‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humainesChapitre 19 sur 25 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premier essor de la philosophie chez les Orecs. — Thaïes et l'école (Tlome.

SOMMAIRE

Comparaison tles dcstinc^cs <lc la philosophie chez les Orientaux el chez les Grecs. — Causes qui ont déterminé les progrès qu'elle a obtenus particnli<}rcmcnt chez ces derniers.'^

Circonstances générales et extérieures qui ont concouru à la différence de ces résultats : Influence des castes chez les Orientaux, et de l'émulatioiT des diverses écoles chez les Grecs ; — Du despotisme chez les premiers , et de la liberté politique chez les seconds; — Effets de l'étendue des empires en Orient , et de la division de la Grèce en petits états ; — De la vie sédentaire et monotone des peuples de l'Orient, et de la vie active des Grecs ; — Caractères différens de l'esprit d'imitation dans les uns et les autres.

Circonstances particulières à la direction des facultés inlellcctucllcs et des idées , en Orient et en Grèce : Deux modes différens d'exercice de l'imagination: — Imagination pittoresque , genre de résultats qui lui est propre ; — L'imaginatioh considérée comme faculté de combinaison , génie inventif; genre de résultats qui lui appartiennent ; — Ai)plication de ces vues à la culture de l'esprit hiimain en Orient et en Grèce ; — Inllucnce exercée parla poésie et les

arts ctans telle iloinièrG région ; — Influence de réloqucncc —Quatre principaux effets qui ont dû résulter de lenscniblc de CCS circonstances 5 — Comment elles ont produit Tcssoi que la philosophie a pris parmi les Grecs dans l'antiquité , et à en marquer l'époque.

Ecole dionie : Thaïes • - Pourquoi on fait rcmonlcv jusqu'à lui la révolution opérée dans la marche de l'esprit humam j — Difficultés que présente l'exposition de sa doctrine 5 — Direction que prirent ses études ; — Objet qu'il se proposa • — Son point de départ 5 — Proposition londamentaJo : Veau principe de toutes choses ; — Comment cil.doit être entendue 5 —Preuves qu'il essaya de lui donner; - Ses idées sur la psychologie j — Discussion qui s'est élevée sur ses opinions relatives à la théologie naturelle ; — Solution proposée ;— Ses opinions sur la morale ,• — Résumé : en cpioi consiste essentiellement le mérite et la nouveauté de ses recherches ,• il sépare les sciences physiques des sciences métaphysiques et morales.

Anaximandre; principe métaphysique,- — Notion de l'inlini , comment il le conçoit j — Vues sur la nature et son auteur.

Anaximène ; — Hermotymc de Clazomène.

Anaxagoras ; il transporte la philosophie à Athènes; — ' Sa doctrine sur la cause première j — Deux caractères essentiels la distinguent ; — Comment il s'est élevé à la notion de la suprême intelligence ; — Recherches et opinions de ce philosophe sur la nature ; — Matière , inteîligonce , leu» distmction ; — Cosmogonie , mode d'action et de l'intelli gence suprême ; - Vues d'Anaxagoras sur la psychologie e? sur la morale,

Diogène d'Apollonic, - Fragment de sa doctrine; — De l'espèce de matérialisme et de paulhénsmc qui était pioprc aux Ioniens.

(3io)

Archélans; il méiange et confond les doctrines des deux ers philosophes.

CojNIMENT l'esprit humain, après avoir obtenu des progrès aussi remarquables chez quelques nations , dès la plus haute antiquité , s'est-il ensuite arrêté dans sa marche , est-il resté stalionnaire pendant une longue suite de siècles , a-l-il paru condamné à une stérile immobilité? Comment, après un essor plus tardif, a-t-il pu cependant, chez une autre nation , chez les Grecs , continuer , au contraire , sa marche progressive , parvenir à de nouveaux et rapides succès , et faire naître par ses productions et ses découvertes celte ère mémorable qui aujourd'hui encore brille de tant d'éclat et se montre si féconde?

La question qui résulte de ce contraste est la plus importante peut-être de toutes celles auxquelles peut donner lieu celte période de la philosophie ancienne. Elle s'offre naturellement à nous au moment où nous franchissons la bairière qui sépare à jamais entie elles la sagesse héréditaire des peuples de l'Asie et la philosophie active des Grecs. .

Plusieurs circonstances extérieures se réunissent pour oJpllquer cette fatalité qui parut pe-

ser sur les premiers , et le priviléi;e qui parut accordé aux autres.

Des causes propres etinliérentes à la science, à la condition même de l'esprit humain , à la direction qu'il avait suivie , eurent aussi une part essentielle à la différence de ces destinées , et ces causes , moins sensibles, moins connues , méritent particulièrement d'être observées.

Parmi les circonstances extérieures dont l'influence dut être , tout ensemble , l'une des plus funestes et des plus puissantes, fut, sans doute, cette fatale division des castes qui s'établit et se maintint dans presque toutes les contrées de l'Asie. L'histoire nous enseigne que partout où cette division a été introduite , elle a été un obstacle aussi constant qu'inévitable à toute espèce de progrès et de perfectionnement. Il est dans la nature des choses que l'espèce humaine , sous le poids d'un tel régime social , demeure éternellement stationnaire. Non-seulement il éteint , dans sa source , l'énmlation qui est le principe de tous les eflbrts généreux ; il arrête le commerce des idées , commerce dans lequel elles se rectifient et se fécondent incessamment ; il détruit le rapport habituel des connaissances et des besoins , des spéculations et des applications , rapport duquel résultent et

l'aiguillon qui excite l'esprit humain à la recherche des découvertes, et les épreuves qui servent à les contrôler. La science perd plus qu'elle ne croit en rompant ses communications avec le simple bon sens qui est la raison vulgaire sans doute , mais pratique. Le privilège des connaissances réservé, dans l'Orient j à une caste favorisée, entretenait chez elle, par cela même qu'il était un privilège , l'orgueil, source de tant d'erreurs, l'orgueil qui empêche de les reconnaître et de les réformer. Il entretenait chez elles l'inaction intellectuelle. Les connaissances acquises n'étaient qu'un patrimoine à conserver , qu'un moyen de supériorité à maintenir. La science n'était point son propre but à elle-même, elle n'était que l'instrument servile des prétentions de quelques hommes ; elle perdait sa dignité. Le mystère, condition indispensable de ce privilège, rendait la discussion impossible , et donnait un prix de convention aux notions les plus obscures , aux expressions énigmaliques ; l'on renonçait volontiers à pouvoir s'entendre soi-même, pour jouir de l'avantage de n'être point entendu des autres.

Lorsque les Grecs commencèrent à cultiver les jconnaissances , ils ne se trouvèrent point enfermés dans un tel cercle d'entraves immobiles;

les préîres , chez eux^ n'avaient d'autres prérogatives que celle d'exercer les fonctions du sacerdoce , et ces fonctions n'étaient point héréditaires. Leurs poètes . qui furent aussi leurs premiers philosophes , comme leurs premiers historiens , tenaient de la seule inspiration du talent le ministère qu'ils remplissaient ; loin de se renfermer dans un sanctuaire impénétrable, ils se produisaient en public , s'adressaient à la multitude , ambitionnaient tous les suffrages. Ils embellissaient , par le charme de leurs accords, la solennité des fêtes populaires. Homère et les rapsodes , erraient de ville en ville , enivrant les peuples par leurs chants immortels. Les productions du génie étaient une jouissance commune , une richesse nationale. A leur exemple , les sages qui commencèrent à étudier les sciences positives 5 cherchant dans ces études mêmes le principe des succès qui les élevaient au dessus de la foule , redoublaient d'ardeur pour se surpasser les uns les autres; ils se montraient au grand jour ; et ce qu'on raconte d'Anaximandre , qu'un enfant l'insulta pendant qu'il exposait , dans une prose métrique (i) , sa doctrine sur la nature , annonce assez que ces

(i) Diogèiie Laërce,liv. lî, par. i

:r.raj^.'i

disserlaiions pliilosophiques se rapprochaient beaucoup , et par leur forme et par le théâtre sur lequel elles avaient lieu , des exercices publics célébrés par les poètes. Quelques philosophes grecs , il est vrai , malheureusement séduits par le désir d'imiter ce qu'ils avaient vu en Egypte ou dans l'Asie, et sans doute aussi par la crainte de heurter les superstitions vulgaires , eurent le tort de se composer une doctrine esoterique ; et nous verrons par la suite que cette faute porta un préjudice considérable à l'avancement des sciences ; mais du moins , ils avaient aussi un enseignement exotérique , et celai-ci n'était pas sans utilité et sans mérite ; d'ailleurs ils enseignaient encore leur doctrine secrète à un certain nombre de disciples initiés ; or , enseigner c'est s'exercer soi-même à perfectionner ce qu'on sait j s'ils disputaient entre eux , la diversité des opinions , la rivalité ou la lutte qui s'établissait entre elles, excitaient des recherches nouvelles, soumettaient les systèmes à une sévère critique, appelaient les penseurs à les comparer , à faire entre eux un choix indépendant et réfléchi. Les confidens admis à la connaissance des doctrines ésotérlques ne composaient point une classe distincte dans la société et bien moins encore une classe hërcdilaire ;

la confiance et restime étaient le titre d'admission. La doctrine ésotérique , enfin , quoique confiée à la discrétion des adeptes, n'était point enveloppée de symboles mystérieux , de formules énigmatiques; elle empruntait, comme la philosophie usuelle, les expressions et les signes de la langue commune , avec la seule différence qu'elle leur prêtait une acception plus relevée.

En Asie , la supériorité préexistait, et les connaissances n'en étaient qu'une suite, qu'un attribut 5 chez les Grecs, cette supériorité, au contraire, devenait le résultat et le prix du talent et des lumières.

Nous devons donc reconnaître dans l'étabhssement des écoles philosophiques et scientifiques qui furent ouvertes chez les Grecs , l'une des causes principales qui préservèrent les Grecs de la triste immobilité à laquelle furent condamnés , sous le rapport de la culture intellectuelle, les peuples qui les avaient cependant précédés dans les premières périodes de la civilisation. Ces nombreuses et brillantes écoles étaient comme autant de gymnases intellectuels , moraux , dans lesquels se décernaient aussi des couronnes glorieuses, dans lesquels les facultés de l'esprit se déployaient et se fortifiaient par l'exercice.

