‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humainesChapitre 14 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Première période. — De F Origine de la Philosophie.

SOMMAIRE

Quel est l'objet que la Philosophie se propose ; — Elle est tout ensemble et une science et un art; — Juscpi'oii il faut remonter pour en saisir l'origine ; — Hypothèse qui explique cette origine; — Causes qui ont concouru à la déterminer.

Diverses périodes secondaires, ou divers âges dans les premiers temps du développement de l'esprit humain ; — D'après quels indices on peut les caractériser.

Premier âge : — I^tat sauvage, âge des sens; — Conditions qui composent cet état; ■ — Images que les sauvages se forment des causes; — Conséquences-pratiques qu'ils en déduisent; — Notions qu'ils se forment de la morale; — Comparaison des sauvages et des sourds-muets de naissance.

Ages postérieurs : quatre degrés successifs de progrès dans la civilisation et la culture intellectuelle ; — Deuxième âge : Peuples pasteurs; — Troisième âge : Agriculteurs; — Quatrième âge : Etablissement des cités ; — Cinquième âge : ÎNavigation et Commerce; — Caractères principaux communs aux deux premiers degrés de progrès; — Circonstance dominante dans le troisième degré j — Distinction des castes. Caractères du dernier degré, ou cinquième âge : Perfectionnement du langage; — Les langues soumises à nn système de formes grammaticales; — Première métaphysique de» idées; — Logique naturelle; — De l'écriture

Byn>bolifjue ou hiéioglyfique ; — L'écriture devient la traduction de la parole ; — Résultats de cette invention.

Suites qui résultent de la distinction des castes; — Développement des lumières dans les classes supérieures ; — Culture de l'esprit humain en Asie, en Egypte; — Mobiles qui déterminent cette culture ; — Moyens qui s'offrent pour l'opérer; — •Empire de l'imagination, ses effets; — Origine et caractère général des systèmes conçus.

Opinion de l'âme du monde ; — Les lois de l'univers et les grandes forces de la nature personnifiées.

Recherches sur l'origine et le commencement des choses.

— Eternité de la matière; — Cosmogonies des Indiens, des Parsis, des Chaldéens, des Egyptiens, etc. — Théogonies.

Premier développement des idées qui naissent de la réflexion ; — Théologie naturelle ; — Lutte des sens et de la réflexion; — Contraste de rintelligcnce et de la matière j

— Hypothèse des deux principes.

Triornphe du Spiritualisme;' — Zoroastre; — Système des émanations ; — Ses éléraens essentiels. — Premier système pour expliquer la connaissance humaine ; — Communication directe avec la suprême intelligence; — Origine de l'Idéalisme; — Abus de ces doctrines. — Divination. — Causes du succès des doctrines mystiques dans l'antiquité.

Développement graduel de deux ordres spéciaux de connaissances; — La morale; — Morale-pratique ; — Sentences, Apologues; — Premières règles et définitions généi-ales; — Morale mystique et contemplative; — Connaissances mathématiques ; — Circonstances qui les favorisent; . — Leur application à l'astronomie; — Abus de cette dernière science ; — Naissance de l'astrologie.

Culture particulière de l'esprit humain chez les Grecs ; . — Plus tardive, mais suivant la même marche que chez les

peuple» àê l'Asie ; — Ses élémens empruntés ; —r My thologî» des Grecs ; — Homère ; — Cosmogonies ; — Hésiode ; — Mystères ; — Vues sur la doctrine secrète qui y était enseignée; — Morale genonùque ; — Conclusion de ce chapitre»

La philosophie est tout ensemble et une science et un art.

Considérée comme une science, son premier objet est l'étude de l'homme lui-même, de sa nature morale et intellectuelle } car l'homme est nécessairement pour lui-même le centre de toute lumière et le point de départ de toute étude. Son second objet est la connaissance du système des êtres, soit dans les rapports que l'homme moral et intellectuel entrelient avec eux, soit dans les rapports les plus généraux qui les unissent entre eux; par conséquent, dans l'universalité des lois de l'univers , dans l'enchaînement des causes et des effets, et dans la dépendance qui attache tous les effets à la cause première ( A ) •

Considérée comme un art, elle a pour objet l'application des vérités qu'elle a obtenues par ce premier ordre de recherches , l'éducation et l'exercice des deux ordres de nos facultés; elle est la législatrice de l'entendement et de la volonté.

