IV
(98) mortalité de l'âme, objet principal âa trois livres qu'il a composés , et qui lui ont oljtenu de si grandes éloges de Sidoine Apollinaire. Ces livres renferment aussi quelques vues psychologiques ; le prêtre viennois démêle fort bien l'erreur de ceux qui ont personnifié les facultés de l'âme , et montre qu'elles ne sont que l'âme elle-même considérée dans ses divers modes d'action (i). « L'âme, dit-il, voit, par » l'intermédiaire du corps , les choses maté- )) rielles , et, par elle-même , les choses imma- » térielles. » Il tâche d'expliquer et de justifier cette proposition par des exemples tirés de la géométrie, de l'arithmétique et de la dialectique (2). a L'entendement est l'intuition de M l'âme ; les corps sont sentis et ne peuvent w être compris (3). »
Au moment où d'épaisses ténèbres vont couvrir notre occident , où l'astre de la philosophie va disparaître de notre horizon , ses rayons semblent se ranimer un instant, et brillera leur déclin d'un éclat plus pur que jamais. 11 paraît cet illustre Boëce , la gloire, de Rome aux jours
(i) Ibid.j lib. I, cap. 24.
(2) Ibid. , cap. a8 , 26.
(5) Ibid., lib. II, cap. 9.
(99) (]e sa (Jecatlence , ce rejeton de l'antique race des Aniciens, qui honora la dignité consulaire bien plus qu'il ne fut honoré par elle , qui sembla recueillir en lui l'héritage de toutes les grandeurs de sa patrie , en réveiller tous les souvenirs; il paraît debout sur les ruines du Capitule; nous le saluons avec un sentiment profond de douleur, d'admiration et de respect; nous contemplons en lui le successeur de tout ce que Rome eut de plus distingué dans la carrière des sciences, dans celle de l'éloquence, dans les fonctions publiques et dans l'exercice des vertus utiles à l'humanité ; nous admirons surtout en lui le modèle du philosophe chrétien , le héros au sein de l'adversité. Ses conseils eussent pu conduire Théodoric à accomplir une restauration que ce prince n'était point indigne de concevoir. Pouiquoi la délation et l'envie entraînèrent-elles Théodorie à se souiller par la captivité et la mort du plus grand homme de son siècle ? Boëce avait été envoyé , dès sa plus tendre enfance, à Athènes , et y avait cultivé dix-huit ans, sous les maîtres les plus célèbres, toutes les études libérales ; il y entendit probablement Proclus qui y enseignait à cette même époque. « Je me suis complu à faire de » ton âme une bibliothèque vivante dans la
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» quelle j'ai placé, non les livres eux-mêmes, » mais les maximes qu'ils contiennent, m Ces paroles , qu'il met dans la bouchç de la philosophie (i) , peignent l'éducation qu'il se donna et l'Eclectisme raisonné dont il fit profession : comme une abeille diligente, il puisa le suc de sa philosophie dans Pythagore, Platon, Arislote , Zenon, Plotin , Porphyre. Il s'était proposé de traduire en latin les ouvrages entiers de Platon , d'Aristote , et de montrer la concordance de ces deux grands maîtres; mais il ne put qu'ébaucher un si vaste dessein ; il donna du moins à Rome une traduction des Catégories d'Aristote, de quelques-uns de ses traités de dialectique , et des commentaires de Porphyre , en les commentant à son tour ; c'est à ses soins que l'Occident fut redevable de conserver , au milieu des plus épaisses ténèbres du moyen âge, quelques notions de la doctrine du Lycée, et l'usage des lois que son fondateur avait imposées à l'art du raisonnement ; mais , élevé lui-même dans l'école du nouveau Platonisme , il recommande surtout d'étudier Aristote dans Porphyre , il explique Aristote dans l'esprit de Proclus.
(i) De Consolât, phil. , lib. I.