Une iijflueiico non moins fatale que celle des castes , concourut avec celle-ci à étouffer chez les peuples orientaux tous les germes des progrès intellectuels ; ce fut celle du pouvoir absolu , celle de ce despotisme sans limites , sans frein , sans règle , qui déshéritait la nature humaine de ses droits, de sa dignité; qui , en condamnant les hommes à une servile et aveugle obéis sance , leur interdisait l'usage et l'indépendance de leur raison. Car, le despolisme oriental avait ce caractère essentiel qu'il affectait partout le*^ formes ihéocratiques ; dès lors les dogmes religieux étaient en quelque sorte son domaine , ils faisaient partie de sa législation , ils devenaient l'instrument de sa puissance ; et , comme la division des sciences n'avait point encore été introduite , comme les diverses branches des connaissances humaines étaient unies , con fondues dans un système unique dont les dogmes religieux étaient la tige et le centre , ces branches accessoires suivaient la destinée des doctrines principales , étaient avec elles soustraites aux libres investigations de la pensée.

L'histoire nous présente encore ici une expérience aussi générale que constante ; la philosophie n'a pris son essor que dans les pays v dans les siècles , où a régné une vraie et sage

( 3i7 ) Vxhenc, parce que, dans de tels pays et de tels siècles seulement, Tesprit humain a pu acquérir la confiance de ses propres forces , entrer en |>ossession de ses plus nobles prérogatives.

Gcttegrande et belle condition se réalisa pour la première lois , dans les heureuses contrées de la Grèce ; elle s'y réalisa précisément à l'époque où nous arrivons maintenant. C'est avec une juste admiration, nous dirions presque avec une sorte d'orgueil , que nous voyons les premiers philosophes qui illustrent la période où nous entrons, figurer ou parmi les fondateurs , ou parmi les défenseurs de la liberté de leur pays (i). Thaïes, sur lequel se fixent d'abord nos regards , fut l'adversaire constant et courageux de la tyrannie (2). Qu'est-ce en effet que la liberté , du moins lorsquellc est digne de ce nom , sinon le triomphe delà morale publique , c'est-à-dire l'application des principes généraux delà morale aux institutions sociales? Ainsi, la science de la morale qui est la plus légitime introduction à la philosophie , était

(i) Cicéron, De Oralore , lib. III, cap. 34.

(2) Diogène Laërce, liv. I , f. 25. -^ojr. aussi le Coni^ii'ium septcm sapientium , attribué à Plutarque , mais dont rauthetiticité est douteuse.

étuciiëe avec le plus vif intérêt , et dans ses rapports les plus élevés. Toutes les facultés de l'esprit participaient aux nobles inspirations dont l'amour de la patrie était le foyer j le génie s'entretenait aux sources de l'enthousiasme ; la science n'était pas un instrument du pouvoir , mais le moyen de s'élever à la considération , et par elle à l'honneur de servir son pays; la raison s'exerçait aux idées grandes et fortes par la discussion des intérêts publics , et l'indépendance politique protégeait, encourageait l'indépendance de la pensée.

De vastes empires se partageaient l'Asie ; chacun d'eux n'offrait dans toute son étendue que le spectacle d'une absolue uniformité ; mœurs , langue , usages , institutions , industrie , tout y était semblable , tout y était réglé sur le même type. Or, dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique , c'est du mélange seul des élémens divers , que résulte la fécondité , que sortent les transformations et les productions nouveUes. Rien n'amortit autant l'énergie des facultés intellectuelles que la continuité du même spectacle , que la répétition constante des mêmes choses dans le même ordre. Le territoire, déjà très-borné , de la Grèce , était divisé en petits étals ; ces états différaient entre eux par

( 5i9 ) les dialectes, les lois et d'autres circonstances encore; le sol même offrait mille variétés; chaque république avaitson histoire, ses intérêts propres, en même temps qu'un lien fédéraiif formait de ces divers individus politiques une même communauté. Ainsi, une scène inépuisable s'offrait aux comparaisons de l'observateur ; ainsi l'émulation était entretenue ; ainsi les étroits préjugés qu'enfante l'asservissement aux habitudes locales étaient prévenus ou détruits ; ainsi Paclivité de l'esprit était en mille manières excitée , réveillée par les contrastes, et l'esprit acquérait une heureuse flexibilité, en passant rapidement d'un objet à l'autre , en s'exerçant à voir les mêmes objets sous les aspects les plus divers.

Enfin , les Indiens , les Perses étaient sédentaires; les Chaldéens, les Egyptiens répugnaient au commerce des étrangers; ces derniers avaient horreur de la navigation ; renfermés ainsi chez eux , ces peuples ne pouvaient emprunter aux autres les lumières qui leur manquaient ; ils étaient réduits à leurs propres traditions héréditaires. Ce mode d'instruction, quand il est seul, exclusif, a toujours l'inconvénient grave de réduire la culture intellectuelle à une sorte d'imitation aveugle et stérile ; l'enseignement devient

un acte de rautorilé, l'étude un acte d'obéissance.

A l'exemple des premiers commerçans et des premiers navigateurs, les Phéniciens , les Grecs plus tard , el surtout lorsqu'ils eurent fondé leurs colonies, entreprirent des voyages de long cours , entrèrent en rapport avec d'autres nations , et de même que les Phéniciens, dans les temps antérieurs, avaient devancé les nations contemporaines , les Grecs en suivant leurs traces obtinrent la même supériorité. Les progrès des Phéniciens embrassèrent principalement les inventions utiles , les procédés relatifs aux arts ; ceux des Grecs dirigés par une curiosité plus relevée embrassèrent principalement les richesses intellectuelles. Les colonies fondées par les Grecs étaient particulièrement appelées à jouir de ces avantages , car elles se trouvaient en rapporta la fois et avec la mère patrie et avec les contrées étrangères au milieu desquelles elles étaient situées ; établies d'ailleurs sur les bords de la mer , elles devaient à la navigation leur prospérité , comme leur origine. Aussi est-ce au sein des colonies Ioniennes, ou de celles de la grande Grèce , que s'ouvrit le premier enseignement de la philosophie. Mais, aux voyages entrepris dans des motil's d'intérêt mercantile ,

aux émigrations déterminées par des vues économiques ou politiques, nous voyons se joindre chez les Grecs une autre sorte de pèlerinage ; nous voyons des hommes éclairés et passionnés pourl'étude,entreprendre des courses lointaines, observer les mœurs , se mettre en rapport avec les dépositaires des traditions secrètes , s'efforcer de recueillir toutes les connaissances, ou de pénétrer du moins toutes les doctrines, qui, chez les nations de l'Orient , étaient le fruit de la sagesse antique et le patrimoine des classes supérieures.

Les mythologies , les symboles allégojiques , et, en général, les traditions vulgaires , quand elles sont empruntées par un peuple à un autre peuple, sont ordinairement plus obscures pour celui-là que pour celui-ci ; car , le premier est plus éjoigné des sources qui en renferment Fcxpllcatiou ; elles ajoutent donc chez le premier à la fpijce aveugle des. superstitions , au lieu de contribuer à son éducation intellectuelle. 11 n'en est pas de même des emprunts qui sont faits dans l'ordre des véritables connaissances ; car ces connaissances se justifiant et se légitimant elles-mêmes , celui qui les emprunte adopte plus qu'il n'imite ; il choisit , il examine , il juge en. adoptant , et il s'éclaire d'autant plus

par cette adoption , qu'il était mieux disposé a cet examen par l'instruction qu'il possédait dé]k en propre. La raison peut acquérir dans ces emprunts ce qu'y perd quelquefois le génie inventif. Telle était précisément la situation des philosophes i^recs lorsqu'ils entreprirent de visiter l'Egypte et les contrées Orientales. Ils y arrivèrent, bien plus capables d'apprécier et de discuter les opinions des castes sacerdotales , que ne l'étaient les membres eux-mêmes de ces castes , élevés dans un respect aveugle pour les leçons de leurs prédécesseurs ; ils y arrivaient , exempts de préventions , libres d'accepter, libres de séparer, dans ces opinions , ce qui leur paraissait raisonnable , utile , et avec le dessein d'en faire un bien meilleur usage.

Toute curiosité était éteinte chez les initié» qui avaient reçu la transmission héréditaire des antiques doctrines ; privés de termes de comparaisons , ils ne soupçonnaient rien au-delàdu cercle d'idées dans lequel les avaient enfermés les exemples de leurs prédécesseurs ; au contraire, la curiosité des explorateurs grecs, arrivant comme étrangers sur cette scène nouvelle pour eux , était puissamment excitée par le contraste de ces doctrines avec leurs propres

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idées ; elles avaient presque pour eux l*intc'rèi dés découvertes.

Ces réflexionr. nous conduisent à indiquer le second ordre des causes qui ont procuré aux Grecs des progrès inconnus aux Orientaux ; causes qui se lient sous plusieurs rapports aux précédentes , mais qui appartiennent cependant plus intimement à la nature même de l'esprit humain et à la direction que prirent les idées chez ces divers peuples.

Tout est lié dans le système des facultés intellectuelles, et de même que l'exercice des sens j bien dirigé , doit préparer le développement de l'imagination, de l'attention et du jugement; de même aussi l'imagination qui occupe le second âge de l'éducation intellectuelle de l'homme doit introduire à ceux qui le suivent. Mais il y a ici une distinction essentielle à faire ; deux genres différensde fonctions sont, ainsi que nous l'avons déjà remarqué , attribués à l'imagination : l'un qui consiste à reproduire avec vivacité les traces des impressions sensibles , l'autre à combiner en des groupes nouveaux les élémens de ces mêmes impressions; l'une qui peint, l'autre qui construit et coordonne.

Lorsque la première de ces deux fonction* prédomine d'une manière presque exclusive ^

elle arrête plulo< qu'elle ne favorise les progrès de l'entendement ; elle est l'une des causes les plus fécondes des erreurs et des prestiges ; elle a quelque chose de passif comme les impressions des sens ; comme elles , elle asservit la raison ; les images qu'elle reproduit absorbent^ captivent l'esprit f demeurent isolées et rompent ies liaisons et les affinités que l'analogie tendait à établir entre les idées. L'enfance des sciences étant naturellement soumise à l'empire de l'imagination , lorsque cette fonction pittoresque prévaut , elle remplit par les fictions du merveilleuK l'espace que l'expérience eût dû occuper ; la puissance magique qu'exercent ces fictions dispense de leur prêter aucun appui solide, empêche même d'en sentir le besoin ; la curiosité 0st satisfaite ou plutôt amortie ,* une vague contemplation remplace l'investigation de l'espfh; on jouit de ce qu'on croit [)Osséder au lieu de çbercuer ce qu'on ignore.

