DU VINGT -DEUXIÈME CHAPITRE
(A) En lisant les écrivains ecclésiastiques , il importe de remarquer que le nom de la philosophie est souvent employé par eux en des sens très-divers, et de se tenir en garde contre les équivoques auxquelles la diversité de ces acceptions pourraient donner lieu. Quelquefois ils comprennent exclusivement , sous la dénomination de philosophie, une notion purement religieuse et l'ordre des vérités qui se rapportent à la connaissance et au culte du Créateur , à l'influence pratique de cette connaissance sur la vie humaine. Quelquefois , au contraire, ils entendent par philosophie une science purement profane et mondaine , dont l'empire ne peut s'étendre que sur l'univers matériel et terrestre , et dont les recherches ne peuvent s'élever à la dignité et aux natures intellectuelles. On trouve des exemples de la première acception, notamment dans S. Grégoire , évêque de Nysse ( Gregorii Thaumaturgi ) ; S. Chrysostôme ( HomeL 64. ) ; Eusèbe ( Prœp. <vang. XIV , c. 22 ; Chranic. 1. i , p. 69 ) ; Isi-
dore Pelussiote ( i. épist. lib. I. , etc. ). On trouve des exemples de la seconde dans TertulHeii ( de Prœscripl. c, 7 ); Salvien [de Gubern. Dei. prœfat.) ; Lactance, ( divin, inst. 1. I, c. i ; 1. III, ci; 1. V, c. i. ). Voy. Jonsius [de Scrip. hist. phil. , tom. III , c. 4 ) ; Heumann ( Acta phil. , tom. I, pag. ^g, Zi/\) , Tennemann {Hist. de la phil. tom. YII, p. loi.). La première même de ces deux acceptions varie encore , suivant que les écrivains l'appliquent ou à la théologie naturelle eu même temps qu'au Christianisme , ou au Christianisme seul ; suivant qu'ils l'appliquent , ou au Christianisme en général , ou seulement à un degré plus élevé d'instruction dans la doctrine qui en compose la croyance , ou enfin à la vie du Chrétien , ou à l'exercice des vertus ascétiques.
(B) Le point de vue que nous croyons devoi; écarter de nos recherches a exercé un grand nombre de savans ; il est même celui qui a à peu près exclusivement occupé jusqu'à ce jour les historiens de la philosophie. Celui dans lequel nous nous proposons de nous renfermer est au contraire presque entièrement neuf , sous ce rapport du moins que l'on n'a guère cherché à déterminer le mérite précis des services que les écrivains ecclésiastiques ont pu rendre à la philosophie envisagée coïnme une science purement profane et rationnelle, et qu'on n'a point séparé leurs travaux sur ce sujet, des questions théologiques qui formaient l'objet essentiel de leurs méditations. Nous nous sommes donc attachés à opérer , autant qu'il est possible, ce départ de deux élémens d'une naturb essentiellement différente ;
et la nouveauté de cette recherche nous a contraints d'entrer dans des détails plus circonstanciés.
La savante dissertation de Mosheim , de turbaia per Platonicos recentiores Ecclesia , a été la principale occasion qui a fait éclore les nombreuses controverses élevées parmi les érudits , relativement à l'influence qu'a exercée la philosophie des Grecs sur la théologie, pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne. Battus, en combattaat les observations de Mosheim , a poussé l'exagération jusqu'à vouloir nier toute espèce d'influence semblable. Les bénédictins de Saint-Maur ont discuté ces questions dans leurs savantes préfaces. (Voy. notamment la deuxième partie de la préface, en tête des oeuvres de saint Justin, pag. lo et suiv. )
Thomasius ( Or/g^m. hist. eccles,. et phil. , p. 87), a soutenu l'opinion de Mosheim de la manière la plus positive. Voyez aussi Huet, évêque d'Avranches {in Origenia); Jean Clerc ( inBibl. sélect. , tom. XIII , p. 809 ). Brucker a résumé ces controverses , et les a éclairées avec cette impartialité et cette bonne foi scrupuleuse qui le caractérisent, dans son chapitre intitulé : De philosophia veterum christianorum prœcipuè ecclesiœ doctorum in génère considerata. ( Hist. crit. phil. , tora. lïl , p. 269 à 366).
Parmi les pères de l'Eglise qui ont rapporté à l'influence de la doctrine platonicienne, l'origine des hérésies qui ont affligé l'Eglise dès son berceau , on peut citer TerluUien [de prœscripl. c. 7, de carne Christi y p. 61 ); Isidore ( de Vir. illust. ). Consultez surtout l'auteur du Platonisme dévoilé, p. i, ch. 8 , 17.
