‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines (volume 2)Chapitre 8 sur 37 · IV. ÎJ · texte numérisé non relu

IV. ÎJ

rendu sans doute d'éminens services à la philosophie morale; ils l'ont épurée, ennoblie, perfectionnée , sous mille rapports. Us ont entretenu , encouragé tous les exercices pratiques qui introduisent l'homme à la connaissance de lui-même ; ils ont développé au plus haut degté la puissance de la méditation , et s'ils n'ont point dirigé les ^^prits sur le grand théâtre de l'observation, sur les phénomènes de la nature , ils ont du moins rappelé énergiquement la réflexion dans ce sanctuaire intérieur où réside le foyer de la lumière qui doit, en dernier résultat, éclairer la région tout entière des connaissances humaines.

Si la plillosophie n'occupa et ne put occuper, dans les méditations des Pères de l'Eglise-, qu'un rang secondaire; si dans ce rôle purement relatif elle perdit naturellement son indépendance,, elle obtint aussi , par l'efl'et même de ^iite association ijitime avec le Christianisme , \ une aorte de consécration, si l'on nous permet cette expressiion; elle fut admise à participer à l'élévation de sentimens et d'idées qui caractérisaient le culte le plus parfait qui ait embelli .et consolé la terre; elle en reçut un code admirable de maximes pratiques ; elle lui emprunta de vives lumières pour la connaissance du cœur

humain ; le senliment moral s'épura à celte source, acquit une énergie toute nouvelle. De même que l'on doit aux livres de l'aïicien testament les modèles de la poésie sacrée , c'est-àdire de la plus magnifique alliance entre les tableaux de l'imagination et les idées de la morale, et l'exemple de l'élan du géuie vers Iqs régions de l'infini , de même aussi, les pères de l'Eglise ont créé un genre d'éloquence jusqu'alors inconnu, celui qui admet les beautés les , plus sublimes, l'éloquence sacrée. L'art oratoire put s'emparer des plus profondes afïections de l'âme, d'une sphère d'intérê.ts bien supérieurs aux intérêts passagers de la terre, des immenses contrastes entre le temps et l'éternité, entre la faiblesse naturelle de l'homme et ses hautes destinées ; elle traita les images de la perfection et de la Toute-Puissance comme des idées familières ; elle révéla les desseins jJe la Provi- 4ence sur l'univers ; elle étala tous les trésors de la bonté infinie répandus sur la création. Ainsi fut réalisé, sous un rapport, le vœu presque imanime que formaient les hommes éclairés; ainsi fut satisfait le besoin général qui s'était manifesté dans la société humaine (i). La plus

(i) Voy. ci-dessus , chap. XX , pag. 296 et suiv.

( >>6) noble portion de la philosophie , celle qui s'exerce snr la destination future de l'homme , sur les rapports de l'homme avec son auteur, obtint tout ensemble, et une grandeur singulière dans ses vues, et une majesté éclatante dans ses formes. Ce n'est pas tout ; des notions jusqu'alors renfermées dans le cercle étroit des écoles philosophiques, furent mises ainsi à la portée de tous les hommes , devinrent en quelque sorte populaires, parce qu'elles s'identifièrent avec les exercices religieux , et exercèrent ainsi une influence plus directe et plus universelle à la fois sur la vie humaine.

Enfin , il est un dernier service rendu par ces écrivains à la philosophie , dont l'historien impartial et équitable doit surtout leur tenir compte. Si, à plusieurs égards, les sciences philosophiques se trouvèrent dans leurs écrits trop étroitement liés à des vues d'un ordre supérieur, et perdirent ainsi, avec leur caractère profane , l'indépendance nécessaire à leurs investigations ; d'un autre côté , si on porte ses regards sur les circonstances des temps, et sur les événemens qui se succédèrent pendant plusieurs siècles, on reconnaîtra que cet asservissement momentané des sciences humaines fut précisément ce qui en sauva le germe et les conserva