Au contraire, cette autre fonction de l'imagination qui consiste a combiner, est la véritable source du génie inventif; elle concourt aUîX progrès des sciejices et de la philosophie elle-même, d'une manière bien plus eûicace qu'on n'a coutume de le croire. Cette iinagiiiatioii architectonique f si l'on peut dire ainsi, est

poiu' l'enfance de l'esprit humain, ce que les jeux sont à l'enfance de l'individu, un exercice salutaire; elle sème de fleurs l'entrée de la route que la raison est appelée à suivre. Elk; excite sans cesse la curiosité, par la nouveauté des productions qu'elle conçoit; elle entretient incessamment l'acùvité spontanée de l'esprit, en l'invitant Il employer, à élaborer en mille nianièpes les matériaux qui lui appartiennent; elle rompt la chaîne des habitudes, en associant les idées sous des rap[)Orls diOérens de ceux qui étaient donnés par les souvenirs. Comme l'analogie est le lien qu'elle emploie pour former ses assemblages , elle prélude aux comparaisons cjue la raison doit un jour exécuter; elle crée celte' harmonie qui est l'emblème de la science , ci: beau qui est l'emblème du vrai; elle enjprunte pour ses coiisf menons une sorte de géométrie, elle se complaît dans l'ordre qui est le fondement des méthodes; elle est, eu un mot, une sorte de logique vivante, animée, à laquelle manquent, il est vrai, des bases solides et une conîiexion sérieuse. Aussi, est-ce par desliypothèses presque toujours arbitraires qu'elle se déploie ; niais ces hypothèses ouvrent du moins la voie à des tentatives plus frticlueuses.

Maintenant on peut remarquer que, de ces

deux caractères de l'imagination, le |)remier dominait essentiellement et domine encore chea les peuples orientaux par l'effet du climat, des mœurs , des inslltuiions et d'autres causes encore; de là vient que, même dans leur llttéralure, toutes les productions ont quelque chose de bizarre, que les fictions y sont souvent monstrueuses , rarement liées entre elles, qu'on n'y aperçoit ni suite, ni enchaînement, ni accord; les couleurs sont vives , les nuances y sont né-gligées; les tableaux ne sont disposés sur aucun plan; le dessin, si l'on peut s'exprimer ainsi, n'y est formé que de lignes bri&ées , quoique souvent hardies; ils n'admettent aucuns contours, aucune symétrie , aucunes proportions. Les écrits qui nous restent de cette littérature antique, comme ceux que produisent encore aujourd'hui l'Inde et la Cliine, sont formés de propositions détachées, accumulées sans aucun ordre; elles se croisent , se répètent au hasard. Mais , l'imagination des Grecs associait par le plus heureux concert le double caractère que nous venons de distinguer : elle empruntait fidèlement à la nature les teintes brillantes dont elle ornait ses tableaux; mais elle pénétrait aussi le secret de ces harmonies savantes que la na-^ tare fait résonner de toutes parts dans se? çeu-»

( 527 ) Yres; elle aspirait sans cesse à cei idéal qui est le type suprême du beau , le centre de tous les accords, qui résulte de l'alliance entre la gracef, la simplicité, la symétrie et la grandeur; c'est par cette inspiration qu'elle animait et ennoblissait tous les arts. De là, chez les Grecs , ce caractère qui dès l'origine respirait dans la musique, la peinture, la sculpture , l'architecture, répandait sur leurs productions un charme inépuisable; de là cet instinct du vrai beau qui conduisit si rapidement les arts dans la Grèce à une perfection que toutes les nations , tous les siècles, n'ont pu encore parvenir à surpasser, et qui fit éclore les modèles de tous les genres avant même qu'on eût songé à instituer les règles. Mille causes puissantes secondaient encore ces dispositions favorables : les souvenirs des temps héroïques , la passion de la gloire et les couronnes qui lui étaient offertes, les formes du culte public, les fêles nationales, et celte liberté qui est la divinité tutélaire du génie. La poésie recueillait surtout l'effet de toutes ces influences réunies; les Grecs, les premiers, eurent de véritables poëmes, c'est-à-dire des productions où le luxe abondant des images était soumis à un vaste plan , à une coordination systématique. Us eurent un vrai poëme, un

poëme immortel^ à l'aurore même de leur civilisation; Homère avait apparu, à la suite des liéros qu'il chantait, et déjà avait réalisé sur la terre cet idéal sublime, dijet d'une éternelle admiration. Ainsi s'explique ce que nous disions dans le chapitre précédent , qu'Homère avait préparé la philosophie (A),

Les progrès de l'éloquence vinrent encore, quoique plus lard, concourir chez les Grecs au même résultat; et celle observation mérite d'autant plus d'être médilée que peut-être elle n'a •point encore été présentée ; il y a en effet dans l'éloquence deux conditions qui , l'une et l'autre, disposent aux recherches philosophiques.

L'orateur, en s'adressant au cœur et a la raison des autres hommes, doit s'appliquer à connaître les affections de l'un et les lois de l'autre ; il se trouve ainsi conduit à une étude pratique de la nature humàifte , îl se compose peut-être a son insu une sorte de psychologie expérimentale.

L'oraieur, en s'efforçaht dé'pef^usider, doit convaincre; il faut qu'il emploie des ^re"iiVGs , qu'il établisse des raisonnemens , qu'il s'a[ipuie sûr quelque principe : il se crée ainsi une sorte de logique usuelle. S'il se livre à des aflirmalions

gratuites et arbitraires, ii sera contredit, îl devra se défendre; il se coriiposera donc aussi une dialectique. Or, dans la première période de la civilisation , l'art oratoire sera la première occupation qui s'offrira pour essayer ces exercices intellectuels , qui en fera naître le besoin. La science, à son tour, sera avertie par cet exemple, et en profitera. Jusqu'alors elle semblait n'avoir pour objet que de satisfaire la curiosité; maintenant elle désirera de jouir aussi du genre de conviction qui peut lui appai*tenir; elle sentira qu'il est aussi pour elle des vérités et des erreurs. Jusqu'alors elle s'était bornée à se demander : comment arrii^ent tels phénom.ènes ? Maintenant elle se demandera aussi : quelle est la preuve qui justifie Vexplication donnée aux phénomènes? Le philosophe ne consentira pas à être moins rigoureux , moins conséquent que l'orateur; il revendiquera la logique et la dialectique comme des arts qui appartiennent à son patrimoine.

L'art oratoire devait être inconnu auxOrierilaux ; rien , chez eux , n'invoquait , rien ne permettait même ses luttes et ses triomphes; aucune carrière ne lui était ouverte. Des maximes, des préceptes , des symboles, des signes isolés suffisaient à un commerce d'idées qui ne se fon-

dait point sur J'égalité ; où rauiorité d'une part, l'ignorance docile de l'autre, donnaient ou recevaient des règles sans discuter entre elles. Toutes les institutions des Grecs donnaient à l'art de la parole une singulière puissance; elle régnait sur les plaisirs , sur les affaires civiles , sur les plus hauts intérêts politiques ; elle décidait la paix et la guerre, elle fondait l'empire* des lois; elle luttait contre la tyrannie.

Ainsi, tous les genres de littérature, en précédant le développement des études philosophiques , devenaient pour celles-ci une sorte d'introduction. L'histoire elle-même , telle qu'elle fut traitée par les Grecs, c'est-à-dire conçue comme un grand drame où les personnages apparaissaient avec leurs caractères, leurs passions, où les mœurs étaient peintes et mises en scène , où les événemens étaient liés et coordonnés par l'indication de leurs causes, devenait aussi une galerie de tableaux précieux pour les études de la morale. Le goût, en se formant et se perfectionnant chaque jour, familiarisait l'esprit aux observations les plus délicates. Eu s'attachant à imiter la nature, on apprenait à la connaître, et la fidélité de ces imitations était un apprentissage à la recherche de la vérité. Ainçi étaient semés de fleurs les sentiers qui

( 35i ) devaient un jour conduire à la science. La langue, enrichie par la plus abondante nomenclature , pliée à recevoir les formes les plus variées et les tours les plus ingénieux, devenait, tout ensemble, et une mine féconde, et un instrument favorable pour la méditation ; la langue grecque, dans sa pompe et son élégance, avait déjà acquis des propriétés analydques.

De Tensemble des circonstances dans lesquelles les Grecs se trouvaient placés , et des modes particuliers selon lesquels avait commencé à se déployer chez eux l'activité intellectuelle, résultaient quatre effets principaux qui composaient par leur réunion une espèce d'éducation philosophique, dont les effets sans doute ne pouvaient être immédiats , mais qui, tôt ou tard, devait porter ses fruits.

La chaîne des habitudes intellectuelles , cette chaîne qui asservit la raison aux idées reçues et l'empêche de s'avancer à des idées nouvelles , qui consacre tous les préjugés et donne la forme du préjugé aux connaissances elles-mêmes, cette chaîne devenait chaque jour moins étendue et moins pesante. L^exaltation de l'enthousiasme allumé par des passions généreuses, l'admiration produite par les chefs-d'œuvre des arts, la variété des spectacles, la flexibilité d'esprit entre"

tenue par le mouvement des affaires publkjnes , Gonime par la jouissance des exerciees liltcraires , l'émulatiori excitée à la fois dans toutes les carrières , favorisaient à Fenvi Fémancipation de la pensée.

L'esprit d'observation était incessamment éveillé par les intérêts divers et multipliés d'un état social où chaque individu était quelque chose par lui-même, participait à tout; il devait satisfaire une curiosité toujours impatiente; il trouvait un aliment dans une succession de scènes toujours nouvelles; il apprenait à explorer par le besoin de peindre. Se jouant en mille maîiières avec les objets extérieurs, la raison encote adolescente s'exerçait , par ces jeux aimables , à de plus austères éludes.

La réflexion, cette faculté, qui, plus que toute autre, conduit à la véritable philosophie, puisqu'elle introduit l'homme à la connaissance de lui-même, mais dont l'essor est si tardif, dont les opérations sont si délicates, la réflexion j, quoique sans doute bien puissamment distraite encore chez les Grecs par le charme de la poésie et des arts , commençait néanmoins à être sollicilée par des considérations de l'ordre le plus sérieux , et quelquefois par l'intérêt des arts eux-mêiftcs. Le sage investi de l'auguste fonc^

tion de législateur, le citoyen appelé à discuter les lois, à leur porter une obéissance réfléchie et un culte d'estime , demandaient à la morale, à la connaissance de la nature humaine , les lumières qui devaient les inspirer, les motifs de leur conviction. Les arts devaient peindre aussi la nature morale, lui demander le sentiment et la vie nécessaire pour animer leurs productions, et les secrets de ce beau invisible qui seiil enfante les chefs-d'œuvre, qui seul porte le caractère du sublime , qui paraît presque divin , parce qu'il a sa source dans l'âme , parce qu'il en exprime les plus nobles affections.

Enfin , l'esprit humain s'essayait graduellement chez les Grecs à généraliser et à déduire. L'extrême variété des objets qui s'offraient à leurs regards sur la scène de la nature et sur le théâtre de la société , dans leurs relations au dehors et dans leurs rapports intérieurs, déterminait celte suite de comparaisons qui, par le double effet des analogies et des contrastes , viennent former les espèces , les genres , et marquer les limites qui les séparent. Le goût de l'ordre et de la symétrie multipliait ces distributions ; chaque chose tendait à se meu^'c à sa place, l'échcllG des classificalions s'olcA^^it : les

( 334 ) notions s'enchaînaient en $e coordonnant; la langue prêtait chaque jour un instrument plus favorable à ses opérations intellectselles , et en fixait les résultats.