II y a donc eu un commencement de philosophie, dès qu'il y a eu un commencement de réflexion.

Ainsi , la philosophie a été la première des sciences et le premier des arts, si on peut donner le nom d^art et de science à des aperçus à peine ébauchés, à des règles à peine définies.

On voit que la philosophie a dû même, à son origine, comprendre à peu près l'ensemble des connaissances humaines, précisément parce qu'elles étaient encore aussi vagues qu'imparfaites. Le premier coup d'œil jeté sur une scène réunit tout, parce qu'il confond tout; une attention méthodique et prolongée peut seule séparer en distinguant, et coordonner en comparant.

On voit aussi pourquoi la philosophie pratique a dû précéder, dans ses développemens , , la philosophie considérée comme science. Le ^ besoin d'agir est plus pressant que le besoin de connaître ; il se déploie sous des formes plus multipliées et plus diverses.

En cédant au besoin de connaître, on s'élance vers les objets qui peuvent le satisfaire, longtemps avant de se demander comment on peut légitimement les saisir ; l'expérience répétée des erreurs commises, les méditations qui ra-

ïiiènent la raison à s'observer elle-même , peu-» vent seules faire soupçonner la nécessité de celte élude, et en diriger les essais. De même, en obéissant au besoin d'agir, on se contente d'abord de quelques pratiques adaptées aux circonstances et fournies par l'exemple; il faut s'élever à des considérations générales, il faut avoir recueilli une assez longue expérience sur les résultats des efforts tentés pour obtenir des règles raisonnées; les arts sont nés et se sont perfectionnés long-temps avant d'être soumis à un code de préceptes.

Nous proposant essentiellement, dans cet ouvrage, d'examiner les opinions conçues parles philosophes sur les fonderaens et la légitimité des connaissances humaines, sur les méthodes qu'ils se sont formées pour les ordonner et en établir les démonstrations, nous pourrions donc considérer comme étrangère au sujet qui nous occupe , la marche de l'esprit humain dans les premiers âges de la civilisation ; les résultats qu'elle présente sont, relativement aux questions que nous traitons, presque entièrement négatifs» Cependant il peut être utile de jeter du moins un coup d'œil rapide sur cette longue enfance de la raison humaine; toute tentative, quelque imparfaite qu'elle soit, pour atteindre

aux objets de la science, renferme une espèce de supposition implicite sur les droits que Fentendement peut exercer ; dans les premiers procédés de l'intelligence, quoique hasardés et presque aveugles , se découvre une sorte de logique instinctive. On commence dès lors à démêler les premiers linéamens de ces dispositions intellectuelles qui , en se développant plus tard, engendreront les divers genres de systèmes. D'ailleurs on ne peut bien reconnaître comment on est parvenu aux découvertes , qu'après s'être formé une juste idée de l'état de la science qui les a précédées, et des obstacles qu'elles ont rencontrés 5 il importe aussi de déterminer les causes qui ont pu ralentir les progrès ou condamner même l'esprit humain à demeurer long- temps captif dans les plus étroites limites.

Les données de fait qui pourraient nous éclairer sur le premier âge de la raison humaine sont malheureusement en bien petit nombre, non-seulement à raison delà distance des temps, mais par la condition même des choses. Un vaste champ é;:ait donc ici ouvert aux hypothèses , et on n'a pas négligé de l'exploitep. Toutefois il en est qui, en s'appuyant sur les faits connus, peuvent répandre du moins plus de clarté sur ces phénomènes primitifs.

On a recouru quelquefois^ par exenîj.Ie, pour expliquer la formation des connaissances humaines, à la supposition d'un homme qui, doué de toutes ses facultés, perdrait subitement, pendant son sommeil, les souvenirs du passé, et se trouverait, à son réveil, comme s'il paraissait pour la première fois sur la scène de l'univers. Cette supposition, quelque brillante qu'elle soit, ne peut donner sans doute, pour la génération des idées , que des aperçus très-inexacts ; car elle fait précisément abstraction des causes qui modifient de la manière la plus essentielle le développement des notions dans l'esprit humain, savoir , les habitudes contractées et l'imitation acquise avant même que la réflexion ait pris son essor ; Buffon , en particulier, n'a pas été très-heureux dans l'emploi qu'il a voulu faire de cette hypothèse. Elle a toutefois un autre usage ; elle peut servir à nous montrer quelle espèce d'intérêts et de motifs a pu conduire les premiers penseurs à l'étude d'une sorte de philosophie, et nous aider à concevoir comment la sphère de ces intérêts et de ces motifs a pu s étendre d'une manière progressive. Quelles seraient en effet les impressions que devrait éprouver un homme dont la pensée , libre et vierge encore, jouirait de toute son énergie.