("7) pour des geHerations plus heureuses. Le cuUe religieux survécut seul et se maintint dans ce déluge universel d'ignorance qui vint couvrir la terre ; avec lui furent préservés ces mêmes germes qu'il avait en quelque sorte recueillis dans son sein ; toutes les études profanes avaient cessé, et c'en était fait pour Jamais peut-être des lumières et delà civilisation, si elles n'avaient trouvé un asile sous cet abri tutélaire. Lorsque plus tard des influences favorables se firent aentir, ces germes se ranimèrent avec une énergie toute nouvelle, et les sciences , redevenues assez fortes pour exister par elles-mêmes , reprirent leur essor avec une rapidité inespérée. La chaîne entre les temps anciens et les temps modernes ne fut point rompue , ou fut renouée. Les écrivains ecclésiastiques furent comme l'aneau qui servit à en rattacher les deux termes l'un à l'autre (M).

Si l'impartialité de l'histoire doit rappeler ces différens services rendus par les écrivains ecclésiastiques aux sciences philosophiques, et d'autant plus qu'ils n'ont pas toujours été assez justement appréciés, elle doit reconnaître aussi deux donmiages considérables qui furent alors portés à ces mêmes sciences par la direction que prirent les idées. D'une part, on vit dispa-

( "8) raître pour long- temps ce doute méthodique, ces investigations critiques qui, en soumettant à une épreuve et à Un contrôle sévères les systèmes accrédités, en préparaient la réforme, le perfectionnement, pouvaient en prévenir les écarts; d'un autre côté, les sciences naturelles, et en général tout ce qu'on appelait les études profanes , tombèrent dans l'oubli , devinrent même l'objet d'une prévention défavorable. Ainsi, pendant que les habitudes de la méditation silencieuse et solitaire, recevaient le plus beau degré de développement, les recherches de l'observation , les lumières de l'expérience , étaient graduellement abandonnées. Des deux sources des connaissances humaines, l'une se trouvait tarie, pendant que l'autre s'écOùlait sans lit , sans rivages , sans digues ; les exercices contemplatifs s'enrichissaient même déS pertes que faisaient l'ordre des connaissances positives, et c'est à cette cause, sans doute, que l'on doit attribuer l'invasion progressive des systèmes mystiques des nouveaux Platoniciens parmi les derniers écrivains ectlésiastiques. L'équilibre était rompu, l'hàrriionie était détruite; ïe principe (^\ïi âVàit prévalu devait exercer une domination exclusive , et soû essor ne pouvait plus connaître de limites.

( 1^9 ) Deux motifs nous commandaient de donner quelque étendue aux aperçus qui font l'objet de ce chapitre. La philosophie des pères de l'Eglise et des docteurs chrétiens n'ayant été considérée en général que dans ses rapports avec la théologie , il nous a paru digne d'intérêt de l'envisager sous un aspect presque nouveau jusqu'à ce jour , relativement à l'influence qu'elle a exercée sur la marche de la science envisagée en elle-même et dans le seul domaine de la raison et de l'expérience. D'ailleurs la philosophie des pères de l'Eglise est la clé de celle qui a régné dans le moyen âge, elle est venue s'y combiner avec la doctrine d'Aristoie, elle explique d'avance l'esprit de la philosophie scholastique , comme la doctrine d'Aristote en exprime la forme. Nous étant essentiellement proposé pour but dans cette histoire la recherche et l'investigation des causes qui ont déterminé la direction des idées et les révolutions qu'elles ont éprouvées , nous devions donc étudier d'avance la ^ philosophie scolaslique dans les sources principales dont elle tient son origine. On verra bientôt combien ces corrélations sont étroites, importantes. La philosophie scolastique a en quelque sorte remonté, par une marche rétrograde , la suite des écrivains que

nous venons de parcourir , bornée d'abord à la seule étude de Cassiodore , Boëce , Martien Capella , puis revenant aux pères des beaux siècles de l'Église , et se remettant enfin en communication avec les génies immortels de la Grèce et de Rome.

NOTES

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