Ce n'était point assez sans doute pour assurer a. la philosophie dès son début de grands et durables succès; deux autres circonstances que nous verrons se développer dans la période suivante manquaient encore , l'institution des méthodes et la division des sciences. Mais, l'éducation intellectuelle des Grecs était assez avancée pour qu'une philosophie systématique pût cependant commencer à naître ; et dès que le génie d'un sage lui aurait donné le jour , elle devait prendre un essor rapide. Bientôt ce sage apparut.

Quoique Thaïes fût contemporain de plusieurs des gnomiques que nous avons considérés, dans le chapitre précédent , comme appartenansà l'âge de la philosophie politique parmi les Grecs , c'est à lui que nous devons remonter pour fixer le commencement de cet âge nouveau qui vit naître en Grèce la philosophie spéculative , parce que ses exemples , plus encore que ses préceptes, déterminèrent le changement qui survint dans la direction des idées , et c'est là ce qui distingue essentiellement le sage de Mllet

entre les sept sages qu'associa la vénération de l'antiquité , ce qui lui assigne une influence toute spéciale et très-importante dans l'ordre de recherches qui nous occupe.

C'est avec un vif intérêt et une bien juste curiosité que nous cherchons à recueillir les détails qui se rattachent à cette nouvelle direction tentée après tant de siècles ; nous aimerions à observer d'aussi près que possible les premiers pas que fit l'esprit humain , lorsque franchissant les étroites limites dans lesquelles il avait paru captif, il tendit à un perfectionnement dont on ne soupçonnait pas même la possibilité, et se mit sur la voie de parvenir à la véritable science ; car , l'expérience prouve que ces premiers pas sont toujours les plus difficiles , et ils servent à expliquer tous les autres. Malheureusement nous ne possédons à cet égard que des documens très-insuffisans , et ceux mêmes qui nous ont été transmis sont enpartie, ou douteux, ou même contradictoires. Déjà les Grecs euxmêmes éprouvaient cette incertitude, a Nous ne » savons rien de Thaïes que d'après ce qu'on » dit de lui , écrivait Aristote (i). » Non-seu-

(i) Aristote. Metaphys. 1,3. — Galien , de NaU hom. I , p. II.

lement Tlialès n'a rien écrit , mais il n'avait point enseigné , il n'avait point ouvert d'école proprement dite. Occupant dans sa patrie un rang considérable , et ' livré aux affaires du gouvernement , il cultivait l'étude par goût ; et lorsqu'il s'y livra plus exclusivement^ il se contenta de communiquer à quelques amis les fruits de ses méditations. Toutefois, en nous attachant à quelques circonstances certaines de sa vie, et au petit nombre d'opinion s qu'on s'accorde positivement à lui attribuer, nous en avons peut-être assez pour caractériser, du moins dans ses points les plus essentiels, la révolution dont il fat l'auteur.

Thaïes était géomètre , astronome (i) ; il était doué d'un esprit investigateur et d'un goût naturel pour l'observation ; une noble curiosité lui inspira le désir de voyager , pour étendre la sphère de ses connaissances, et pour multiplier les comparaisons dont les affaires publiques et le commerce actif dont sa patrie était le centre, lui avaient déjà offert Foccasion ; il visita l'île

(i ) On sait que Thaïes annonça une éclipse de soleil, au grand e'tonnement de ses compatriotes. II avait des idées assez justes sur la forme de la tçrrcet les révolutions planétaires.

( 537 ) àe Crète , l'Egypte , et ce qui prouve qu'il n'ahorda point dans cette dernière contrée pour y emprunter en imitateur servile les lumières qui lui manquaient , mais pour accroître encore celles qu'il possédait en propre , c'est qu'il se montra en Egypte supérieur aux prêtres , qui y possédaient seuls le dépôt de la science ; il leur apprit à mesurer la hauteur des pyramides par l'ombre qu'elles projettent (i).

Aussi fut-il bien éloigné d'adopter aveuglément leurs traditions ; il prit même pour point de départ , comme on va le voir , une idée absolument opposée à celle qui avait servi de fondement aux systèmes qui avaient produit et entretenu l'amour du mystère et le goût du merveilleux.

Ce n'est pas que Thaïes ait conçu le problème

fondamental de la science autrement qu'il avait

été posé par les sages de l'Asie et de l'Egypte ,

du moins si ceux qui nous ont transmis ses

1 opmions ne lui ont pas prête a cet égard leurs

I propres idées. Il s'agissait toujours d'expliquer

(i)Pllne^ liv. XXXVIII, cap. 17, Hyeronim. apud

j Diogenem Laert. , lib. i. — Plutarque , de Placilis philos., lib. I , cap. 3. ^- Jamblique , de VitdPytha-^ gorœ , cap. 3 , ^c,

( 338 ) runivers, ei de l'expliquer en recherchani quelle pouvait être son origine, ou, comme on disait, ses principes. Mais Thaïes^ renonçant à puiser celte explication dans un ordre de choses surnaturel , dans l'action immédiate de causes invisibles, voulut interroger la nature elle-même, et faire sortir son étal présent des seules conditions « de son état antérieur; c'est ce qu'atteste expressément Aristote(i). De là le nom de physiciens donné en général aux philosophes de l'école d'Iouie; aussi Thaïes est-il appelé, par Tertullien ;, le prince ou le premier des physiciens (2); ce il fut » le premier, dit Cicéron , qui se livra à l'étude » de la nature , qui en rechercha les lois (5), » Tel est donc le mérite propre à Thaïes , et le caractère qui distingue essentiellement la nouvelle direction à laquelle il s'attacha. 11 sépara la physique de la théologie naturelle et de la métaphysique; il sembla, dès l'antiquité, pressentir le célèbre vœu de Newton , et fît ainsi

(i) Aristote. Métaphysique, I , ch. 3. — S. Clément d'Alexandrie, Stromat. II, p. 364- — S. Augustin ^ de Civitale Dei. , YIII , 2.

(2) Jpologel., cap. 20.

(3) De Divin. , 1. 1 , cap. 10. — Lactance , de falsâ Rel. — Diogène Laërce, 1. 1, p. 12. — Plutarquc, de Placitis phil. , 1. III.

le premier pas pour arriver à celle clivision des sciences qui s'opéra dans la suite.

La célèbre proposilion unanimement attribuée à Thaïes , l'eau est le principe de toutes choses {i), doit être entendue comme il l'expliquait lui-même. Une prétendait point attacher à l'élément qu'il désignait ainsi , la vertu à^nnQcausej il le considérait seulement comme la matière de laquelle s'étaient formés tous les êtres matériels organisés. « Dans l'état liquide, la matière n'a » encore aucune forme; c'est en passant à l'état y) solide qu'elle reçoit les formes diverses sous les- » quelles l'organisation nous la présente (2). »

Cet aperçu n'était pas sans quelque motif; c'est, en effet, dans l'état liquide ou fluide que toutes les combinaisons chimiques s'opèrent, et c'est aussi dans le même état que viejment s'unir aux corps organisés les substances qui s'ideniiûent avec eux. Au reste , il ne s'agit point d'apprécier ici le plus ou le moins d'exactitude

(i) Platon ,dc RepubL , X, — Aristote, Mélaph, 1,3. — Cicëron , Acad. qq. IV, 07. — Diogènd Laërce , I, 27. — Sénèque, Natiir. quœst.^lll, i3. — Sextus l'Emp. Pyrrh. hyp. III , 3o , etc.

(2) Arisiole ,, de Generatîone et corrupt.î , c. i. — ■ De Cœlo ,111, c. 5. — Plularque, de PLacitis philos. ,- 1,3. — S lobée , Eclog. physic. 1 , 16.

Jes notions que Ihalès pouvait avoir acquise» en physique ; nous ne discuterons donc pas avec quelques commentaieurs la question de savoir si l'eau, ou le fluide quelconque doni il formait la matière de toutes choses, éiait composée d'élémens homogènes et hétérogènes. Ce fju'il importe d'observer , c^est que , dans un ordre de recherches qui e'tait entièrement nouveau , Thaïes donna aussi , sous trois rapports , un exemple aussi nouveau qu'utile; i° ii ne se borna point , comme ses prédécesseurs , à une affirmaiion simple et gratuite ; il ne se contenta point d'offrir à l'imagination l'aliment dont elle était avide ; il voulut s'adresser à la raison ; il essaya d'appuyer sur des preuves , bonnes ou mauvaises, mais enfin sur des preuves , l'assertion qu'il avançait ; 2° ces preuves , il les chercha dans l'analogie déduite de l'expérience ; il généralisa l'observation qu'il avait faite sur la manière dont se nourrissent les corps organisés (i) j 5° enfin , au lieu de considérer les phénomènes naturels comme isolés , détachés les uns des autres , il voulut saisir le nœud qui les unit , il chercha ce nœud dans une loi ; le premier, donc, il eut l'idée des lois générales de

(i) Aristote, Métaphys., 1,3,

( 34i ) la nature. Aussi nous dil-on que le système entier des êtres était à ses yeux étroitement enchaîné (i), et comme il ne concevait pas qu'ils pussent agir les uns sur les autres autrement que par le contact , il fut conduit à les regarder tous comme adhérens , à admettre une absolue contiguité , et il rejeta le vide (2).

On a reproché à Thaïes , et Arislote déjà lui adressait cette critique (5) , on lui a reproché de n'avoir point essayé de découvrir la cause qui préside à la conversion de la matière fluide en un corps concret et dense ; mais cette censure est peut-être exagérée ; peut-être même f:mt-il louer la prudence de ce philosophe , lorsque toutes les erreurs accumulées jusqu'à lui provenaient précisément de l'empressement excessif avec lequel on s'était hâté d'imaginer des causes,, avant d'avoir bien établi la suite des observations comparées qui seules conduisent à les reconnaître. Il se borna à exposer les faits, tels qu'il les

(i) 'Plutarque , de Placilis philos, l , 18. — Stobee, Ed. physic. I , p. 22.

(2) Plutarque , de Placids philos. , II , i , 3. — Stûbée, Eclog. phj's., I , p. 52.

(3) Aristote, Mclaphysique , I, 3. — Bayle , Dicl., a ri. Thaïes.

concevait; et s'il les eut conçus en effet tels qu'ils sont dans la nature , il eût mieux préparé les recherclies étiologiques , que par des interprétations prématurées.