(ao3)

n'obéirait à aucune des chaînes qu'imposent les souvenirs du passé, ou les contradictions reçues d'un homme qui n'aurait encore rien vu, rien entendu , mais qui , capable de voir et d'entendre, n'aurait que l'ignorance native et non celle du préjugé? Quelles seraient ses impressions, lorsque, pour la première fois, il serait admis comme spectateur sur le grand théâtre de la créa' tion ? La surprise, l'admiration absorberaient son âme tout entière pendant ces premiers instans, son attention s'attacherait fortement à l'ensemble des objets, mais se bornerait à les contempler. 11 ne soupçonnerait point encore qu'ils puissent changer d'état et de forme ; car il n'y aurait encore pour lui aucune notion de durée. Il ne soupçonnerait pas davantage qu'il puisse y avoir quelque chose au-delà des objets présens; car son imagination serait accablée par cet immense tableau, et il n'y aurait en quelque sorte pour lui aucune idée de limite. Bientôt cependant de rapides et générales révolutions s'opéreraient autour de lui; certains objets auraient disparu , de nouveaux objets se seraient produits ; un second mouvement de surprise s'emparerait de ses sens ; mais cette surprise serait mélangée de quelque inquiétude ; il commencerait à concevoir un avenir , à supposeï- la

possibilité de l'existence de beaucoup de clioses au-delà du cercle qu'embrasse sa vue présente ; la curiosité inspirerait à son esprit le besoin de s'ouvrir un passage dans ces temps à venir ^ dans ces espaces possibles ; son propre intérêt l'y engagerait aussi vivement ; car sa sécurité désormais ne pourra être que l'efTet de sa prévoyance. Mais il ne peut prévoir les révolutions futures qu'en s'expliquant les révolutions actuelles et passées ; il se demande donc à chaque révolution particulière : pourquoi cela est-il ainsi? Chaque explication qu'il découvre ou qu'il croit découvrir forme pour lui un anneau qui lie dans sa pensée deux événemens paiiiculiers; il fixe des notions de cause et cf effet, et i! dit i je co7z/z«i.s. Cependant toutes ces connaissances sont partielles, détachées; les mêmes incertitudes renaissent; il se demande: Pourquoi ces diverses révolutions concourent-elles ensemble, se succèdent-elles dans un certain ordre ? Il lui faut de nouvelles explications, plus simples, plus générales, qui réunissent en une seule chaîne tous ces anneaux épars, et son agitation ne cesse que lorsqu'il a trouvé enfin une loi première qui sert de fondement à toutes les autres ; il croit alors avoir complété le système de ses connaissances,.

Dans cet état de calme et presque de lassitude 011 il se trouve , il a cessé de diriger son regard sur ce qui l'entoure ; ce regard , enfin , se replie et vient se reposer sur son propre individu. Quel étonnement nouveau ! que de mystères, que de contrastes encore à expliquer, à concilier ! ce Que suis-je? où vais-je ? » s'écriet-il. Tout l'avertit de sa flnblesse et de sa dépendance, et cependant il trouve en lui-même la conscience des plus nobles facultés, le pressentiment des plus hautes destinées. Il s'étudie, il clierche à connaître le lien par lequel il est attaché à la nature entière , il cherche à pénétrer aussi le singulier rapport qui soumet la nature au pouvoir de sa propre intelligence. Le fondement même de ses connaissances devient pour lui un problème , car il se demande : (C Ces connaissances sont- elles un songe, sont-elles une réalité? Qui me donne le droit, du sein dé ce point imperceptible que j'occupe dans l'immensité de l'espace , d'étendre l'empire de mes affirmations sur ce qui est hors de moi, avant moi, sur ce qui sera? Quelles sont donc les prérogatives de cette monade sublime qui devient en moi représentative de l'univers ? »

Les impressions qu'éprouverait cet homme, les méditations rapides qui entraîneraient Sii

pensée, peuvent nous représenter, d'une manière abrégée et sensible , la naissance et les progrès de la philosophie dans la société humaine, avec cette différence que chaque instant, dans la suite des réflexions de cet individu, représente un siècle dans l'histoire des peuples. Car, les facultés humaines ne se développent, dans les premiers temps surtout, qu'avec lenteur; à chaque degré de leur développement, elles rencontrent déjà des habitudes formées qui ne leur laissent plus la même liberté dans leur essor, qui même viennent quelquefois les asservir entièrement. Plus les peuples sont ignorans et grossiers, moins ils sont accessibles à la surprise et à la curiosité ; l'activité de l'esprit ne se déploie enfin tout entière qu'après une longue succession de circonstances favorables.

