‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Troisième âge de la Philosophie scolastique. SOMMAIRE.

VoES générales sur l'avatirement des connaissances et leur propagation j — Avancement général et spéoial des connaissances ; — Caractères distinctifs du i3e siècle.

Influence exercée au iS" siècle par les Arabes sur la culture intellectuelle en Occident; — Cette influence n'est pas exclusive. — Quelque connaissance des Grecs. — Les écrits d'Aristote parviennent aux Occidentaux dans leur ensemble. — Résistance qa'éprouve Aristote ; — Son triomphe ; — Il détermine la carrière qui est suivie. — Controverses principales pendant le iS"-' siècle.

Alexandre -de Haies j — Guillaume , évêque de Paris j -.- Rang distingué quHl occupe parmi les scolastiqucs j — Vincent de Beauvais: — Son grand miroir.

Albert-le-Grand et S. Thomas ; — Ces deux docteurs comparés entre eux relativement à l'ensemble, à la nature, à l'esprit, à l'ordre de leurs travaux , — Relativement à la iuycologic , — Les facultés de l'âme , — Les sens et l'entendement ; — Images ou espèces ; — L'acte de la connaissance ; — Les caractères de la vérité; — Réalisme; — Relativement h la métaphysique : — Du principe de l'individuation ; — Relativement ii la morale ; — Recherches d'Albert-Ie-Grand dans le domaine des sciences physiqur».

— Méthûttc projue à S. Thomas. — Mérites du ce» dcux4|| docteurs.

Thomistes : — Cardinal /Egidius Colonne.

S. Bonaventuie : — Retour aux doctrines mystiques ; — Rivalité entre les ordres de Saint-Dominique et de Saint- François.

Emulation entre les docteurs scolastiques : — i*icrre d'Espagne; — Henri de Genève; — Richard de Middlcton. * ,

Duns Scot j — Sa lutte contre les Thomistes ; — f?a théorie de la connaissance humaine; — Ordre des notions générales; — Du principe de l'individuation. — Scotistes ;

— François de Mayronis ; — Lutte entre Hervey Natalis et Durand de Saint-Pourcain ; — Opinions de ces deux docteurs.

Raymond Lulle ; — Singularité de sa vie et de ses travaux ; — Le grand art y — Lnllistes.

Roger Bacon , — II presse les découvertes des modernes, et les méthodes qui y ont conduit ; — L'opus majus.

— Vues sur la réforme des études ; — Causes et remèdes de l'ignorance ; — Quatre racines de la science : — De la grammaire ; — Des applications des sciences rnathéma-r tiques ; — De la Perspectù'e ; — De la méthode expérimentak ; — Vues taiystiqucs ; — Appréciation du mérite de Roger Bacon.

De l'état des sciences , des arts et de la littérature au i3' siècle ; — • Influence exercée à cet égard par la philosophie scolastique; — I ç Dante j — Henri d Andeli.

Lorsqu'on veut étudier la marche et les progrès de l'esprit Iiumain , il est essentiel de

• distinguer deux choses irès-difïerentes : les açcroissemeris des connaissances obtenues par les individus et la diffusion des lumières dans la masse de la société. 11 peut arriver et il est arrivé souvent qu'un petit nombre d'individus cultivent avec plus ou moins de fruit le champ de la science , se transmettent l'héritage des notions acquises , y ajoutent encore, et que cependant les autres classes de la société restent étrangères à ces richesses , à ces perfectionnemens , qui demeurent ainsi le privilège d'un petit nombre. C'est ainsi que depuis le 4' jusqu'au II' siècle, on trouve une succession d'hommes instruits et parmi eux quelques hommes de génie , alors même que la barbarie avait envahi et couvert la surface de notre Europe. L'expérience et le raisonnement s'accordent cependant à faire reconnaître que ces deux ordres de progrès exercent l'un sur l'autre une influence réciproque. Celle des hommes éclairés sur la masse de la société demande, il est.vrai, le concours favorable des institutions sociales , et surtout l'existence d'instrumens opportuns pour la communication des idées. Celle de la masse sur les hommes éclairés est une sorte de réaction ; le génie le plus ardent est exposé à se décourager, s'il n'a pas l'espoir d'être compris ;

( 455 ) il peut même s'égarer dans son isoleriient. La présence d'une opinion publique capable de recevoir , d'apprécier , de contrôler même les idées des hommes supérieurs, les enflamme d'une émulation nouvelle , les arrête , les corrige quelquefois, et ce secours n'est pas le moins salutaire.