Ce qu'on nous a transmis des opinions de Tbalès sur la psycologie se borne à une seule proposition , sur laquelle Aristote , Plutarque et Siobée sont d'accord, a L'essence de l'âme )) est le mouvement , un mouvement spontané, » quelque cbose qui a la faculté de se mouvoir, » Kmltitcv Ti , dit Aristote (i) ; qui est dans )) un mouvement continuel , cttix-iviflcv , dit » Plutarque (2) ; qui se meut par soi-même , )) à.u]ûKivrf]ov , dit Stobée (3). Peut-être, au travers de l'imperfeclioli du langage , peut- on démêler ici un aperçu juste et profond qui ferait consister l'essence de l'âme dans la libre activité. Cependant , il faudrait prendre celte proposition dans son sens littéral , si ïhalès dit, comme l'assure Aristote , que (( l'aimant a une » âme ,• parce quil attire le fer (4) ; 5) et ceci nous expliquerait ce qu'il voulait dire lorsqu'il prétendait que l'univers est plein de dieux ,

(i) Aristole, de Anima ^ lib. I, cap. 2.

(2) De Placilis philosoph., lib. IV, cap. 2.

(3) Eclog. physic. , cap. XI , pag. cp.

(4) Aristote, de Anima , I, ?.

ou plutôt de génies , comme le dit Diogène Laërce (i) j car ces deux expressions sont à peu près équivalentes dans le langage du temps; elles indiqueraient ici des êtres doués d'une mobilité propre, possédant le mouvement par euxmêmes et capables de Timprimer. TertulJien, au reste , a cru pouvoir attester que , suivant Thaïes , l'âme est immatérielle (2). Ces diverses idées ne seraient pas aussi incompatibles que plusieurs commentateurs l'ont pensé , et il ne serait pas étonnant que le philosophe de Milet , généralisant l'observation que nous oflrele phénomène de la vie , eût conçu le mouvement comme émanant prlrallivcment de l'action des substances spirituelles.

On a beaucoup discuté sur la question de savoir si Thaïes a été ou non un athée ; ceux qui soutiennent la première de ces deux opinions s'appuient de l'autorité d'Aristote (3) , de suint Clément d'Alexandrie (4), d'Eusèbe (5) et de saint Augustin (6) ; ccnx qui soutiennent la

(1) Liv. I"^ , § 27.

(2) Tertullieu , de Ani/n.^ca^. Y.

(3) Mélaohys. ,1,3.

(4) Stromat, W , p. 364-

(5) Prœpaiat. evangcl. , I , cap. 3 , XIV , eap. 6.

(6) De CiK'italc Dci , \IIÏ , cap. 3.

( 344 ) seconde , s'appuient de celle de Plutarcpae ([) , de Diogène Laërce (2) , de Cicéron (3) , de Laclance (4), deStobée(5}. Mais il nous seQible facile de concilier ces autorités , si l'on saisit bien le but que Thaïes s'était proposé.

Nous avons vu que Thaïes rapportait le principe du mouvement à une cause intellectuelle ; le témoignage de quelques anciens semble attester aussi qu'il admettait l'opinion d'une âme du monde. Mais il n^identifiait point, à ce qu'il nous semble , dans l'idée de principe, «pA:""? celle à'' élément , et celle de cause', il n'attribua donc que la première propriété à son premier principe; du reste, étant plutôt physicien que métaphysicien , s'appliquant à découvrir les lois matérielles de la nature , et non d'établir un système de théologie naturelle, il n'admit point l'intervention immédiate de la Divinité dans les phénomènes partiels de l'univers ; il ne s'occupa point d'établir comment la cause intelligente

(1) De Placilis philosoph. , lib. I , § 7, lib. IJ ,

(2) Lib. I, 5§ 3:s 36.

(3) De Naturd di'or. , lib. I , cap. 10.

(4) Divin, insi. ,1,5.

(5) Eclo£. pb^sic. , I , t .

( 545 ) agit sur la matière , et en cela il paraissait rejeter les Dieux tels que les admettaient les traditions vulgaires , tels que les concevaient les doctrines mystiques ; c'est en ce sens qu'il a pu être qualifié d'athée'; il a partagé cette accusation avec un grand nombre de sages, avec presque tous ceux qui dans l'antiquité se sont livrés à l'élude des sciences physiques.

Mais au-dessus de ces œuvres matérielles, il paraît qu'il avait conservé l'action de la cause universelle , unie plutôt que confondue avec la matière.

Ainsi s'explique ce que disent Aristote, saint Clément d'Alexandrie , Eusèbe et saint Augustin, que «Thaïes n'admettait que des causes )) matérielles ; » ainsi disparaît la contradiction dans laquelle semble tomber Aristote, lorsqu'il annonce cependant que , suivant Thaïes , l'univers élaitplein deDieux(i). Ainsi se justifie l'assertion expresse de Cicéron : Aquam dixit rerum initium ; Deum autem , eam mentem, quœ ex eà omnia fingeret (2)1 celle de Diogène Laërce et celle de Plutarque, lorsqu'ils attribuent à Thaïes ces trois maximes : Dieu

(i) De Anima , I , 5.

(2) De Naturd Dtor. , I , cap. 10,

est le plus ancien f car il na point été produit ; le monde est ce qu'il y a de plus parfait y car il est Vouvrage de Dieu ; aucune action et même aucune pensée n^ est cachée à Dieu (j). Ainsi se justifient, en un mot , les nombreux témoignages qui mettent Thaïes au nombre des sages qui ont reconnu l'existence de la Divinité. 11 plaçait sa substance dans l'élément primitif, et cette substance, agissant comme cause . produisait tout de son propre sein. Celte solution nous semble dériver naturellement des idées fondamentales de Thaïes ; elle est en accord avec tout sou système ; voilà pourquoi il associait la notion de l'unité ywiai', à celle de la cause *V^«v. Cette solution , enfin., est conforme à la doctrine qu'ont suivie constamment les Ioniens , à l'exception d'Anaxagoras, comme nous allons le voir. Si , du reste, Thaïes garda le silence sur le mode d'action de la cause première , il ne fit en cela que ce qu'ont fait après lui ceux qui ont exclusivement traité de la physique, delà géologie et des autres sciences naturelles (B).

Thaïes , d'ailleurs , cultiva aussi la morale; les maximes que nous ont conservées de luiDio-

(i) Cunviv. , \1I. SapictiL. , YIII.

( 547 ) gène Laërcc et Plutarque sont clignes d'éloge sans doute (i) ; mais elles ne sortent guère du cercle de ces règles pratiques , de ces conseils de prudence , qui étaient l'enseignement ordinaire des moralistes de son temps ; à moins que d'après le témoignage de quelques sages plus récens , on ne doive lui attribuer celte belle maxime : (( Il est difficile, mais bon, de se con- )) naître soi-même, la vertu consiste à mener » une vie conforme à la nature (2). »

En rassemblant donc , en comparant le peu de données qui nous restent sur le père de l'école Ionienne , nous obtenons cependant quelques rcsullats d'une assez hauteimportance; nous reconnaissons qu'il osa penser d'après luimême , qu'il fut le véritable fondateur des sciences physiques , en les dégageant . les affrancbissant de ce mélange hétérogène qui avait enfanté les cosmogonies , les théogonies , en les rendant en quelque sorte profanes , en les ramenant à des principes qui leur appartiennent en propre ; nous reconnaissons qu'il créa le premier un système proprement dit , sinon

(i) Diogène Laërce , liv. fr, g 35. — Stobee , Ed. phys. , cap. 8.

(?) Antoîiin et Maxime, Discours 2o3 , pag. 006.

(548) solide, profond et complet, du moins portant le caractère de ceux que la science peut avouer, c'est-à-dire adaptant les hypothèses aux inductions fournies par l'expérience, capable sous ce rapport de préparer des recherches plus fructueuses ; s'il n'institua point de méthode formelle , le premier il sut aussi s'en composer une à son usage.

Anaximandre , son ami plutôt que son dis- V^ ciple , ne tarda pas à profiler de son exemple , et à jusdfier l'influence qu'il devait exercer, en excitant une heureuse émulation. Il avança , à son tour, de quelques pas, dans la carrière qui était ouverte.

Il n'e$t pas certain qu' Anaximandre ait enseigné , mais on sait qu'il mit sa doctrine par écrit dans un livre sur la nature (i) , et que, avec Phérécyde , il donna , parmi les philo-sophes grecs , le premier exemple d'écrire en prose, quoique, il est vrai, dans une prose encore soumise à un mètre particulier.

(i) Suivant Dibgène Laërce , lib. Il , §. i , ce livre était un compendiimi de l'exposition des opinions d'Anaximandre sur les choses naturelles. Selon Suidas , ce livre avait pour objet la nature des choses. Suivant d'autres , cet ouvrage traitait de la nature , des étoiles Jijces , de la sphère , etc.

Thaïes avait essayé de s'appuyer sur une denionstralion ; Anaximandre voulut rendre cette démonstration plus rigoureuse , il en scruta les fondemens ; il se trouva de la sorte conduit à lui donner un principe d'un ordre nouveau , un principe absolu et entièrement métaphysique : rien ne se fait de rien (i). Ainsi vit le jour ce célèbre axiome autour duquel tourna longtemps, comme sur son pivot, la philosophie des écoles grecques. On voit que cet axiome correspondait directement au grand problème qui était jusqu'alors le but essentiel de toutes les investigations , et qui consistait à expliquer f origine des choses ^ on voit aussi qu' Anaximandre puisa cet axiome dans la généralisation la plus étendue à laquelle puisse donner lieu la chaîne des reproductions naturelles ; nous ignorons si, en émettant cette proposition , Anaximandre la conçut comme la simple expression d'un fait, comme le résultat de l'expérience , ou s'il en fit une vérité transcendentale ; peut-être n'eut-il pas lui-même une idée bien nette à cet égard, et confondit-il deux points de vue que l'état de la science ne permettait guère de distinguer.

(i) Aristole , Phy,^ III, cap. 8. — Simplicius, Commentaire sur le même livre, p. 6. — Plutarque , de Placilis philos. ,1,3. — Stobée, Ed. phys. I.

Maintenant , en partant de ce principe fondamental , ce philosophe fut conduit à une conséquence qui étonne par sa hardiesse , il faut même le dire , par sa profondeur , si l'on considère l'époque et les circonstances où elle fut mise au jour. « L'infini , dit-il , est le prin- » cipe de toutes choses (i) , un infini tout » ensemble immuable et immense. » En effet , rien de ce qui est inconstant et borné ne lui paraissait pouvoir suffire à la génération universelle et perpétuelle des êtres. 11 est digne de remarque que cet aperçu , quelque imparfait qu'il soit , a une analogie assez frappante avec la célèbre démonstration de Clarcke sur l'être nécessaire.