Platon et Aristote ont fait naître la philosophie de l'admiration. D'autres ont assigné son origine à la curiosité , au besoin de la vérité , au sentiment que la raison a de sa propre dignité, au charme qu'a pour elle l'exercice de son activité , à la tendance de l'esprit humain vers l'infini , à la recherche du premier principe de toutes choses, à celle du premier fondement des connaissances , au désir d'atteindre k l'unité systématique et absolue. Adam Smith l'a

( >o7 ) placée dans la surprise et dans le besoin qu'a l'imagination de lier entre eux les phénomènes, et de combler les vides qui les séparent. Tous ces aperçus ont une certaine justesse; car, plusieurs causes et plusieurs circonstances ont successiyeraent concouru à faire naître la philosophie. Les plus nobles besoins de l'esprit ont inspiré Je désir de connaître, et, plus tard, ont fait sentir la nécessité de fonder et de coordonner les connaissances, commeles plus nobles besoins du cœur ont fait rechercher les règles pratiques qui doivent gouverner les affections , et, plus lard, ont conduit à rechercher les principes de nos devoirs. Ces besoins de notre nature intellectuelle et morale, pour exercer leur puissance, supposent déjà une culture assez avancée ; il n'existe point pour le genre humain de réveil subit; moins il a fait de progrès dans la civilisation , et plus il est asservi à ces habitudes passives qui arrêtent l'essor de la réflexion : l'ignorance, qui devrait être le plus actif stimulant de la curiosité, si elle savait se juger elle-même, est le plus grand obstacle au désir de connaître, parce que la place des connaissances est occupée par une routine aveugle.

L'histoire ne nous fournit point des documens assez nombreux et assez positifs pour

étudier avec certitude , dans la suite des temps, îes premiers âges de la civilisation tels qu'ils ont pu se déployer successivement; mais on peut;, à défaut , recourir aux inductions que nous prêle l'analogie, en observant le spectacle que nous offrent les degrés inférieurs de culture , et en comparant, dans leur existence contemporaine sur la surface du globe, les mœurs et les opinions qui appartiennent aux différens peuples visités par les voyageurs modernes.

Nous n'examinerons point la question de savoir si l'état sauvage a été, bistoriquement parlant, et dans l'ordre des dates, le premier état de la société liumaine, question qui est l'objet de doutes graves et plausibles. Nous nous bornons à considérer ici l'état sauvage, tel que l'expérience nous permet de l'étudier cbez de nombreuses peuplades, comme le degré le plus inférieur de la civilisation, soit qu'il ait été en effet la condition primitive , soit qu'il ne résulte, comme il nous paraît plus probable, que d'une rétrogradation, d'une décadence causée par diverses causes extérieures.

Dans une situation semblable , d'une part , l'activité est absorbée par la pressante nécessité de satisfaire aux premiers besoins pliysiques de la vie, et de l'autre, les sens extérieurs sont

( 209 ) presque la seule faculté qui puisse se faire jour; ils exercent un empire presque absolu ; il ne reste, en quelque sorte, aucun espace, comme il n'existe aucun mobile, pour le développement de la libre spontanéité de l'intelligence. Les phénomènes extérieurs n'excitent alors quelque attention qu'autant qu'ils touchent à la sphère étroite de ces premiers besoins de la vie; en se succédant, ils se lient entre eux d'une manière toute mécanique; le sauvage, spectateur indifférent, ou ne les observe pas, ou en attend le retour uniforme, par cela seul qu'il est accoutumé à les voir se reproduire ; plus ils offrent de constance et de régularité, moins il les re~ marque. C'est seulement lorsqu'ils viennent le heurter, pour ainsi dire, en blessant quelque point sensible de son existence toute matérielle, ou lorsque l'uniformité de leur succession vient à être interrompue , qu'il commence à éprouver quelque surprise, aies observer; qu'il cherche à se les expliquer, à concevoir les moyens d'en prévenir le retour.Voilà pourquoi les événemens extraordinaires sont les seuls auxquels il prête une cause, pourquoi la crainte semble être son premier instituteur, pourquoi les maladies, les fléaux , les grands accidens de la nature composent seuls et sa physique et sa théologie, I. i4

