‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Quatrième âge de la philosophie scolastique. SOMMAIRE.

Parallèle des iS" et 1 4® siècles. •— Pourquoi le second ne réalite pas les espérances que le premier semblait faire naître. — La cause principale en est dans le vice même des méthodes adoptées dans le premier.

Résurrection des Nominaux au commencement du 14° siècle; — Nouvelle lutte entre eux et les Réalistes. — Argumentation de Duns Scol en faveur du Réalisme. — Argumentation contraire de Guillaume Ockam ; — Sa théorie sur le principe des connaissances. — 11 renverse toutes les hypothèses des Réalistes; — Double intuition.

Nouveaux apologistes du Réalisme. — Nominaux du 14® siècle : — Richard Suisset, — Jean Buridan, — Pierre d'Ailly , — Jean Gerson ; — Il essaye de réconcilier ces deux partis , — Et de rectifler la fausse direction du Mysticisme.

Persécutions suscitées contre les Nominaux , et leur triomphe définitif; , — Tentatives pour l'affranchissement de la philosophie; — Etat des sciences au 14" siècle.

L'imitation de J.-C. ; — Sons quel rapport cet ouvrage a concouru à ébranler l'empire de la philosophie scolas^ tique.

Pétrarque et Boccace.

Le i3* siècle se distingue, dans l'histoire de l'esprit humain, par une activité très-remarquable , quoique mal dirigée ; ce siècle ne fut pas sans gloire; il semblait devoir produire quelques fruits. Les conditions moyennes de la société commençaient à se relever , sous la protection des institutions nouvelles , et parla sage politique des princes qui trouvaient le plus solide fondement de leur pouvoir dans l'établissement des libertés publiques et dans leur alliance avec les communes. La science et le talent ouvraient la carrière de la fortune et des honneurs aux hommes sortis des classes les plus obscures ; les savans obtenaient la faveur des princes , étaient employés dans les négociations et les affaires publiques. Les universités successivement érigées dans les diverses parties de l'Europe, rivalisaient entre elles , et la séparation des facultés favorisait la division du travail. Les exercices publics , introduits dans ces grandes académies, pour l'obtention des grades, enflammaient d'ardeur les jeunes élèves, et fixaient l'attention publique; on vit des candidats soutenir la lutte pendant des journées entières, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil . Les hommes les plus distingués parcouraient tour à tour les différentes écoles pour y chercher un nouveau

(569) lliéSlre à leurs succès; les hommes avifîes d'apprendre les parcouraient aussi pour entenflj'é . tour à tour les maîtres les plus célèbres ; ainsi s'établissait un commerce général des idées; ainsi on se familiari^it aux comparaisons; l'esprit de contradiction semblait devoir naître de ces rapprochemens et de la diversité des systèmes. Cependant, le i4* siècle et la première moitié du iS'f ne remplissent point l'attente qu'on pouvait concevoir ; cet intervalle, qui comprend ce que nous appelons le quatrième âge de la pbilosophie scolastique, fut atteint d'une stérilité qui a frappé tous les historiens; on vit paraître sur la scène moins d'hommes distingués ; l'émulation se ralentit; les progrès furent moins sensibles; le génie des découvertes ne s'éveilla point encore, malgré les explorations d'un Albert-le- Grand, d'un Roger Bacon ; l'université de Paris, en particulier, vit s'éclipser en partie l'éclat dont elle avait brillé jusqu'alors.

Pourquoi ces espérances ne furent-elles pas entièrement réalisées? Pourquoi l'esprit humain paraît-il s'arrêter encore une fois dans sa marche ? Si nous embrassons d'abord l'ensemble desexercicesauxquelsil est appelé à se livrer, et qui , ainsi que nous l'avons souvent remarqué , obéit aux lois d'une secrète harmonie, nous

( Syo )

reconnaîtrons qu'il naanquait un aliment à ces nojiies facultés qui entretiennent, avec l'énergie morale de l'âme , le principe créateur des grandes conceptions. Il manquait à la fois à l'éloquence , et un théâlreMigne d'elle , et des modèles , et une éducation capable de lui donner l'essor. L'apparition gigantesque du Dante s offrit comme une phénomène isolé sur la scène du monde littéraire, et la hauteur même à laquelle s'était élevé le peintre hardi de l'enfer et du ciel , désespérait les imitateurs plutôt qu'elle ne pouvait appeler des émules. Les ans étaient dans l'enfance. L'instruction d'ailleurs, concentrée dans les écoles , ne s'était point encore introduite dans le reste de la société , identifiée avec les mœurs ; ces écoles , trop inférieures, pour l'étendue et la variété des études, à celles qu'avaient érigées les Ptolémée et les Anlonin,dans les beaux siècles d'Alexandrie et de Rome , étaient soumises à une destinée semblable : elles entretenaient la vanité et le pédantisme des maîtres , la docile servilité des élèves, plus qu'elles n'excitaient le développement ' spontané des efïbrls individuels. Si nous concentrons ensuite no^ regaids sur le domaine des sciences , et en particulier sur celui de la philosophie, nous» retrouverons encore le même