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C'est Boëce surtout qui paraît avoir jftté les fondemens de l'immense autorité qu' Arislote exerça dans les âges suivans , en lui prêtant celle de son propre nom. C'est également lui qui a essentiellement contribué à y faire , dès l'origine , de la philosophie péripatéticienne , une forme extérieure dont Platon est la substance secrète, que Platon anime, meut et vivifie. Avec les nouveaux Platoniciens, Boëce refuse toute qualité à la matière, et suppose qu'il peut y avoir des êtres privés de qualités , transportant ainsi dans la réalité les distinctions que l'esprit établit par l'abstraction entre ses propres notions (i). Il distingue , d'après la même manière de voir , V unité de la simplicité. « L'unité » réside aussi dans les objets complexes, elle I) formp le lien qui tient leurs parties combinées » ensemble ; mais, dans les êtres simples , l'u- » nité est identique à l'être (2). » Le divin Platon revit dans le nouveau et dernier commentateur d'Aristote , il revit au milieu de Rome dégénérée, à la veille des jours de labar-
(1) Boethius, in Prœdicameni., /ïrislot. , lib, II pag. 144.
(a) jin omnc quod sit , bonuni est, pages 1 i§i ■
barie, tel qu'il brillait à Athènes , et se montrant peut-être^ quoique sans rien perdre de son élévation, quoique dégagé de quelques erreurs, plus accessible au commun des hommes , mieux accommodé à la condition humaine. L'obscurité qu'engendre trop souvent dans Platon l'extrême subtilité desabstraciions, a disparu; la substance même de sa doctrine se montre seule pleine de vie, de jeunesse et de beauté. Les sommets de sa philosophie se découvrent hors des nuages qui les environnaient , entourés d'un nouvel éclat, el, sans s'abaisser, paraissent devenir plus accessibles. La fin du dernier livre de ce beau traité qu'il a légué aux infortunés, et dans lequel la philosophie, remplissant sa plus digne mission, apporte à l'homme des consolations sublimes, est un résumé lumineux de la philosophie entière de Platon ,' il faut le rapprocher de l'hymne sur la puissance de la nature, et de la belle invocation qui se trouvent au milieu du troisième livre. C'est avec Platon que Boëce assigne les rapports des sens avec l'intelligence , marque l'étendue des deux domaines , pose les limites qui les séparent. Avec Platon , il considère la science comme une réminiscence ; il suppose que l'âme renferme en elle-même le germe de toutes les vérités , que l'étude ne sert qu'à le
( io5 ) faire ëclore. Avec Plalon, il érige les idées en archétypes, et les prête à l'auteur de toute chose comme \es modèles d'après lesquels il a ordonné l'univers. Avec Platon, il assigne les fonctions du Demiourgos dans l'immense gouvernement de l'univers. Avec Platon enfin , il vivifie la nature par une âme puissante , universelle f il la peuple d'une hiérarchie d'intelligences. C'est ensuite le Platon nouveau , tel qu'il ressuscita dans Plotin et son école, qui le dirige à la recherche de l'unité absolue, parfaite et primordiale, recherche à laquelle Boëce a consacré un traité spécial sous le titre de : De unitate et w^io. L'essence de la doctrine de Plotin , qui consiste à identifier avec cette unité absolue, le souverain bien et la perfection suprême, revit, se déploie , s'anime dans Boëce, mais devenue familière et prochaine, si l'on peut dire ainsi, par sa clarté , devenue féconde par l'utilité , comme par la grandeur de ses applications, parée de tous les charmes de la poésie , parée des charmes bien supérieurs de la morale la plus touchante et la plus pure. Ceux qui désirent connaître la substance de cette doctrine si ardue , si mystérieuse dans son auteur , qui veulent du moins eii apprécier l'esprit , en jug^r le but , peuvent
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$e dispenser d'étudier avec efforl les obscures et prolixes Ennéades, les immenses commentaires des nouveaux Platoniciens. Ouvrez Boëce, vous retrouverez l'abrégé et le clioix de tout ce que la nouvelle école a emprunté de plus précieux à l'héritage de son antique instituteur , de tout ce qu'elle y a ajouté de plus estimable ; vous pos sédez;la fleur du Platonisme , vous en respirez le parfum !.. Honneura cetOilionlII qui par un monument élevé à Pavie consacra la mémoire de ce dernier des philosophes, de celui qui semblait représenter toute la philosophie de l'antiquité, de celui qui presque seul fit pénétrer encore , par l'influence qu'exercèrent ses écrits , quelques lueurs de la science auguste de la sagesse au travers des temps malheureux qui afîligèrent notre belle Europe ! Mais , le traité de la Consolation de la Philosophie est le vrai monument qui doit éterniser sa gloire.