Dans l'idée qu''il se formait de ce princi[)e infini, Anaximandre paraît avoir,commeThalès, associé et confondu la notion de cause et celle d'élément, «^AS" '''*' a-roiXi^ov à'zpei^ov (^2) ^ deux notions que les péripatéticiens et les stoïciens ont ensuite soigneusement distinguées. Il

(i) Aristote", Phjs., I, 4- — Sextus , Pyrrhon^ III, 3o. — Diogène Laërce, II, 1. — .Stobée, Ed. phjs^ I,pag. 293.

(2) Ibid. Voj. aussi Plutarque , de Placit. , lib. I, cap. 3. — Justin martyr., CohorC. ad Grœc, p. m. 4-

fut le premier, dit le pseuclo-Origènc, qui attacha à l'expression <rroiyjwv aTriipov, le sens de cause y il ne put guère concevoir cette notion dans toute sa netteté et sa rigueur métaphysique. Il voyait en elle, si nous en croyons Cicéron, une source infinie et féconde, infinitatejnnaturœ , cl quâ omnia gignerentur (i).

En saisissant, par une vue aussi remarquable, la distinction du contingent et de l'absolu , en demandant au second le point d'appui qui manque au premier, Anaximandre franchissait la limite de la sphère que Thaïes avait assignée à la science; il appelait la métaphysique à servir de base à la physique. Cependant on ne pouvait attendre que les confins de ces deux régions fussent dès lors exactement marqués , et bien moins encore que leurs vrais rapports fussent reconnus. Aussi, Anaximandre ne conçoit-il point l'infini , tel que le donne une légitime abstraction , comme un idéal qui résulte de la suppression de toute limite, et par conséquent comme dégagé de toute divisibilité et de toute composition. Au contraire , son infini est une substance réelle, il remplit l'espace; il a donc une certaine étendue j il tient un milieu entre

(i) Acad. qucest., lib. IV , cap. oy.

(352 ) l'air et l'eau ; il a donc une certaine densité ^ il est maiériel, en un mot (i). C'est ainsi que ce philosophe rentre bientôt dans le domaine des idées de ïhalès , dans l'ordre de ses spéculations ; c'est ainsi qu'il rallie à la physique et aux choses naturelles la théorie métaphysique à laquelle il avait un instant essayé d'atteindre.

A l'exemple de Thaïes, Anaximandrc essaya d'établir quelques lois générales de la nature. Telle est celle de l'attraction mutuelle et constante des parties homogènes de la matière les unes vers les autres (2). Cette attraction donne naissance aux corps, et le mouvement est ainsi, selon lui, éternel comme la reproduction ; car les corps , les mondes eux-mêmes , se succèdent par une révolution continuelle, et de la destruclion des uns résulte la formation des autres (3). La chaleur et le froid sont les deux instrumens de ces compositions et de ces décompositions (4).

(1) Aristote, de Cœlo , III , 5. — Simplicius , Sur le même passage.

(2) Simplicius , in Physic. Aristot, p. 6.

(3) Plutarque , de Plaçais phil. , I, cap. 3. — Stobée , Ed. phys. , p. 292. — Diogëne Laërce , II , 9. — * Cicéron, de Naturd Deor. , I , cap. 10.

(4) Stobée , ibid.^ p. 5oo, 5io. — Eusèbe, Prcepar. Evang. , I, 3»

jNous n'avons pas de moùfs suffisans poui* supposer qu'Anayimandre plaçât ^ hors de la splière de sa substance infinie, une cause active ei productrice ; ce moteur éternel dont parle Tatien , et qui était antérieur à toutes choses, ne paraît point avoir été, dans l'esprit d'Anaxi* mandre, distinct de la matière primitive; cette cause active répandue dans l'univers , identifiée avec la matière elle-même , véritable âme du monde , produisait d'elle-même et lirait tout de son propre sein. Un passage de Cicéron , en confirmant cette interprétation , attribuerait à Anaximandre une sorte de Panthéisme (t). Mais il est possible que ce philosophe , à l'exemple de son prédécesseur, ne se soit particulièrement occupé que de l'ordre des causes purement matérielles. Il ne nous est parvenu d'ailleurs aucune opinion de ce philosophe relative à la psvcologie (C).

Anaximène , penseur moins original , moins hardi que ses deux prédécesseurs, en admettant J^ pour principe des choses la substance infinie /

(i) Nativos esse Deos, longis inlervallis orientes , occideniesque, eosquc inniinieraùiles esse niundos, • — De Naturd Deor. , I , cap. lo.

d'ADaximandre, voulut en déterminer la notion d'une manière plus précise , et la maiérialisa davantage. Il chercha dans l'espace le siège de ce principe , et l'air qui remplit l'espace lui parut dès lors être ce principe lui-même. Cette vue sur l'espace , considéré comme le cadre universel de tout ce qui existe, est le caractère essentiel de son système. L'air, qui se plie à toutes les formes, lui parut avoir la propriété la plus appropriée àrélémentgénéral.Iilul attribua la vie 5 le mouvement et même la pensée (i). Il fallait que la matière universelle de tous les êtres renfermât en elle les qualités essentielles de ces êtres eux-mêmes; de là vient que l'âme, suivant lui , est aussi une substance aérienne , et cela nous explique pourquoi il faisait résider dans cet élément la divinité elle-même (2) , si toutefois il a bien entendu l'expression air dans son sens vulgaire, s'il ne lui a pas donné une valeur

(i) Aristole, Mélaph.^ ï , 3.' — Diogène Laërce, II, 3, — Plutarque, de Placit , 1,3. — Stobee , p. 296. — Simplicius , in Phys. Arist. p. b. =- Origène , Philos. , c. 7.

(2) Arislote , de Anima, 1,2. — Platon , Phœdon, i4 , 2q. — Cicéron , de Naturd Deor., I , cap. 10. — Slobée, Ed. ph's-, P- 256.

plus philosophique , comme Tont prétendu quelques commentateurs (i). Il y a du moins quelque mérite à Anaximene d'avoir reconnu que la notion véritable des causes suppose l'intelijgence et la volonté.

Stobée nous a conservé quelques maximes morales d'Anaximène t, elles ne sont guère relatives qu'à la sagesse pratique. Il en est une cependant qui nous paraît assez remarquable par sa généralité et l'étendue de ses applications ; « La pauvreté, disait-il, est l'institutrice de la ^ j) sagesse y car elle est la mère du travail. » »

Hermotyme de Clazomène dirigea ses médi- ^ talions sur la nature du principe pensant : il / reconnut l'empire que l'âme exerce sur ses organes ; il reconnut en elle la faculté de s'élever au-dessus des choses sensibles; il lui supposa même celle de prévoir leschangemens du corps. Si nous en croyons Aristote(2), Plutarque (3), Sextus l'Empirique (4) , Apollonius (5) ,

(i) Lactance, Divin, inst. L , 5.

(2) De Anima, Chap. III et IV.

(4) Adversus mathcmadcos, IX , 7.

(5) Apollonius DiascoJon , Karufntr^ lcr^lcc^, ^ C. 3,

Aiexai)dre (l'Aplirodlséc (i) , Tertnllien (2) , y Pliiloponus (3), Elias de Crète (4)^ il fut non-

seulement le maître, mais le précurseur d'Anaxagoras. S'il ne faut point, d'après des témoignages vagues et tardifs, lui rapporter l'honneur de ia belle démonstration dont les anciens ont unanimement rapporté la découverte à ce dernier, il paraît du moins lui avoir préparé la voie, en séparant l'intelligence de la matière. Tout ce cpii concerne ce philosophe est singulier , ^•^^ mystérieux , couvert de nuages; sa vie ellemême, et sa mort tragique ont quelque chose »-** d'extraordinaire (D).

Il survient, maintenant, cetillustre Anaxagoras jy dont l'antiquité a consacré la mémoire par de si justes et si unanimes hommages (5); aujourd'hui encore, au travers de tant de siècles, nous le saluons avec un sentiment de joie et de respect.

(0 Commentaire sur Aristote, sur le livre d'Aristole , de Prima philos. Voy. aussi Simplicius, Commentaire sur le livre d'Aristole, in Physic. auscult.

(2) De Anima, cap. II, n" 244-

(3) Oppos. brevis in Aristot. metaph.

(4) Commenlar. ad Gregor. Naz. orat., c. 3y

(5; » Les contemporains d'Anaxagoras , dit PIuî< tarque {in Pcricl. ), lui donnèrent pour surnom le » nom même de cette intelligence (»""), que le

( 557 ) Son nom mériterait sans cloute de marquer l'une des époques principales de l'histoire de la philosophie , en considérant l'importance et la grandeur de la doctrine qu'il a établie sur la cause première. Une circonstance remarquable se rattache aussi aux souvenirs de sa vie; i! fut le f)remier philosophe qu'Athènes vit enseigner —/-^ dans ses murs. Avec Anaxagoras, la philosophie abandonna les colonies grecques en lonie ; la tyrannie des satrapes persans la bannit à jamais de ces belles contrées où elle avait vu le jour; elle fut réduite à fuir avec la liberté qui l'avait protégée à sa naissance.

Nous rangeons cependant Anaxagoras dans l'école d'Ionie , non parce qu'on a supposé qu'il fut le disciple d'Anaximène; car le savant Meiners a montré qu'il est difficile de concilier cette supposition avec les dates; non encore parce qu'il était né à Clazomène, et qu'il vint plus^^ tard s'y réfugier; mais parce que, à l'exemple J^ des Ioniens , il se livra essentiellement à l'étude des sciences physiques ; il chercha l'explication des phénomènes dans les analogies fournies par

» premier il avait entièrement dégagée de tout mé— » lange , présentée dans toute sa simplicité et sa pu- » reté , et placée au sommet de tout ce qui existe. »

( 558 ) rexpérience ,• il n'assigna à ces phénomènes, comme causes immédiales, que des agens pris dans la nature. En un mot, c'est en suivant le même ordre de considérations , qu'il se trouva ensuite conduit à des résultats d'un ordre plus

relevé (i).

En prenant pour point de départ cette doctrine des Ioniens , qui avaient banni du champ des phénomènes l'influence immédiate des agens surnaturels, qui avaient affranchi la physique de l'empire du merveilleux , on voit ce qui restait k faire pour replacer la notion sublime de la Divinité dans les vrais rapports qui lui appartiennent avec l'ensemble des lois de l'univers. Déjà on avait assigné ces rapports d'une manière confuse.

La doctrine de la cause première, telle qu'elle a été fondée par Anaxagoras , a eu précisément pour objet d'achever ce grand ouvrage,; deux caractères essentiels la distinguent :

1° Tandis que le système des émanations,

(i) Platon {Phœdon , chap. 46) , et Aristote (metaphysic.l, 4) lui reprochent même d'avoir été plus physicien que métaphysicien, et d'avoir fait intervenir des agens naturels comme instruraene de la puissance divine.

