ; tamen esse illam , hinc dicitur primo probari : quod ipse negans, vel ambigens de illa, jam habeat illam in intellcctu : deinde , quia quod intelligit , necesse est ut non in solo intellectu , sed etiam in re sit. Et hoc ita probatur : quia majus est esse in intellectu et in re , quam in solo intellectu. Et^i illud in solo est intellectu , majus illo erit qufcquid etiam fuerit in re : ac

si majus omiïibus , minus erit aliquo , et non erit majus omnibus : quod utique répugnât. Et ideo necesse est ut majus omnibus , quod jam probatum est esse in intellectu, non in solo intellectu, sed et in re : quoniam aliter majus omnibus esse non poterit. Respondere forsitan potest , quod hoc jam esse dicitur in intellectu meo , non ob aliud , nisi quia id quod dicitur inteliigo. Nonne et quaecumque falsa , ac nullo prorsus modo in seipsis existentia , in intellectu habere similiter dici possem , cum ea dicente aliquo , quaecumque ille diceret , ego intelligerem ? Non possum hoc aliter cogitare , nisi intelligendo , id est , scientia comprehendendo , re ipsa illud existere. Sed si hoc est , primo quidem. non hic erit aliud , idemque tempore praecedens , habcre rem in intellectu ; et aliud , idemque tempore sequens, intelligere rem esse. Deinde , vix unquam poterit esse credibile cum auditum et dictum fuerit istud non eo modo posse cogitari non esse, quo eliam potest cogitari non esse Deus. Nam si non potest , cur contra negantem aut dubitantem quod sit aliqua talis natura , tota ista disputatio assumpta est? Postremo quod taie sit illud, ut non possit nisi mox cogitatum, indubitabilis existentiae suae certo percipi intellectu ; in dubio aliquo probandum mihi est argumento, non autem isto ; quod jam sit hoc in intellectu meo, cum auditum inteliigo : in quo similiter esse posse quaecumque alia incerta , vel etiam falsa ab aliquo, cujus verba intelligerem dicta adhuc puto ; et insuper magis , si illa deceptus , ut sscpë fit , crederem qui istud nondum credo. « {Lib. pro insipiente advers.S. Anselmi in prologio ratiocinât. Œuvres de saint Anselme, p. 55).

(D) Voici quelques vers d'un réaliste sur Roscelin , rapportés par Aventin , p. 396.

« Quas, Ruceline, doces, non vuItDialcctica voccs. Jamque dolens de se, non vultin vocibus esse. Res amat , in rébus cunctis vult esse diebus. Voce retractetur : res àt , quod voce docetur ; Plorat Aristoleles nugas docendi. Seniles, Res sibi subtractas per voces intitalatas , Porpliyriusque gémit , quia res sibi lector ademit. Qui res abrodil , Rucelinc , Boethius odit , Non argumentis multoque sophlsmate sentis Res existentes in vocibus esse raanentes. »

(E^ « Âddunt his socios quidam nomjrfalcs , Nomine^non numine, talium sodales.

Aliivicinius assunt, quos reaies Ipsa nuncupavit res , quod sint taies.

Nam si pro realibus variis errorum

Poterat realium dici nomen horum ,

Tamen excusabilis est error eorum.

Menti contradicere mos est insanorum.

Nam quœ mens vcl cogitet nomen esse genus ?

Solus hoc crediderit mentis aliénas,

Cum sil tôt generibus rerum mundus plenus j

Cujus nomen genus est , semper sit egenus. »

Telle est la force des argumens employés par le bon chanoine. L'abbé Lebeuf a donné un fragment de ce poëme dans ses Dissertations sur V Histoire de Paris , tome II, p. 233.

(F) Godefroi nous apprend que cette secte des Parvi-Pontains tirait son nom de ce que ses adhérens

avaient fait construire le petit pont de Paris , y avaient

construit leurs maisons , et y tenaient leurs écoles ; ils

avaient pour chef un nommé Jean , qui était un puits

de science.

« lUum

P^asis ùiexhausti patvo de ponte Joannem. »

(G) Voici en quoi consistait cette modification suivant Abailard ; nous citons ses paroles :

« Sic autem suant mutavit sententiam, ut deinceps rem eandeoi non essentialiter sed individuali— ter diceret. ( Abailard , introd. in Theol. Christ, historia Calamit. )

Meiners avoue qu'il n'a pu comprendre ce passage , fort obscur il est vrai. (Comment, de la Société Royale de Gœttingue , tome XII , Classe hist. et philolog. , pag. 3o5.|) Il nous semble que si l'on veut donner un sens à cette proposition , Guillaume aurait entendu reconnaître que les universaux n'ont aucune réalité, en tant qu'ils sont seulement considérés dans les e«sences ; mais qu'ils en ont une, en tant qu'ils sont considérés dans les individus; que, par exemple , l'humanité y abstraction faite des individus humains , et considérée seulement comme le caractère général de l'espèce humaine , n'est qu'un être de raison ; mais que ce caractère est réel dans Pierre , Paul et Jean.

Voici l'argumentation qu' Abailard avait opposée à Guillaume : « Si toute l'essence humaine est dans » chaque homme , il s'ensuit que Pierre est essentiel— » lement Jean, et réciproquement ; il s'ensuit même » que Pierre n'est pas un homme ; car toute l'essence » humaine est dans Jean , et que de même Jean n'est

( -^48 ) * point un homme , parce que toute l'essence humaine >» est dans Pierre. » ,

Nous croyons Abailard sur sa parole, quand il nous dit qu'il emporte la victoire sur Guillaume de Charapeaux ; mais, si telles furent ses armes, si tel fut le champ de bataille , nous avouons que nous n'aurions pu décerner la couronne à Abailard.