Cassiodore , contemporain , compatriote de Boëce, qui reçut après lui les faisceaux consulaires , et dont Théodoric eut le bon esprit de rechercher les conseils et l'assistance , Cassiodore, écrivain fécond , mais déjà atteint de la rouille de son siècle , abrégea Boëce , s'unit à lui pour faire connaître la logique d'Arislole aux Laliijs, et publia enlre autres un iraiié de
( io5 ) VAme, deux livres sur les Institutions aux Lettres Divines , et quelques traités élémentaires sur la théorie de la grammaire et les arts libéraux. Il ne faut point y chercher d'idées qui lui appartiennent en propre et qui sortent de la sphère commune. Ce qui assigne à Cassiodore un rang assez important dans l'histoire de l'esprit humain , c'est que ses écrits furent long-temps le seul manuel des écoles de 1 Occident et le type d'après lequel se forma l'enseignement scolastique ; c'est que le premier, ou l'un des premiers du moins , il fonda dans le monastère qu'il avait érigé en Calabre, l'un de ces ateliers littéraires qui ont seuls conservé les débris des richesses de l'antiquité ; il y réunit une grande bibliothèque, et commença, par son exemple et par ses soins, l'éxecution de ces longs travaux qui ont multiplié les copies des écrits sauvés du naufrage. La logique d'Aristote avait tracé , aux yeux de Cassiodore (i) , le cercle dans lequel est nécessairement et à jamais renfermé l'esprit humain , opinion qui fut aveuglément admise dans les siècles suivans.
(i) Cas«iodorus , De Dialectice , Op. tom. II, pag. 558.
( io6) Martien Capdla , (juoique antérieur d'enrviron un demi-siècle à Cassiodore, doit lui elre associé dans l'histoire de la philosophie, comme il lui fut associé dans les écoles du moyen âge, auquel l'un et l'autre fournirent le type et , si Ton peut dire ainsi , le manuel de l'enseignement ordinaire. Comme Cassiodore , Martien Capella atteste le dernier degré de la décadence, et déjà son style porte les empreintes de la barbarie. 11 était Africain, et celte circonstance explique aussi la rudesse de son langage. Les deux premiers livres de son Satyricon portent le titre : de VHyménée de la Philosophie et de Mercure , et sont consacrés l'un à la mythologie , l'autre aux neuf Muses. Les sept autres ont pour objet les sept arts libéraux qui composèrent ensuite letrivium et le quatrivium , ces deux cadres des deux degrés du moyen âge : la Grammaire , la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l'Arithmétique, l'Astronomie et la Musique. C'est un bizarre et confus amalgam'e de notions élémentaires empruntées aux traditions, aux sciences, aux arts des Grecs et des Romains; et, quoiqu'il ne renferme de ces notions que ce qu'il y a de plus familier et de plus commun , il n'a pas même le mérite de la clarté. La dialectique de Mar-
( 107 ) lien Capella est un résumé informe des règles instituées par Aristote et par les Stoïciens.
Les travaux dont Aristote devint l'objet dépuis le 5" siècle jusqu'au 7^, donne lieu à deux considérations essentielles , dont les conséquences exercèrent une grande influence sur les siècles suivans.
Aristote , remis en honneur par l'école des nouveaux Platoniciens , n'obtint cette faveur qu'en se réconciliant avec Platon , et qu'à la charge de lui servir d'introducteur. Dès lors sa métaphysique ne fut conçue et interprétée que d'après^ les points de vue fournis par la doctrine du fondateur de l'Académie ; elle dut en prendre l'esprit; elle fut nécessairement altérée. Aristote dut sacrifier ou rétracter ces objections si fréquentes et si puissantes qu'il avait élevées contre la théorie des idées. Les formes péripatéticiennes ne furent plus que les idées pla-^ toniques. L'hommage qu' Aristote avait rendu à l'autorité de l'expérience fut oublié ou méconnu ; cette belle et féconde portion de la philosophie que l'expérience avait éclairée, fut couverte d'un voile , négligée , abandonnée ; sa physique seule trouva grâce aux yeux de ses nouveaux disciples , en tant qu'elle n'était ellemême qu'un corollaire de sa métaphysique.