pourquoi sa physique et sa théologie sont unies et confondues l'une avec l'autre. Celte notion des causes, qu'il est conduit pour la première fois à imaginer, il la puisera dans les analogies les plus simples et les plus familières, comme dans son expérience journalière. 11 reconnaît en lui-même un agent spontané, il concevra les causes semblables à lui ; il leur donnera une nature modelée d'après sa propre image, des motifs conformes aux siens. Il supposera qu'elles agissent par les mêmes moyens qu'il emploie; seulement il leur attribuera ses propres facultés dans un plus haut degré , parce qu'il leur sent une puissance supérieure , et il leur prêtera souvent une intention malveillante, parce que le plus souvent c'est à l'occasion de ses propres souffrances qu'il imagine leur pouvoir. Comme, aussi, ses observations et ses réflexions ne saisissent les phénomènes que d'une manière partielle et isolée , qu'il est porté à introduire une cause particulière à chaque point oii la chaîne se trouve interrompue, sans être capable encore de généraliser, d'embrasser l'ensemble, sans songer à reporter la notion des causes sur une sommité plus élevée, dans un foyer plus central , il multiplie ces agens de sa création, les dissémine autour de lui. II personnifie

ainsi toutes les forces de la nature. Il fonde , enfin, sur les mêmes analogies, les rapports qu'il entretient avec ces nombreux agens; il s'étudie à les intéresser, à les fléchir. Chose singulière î l'homme commence par animer les phénomènes matériels , en leur prêtant une intelligence et une volonté. C'est que c'est en lui-même qu'il puise la notion de leurs causes, et cet aperçu , quelque imparfait qu'il soit, est , dans son principe, plus philosophique qu'on ne serait tenté de le supposer. La même analogie le conduira à admettre aussi une cause première pour l'ensemble des phénomènes qui ont frappé son attention ; mais il revêtira cette idée auguste, il l'enveloppera d'un costume emprunté à ses propres mœurs, et il ne lui conférera que les attributs propres aux phénomènes qui l'ont frappé," c'est-à-dire il les déduira de la puissance plutôt que de l'ordre, il leur prêtera plutôt une action physique qu'une autorité morale.

Dès que l'homme conserve les souvenirs du passé, il suppose un avenir, son active inquiétude cherche à en pénétrer le secret, à en préparer ou à en prévenir le cours. Mais, dans la triste situation à laquelle le sauvage est réduit, l'agitation de la crainte, plus encore que celle de l'espérance, exciteront sa prévoyance," l'énerfrie

même de cette passion précipitera tout ensemble et aveuglera son jugement ; cet avenir dont la pensée le tourmente, il le demandera, non à des lois générales dont la théorie lui est inconnue, mais à ces influences directes dont il a peuplé et animé l'univers ; la divination deviendra sa physique et la superstition deviendra sa prudence. Tel est l'esprit général des opinions communes à presque tous les peuples sauvages, sur les lois de l'univers, et des pratiques qui s'y rattachent. Us ont des traditions, mais ils n'ont point de connaissances, parce qu'on ne peut savoir et connaître qu'autant qu'on a enchaîné les idées et les faits par une connexion logique.

Ces explications une fois admises, les pratiques qui en dérivent une fois établies et consacrées, toute curiosité est éteinte, tout effort nouveau est sans objet : confirmées par la tradition, par un long usage, elles résistent aux leçons de l'expérience.

On retrouve le même caractère dans les idées que les sauvages se forment sur l'âme et sur ses facultés ; leurs réflexions n'ont pu se diriger avec quelque suite sur les phénomènes de la pensée et de la voloutéj ils les confondent avec les fonctions même de la vie organique, avec le principe des forces matérielles; ils recourent donc, pour dé-

finir le principe intelligent et moral, aux analogies sensibles que fournissent les signes extérieurs de la vie ; ils conçoivent même quelquefois autant de principes qu'ils aperçoivent de forces distinctes.

