‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · IV · texte numérisé non relu

IV

argumens(i);)) Roger Bacon n'explique point comment l'expérience conduit à de semblables découvert^es ; mais il en donne trois exemples ti-" rés de l'astronomie , de la médecine et de la chimie. « La troisième prérogative est tellement propre à celte niéthode, qu'elle est indépendante de ses rapports avec les autres; elle consiste en deux choses , savoir : dans la connaissance du futur, du présent et du passé , et dans des opérations admirables par lesquelles elle surpasse, dit noire philosophe, la puissance de V astrologie Judiciaire ordinaire. » Dans le nombre de ces produits, il indique les instrumens astronomiques , certaines compositions qui ofTrent le caractère de la poudre à canon, les propriétés magnétiques du -fer aimanté, etc. (2) (M).

Quoique les applications rapportées en exemple par Roger Bacon, ne soient relatives qu'aux sciences physiques, il ne borne point l'expérience aux sens extérieurs ; il en dislingue deux sortes : « La première, dit-il, est une expérience humaine et philosophique qui s'exerce par les sens extérieurs, qui ne rend témoignage que des choses corporelles et ne pro-

(i) Ibid. , ibid. , p. 352.

(a) Ibid. , ibid. , j>. iSj.

( 547 ) nonce poini sur les choses spirituelles. » Qi^Ue ' est l'autre? sans doute le témoignage de la conscience interne? Non: (d'autre, reprend Roger Bacon, est de beaucoup supérieure : elle proyient de l'illumination intérieure, de l'inspiralion divine qui guide l'entendement de l'homme, qui a éclairé les saints et les prophètes , et dont le pouvoir s'étend non-seulement sur les choses spirituelles, mais sur les connaissances physiques^ et philosophiques (i). » Celle seconde sorte d'expérience a sept degrés, suivant lui. « Le premier est dans les illuminations purement scientifiques ; le second , dans les. vertus; le troisième, dans les sept dons du Saint-Esprit; le quatrième , dans les béatitudes ; le cinquième, dans les sens spirituels ; le sixième, dans les fruits delà piété; le septième, dans l'exlase; » du moins si nous comprenons bien la pensée de l'auteuf . Roger Bacon admet , avec Avicena , les. cinq sens intérieurs et les cellules distinctes qui leur sont assignées dans le cerveau (2).

tt La ^)erfection de la sagesse consiste dans deux choses , savoir : les conditions nécessaires pour obtenir d'exactes corînaissances, et l'emploi

(1) Ibid. , ibid. , p 33^.

(2) Ibid. , pars y , cap. 2 , p, 192.

( 5'*8 ) des bonne» mclhodes. La morale est le but de la philosophie ; la philosophie n'est qu'une portion de la théologie , science qui domine toutes les autres, mais à laquelle toutes les autres sont nécessaires (i). »

Qu'on ne se fasse point , du reste , une idée exagérée du raériie de Roger Bacon , ou du moins qu'on n'oublie point dans quel siècle il vivait , dans quelles circonstances il était placé , et par conséquent qu'on apprécie ce mérite d'une manière purement relative. 11 consiste dans la nouveauté, la grandeur de quelques aperçus qui se montrent plutôt comme des lueurs , comme des éclairs qui sillonnent une nuit profonde , que comme des faisceaux de lumière. Il entrevoit , mais il ne développe point. En recommandant les méthodes expérimentales , en prouvant l'heureux emploi qu'il en avait su faire , il ne distingue point avec netteté l'art d'observer qui recueille les faits tels qu'ils se présentent , et l'art d'expérimenter qui interroge la nature ; il n'explique point cet art des inductions, qui transforme, généralise les résultats de l'expérience obtenue , et qui

(i) Ibid., pars I , cap. t , § 2 , cap. i , p. 17.

ç>crmet de redescendre des causes aux effeis. Il souscrit souvent aux préjugés de son temps, comme on a pu déjà le remarquer dans l'exposition sommaire que nous venons de présenter. Quoiqu'il s'écarte quelquefois d'Arisloie , et qu'il rejette , par exemple , sa notion de lamatière absolument indéterminée , il s'appuie à chaque pas sur les citations du Slagyrite , il reporte avec lui, dans les sommités des sciences physiques, ces principes tirés des simples con^ venances morales dont l'application est aussi illusoire qu'arbitraire : C*est à Vétrs le plus noble qu'il appartient . cT agir sur celui qui l'est moins ^ la nature sait ce qui convient le mieux pour la consen^ation des êtres,etc. , etc. (1) Il ne se montre pas même exempt des préjugés de l'astrologie.

Il est difticile au reste de déterminer avec précision toute l'étendue des découvertes faites ou pressenties par Roger Bacon ; il est difficile même de distinguer exactement , dans le nombre de ses vues sur les sciences physiques, celles qui lui appartiennent en propre, et celles qu'il a guisées dans les Arabes. Dans YOpus majus , il ne s'attribue expressément aucune des expé-

{}) Ibid, pars V, ehap. 8, page 309 , elc,

riences nouvelles indiquées par lui ; il cite souvent les Arabes, particulièrement Avicena et Alhazen ; mais , nous ne connaissons point ceux des écrits du premier, auxquels il se réfère ; nous n'en avons aucun du second.