défaut d'équilibre, le même vide d'alimens substantiels. On vivait dans une entière disette de faits. Le spectacle de la nature n'avait point attiré les ref^ards ; une sorte de superstition dé-» guisée sous le voile de théories mystiques, altérait , à leur origine , les premières explorations de l'expérience. Cette belle et féconde source d'observations, que le sanctuaire de l'âme humaine offre aux regards d'une réflexion attentive, n'était guère mieux consultée; lapsycologie expérimentale n'avait point pris son rang dans l'ordre des connaissances. Les arides spéculations des doctrines scolastiques épuisaient sans fruit l'activité de l'esprit ; les formes barbares dont ces doctrines s'étaient enveloppées , en paralysant les progrès du goût , séparaient les études philosophiques de toutes celles avec lesquelles elles ont une correspondance intime. Si Arisiote , en se montrant avec tout l'appareil de ses immenses théories , avait excité une première révolution , et contraint l'esprit humain à recevoir un cadre plus vaste , il avait aussi accablé un siècle encore mal préparé, sous le poids d'une science indigeste ; il avait imposé un énorme fardeau de définitions et de formules ; il avait asservi plus qu'il n'avait éclairé ; son autorité , objet d'un respect aveu-

( Syï ) gle , étoufTait la pensée, loin de la faire éclore; il était d'ailleurs mal compris^ ses premiers interprètes grecs n'étaient point encore connus. Rien ne montre mieux combien on savait peu , combien on savait mal, combien on était peu disposé à bien apprendre , que la persuasion où l'on était que l'on savait tout , qu'il ne restait plus rien à découvrir. Aussi cet âge fut-il celui des commentaires. Toutes les productions philosophiques n^étaient en quelque sorte que de longues paraphrases dans lesquelles chaque auteur venait à son tour expliquer , délayer les pensées de ses prédécesseurs , sans concevoir l'idée de tenter une voie nouvelle.

Si la forme des exercices publics paraissait appeler un esprit d'investigation , si elle ressemblait à une sorte de doute méthodique, ce n'était ' en effet qu'une apparence trompeuse. On posait une thèse ; on présentait les argumens pour et contre; on essayait, tant bien que mal, de les balancer entre eux, pour arriver àla conclusion inévitablement prescrite. Les assaillans étaient appelés d'ofïicç à contredire publiquement les propositions les plus afl'ermies dflns les dogmes de l'école, ù épuiser toutes les objections auxquelles elles pouvaient donner lieu. Quelque esprit disposé à l'indépendance

( ■'■'73 ) ne (Jevait-11 pas prendre au sérieux ces débals de l'école ? au sortir de l'arène tel combailani ne pouvait-il pas se demander en secret s'il avait été aussi réellement vaincu, qu'il avait dû le paraître d'après les conventions établies ? 11 n'en était pas ainsi. Ce n'était qu'une sorte de jeu de l'esprit, jeu frivole ei qui détournait par cela même des recherches réelles el profondes. Ainsi on entretenait la fureur des disputes, sans faire naître le goût des discussions utiles ,* on prodiguait les distinctions ; on subtilisait sur les mots, sans appeler l'attention sur les choses; c'était une sorte d'escrime dans laquelle on pouvait faire briller une facilité et une loquacité malheureuse; ce n^était point une controverse qui pût faire jaillir la lumière (A).

Cependant , quelque imparfaite , quelque vicieuse que fût cette méthode, elle ne fut point absolument sans résultat, par cela seul qu'elle fît concevoir la possibilité d'ouvrir une carrière à la contradiction, dans l'étroite enceinte où l'on s'était renfermé.

C'est ainsi que les Scotistes avaient été conduits à s'élever contre les Thomistes dans les limites du Réalisme scolastique; bientôt les Scotistes furent attaqués à leur tour; le cliamj> de bataille s'élargit; la barrière posée pendant

( 574 ) le i3« siècle futtranchie; leNominalisme , terrassé après une tenlalive éphémère dans le 1 1 ° siècle , se releva vers le commencement du i4', ramena les iconiroverses sur une question fondamentaie de la théorie de la connaissance, et fit envisager sous un point de vue nouveau toutes les autres questions qui avaient exercé, pendant le siècle précédent, les diverses écoles.