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Mais, la méla|^>iiysique d'Arlstote , quoique ainsi dénaturée, ne parvint même pas aux premiers siècles du moyen âge, du moins dans notre occident. La dialectique seule, telle qu'elle subsistait assez grossièrement résumée et sous une forme abrégée dans les traités attribués à S.Augustin, dans Martien Capella, dansBoëce, dans Cassiodore , traversa seule les premiers temps de cet âge ténébreux ; ces écrivains constituèrent le seul anneau par lequel la cliaîne de l'enseignement du moyen âge vint se rattacher à celle des doctrines de l'antiquité.
Les écrivains ecclésiastiques , ii'ayant étudié
la philosophie que d'une manière occasionelle ,
sous un point de vue secondaire et subordonné à
l'objet principal qui les occupait , onten général ,
et à un petit nombre d'exceptions près , négligé la
logique, l'art des méthodes et toute la portion de
la philosophie qui se réfère par ses applications
aux sciences positives : quelques-uns d'entre eux,
tels que Lactance , ont même témoigné contre
la dialectique des préventions excessives. La
seule branche de la philosophie qui entrât dans
l'ordre essentiel de leurs travaux , était la mé-
taphysique, en tant qu'elle embrassait l'origine
et la nature de l'âme, son immortalité, le libre
arbitre , les attributs divins , la création , la pro-
( 109 ) vldeiice, l'origine du mal ; en tant aussi qu'elle apportait à la théologie, soit des secours, soit des commentaires, ou même en tant qu'elle lui offrait des erreurs à combattre. La psychologie seule leur a été redevable de quelques progrès et de recherches assez étendues, dans ses rapports avec les grandes questions de la simplicité et de l'immortalité de l'âme et à celle de la liberté des déterminations. Encore à l'exception de Néraésius , ne l'ont-ils guère traitée d'après la méthode expérimentale ; le profond mystère de l'union de l'âme avec le corps a été le principal objet de leurs spéculations.
Indépendamment de ceux des pères de l'Eglise dont nous avons indiqué les travaux, on trouve encore quelques vues psychologiques éparses dans un grand nombre d'autres. S. Alhanase distingua l'esprit, "Trvfv/Mx,, de l'âme, vovç-y l'esprit de l'homme, suivant lui, est découlé de la Divinité ; il est une émanation de l'essence du créateur ; l'âme ne peut avoir la même source, puisqu'elle est tour à tour guidée par la raison, ou livrée à l'égarement (i). Celte idée est analogue à celles des Platoniciens. S. Ma-
(i) De definitionibus , lom. II, p. 5i.
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Caire (i), S. Hilaire, emj3nanfeiit à la religion des considérations, élevées sur la nature de l'arae; S. Cyrille de Jérusalem établit entre toutes les âmes une égalité parfaite j S. Jean Chrysoslôme montre une connaissance approfondie du cœur humain; Philaslrius , dans son traité des hérésies , réfute certaines opinions des écrivains hétérodoxes sur la préexistence de 1 ame , telle qu'elle était supposée par Platon, sur son origine, entant qu'on la considérerait comme une inspiration émanée de Dieu, sur sa ressemblance avec le principe qui respire dans les animaux ; sur sa matérialité et sa production des seuls développemens de l'organisation corporelle j sur une transplantation naturelle des âmes ; sur la transmigration des âmes des méchans dans le corps de certains animaux, etc. L'étude de la philosophie morale a pris naturellement chez les docteurs chrétiens , et par l'effet des mêmes causes, un caractère à peu près semblable à celui de la psychologie. Il suffisait à leur but de fonder la morale pratique sur la législation divine , de lui imprimer la sanction des récompenses et des peines futures,
(i) Voy. en particulier sa 4^' Homélie.