Nous avons vu que , dans le cours du 1 2* siècle , ce double ordre de progrès commença à se déployer simultanément , quoique le second cependant lut tout ensemble et plus tardif et plus faible. Mais la foule croissante des disciples qui se réunissaient autour des maîtres les plus célébrés, la fondation des universités, l'introduction de l'usage du papier que les P. Montfaucon etMuratori font remonter au i !• siècle, et qui fut pour cette époque ce que l'imprimerie a été pour le i5* , la création d'une langue vulgaire , d'une littérature nationale , la naissance d'une sorte de liberté politique dans les institutions municipales, l'essor de l'industrie et du commerce , l'attention qu'attirèrent , le vif intérêt qu'excitèrent les longues et sanglantes luttes , au dedans entre le Sacerdoce et l'Empire , au dehors entre l'Orient et l'Occident , appelèrent graduellement les conditions moyennes de la société à une partici-

( 456 ) pation quelconque des idées qui circulaient dans le commerce des hommes voués à l'étude. Le mouvement de Factivilé humaine , lorsqu'il se développe sur une scène variée et sur des objets nouveaux , tend à accroître l'instruction générale, en même temps qu'il sollicite cet accroissement, par cela seul qu'il multiplie les objets de comparaison et qu'il a besoin d'un plus grand faisceau de lumières pour s'exercer sur un plus grand théâtre. Ainsi, les grandes entreprises aventureuses , la formation des associations politiques, tous ces principes énergiques qui se mirent en jeu dans le cours du 12* siècle , ne pouvaient être stériles pour les progrès de l'esprit humain, dans les classes de la société disposées à en recevoir les effets; et tel fut en particulier, sous plusieurs rapports, sous des rapports divers, le résultat le plus certain des Croisades. Les diverses nations de l'Europe eurent des rapports plus étroits entre elles ; la fondation de deux empires éphémères érigés par les Lalins à Jérusalem et à Constantinople , les scènes si nouvelles et si singulières que la Grèce , l'Asie, l'Afrique, offrirent aux Latins, et plus que tout cela peut-être l'aflaiblissement de la tyrannie féodale, l'établissement d'une législation [)lus régulière et plus juste, qui furent la

(457 ) suite de ces grandes expéditions, durent commencer la réhabilitation civile, morale et intellectuelle des classes de la société sur lesquelles avait pesé jusqu'alors le double fléau de l'oppression et de l'ignorance.

L'institution de la chevalerie , qui vers cette époque avait obtenu son plus haut degré de splendeur , en donnant l'essor aux sentimens d'honneur, aux idées de courteisip , a«x affections nobles et généreuses , en opposant è la violence qui opprimait les faibles, le courage qui les protège , disposa aussi \es esprits à recevoir un ordre d'idées plus relevé , et ranima dans leur foyer les facultés intellectuelles qiii conservent toujours une étroite harmonie avec les émotions de l'âme et les habitudes morales.

Le premier ordre de progrès, celui qui se renferme dans le cercle des hommes instruits, peut être également considéré sous deux rapports , suivant que l'on envisage seulement l'avancement obtenu dans une seule direction donnée , dans une seule branche d'études, ou suivant que l'on embrasse l'étendue et la variété des sujets sur lesquels s'exercent à la fois les investigations de l'esprit humain.

Ici encore, on remarque une réaction réciproque née de l'harmonie qui existe entre toutes

( 458 ) les connaissances ; à mesure que la sphère des études s'étend, le perfectionœment de chacune d'elles devient plus facile. Il est rare qu'une unique série d'idées , exclusivement cultivée , puisse devenir fructueuse. Elle sent d'autant plus le besoin de trouver des auxiliaires , qu'elle se développe davantage.

Le 1 3' siècle se caractérise à la fois sous ce double «rapport., qu'il recueillit les effets de cette» culture qui commençait à devenir plus générale , et que les éludes des hommes instruits commencèrent à embrasser une sphère plus étendue.

Le premier de ces deux caractères ne se manifeste guère que par une progression insensible ; mais le second se rattache à deux circonstances de fait positives , à la connaissance des écrits des Arabes, et à celle de l'ensemble des ouvrages d'Aristote ; ces deux circonstances en même temps déterminent l'esprit , la forme, et , si l'on peut dire ainsi, la physionomie qui sont propres à la philosophie du troisième âge.