(C) s. Justin, outre son diseours aux Grecs, son E xhortation aux Grecs , ses deux /apologies, son Dialogue avec le Juif Triphon , son Epître à Diognote , avait écrit divers ouvrages de controverses contre les hérétiques, et notamment contre Marcion. Eusèbe nous apprend aussi qu'il avait composé K un livre sur l'âme , dans lequel il avait exposé les » divers sentimens des philosophes païens sur les di— » verses questions qui se rattachent à ce sujet , en pro- » mettant de les réfuter dans un autre ouvrage , et de >» développer à cet égard ses propres opinions. » Ce traité , qui eût été fort précieux pour l'histoire de la philosophie, ne nous est pas parvenu.
(D) Il paraît que les erreurs reprochées à Tatien avaient beaucoup d'aJfïïnité avec les systèmes des Gnostiques, et dérivaient en particulier de celui de Valentin. La secte dont il fut l'auteur, et qui paraît s'être fort étendue, se soudivisa à son tour en plusieurs autres.
Indépendamment de son discours contre les Grecs , il avait composé un livre sur les Animaux , qui n'est point arrivé jusqu'à nous , et il avait promis un traité « dirigé contre les écrivains païens qui avaient parlé » témérairement des institutions de Hébreux et des « Chrétiens. »
( E ) Dans le grand nombre de livres apocriphes que les docteurs chrétiens ont admis avec trop de confiance , on doit compter au premier rang les prétendus oracles de la Sybille dont ils ont fait un si fréquent
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usage. Saint Théophile est , si nous ne nous trompons, le premier qui les ait cités. Il suffit de jeter les yeux sur ces oracles prétendus pour reconnaître qu'ils dériventdes mêmes sources qui ont produit toutes les doctrines mystiques de cette époque. Theophili ad Antolycurrij lib. II, p. 375.
( F ) Rien ne confirme mieux l'explication que nous avons donnée plusieurs fois de l'accusation d'athéisme dirigée contre plusieurs des philosophes de l'antiquité , que de voir cette même accusation reproduite aussi contre les Chrétiens , et les pèresf de l'Eglise mettent tous leurs soins à la détruire. Il suffisait, pour s'exposer à une accusation semblable, de rejeter les divinités mythologiques ; et le théisme , par cela même qu'il reconnaissait l'unité de Dieu , qu'il "concevait l'intelligence suprême dégagée de toutes les formes matérielies, était traité d'impiété par les aveugles partisans des sujierstitions vulgaires. Athénagore, en particulier, s'attache à justifier les Chrétiens de l'imputation qui leur était faite. ( Legatio pro Chris liants , pag. 4» 6, 7, etc. ).
((j) On peut voir dans le premier volume de l'histoire ecclésiastique de l'abbé Fleury un résumé fort bien fait des écrits de Saint-Clément. Ses Stromates mérifën't d'être étudiés comme l'un des monumens les plus curieux de cette époque ; ils fournissent de nombreux documons à l'histoire de la philosophie ; ils respirent une modération, une tolérance , un amour de la vérité qui doit servir de modèle à tous les apologistes éclai-
rës de la religion. Qu'on nous permette d'en citer encore quelques passages :
« Il y a trois degrés d'instruction pour l'homme : » l'art , la science et la foi... Ceux qui ont été justifiés » par la philosophie ont trouvé en elle comme un tré- » sor caché. Avant la venue du Seigneur, la philoso- » phie était nécessaire au salut; maintenant elle est » utile pour conduire au culte de Dieu et à la piété , » ceux qui appuyent la foi sur la démonstration. On » peut donc rapporter à la Providence divine la » sagesse des Grecs , comme la nôtre ; car Dieu est » l'auteur de tous les biens ; il conduit les uns direc- » tement par les livres saints, les autres par les déduc- » tions tirées de la philosophie ; Dieu l'a donnée aux » Grecs pour les diriger avant de les appeler au Chris- )) tianisme ; il les enseignait lui-même par cette voie » comme il éclairait les Hébreux par sa loi. La philb- » Sophie est 'donc une préparation qui ouvre la voie » achevée par le Christ. De même que l'es arts con— » duisent à la philosophie qui domine sur eux en sou- » veraine , de même la philosophie conduit à la vraie » sagesse. L'emploi des démonstrations donne une » conviction entière des vérités qu'elles établissent ; » la philosophie avec leur secours pénètre la vérité et » la nature des choses existantes ; les méthodes exercent M l'entendement, excitent l'esprit , et donnent une dis- •') position favorable pour parvenir à la doctrine céleste. >» Les Grecs et les barbares ont eu de cette doctrine une » sorte de connaissance anticipée, en ont d'avance pos- » sédé une partie. Repousser l'étude des sciences pro- » fanes, c'est condamner l'homme à descendre au rang
( 127 ) » des brutes. » [Stromat. liv. IV, p. 282, 284 » 285, 2f)8, 3i6; liv. IV , pages 636, 656, ôSg, etc. , etcî
(H) On peut voir dans le traité de Laclance intitule : ' de Opijicio Dei, combien il ignorait les premiers élémens de la physiologie. Il va jusqu'à supposer que les lumières de l'homme ne peuvent découvrir l'utilité des membranes, des reins, de la bile, du foie, du cœur , etc. ( cap. XFV ). On y trouve aussi sur l'âme du monde des idées analogues à celles des Stoïciens. Cave , dans son Histoiredes historiens ecclésiastiques^ a essayé d'excuser les nombreuses erreurs de tout genre accumulées par Lactance ; Brucker a trouvé ces excuses peu admissibles, et a fait voir combien Lactance était peu exercé dans l'étude de ces philosophes qu'il juge avec tant de sévérité. { Hist. crit. phil. tome III , page 466 et suivantes).