(H) Voici la nomenclature des manuscrits d' Abailard , telle qu'elle est donnée par les bénédictins dans l'histoire littéraire de France :

1". Bibl. du Roi : Glossa Abœlardi in Topica ^ no 7493.

a". Coll. de S.^Victor , quatre ouvrages : Petri Peripatùdci libri quatuor Categoriarum , sive super prœdicamenta Aristotelis. — Petri Peripatetici Ana-" lyticorum liber primus etsecundus. — Idem. , liber divisionum, — Idem , liber definitionum.

3°. Bibliothèque du mont Saint-Michel : Tractatus Abailardi de intellectibus. — Ejusdem Abailardi physica Aristotelis.

4". Même bibliothèque: Petri Abailardi sermo de generatione et corruptione. — De intellectibus et speculationihus. Ce dernier écrit est le même que le premier du précédent recueil.

5°. Bibliothèque Ambrosientie de Milan : Petri Abailardi in Porphyrii universalia , in predica^ menta , in libros Perihamentes.

6°. Bibliothèque du roi d'Angleterre : Petri Abœlardi scholarius . Bibl. Jacobéenne. Catal. M.SS. 1 Angl. , p. 4 , n° 8670.

7'. Abbaye de Pamiés eu Savoye : Pétri Ahcetardi de universalibus et singularibus ad Olivariumjilium' suuni tractatus.

8". Pétri Abœlardi Ethica , manusc. de Thomas Gale , Anglais. Un fragment du second livre se trouve dans ceux d'Antoine Wood. Catal. MSS. Angl. p. 4 , n°6o87 ; ibid. , n°86i5.

9". Pétri Abœlardi Rithmachia. Dissert, sur Paris , tom. 2 , p. 87.

On peut y joindre, i" Comment. d'Abailard sur l'Ecriture sainte , 2 vol. , n" 2543 ; 2° De Dialectica , 1 390. Collect. de Germain , Bibliothèque royale.

Le sixième , qni noHs est inconnu et dont nous ignorons le sort , serait le plus curieux à consulter.

Nous avons eu occasion de jeter les yeux sur le premier et le dernier n"* 7493 et ^Sgo de la Biblioth. royale. C'est sur ces deux exemples que nous avons fondé nos inductions.

André Duchesne avait promis de publier la logique d'Abailard et n'a malheureusement point tenu sa pro.^ messe.

(K) Voici le commencement de cette invocation 3 « Verba Alani àd naturain :

O Dei proies, gcnitrixque icrum^ Vinculum mundi , stabiiisque nexus , Gcmm.'i terrenis , spéculum caducis,

Lucifer 01 bis!

Pax , aiiior , virtus, regimen , potestas, Ordo , Icx , finis , via , dus , origo , Vila , lus, spicndor; species , figura,

Uegnla muiidi!

ly. ' iJ9

Qux tuis muncluni mbtlcras habenis , Cuncta concordi st.ibilita nodo Nectis^ et pacis glutino maritas

Cœlica terris !

Quae Noys plures recolens ideas , Singulas rerum species monetans , Kcrum togas formas , chlamydemque formae

Pollice formas ! »

( De Planctu naturœ. Alaniab insulis opéra, p. agS.)

(L) On a beaucoup discuté sur la question de savoir s'il y a eu deux Alain de l'Isle , ou si les deux personnages connus sous ce nom ne sont qu'un seul. Oudinet Brucker ont exprimé la seconde opinion. L'abbé iiebeuf et les auteurs de l'Histoire littéraire de France, en adoptant la première , l'ont justifiée par des motifs plausibles. Le premier Alain , disciple de S. Bernard , évêque de Paris, ne composa que quelques écrits théologiques. Le second , né à Lille en Flandres , enseigna à Paris , reçut le titra de docteur universel , et fut postérieur de quelques années au précédent. C'est de ce dernier, mort en i8o3 , que nous parlons ici,

(M) « J'aime encore mieux douter de chaque chose avec tes Académiciens, si du moins il ne s'offre pas d'autre route à suivre , que de définir au hasard ce qui est inconnu et caché, surtout dans les questions oii le monde presque tout entier s'élèvera contre mon assertion ; et j'écoute d'autant plus volontiers les Académiciens , qu'ils ne m'enlèvent rien de ce que je sais, et me rendent plus prudent en beaucoup d'occasions. {Polycrat. , liv. VII , c. i— 3. )

(N) Placentin fut le premier Français qui alla étudier les Pandectes à Bologne ; il entendit le professeur Warner ou Irnerius , et vint ensuite ouvrir une ëcole à Montpellier au milieu du 12* siècle ; il y réunit un grand nombre d'auditeurs , retourna ensuite à Bologne lutter avec ses ancieiis maîtres , et revint encore une fois reprendre son enseignement à Montpellier. Il mourut en 1 192. Il reçut le nom de prince des jurisconsultes. Il eut pour successeur Azon Portius , que les persécutions de l'envie avaient forcé de quitter Bologne. {Hist. litter. de France , tom. XV, p. 27. )

(O) On trouve dan^ les tomes X a XV de l'Hist. littér. de France , par les Bénédictins de Saint-Maur, les indications de toutes les sources à consulter pour la philosophie des Ji» et 12" siècles, f^oy. d'ailleurs la dernière note à la suite du chap. XXVII ci-après,

Page 1