Ij'Europe avait emprunté aux Arabes les nouveaux signes de la numération que Gerbcrt lui avait fait connaître. L'école de Salerne avait reçu , par l'organe du moine Constantin , la com-

( 459 ) iiiuuL ation des connaissances médicales répandues chez les Arabes; avec elles se transmirent les notions informes de la chimie traitée encore comme une science occulte; Ginguené, en comparant la littérature des Troubadours avec celle des Arabes , a trouvé entre elles des signes évidens de consanguinité , et s'est cru fondé, non sans des motifs plausibles, à faire dériver la première de celle-ci (i) ; on rapporte aux Arabes l'origine de ce nouvel ordre d'architecture qui s'introduisit à peu près vers le même temps en Europe, et auquel nous avons donné le nom d'architecture gothique / enfin on à pensé que les mœurs des Arabes et les relations qui furent établies avec eux n'avaient pas été sans influence sur le caractère que prit la chevalerie au iS" siècle (2). 11 ne faut donc pas s'étonner que l'Europe fût initiée par les Arabes à l'ensemble des sciences philosophiques qu'ils avaient cultivées avec tant d'ardeur. Déjà nous avons vu , au 1 2' siècle , quelques

(1) Ginguené: Hist. litt. d'Italie, tome I, p. 207, 248, 256, 258.

(2) Hallam : L'Europe au moyen rfg-e, trad. par Dudouit et Borghers. Tome IV, p. 285 et suivantes.

indices certains de ce commerce des idées , et nous avons remarqué surtout que le livre de Causis avait été déjà connu de Gilbert de la Porée. Adelard de Bath , à la suite de trèslongs pèlerinages , Pierre -le- Vénérable , par Ja traduction qu'il fit faire de l'Alcoran , les théologiens qui , à son exemple , entreprirent la réful-ation de l'Islamisme, tournèrent l'atiention de ce côté; mais, lorsqu'au 12" siècle, Thophaïl se montra parmi les Maures d'Espagne, Averrhoës répandit tant d'éclat à Cordoue , le Juif Maimonides mit en circulation ces mêmes doctrines partni ses co-religionnaires , alors la France si voisine de l'Espagne, l'Europe entière que les Juifs parcouraient sans cesse , durent être bientôt initiées aux travaux de ces philosophes ; le zèle avec lequel, on se portait aux études dut faire rechercher avec avidité les sources nouvelles d'instruction qui se présenjaient et qui étaient seules ouvertes à la curiosité ; l'étude de la médecine qui, dès le 12^ siècle commençait à posséder des écoles , dut favoriser ces investigations, et l'autorité dont jouissait déjà Aristote dut accréditer promptement l'adoption de doctrines qui se produisaient en son nom. Aussi Alvare de Cordoue se plaignaitil amèrement du penchant des Chrétiens pour

( 46i ) la langue et la liilérature des Sarrasins (i). Alors les écrits d'Aviceiia , d'Algazel et des principaux philosophes arabes furent traduits à Fenvi par les Juifs pour l'usage des Latins. Averrhoës surtout fut reçu en France , en Allemagne, avec un singulier enthousiasme. L'empereur Frédéric Barberousse voulut avoir à sa cour les deux fils de l'Arislote de .Cordoue. Chose singulière ! Arislote , apparaissant ainsi pour la première fois à l'Occident par le canal de ce philosophe maure , avait été successivement traduit du grec en syriaque, du syriaque en arabe , de l'arabe en latin , et après ces transformations se montrait entouré des paraphrases d' Averrhoës. Aussi , les érudils du i5' siècle , placés encore si près de l'époque à laquelle les sciences philosophiques prirent en Europe une nouvelle extension, s'accordent -ils à reconnaître que cette révolution fut due aux rela-' lions avec, les Arabes. Pic de la Mirandole la rapporte à Alphonse , ' roi d'Espagne , aux traductions de Jean de Séville et de Michel Scot, qui se répandirent en France et en Ita-

(i) L'abbé Andrès: Hist. à^Ogni letterat. Tome 1, p. 27/j.

lie (t ) ; Ni pli us et Jérôme Pa terni , Louis Vives , à l'Aristote de Cordoue (2) ; les érudits du 16' siècle ont presque unanimement suivi leur exemple (A).