Cette reproduction du Nominalisme, sa lutte avec le Réalisme , ces succès , ces persécutions qu'il éprouva, son triomphe définitif, donnent son caractère propre au quatrième âge de la philosophie scolastique ; c'est la seule circonstance qui le distingue d'une manière remarquable; mais elle n'est pas sans importance; elle eut des résultats durables.

Lorsqu'on voit Guillaume Ockam attaquer ainsi de front Thypothèse sur laquelle reposent tous les systèmes accrédités , et tenter une réforme aussi hardie , on s'attend qu'il va prendre la voie directe et simple , indiquée par la nature; qu'il va puiser dans la psycologie, dans l'observation des phénomènes de l'entendement, les moyens de renverser l'opinion qui allribuait une réalité objective aux notions générales. Sa manière de procéder fut toute

( 575 ) autre. Disciple de ce même Scot dont il renversa l'édifice , il avait embrassé sa mélhode ; il . le combattit par ses propres armes ; il s'attaeba à réfuter les argumens sur lesquels le docteur subtil axait prétendu fonder à jamais ce triomphe du Réalisme.

C'est pour ce motif que nous nous sommes réservés de retracer ici Targumenfation deDuns Scot sur ce sujet , afin de la mettre en contraste avec celle de son adversaire.

Duns Scot définissait la forme: a. ce par quoi » la chose est déterminée a un certain mode » d'être )) ; il distinguait la forme extrinsèque et intrinsèque , subsistante et informante , naturelle et artificielle , substantielle et accidentelle , séparable de la matière et inséparable. 11 distinguait encore la forme qui ne donne aux choses que l'être ou l'existence , celle qui leur donne l'être et la vie végétative , celle qui leur donne l'être, la vie végétative et la vie sensitive ; celle enfin qui leur donne en outre l'intelligence. La forme substantielle obtenait le premier rang dans ce système ; Scot l'appelait Vacte premier^ simple formel, substantiel, constituant par. soi et avec la matière. (( On ne peut contester , disait - il , l'existence d'une forme semblable ; car, tous les philosophes , admettant la matière

ei la forme comme les principes subsianlicls des choses réelles, on ne peut pas plus refuser la réalité à la première qu'à la seconde; alors il n'y aurait, par exemple, aucune différence substantielle entre i'homme et la brute, puisque la même matière est commune à tous les corps ; ils se distinguent encore moins par les accidens. Lorsqu'un objet est produit , disait- il encore , il n'acquiert pas seulement la forme accidentelle, mais aussi Va forme substciMielle ^ comme le bois , par exemple , lorsqu'il brûle , acquiert la forme du feu. Des accidens contraires s'unissent en paix dans des corps mixtes ; ce qui ne peut avoir lieu qu'à l'aide d'une forme substanlielle et supérieure qui les maintient ainsi combinés. .De la matière et de la forme résulte un composé qui est un par lui-même : or , si la forme de ce composé était seulement accidentelle , le résultat né serait un que 'par accident. Enfin, les formes sont connues par des effets sensibles, comme celles des corps par leschangemens qu'ils éprouvent; or, comme on ne peut douter de ces effets sensibles, par exemple : que le feu consumé, que l'eau répande l'humidité, on conclut avec raison que ces effets , naissant des actions substantielles, supposent des formes du même genre. » 11 prétendait ex pUquer comment

(«77) ces formes sortaient de la puissance de la niatière, ou virtuellement, ou par Taction dç? causes mécaniques ; il s'attachait à prouver que plusieurs formes substantielles peuvent exister dans une seule et même matière , que dans l'homme , par exemple , sont réunies la forme du corps, celle de la vie, les formes sensible, animale , enfin la forme humaine. C'est dans ces formes qu'il plaçait les unwersaux ou les notions générales; il prétendait donc que l'uni-^ versel est en quelque manière hors de l'esprit et dans les individus j qu'il appartient à l'essence des substances particulières; qu'il s'en distingue non pas réellement, mais formellement (formaliter). «Tout ce qui est supérieur , ajoutaitil , est de l'essence de l'inférieur ; l'universel est donc de l'essence de la substance : il est donc une substance (i). »

u L'écriture , disait Duns Scot , est le sigtie de la parole; la parole est le signe de la pensée; la pensée est le signe de la chose. La pensée est le terme élémentaire de la proposition mentale ;

ce qui , dans l'âme , représente l'objet , peut

(i) Voyez l'abrégé de la philosophie de Duns Scot par Boivin. Paris 1690, in- 8', p. 86 à loi. — Logicà Occami , parsP, cap. 16.

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