( 3% ) que tous les systèmes du panthéisme qui eu étaient plus ou moins dérivés , que les opinions des premiers Ioniens eux-mêmes avaient associé la matière élémentaire de toutes choses à la \ cause première de toute production , et conçu ainsi la Divinité comme Vàme universelle^ l'âme du, monde y le monde lui-même comme un tout animé, identique en quelque sorte avec son au- jC îeur , Anaxagoras, le premier, détacha, sépara, Jr avec précision et netteté , ces deux notions jusqu'alors confondues. L'univers n^est plus à ses yeux qu'un effet entièrement distinct de la cause qui l'a produit ; cette cause n'a rien de commun avec le reste des êtres ; elle a sa nature propre exclusivement à elle seule; elle est une, conime elle est éternelle ; elle agit sur le monde , .^ comme l'ouvrier sur les matériaux qui lui sont A* fournis. Aussi l'idée de la cause première, qui, jusqu'alors, s'était essentiellement définie par l'attribut Aq hi puissance j fut-elle déterminée par Anaxagoras à recevoir éminemment l'attri- ^ but de rin telligence ( i ). "^

2°. Jusqu'alors la vérité la plus augusîe, la

(i) Aristote, de Animd^ ï, "à. Melaphys. 1.3. — • Platarque, in PericL — Cicéron , de naturd Deor. î , îo , II, etc.

( 36o ) pins précieuse pour l'humanité, n'avait point été l'objet d'une démonstration explicite et développée; un instinct naturel , un instinct religieux l'enseignait d'une manière confuse chez [ le plus grand nombre ; ceux dont les méditations avaient été plus approfondies, avaient senti que

\la chaîne des effets devait remonter a une première cause; que cette cause devait opérer en t agissant ; que l'action supposait un principe doué '. tout ensemble de la volonté et de la pensée ; mais n'avaient point converti cette déduction en un raisonnement méthodique , et surtout n'avaient point fait sortir ce raisonnement de l'harmonie générale des lois de la nature. Ce mérite était réservé à Anaxagoras. Le premier , ■ ^Jr il comprit clairement, il annonça d'une manière |p expresse que les phénomènes de l'univers sont étroitement liés entre eux ; qu'ils forment un ensemble , un tout ; que l'ordre est la grande ^ ^chaîne qui unit ses parties , la loi suprême qui le gouverne ; que ce système universel , dans l'unité qui le constitue, suppose un ordonnateur unique, et par conséquent une intelligence qui le connaît , le dispose et le réalise (i). On voit maintenant, et ceci nous paraît ex-

(i) Ai'hlole^ de Jni'nd , I^ i. Metaphysic.l ^Z.

trêmement remarquable , on voit que c'est précisément parce que les Ioniens , et Anaxagoras avec eux, avaient banni des phénomènes particuliers l'action immédiate de la Divinité , les causes magiques , l'intervention des génies , qu'une telle démonstration devint possible. En recourant aux agens surnaturels , on avait laissé les phénomènes dans un isolement qui ne permettait pas de saisir la haute sagesse qui préside à leur concert. Il fallut que la physique fût créée , qu'elle prît le rang d'une science , pour que la démonstration cosmologique et téléologique de l'existence de la Divinité et de ses attributs pût obtenir ses bases. L'histoire de l'esprit humain nous montre sans cesse que la superstition a été le plus grand obstacle aux saines idées religieuses.

AussijAnaxagoraSjalorsmême qu'il proclamait celte grande révélation de la raison, fut-il accusé d'impiété, persécuté avec acharnement , jeté en prison, et la fuite seule put le soustraire à la vengeance des prêtres et aux fureurs d'unemultitude aveuglée. Il avait commis le crime de dire que les astres ne sont point des dieux , et de refuser son culte aux fables de l'astrologie (i) (E).

(i) S. Ireiiee , Advcrs. hcercs. (lib. II, cap. 19),

On se trompe sans doute lorsqu'on considèr© Anaxagoras comme l'auteur du Déisme ; cette erreur, souvent reproduite, offense l'humanité, offense la Providence elle-même, est détruite par les témoignages de l'histoire. Nous avons vu que le Déisme est aussi ancien que la société. Mais la gloire du philosophe de Clazomène n'en est pas moins légitime et moins pure. Il donna au Déisme son vrai caractère, et surtout en lui prêtant l'appui d'une démonstration logique. L'astre du jour , à son aurore , paraît se confondre avec l'horizon , avec les objets qu'il éclaire; telle était la notion delà cause première dans le premier âge de la raison. L'astre du jour, en s'avançant, se dégage, s'isole, et bientôt règne , domine seul au haut des cieux ; telle devînt la notion de la cause première dans la doctrine d^Ânaxagoras.

La doctrine d'Anaxagoras ne fut point exempte non plus d'erreurs, d'hypothèses gratuites , de contradictions même. Essayons de jeter un coup d'oeil rapide sur les opinions qu'on lui attribue , pour mieux apprécier la marche de ses

et S. Justin martyr (Cohorl. ad Grœcos) , ont plus tard encore renouvelé l'accusation d'athéisme contre le sage de Clazomène.

idées daus l'invesligation des plus grands problèmes de la science.

Ainsi que nous l'avons dit, le pliilosoplie de Clazomène demande à la nature elle-même les explications qu'elle peut donner de ses phénomènes, en tant qu'elle peut , en effet, y suffire; et ici , quoiqu'il tentât des spéculations neuve^ et hardies, et peut-être précisément par cette raison, il subit la condition attachée à l'imperfection de la science et au vice de la méthode suivie.

Livré par goût à l'étude des sciences physiques , Anaxagoras y avait porté un esprit d'observation qui lui fît soupçonner plusieurs des m^ découvertes modernes , telles que la pesanteur j de l'air , par exemple ; un aërolilhe tombé à Athènes , pendant qu'il habitait celte ville, lui suggéra quelques recherches. Mais 11 fut rarement heureux lorsqu'il essaya des théories. Suivant les traces de ses prédécesseurs, il voulut en fonder une sur l'origine des choses, et comme eux il prit pour point de départ l'axiome : rien NE SE FAIT DE RIEN (i). Il en tira cette conséquence que tout ce qui est, tout ce qui se produit , résulte de ce qui était, de ce qui a pré-

(i) Aristote, Physic. I, c. 4- ~~ Plutarque, de^ Placilis phil. , I, c. 3.

cédé (i) ; qu'il y a des élémens primillfs , simples, indivisibles, éternels, immuables; que ces élémens sont divers entre eux; que leurs diflérenies espèces possèdent déjà les qualités qui appartiennent ensuite à leurs composés. Ainsi se constituèrent ses homoioméries (2). Chacune d'elles est ainsi un germe et comme une esquisse de l'univers (3). «Toutes sont différentes entre elles; aucune n'est semblable à une autre ; leur nombre est infini (4). »

ccTous ces élémens , d'abord mêlés et confondus, formaient le chaos (5). Ce chaos était immobile et dans un état de mort (6) , environné d'un air ou plutôt d'un éther sans bornes (7) , en sorte qu'il n'existait aucun vide (8) . y»

(i) Simplicius , in Physïc. — Arislole sur Anaxagoras.

(2) Aristole, Pkysicor.,1 , 4- — Melaphysic, I, 3, — SeiLlus YEmiViriquc, Hypo/yp. Pyrrh. ,111 , par. 33. — Plutarque , de Placilis phiL, 13. — Simphcius , sur Anaxagoras , dans la physique d'Aristole.

(3) Simplicius, ibid.

(4) Aristote , de Generatione et corrupt. 1.1.-^ Physicor. ,1,4- %f

(5) Simplicius , à l'endroit déjà cité.

(6) Aristole , Physicor. , YIII , 1 .

(7) Aristote , Physicor. ,l\,6.

{p) Simplicius , ibid.

«Ilfallaltdonc qu'il existât, en Jehors de celle matière universelle, de ce chaos d'élémens , une cause qui vînt leur imprimer le mouvement, leur donner une forme, les coordonner. Cette cause est l'intelligence suprême (i); car l'intelligence seule peut être un principe d'ordre; et tout ce qu'il y a de bon , de beau , de régulier, émane d'elle seule (2.). y)

c( Cette intelligence doit tout embrasser, tout connaître, le passé, le présent, l'avenir (3) ; sa puissance est immense, son activité est spontanée , et elle lire d'elle-même toute son énergie ; elle est simple , pure, exempte de tout mélange; elle est, par conséquent, souverainement indépendante, exempte de toute sujétion et de toute influence (4) ; en un mot, elle est infinie (5). »

On a élevé des doutes sur la question de savoir si Anaxagoras avait établi une distinction absolue entre l'intelligence et la matière , s'il avait

(i) Diogène Laërce , II , par. 6.

(2) Aristole, Physicor.yllï, 4- — De Anima. ^l, i. — Metaphysic. 1,3.

(3) Platon, Cratyle.

(4) Simplicius , à l'endroit déjà cité. — Aristote, de Anima ^ III, 4- — Physicor.y YIII , 5.

(5) Simplicius , ibid.

conçu la cause première comme entièrement dégagée de toute composition, de toute espèce de corps; quelques historiens ont supposé qu'il avait fait de l'étlier la substance de la Divinité , et qu'ainsi il n'avait fait que transporter en elle une matière extrêmement subtile qui échappe à nos sens (i). On se fonde, pour établir cette supposition, sur deux passages d'Aristote (2), qui sont loin, à notre avis, de donner lieu à une semblable interprétation; car Aristote dit seulement qu'Anaxagoras plaçait l'étlier au sommet de l'univers , qu'il en formait son premier élément, et qu'il lui attribuait ainsi ce que le vulgaire regarde comme propre à la Divinité. Mais cette idée répugne évidemment à la doctrine entière du sage de Clazomène. Anaxagoras affirmait au contraire expressément que l'air et l'étlier sont placés sous l'action de l'intelligence (5), et Platon fait même un reproche à ce philosophe de ce que l'intelligence suprême au-

(i) Briicker, Hist. crit. phil. , tome Y, p. 5i3. — Tiedemanu , Esprit de la philos, spécul, , tome I'^'' , page Sag. Tennemaan détruit victorieusement cette supposition , tome I, page Sig.

(2) MeieoroL, 1 , 3. — i?e Cœlo ,1,3.

(3) Simplicius , in Phys. Arist. , p. 53.

(367) raiteubesoin, suivanllui, d'appeler à son secours ces premiers élémens comme des inslrumens nécessaires de sa puissance (i). On sait d'ailleurs qu'Anasagoras n'a jamais employé le mot Dieu pour désigner la cause première , parce que , dans la langue vulgaire, celle expression, profanée et conompue par la superstition , ne rappelait que des idées de génies, de puissances subalternes, que des attributs trop peu dignes de la suprême intelligence.