Les habitans du Thibet, du Groenland, du nord de l'Amérique, admettent deux âmesj les Caraïbes en admettent trois, dont une, disentils, celle qui habite dans la tête , remonte seule au pays des âmes. Les habitans du Groenland croient d'ailleurs les âmes des hommes semblables au principe de la vie dans les animaux ; ils supposent que les divers individus peuvent changer d'âmes entre eux pendant la vie, et qu'après la vie ces âmes exécutent de grands voyages, avec toutes sortes de fatigues et de périls. Les peuples du Canada se représentent les âmes sous la forme d'ombres errantes; les Patagons, les habitans du sud de l'Asie croient entendre leurs voix dans l'écho, et les anciens Romains eux-mêmes n'étaient pas étrangers à cette opinion. Les Nègres s'imaginerit que la destinée de l'âme après la vie est encore liée à celle du corps» et fondent sur cette idée une foule de pratiques (i).

(i) Cranz, Hist. du Groenland^ page 258. — Du Tertre, Hist. centrale des Antilles , tome III,

D'aulres considèient l'âme comme un être aérien semblable au corps , composé de la même substance , présentant les mêmes formes , soumis aux mêmes accidens et aux mêmes vicissitudes. Les anciens habitans du nord supposaient qu'après la vie elles éprouvent encore tous les besoins physiques, et ils voulaient qu'elles ne parussent en présence d'Odin, qu'accompagnées de leurs esclaves, approvisionnées de nourriture et de vêtemens. Tous les idolâtres de l'Asie , au rapport de La Loubère, ont la même croyance. Elle se retrouve à la Chine, dans le royaume de Nankin. Les traditions populaires des anciens Grecs et des anciens Romains représentaient les âmes comme des ombres légères et voltigeantes, qui conservent toutes les proportions du corps , sans en avoir la solidité. Les Perses euxmêmes paraissent avoir identifié l'âme avec le sang (l).

page 372. — George, Alphab. thib., pag. 232. — Magasin historique de Gœtiingue , par Meiners et Spilter, tome II , page 742.

(i) Burthol., page 266. — Loubere, Description de Siam, page 36 1. — Histoire générale de la Chine ^ page 21 3. — Meiners, de Relig. veteriwt Persaruni. — Le même , Grundriss der Geschichle aller religiotwn , chapitre d"^.

■ Il sufîit que l'esprit humain se soit mis en possession d'un avenir pour qu'il clierche à le prolonger indéfiniment, et trop de circonstances avertissent l'homme du principe de durée inhérent à sa nature, pour qu'il ne se hâte pas de franchir par sa pensée les limites du tombeau ; mais ce sera toujours à l'aide des mêmes analogies qu'il pénétrera dans ce monde encore inconnu; il se le figurera semblable à cehu qu'il habite; la mort sera pour lui un voyage, et c'est à l'aide des transmigrations qu'il concevra son immortalité.

Le sentiment confus de la dignité de sa propre nature s'éveillera aussi dans le cœur de l'homme, dès qu'il aura commencé à exercer ses facultés^ et de là les premières impressions de l'orgueil et de la honte ; mais comme c'est surtout par la force extérieure que son activité se déploie, c'est dans l'énergie de cette force qu'il placera sa fierté. 11 aura remarqué ce qui nuit aux autres et à lui-même 3 il aura déjà ressenti l'empire de cette loi suprême qui se manifeste dès les premières réflexions, parce qu'elle est inhérente à notre nature morale , et qui fonde la différence du bien et du mal ; il aura connu la satisfaction intérieure et senti l'aiguillon du remords. Mais il n'aura pu faire remonter le code de sa morale

aux notions de Tord h', que la sociélé n'offre point encore à son expérience ^ et que sa raison n'a pu encore définir i, il n'aura guère pu connaître le charme des affections bienveillantes ; il honorera, ambitionnera seulement ces vertus fortes dont chaque jour lui enseigne le mérite et le prix ; sa morale sera tout entière renfermée dans le courage.