Pour apprécier le mérite relatif duiphilosophe anglais, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'état dans lequel se trouvaient les sciences positives en Occident pendant le cours du iS" siècle. Si les communications avec les Arabes et les Juifs avaient exercé une utile influence sur l'étude des sciences mathématiques , cette influence ne s'était guère étendue aux sciences naturelles. Ornons 5 dans son image du monde , composée vers cette époque , nous offre une sorte de tableau encyclopédique des connaissances, telles qu'elles étaient alors cultivées par les hommes instruits ; c'est une sorte de cahos dans lequel sont confondues les notions les plus disparates , dans lequel les fables accréditées chez le vulgaire sont associées aux vérités scientifiques , dans lequel la physique s'unit à la magie par un hymen adultère (i).Un passage fort curieux de ce manuscrit personnifie la nature cqpune

( i) Notice des manuscrits de la bibliothèque du Roi. ïome y , p. 243.

( 55i ) i'agenl iiUeniiédiaire employé par le Créaleur, à la manière des nouveaux Platoniciens , ël avec des altribuls semblables à ceux que nous a déjà offerls , dans l'âge précédent , le poëme d'Alain de l'isle (i).

Les sciences morales et politiques commençaient du moins à recueillir les effets qui devaient résulter de l'enseignement de la jurisprudence dans les universités , de la naissance de législations régulières , et d'institutions favorables à la liberté publique. Accurse avait donné sur les lois celte glose célèbre qui, pendant trois siècles, fut respectée à l'égal des lois elles-mêmes, mais qui, malheureusement conçue dans l'esprit de l'école et asservie à ses formes, réduisait la jurisprudence à une argumentation aride et à un stérile commentaire. Brunetto Latini, le maître du Dante, avait essayé, d'après l'exemple des anciens, d'éclairer l'art de gouverner par la philosophie et la morale, mais en donnant un triste exemple de l'état d'enfance dans lequel était encore l'étude de l'histoire (2). On croyait traiter l'his-

(i) Ibid , p. 347.

(2) Le Trésor de Brunetto Latini a été composé p.n France , et écrit en français. Voyez le recueil des manuscrits de la bibliothèque du Roi , ibid. , p. 268.

( 552 ) toirë, lorsque, dans d'indigestes chroniques, on avait , sans critique et sans choix , entassé des faits hasardés, en violant même les plus simples conditions de la chronologie. L'art de consulter l'expérience était aussi inconnu dans le domaine des sciences morales, que dans celui des sciences physiques.

Déjà , dès le milieu du i3" siècle, l'Italie, quoique ravagée par de cruelles et interminables dissensions , voyait luire pour elle le premier crépuscule de ce jour nouveau qui devait bientôt briller de tant d'éclat. Nicolas, de Pise, Cimabue , Giotto , préludaient aux merveilleuses créations des arts du dessin j la Sicile , excitée - par les exemples et les encouragemens de Frédéric II , avait donné aux muses italiennes le signal du réveil; Guido de Bologne, Guittpne d'Arejfzo , Guido Cavalcanti de Florence, y répondent. Bientôt paraît sur la scène, cet Hésiode de l'Italie, ce père de la poésie moderne, ce Dante dont le génie audacieux et singulier osa s'élancer dans les mystères de la foi chrétienne, peuplant de créations inouies et l'enfer et le ciel , étalant dans le sanctuaire jnèïne de la théologie les pompeuses images de la mythologie ancienne, évoquant les on^- ^^res dps grands hommes de tous les âges eç

( 553 ) de tous les cultes, peignant dans de terribles allégories l'histoire contemporaine, pénétrant les secrets les plus profonds des passions humaines, se jouant avec la mort et l'éternité , gravant dans ses vers comme sur l'airain, ces énergiques sentences qui vivront dans les siècles. Cependant, et on qe saurait donner trop d'attention à cette remarque , bien loin que ce premier essor de la littérature moderne fût le résultat des progrès qu'obtenait pendant le l3* siècle l'clacl^ de la philosophie spéculative, et de Tarde i. avec laquelle cette élude était cultivée , on peut facilement reconnaître que le premier de ces deux phénomènes eut lieu malgré le second, et ne rencontra dans celui-ci qu'un obstacle propre à l'arrêter dans son développement. On en voit la preuve sensible dans la. Qanzone de Guido Cavalcanti sur la nature de l'amour, poème dans lequel la philosophie du temps a été malheu^ reuserrent mise à contribution (i). On en voit une autre preuve plus manifeste encore dans le Convito ou Banquet du Dante lui-même; là , le Da^te qui semble aspirer à imiter Platon ,

(i) Ginguené, Histoire Uttéraire d'Italie, tonxel, j». 4a8.

n'esl plus que l'adepte de l'école; son génie l'abandonne dans ces voies arides de la philosopbie de son siècle. On retrouve trop souvent, cette influence dans la Divine comédie ellemême. Car , le Dante aussi était philosophe ; il a fait revivre dans ses vers immortels le glorieux cortège des Sages de l'antiquité: mais il a fait apparaître dans une région plus élevée toute la suite des docteurs scolastiques ; c'est le monument le plus magnifique qui ait été, qiii pût être consacré a leur mémoire (i) (N).

On trouve dans les manuscrits de la bibliothèque du Roi , une fiction composée par Henri d'Andely, à la fin du 1 3' siècle, sous le titre de Bcitaille des sept Arts , dans laquelle l'auteur a représenté la fatale hostilité qui s'était élevée entre cette philosophie et les arts libéraux , exprimé les plaintes de c€ux-ci sur l'abandon dans lequel ils étaient laissés, sur la défaveur que faisaient retomber sur eux les succès d'une science aride , enveloppée de formes barbares. C'est une peinture assez curieuse de l'état des études et de l'esprit du siècle (2) (O).

(i)/iiV/. ,/Ai<ï. , p. 468.

(2)»Noti€e des manuscrits, tome Y, p. ^(fi.

NOTES

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