Cependant, si les Arabes furent la cause principale de cette révolution, ils ne furent pas la seule, et déjà la connaissance des auteurs grecs commençait à s'introduire en Occident. Nous avons vu que les écrils attribués à S. Denis l'aréopagile furent commentés dès le 12 'siècle; et que Jean de Salisbury n'était point étranger à la langue d'Athènes. En 1 167, Guillaume, médecin, moine, puis abbé de S.-Denis, apporta à Paris quelques manuscrits grecs de Constantinople (5). Innocent III, sur la demande de Baudouin, invita les congrégations religieuses à envover quelques-uns de leurs membres les plus habiles dans la capitale du nouvel empire des Croisés ; Philippe-Auguste fonda à Paris

(1) 7/1 Ast. , cap. XI.

(2) Niphus. In libr. Averr. , De Subst. orbis. Venise i5o8, folio 2. — Paterni : Ibid. — Louis Vives: De Causis corrupt. artium, lib. V, tome I de ses œuvres, p^4'^-

(3) Histoire littéraire de France ^ tome XIV , art. Guillaume.

( 465 ) même un collège constanlinopolitain. Le texte J'Arisioie ne fui point d'abord le premier fruit de ces conquêtes ; mais bientôt quelques traductions de ce texte commencent à se produire sous Guillaume , évéque de Paris ; ^Ibert-le- Grand y recourt en partie; S. Thomas-d'Acquin , encouragé peut-être par l'amour éclairé qu'Urbain IV portait à la philosophie, fait Iradnire ce texte en entier, et le prend lui-même pour guide (î). Roger Bacon cite ceux de ses contemporains qui, en Angleterre, se distinguèrent dans l'étude des langues anciennes. En Italie , Jacques de Venise , en 1228 , traduisit et commenta quelques livres d'Aiistote ; l'archevcque Guillaume de Morbeka traduisit Proclus ; il traduisit aussi A ristote , et c'est peu^être celui qui travailla pour S. Thomas. Du reste il paraît que les écrits philosophiques des Grecs qui furent obtenus par ces acquisitions , n'appartenaient guère qu'aux nouveaux Platoniciens , à l'exception de ceux qui faisaient partie de l'héritage du Stagyrite ; mais c«nme ces deux ordres de traditions pouvaient facilement se combiner d'après la disposition des

(1) Jourdain: /?cc. crit. , etc.-, c. 2 , p, 46 et suiv.

esprits et les circonstances qui avaient précédé, tout concourut à affermir et agrandir Iq^ fortune du fondateur du Lycée.

L'empereur Frédéric II , zéJateur de la philosophie et» des lettres , provoqua surtout , encouragea ce nouvel ordre de travaux : ce fut sur son invitation , que Michel Scot entreprit ses traductions des textes grecs.

En reconnaissant que la collection entière des écrits d'Ariitote fût connue en Occident , au iS"" siècle , d'après des traductions de l'arabe , et d'après des traductions immédiates du grec, on doit établir comme autant de points à peu près fcyidamenlaux : i** que le premier de ces deux genres ^e traductions précéda, quoique de peu de temps, et qu'il fut plus généralement répandu du moins jusqu'après S. Thomas d'Aquin ; 2° que les commentaires d'Aristote furent presque exclusivement empruntés aux Arabes ; 5° que les systèmes des nouveaux Platoniciens , continuant à se transmettre à la fois {^ le double canal des Arabes et des traductions des Grecs, vinrent se confondre avec les doctrines contenues dans ces commentaires, qui d'aillcuis. en étaient eux-mêmes profondément empreints; et c'est ce qui va se manifester bientôt dans le plus grand jour.

Nous disons : la collection entière des écrits d'Aristote ; car nous avons vu que ses livres' organiques n'avaient pas cessé un seul instant de circuler en Europe sous les auspices de S. Augustin , de Boëce, de Cassiodore; qu'Abailard avait même fait connaître son Ethique et ses Livres piiysiques.

C'est donc essentiellement des ouvrages d'Aristote, relatifs à la métaphysique et à la philosophie naturelle, que doit s'emendre cette grande apparition d'Aristote sur le théâtre de nos écoles qui,, au commencement du 1 5' siècle, attira l'altention générale, excita une si grande rumeur, attira les censures de l'autorité ecclésiastique, et qui, par ces divers motifs, est devenue aussi, pour les historiens, une époque re* marquable. Encore, parmi ces ouvrages, il en était plusieurs qui, quoique produits sous son nom, ne lui appartenaient point; et plusieurs écrits arabes , étroitement associés aux textes du Stagyrite , en partagèrent la destinée. Le célèbre passage de Rigore(i) porterait à croire que la condamnation portée en 120g ne frappa que les Petits Traités de Métaphysique , el

(1) Dans Duchesne, tome II.

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