L'extrême imperfection des idiomes des sauvages atteste le peu de progrès qu'ils ont fait dans les opérations intellectuelles; elle devient à son tour un obstacle invincible qui les empêche de s'élever aux notions abstraites, et d'exercer leur réflexion. Ces idiomes cependant supposent quelquefois, de la part de ceux qui les ont créés, un ordre. d'idées, un efibrt de l'entendement qui occasionne quelque surprise, surtout si l'on considère que ceux qui les emploient sont incapables d'y rien ajouter, même dans le cours des plusieurs générations; ensorte que si l'on ne veut pas voir, dans la condition de ces peuples, une suite de leur dégénération , il faut supposer qu'ils ont eu , dans l'origine , pour instituteurs , quelques hommes supérieurs à tous ceux qui les composent aujourd'hui, et doués même d'une sorte de génie. En considérant attentivement les sourds-

muets de naissance, tels qu'ils s'offrent à nous aujourd'hui, avant qu'ils aient eu le bonheur de recevoir une éducation artificielle et systématique, on aperçoit, d^une manière assez sensible, l'influence que doit exercer sur les facultés intellectuelles la privation de ces signes conventionnels qui seuls peuvent servir d'instrument, aux idées générales et réfléchies. Comme les sauvages, ils ne s'élèvent guère au-dessus de la région des images sensibles ; les uns et les autres font des observations plus ou moins nombreuses , conservent dans la mémoire une niasse plus ou moins consdéiable de faits observés, supposent un nombre plus ou moins grand de faits éloignés ou à venir, par le mouvement de l'imagination , ou par les habitudes que la succession a fait naître ; mais, ni les uns, ni les autres , ne lient les événemens entre eux par une chaîne logique ; ni les uns , ni les autres , n'interrogent leur propre raison.

11 est cependant à observer que d'un côté les sourds-muets sont même plus dé[)Ourvus que les sauvages du secours des signes conventionnels; d'un autre côté , moins absorbés par les premières nécessités de la vie , ils ont sur ceux-ci l'avantage de vivre dans un commerce plus assidu avec les autres hommes, de vivre au sein

d'une civilisation très-avancée, dont ils retirent une influence indirecte, alors même qu'ils se trouvent privés d'une association directe à ses bienfaits. Le sauvage, d'ailleurs, reçoit toutes les idées qu'il possède du fonds commun des traditions propres à sa peuplade j le sourd-muet est surtout redevable de celles qu'il acquiert à ses efforts individuels. Aussi trouvons-nous dans le sourd-muet une plus grande masse d'idées particulières» toutes empreintes d'une originalité singulière. Le sauvage , avec un fonds bien moins riche, a cependant des notions plus générales, mieux liées , mais à peu près conformes à celles de ses semblables. C'est parce qne le sourd-muet, avec une plus grande masse d'idées^ est beaucoup moins capable de déductions, parce que le monde intellectuel a pour lui, si l'on peut dire ainsi, plus de superficie et moins de profondeur ; c'est par cette raison , dis-je , qu'il est privé, tant qu'il est laissé à lui-même, de la notion bienfaisante d'une cause suprême, et qu'il ne parvient pas même à la soupçonner. Il éprouve bien moins que le sauvage l'empire des lois de la moralité, soit par le motif que nous venons de dire , soit aussi parce que son existence intellectuelle est plus isolée, soit enfin parce que les signes naturels dont il s'est créé

l'usage ne prêtent aucun secours à la réflexion ; mais aussi, et par le concours des mêmes causes, il est exempt des supersiillons diverses qui composent pour le sauvage une atmosphère nébuleuse au-delà de la vie physique et de l'existence du moment (B).

Ce que nous disons ici de l'état sauvage doit s'entendre des conditionslesplus inférieures dont on trouve l'exemple dans les peuplades les moins civilisées ; et il est digne de remarque que cette condition se trouve presque absolument la même chez des peuplades visitées par des voyageurs récens j comme les habitans des Philippines, de la Nouvelle-Hollande, de la Californie, de la Terre de Feu, lesHottentots(i), et chez les sauvages connus des anciens , comme les Ichtlophages, et les HylophagesdeDiodore de Sicile. Il est digne de remarque, encore, que ces premières opinions si informes, si confuses, sont cependant le germe des premiers systèmes qui vont se dévelop[)er par la suite, et en oifrent les prin-

(i) Forsler, Travels in Europa, Âsia^ etc., tome I", page 200; tome II, page 498. — Sonner, tome II, page 83. — Dampierre , tome II , page iGg. — Privilie, tome II, page 458. — Begert, pages ïo3, i3i,

147, 171. — Robertson, Histoire d'Amérique .,

Page 1