( I ) Le passage suivant nous paraît suffire pour justifier l'analogie que l'on aperçoit souvent entre la philosophie de saint Augustin , et celle de Plotin: « Hune igitur ordinem tenens anima jam plitilosophiœ tradita , primo seipsam inspicit ; et cui jatn illa eruditio per- * suasit, autsuam, aut seipsam esse rationem , in rationc autem autnihil essemelius et potentius nupieris, autnihil aliud quam numerum esse rationem ; ita secum loquetur : Ego quodam meo motu interiore et occulto, ea quae discenda sunt possum discernere et connectere, et haec vis mea ratio vocatur. Quid autem discernendum est , nisi quod aut unum putatur et non est , aut certe non tara unum est quam putatur? Item cur quid connectenduiu est, nisi ut unum fiât , quantum potest ?
Ergo et in discernendo et in connectendo , unum volo, ^t unum amo. Sed cum discerno, purgatum ; cum connecto , integrura volo. In illa parte vilantur aliéna , in hac propria copulantur, ut unum aliquid perfectum fiât. Lapis ut csset lapis, omnes ejus partes > omnisque natura in unum solidata est. Quid arbor , nonne arbor non esset , si unanon esset? Quid mcmbra cujuslibetanimantis ac viscera, et quidquid esteo^um e quibus constat ? Certe si unitatis patiantur divortium, non erit animal. Amici quid aliud quam unum esse conantur? et quanto magis unum, tante inagis amici sunt.Populus una civitas est, cui estpericulosa dissensio. Quid est autem dissentire, nisi non unum sentire ? Ex multis militibusfilunusexercitus , nonne quaevis multitude eo minus vincitur, que magis in unum coit? unde ipsa coitio in unum, cuneus nominatus est, quasi conneus.Quidamor omnis, nonne unum vuUfiericum eo quod amet , et si ei contingat, unum cum eo fit ? Yoluptas ipsa non ob aliud delectat vehementius, nisi quod araantia sese corpora in unum coguntur. Dolor unde perniciosus est? quia id quod unum erat , dissiscere nitilur. Ergo molestum et periculosum est, cum eo unum fieri quod separari potest » (S. Aug. de Ordine, lib. II, cap. l'j).
(J) Saint-Augustin nous apprend dans ses Retrac-^ talions , (lib. I , cap. 6), qu'il avait écrit des traite's sùf la grammaire et sur la dialectique. Mais on voit par ce passage lui-même , qu'il avait traité la logique à la manière des Platoniciens , c'esl-à-dire , en cherchant à tracer la voie qui , des choses matérielles, peut
( 129 ) conduire , par la contemplation , aux régions intellectuelles. C'est donc avec fondement que les savans éditeurs de ses œuvres ont conside'ré comme apocryphes les traités qui portent son nom et qui renfermeiit un abrège' de la dialectique d'Arislote et des Stoïciens, «oit que ces écrits aient eu un autre Augustin pour auteur, soit que celui qui les a composés ait vjpulu leur prêter l'autorité d'un nom aussi révéré; et ep. effet ils ont joui dans le naoyen âge d'une haute considération , et ils n'ont pas peu contribué à introduire et à accréditer la dialectique d'Aristote dao^s les écoles.
(K) Nous pensons qu'on lira avec quelque intérêt le passage suivant d'un philosophe si peu connu , et qui fait aussi bien connaître l'esprit de sa doctrine : K Quis ergo hujusanimalis nobilitatem digne admirari possit? quod in seipso mortalia cum immortalibus copuiat, et ratione utentia cum r^^^onis expertibus conjungit : quod in sua ipsius natura omnium rerum creatarum speciem gerit, qua de causa paryus mundus dictusest : cui tam egregie Devis consuluit, cujus gratia omnia etprsesentia , et futurasunt , cujus causa etiam Deus homo factus est : quod immorjtalitatem effugit et adimmortalitatem tendit, inçaqueacquiescit : quod ad ima ginem, et formamDei factura, imperatcœlorum orbibustcumChristo beatam vitam ducit : Dei filins est , omni potes tati et dominatui prseest. QuLs hujus animantisprxstantiam, et ornamenta quibus caetera vincit animalia, oralione consequatur? Maria transmittit, animi contemplatione cœlosperagrat,cœlorum cursus, et in-