En cherchant ensuite à expliquer comment cette cause intelligente agit sur l'univers, Anaxagoras s'est jeté dans des hypothèses qui forment une véritable cosmogonie , et qui , malgré les vues nouvelles qu'il y a introduites, portent , en général, le même caractère que celles de ses prédécesseurs (2). Bornons-nous donc à indiquer , dans le système qu'il s'était fait sur ce sujet , ce qui peut compléter sa doctrine sur la théologie naturelle ou sur les lois de l'univers.

(( Trois actes principaux manifestent la puissance de la cause première : elle imprime le mouvement ; elle assemble les élémens pour en

(1) Phaedon , chap. 47-

(2) Platon, Cratyle , 3. — Plularque, Ly sandre ^ vol. III, p. 144. — Diogène Laërce , II, par. 9.

composer des êtres organisés ; elle décompose ces êtres pour eu former d'autres de leurs débris (t). L'intelligence suprême conserve , comme elle a produit (2). Le mouvement a nécessairement commencé. Composition et décomposition , voilà les deux grandes lois de la nature : Tune est le principe de la production, l'autre de la destruction (3). Ainsi les élémens sont éternels , la forme seule que reçoivent leurs combinaisons est l'ouvrage de la sagesse toute-puissante (4). L'espèce d'élémcns qui domine dans un composé en détermine la constitution et les propriétés. "»

(c L'intelligence pénètre tout, régit tout, est présente en toutes choses (5) ; elle les orne en les parcourant , suivant la belle expression de Platon ; mais , elle est bien plus intimement présente aux êtres vivans , sensibles et raison-

(1) Siaiplicius , in Phys. , Arist. p,. 33.

(2) Aristole , Phjysic, III , 4» — Simplicius, sur le même livre d'Aristote.

(3) Aristote , Physicor. 1,4- — Simplicius , sur le même livre.

(4) Platon, Phœdon. , ch, 4;- — Cratyle. — Aristote , de Anima ,1,2, cap. 2.

(5) Platon, Cratyle y a. l'endroit cité. — Aristote, de Anima., 1,2.

iiables ; car elle est le principe de la vie , de la sensibilité et de la connaissance ; il n'y a en quelque sorte qu'une seule âme, un seul esprit, répandus dans tous les êtres vivans. » Sur cette idée se fonde la psyCologie du philosophe de Clazomène, si l'on peut donner le nom de psycologie à quelques aperçus incomplets et défectueux qu'on lui attribue sur ce sujet. La raison la plus élevée, celle de l'homme, ne diffère point, par sa nature, de l'intelligence la plus bornée, celle qu'Anaxagoras accorde aux animaux ; l'organisation seule les distingue dans le mode et le degré de leur exercice (i); les plantes mêmes sont animées par une substance semblable (2). Il est possible cependant qu'on ait mal entendu ce philosophe , en lui prêtant des opinions si bien démenties par les faits. Anaxagoras distinguait l'âme, principe de la vie , delà raison, attribut de l^esprit , et il se peut que ce soit seulement le premier de ces deux principes qu'il ail regardé comme étant entièrement com^ mun à l'homme, aux animaux et aux plantes. D'après le témoignage d'Aristote (5), Anaxa-

(i) Aristote, idem. — Plutarque, de Placit., V, 20.

(2) Theophraste, Histor.plantar. , III , cap. 2.

(3) Metaphysic. , IV , 5.

(370) goras pensait que « le même objet , alors même qu'il produit des impressions différentes sur les sens d'hommes differens, est à la fois pour chacun d'eux ce qu'illui paraît être; 55 il ajoutait «que des propriétés contraires, non-seulement peuvent être réunies, mais sont effectivement réunies dans un même objet. » Il accordait peu de confiance aux témoignages des sens. (C Anaxagoras, » dit Sextus l'Empirique, opposait les choses in- )) tellectuelles aux apparences; à cette propo- » silion : la neige est blanche, il opposait » celle : la neige est noire , » qu'il prétendait tirer d'un raisonnement fondé sur la physique (i). Suivant Aristote (2), Anaxagoras aurait ])rétendu (( qu'il y a toujours une moyenne entre )) deux opinions contradictoires. » Aristote , en rapportant cette- maxime, ajoute : « Tout » est donc faux ; car , lorsque le bon et le mau- )) vais sont mêlés , ce mélange n'a plus le ca- » ractère ni de l'un ni de l'autre; le vrai n'est » donc rien. » Cicéron paraît aussi conclure des expressions d'Anaxagoras sur la faiblesse des sens , que ce sage était sceptique (3).

(i) Sextus l'empirique, Hypotyp. Pjrrhon , I, §33.

(2) Aristote , Metaphysic.^ VIII, 7. ^3) Acadcmicœ quœstiones ^ I, 12.

(37' ) Mais celte conséquence est en opposition ouverte avec la doctrine entière du sage de Clazomène. 11 faut bien entendre d'ailleurs ce que dit Sextus l'Empirique : (c Anaxagoras , dit Sex- » tus l'Empirique , qui s'est livré avec tant d'ar- 5) deur aux recherches physiques, condamnait )) les sens comme en quelque sorte impuissans; )) à cause de leur faiblesse ^ disait-il , nous ne )) pouvons juger de la vérité. Ce qui prouve )) leur infidélité, c'est que les couleurs s'akè- » rent peu à peu , et l'air ne peut suivre ces )) changemens insensibles (i). » On voit que les observations d' Anaxagoras tombaient essentiellement sur les couleurs qui ne résident point en effet dans les objets, et que même il se bornait à penser qu'elles changent trop rapidement pour que l'œil puisse en suivre les révolutions. Aristote paraît s'être ici évidemment mépris sur le véritable sens de l'opinion d'Anaxagoras. D'ailleurs, il n'a garde de la lui attribuer d'une manière positive; il ne la rapporte qu'en ajoutant : on dit que, etc. Aussi, loin que Sextus range Anaxagoras au nombre des sceptiques , quelque intérêt qu'il eût à s'appuyer d'une sem-

(i) Sextus l'empirique, Adversus Matherti. -, YH j § 910.

tlable autorité , il nous atteste expressément ïe contraire. «C'est à la raison, dit-il, qu'A- » naxagoras réserve le droit de Juger des clio- » ses(i). )) Quoiqu'il se plaignit de l'incertitude des jugemens humains , il reconnaissait donc la raison comme le critérium qui discerne la vérité de l'erreur.

11 ne nous est rien parvenu sur la doctrine morale d'Anaxagoras ; mais sa vie y supplée, et les exemples qu'il a laissés équivalent aux plus belles maximes. Possédant une fortune considérable , il en dédaigna les jouissances , pour se livrer exclusivement à la recherche de la vérité. Il disait que a la destination la plus digne » de l'homme consiste dans la contemplation )) des choses célestes et l'investigation de la na- )) ture (2). )) Comme on lui reprochait d'être indifférent à sa patrie, a Oh ! non , ma patrie » m'est bien chère , » dit-il en montrant le ciel (5) ; et il affronta y il subit avec courage les

(i) Ibid.,^^1.

(2) Ethicorum E udemiorimi ^ 1,5. — Plutarque^ De vitando œre aliéna. — Cicéron, Acad. Quœst. y V, 39. — Platon, In Hipp. — Philostrate, J^ita Apollon. , I , i3. — Plularqu-e , In Pericle. — Suidas ^ In Anaxagor.

(3) Diogène Laërce , II , § 7.

(373) persécutions du fanatisme , en continuant de servir la cause d'une vérité sublime.

Le philosoplie de Clazomène s'était nourri de la lecture d'Homère, il appelait ce grand poète l'instituteur de la vertu et de la justice (i)j il puisa sansMoute à cette source le style éloquent et majestueux qui caractérisait ses écrits et ses discours (2) ; il composa un livre sur la nature (3), qui ne nous est point parvenu. 11 vécut à Athènes , dans l'intimité de Périclès et d'Euripide. Là il se rencontrait avec Phidias, il vivait dans son commerce , comme si ces deux génies immortels , unis par une sorte de consanguinité , avaient dû naître et briller ensemble, comme s'ils s'étaient attirés l'un l'autre. Ah! sans doute, ils se rendaient mutuellement de nobles inspirations; l'un et l'autre ils élevaien t la science et les arts à leur plus haute dignité; tous deux ils avaient pénétré le secret du sublime dans l'ordre du vrai et dans l'ordre du beau ; ils avaient découvert que ce secret réside dans l'alliance des choses divines et humaines ,

(1) Id. II, § II. — Sextus l'empirique , liv. IX,

(2) Diogène Laërce , ibid. , § 6.

(3) Platon, Phœdon. — Arislole , Ph^s. ,1,4--^ Diogène Laërce , ibid. -

( 574 ) de ridëal et de la réalité. L'un faisait rayonner l'image de la divinité sur le théâtre de la nature , l'autre la faisait respirer dans le marbre animé par son ciseau; l'un, en méditant sur le spectacle de l'univers, remontait des phénomènes physiques aux plus pures notions morales; l'autre, en concevant le type de la perfection, apprenait à créer les chefs-d'œuvre qui firent l'admiration de la postérité (i) (C).

Diogène d'Apollonie, dans l'île de Crète , est aussi compté parmi les disciples d' Anaximène , et, suivant quelques-uns , il aurait succédé à Anaxagoras ; comme celuir-ci , il vint enseigner à Athènes et y fut persécuté ; mais il nous paraît peu probable qu'il en ait recueilli les leçons; car il resta fort en arrière de ce grand homme , et on le voit lutter péniblement encore pour s'élever à la vraie notion de l'intelligence , sans parvenir à la dégager de toute condition matérielle. Simplicius nous a conservé quelques fragmens de son livre sz^r la nature , et ces fragmens jettent un jour précieux sur la doctrine

(i) On connaît le beau passage de Cice'ron sur Phidias : Ipsius in mente insidebat, species pulchriiu- (Unis {digaitaiis), quœdam eximia , quant intuens in edque defixus ad illius siinilitudinem arlem et, manuni dirigehai.

( 575 ) d'Anaximène et celle de l'école d'ionie en général. (( Le premier élément de toutes choses est » tout ensemble aussi la cause première , la » cause active; celte cause est intelligente sans » doute, comme elle est puissante; et l'intelli- )) gence en elle est distincte de l'élément qui » la constitue , mais à peu près comme l'at- >3 tribut est distinct de sa substance. Cette sub- » stance est l'air ; cette intelligence pénètre, )) ordonne, et gouverne tout ce qui existe. Elle y> est la source de toute vie et de toute pensée ; )) elle est le principe du mouvement (i). »

(i) Simplicius, In Phjs, Arist. , § 3i , 32 et 33. — Aristote , De Anima,!., 2. — Plutarque, De Placitis phil. ,lYi i6, i8. — Diogène Laërce, VI, §8i ,

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