DU QUATRIÈME CHAPITRE
(A) Non-seulement tous les premiers philosophes grecs avaient fait une étude assidue d'Homère , mais ils furent tous aussi poètes ; les Cosmogonies attribuées à Orphée , Musée , Eumolpe , Thamyris , Amphion , \ Mélampe, Phérécide, Epiménide , Antiphon , Domocride , etc. , étaient des poëmes ; les premiers Ioniens et les premiers Pythagoriciens écrivirent en vers ; lorsqu'ils commencèrent à écrire en prose , ils employèrent une prose mesurée qui se déclamait comme un chant ; la philosophie n'abandonna donc le langage poétique que d'une manière lente et graduelle. Cette circonstance contribue sans doute à nous expliquer aussi le caractère que durent prendre les premiers systèmes de philosophie chez les Grecs. Ils durent être des créations, plutôt qu'un recueil d'observations; les hypothèses durent succéder aux fictions ; car les hypo- ' thèses sont les fictions de la raison.
Il y a toujours dans les fictions poétiques une sorte de logique cachée ; elles doivent être en accord avec elles-mêmes; le beau est l'image du vrai ; la coordi—
nation des idées précède et prépare leur analyse. Les conceptions poétiques exercent au plus haut degré les, forces actives de l'esprit; elles le dirigent à la recherche de cet idéal qui est aussi à plusieurs égards le type des spéculations philosophiques. L'inconnu qui sert de but aux découvertes de la raison est un idéal qui doit remplir certaines conditions données. Dans notre Traité sur les méthodes (Traité que nous n'avons pas eu jusqu'à ce jour le loisir de publier), nous croyons avoir démontré qu'on s'est considérablement mépris lorsqu'on a voulu bannir l'imagination du domaine des sciences et des exercices de la raison ; que , considérée comme faculté de combinaison , elle a une affinité très-étroite avec la raison elle-même ; qu'elle seule peut fournir la matière destinée à remplir le vide que laissent entre elles les observations directes, et qu'une logique rigoureuse vient ensuite lier avec celle-ci ; qu'elle est appelée à construire la position des problèmes, et qu'il faut concevoir ce qui peut être pour apprécier justement ce qui est.
(B) En proposant cette explication , nous n'osons cependant la proposer ici que sous la forme du doute , et nous avouons que l'insuffisance et l'obscurité des documens nous ont plongé nous-même dans de longues hésitations. On peut consulter ce qu'ont écrit sur ce sujet Cudwortz, Jacques Thomasius et Bayle. L'abbé de Canaye lui a consacré une savante dissertalion dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (tome X , pag. i'^ et suivantes ) , et il donne en faveur de l'opinion contraire des motifs
Spécieux. Le rapprochement cies textes le conduit penser que Thaïes n'aurait été qu'au pur matérialiste, il se fonde essentiellement sur ce que l'expression «f^.»" appliquée à l'eau, comme principe , devait signifier, chez Thaïes , une cause eificienle ; il se demande d'ailleurs comment on pourrait concilier l'hypothèse qui reconnaîtrait Thaïes comme un théiste , avec les témoignages unanimes qui attribuent à Anaxagoras le inéri te d'avoir le premier soutenu qu'une cause intelligente préside à l'arrangement de l'univers.
Sans doute les premiers philosophes n'ont pas distingué , du moins avec précision , les notions de la cause efficiente et de la matière éle'mentaire; ils ont souvent , sinon identifié , du moins associé ces deux notions sous l'expression de principe {àfX») d'une manière plus ou moins confuse , et cette confusion à contribué en partie au panthéisme des anciens ; mais il est permis de douter que Thaïes ait à la fois attribué ces deux, caractères à l'eau, élément qui se prétait facilement, pour une physique imparfaite, à représenter la matière première , parce qu'elle n'a aucune forme propre et peut les recevoir toutes , mais (jui n'offrait aucune analogie sensible sur laquelle oii pût s'appuyer pour lui attribuer l'action , l'énergie, !a puissance, inhérentes à l'idée de cause efllciente. Il y a plus ; c'est la première de ces deux acceptions qu'Aristote attache seule au mot principe , en exposant la pensée de Thaïes ; et il l'explique en disant que Teau renferme les semences de toutes choses. Ciccron traduit par le mot initium le terme de principe , danîf îe langage de Thaïes: Tholvs Milesius qui primuS
de talibiis relus proposidf, arjiiam dix il esse l'smmt rerum (de Naturâ Deor. , lib. I, cap. lo)', et ailleurs : Princeps Thaïes eœ aqud dixil constare omnia (Acad.Qusest.) ; ce qui annonce également la matière Ae laquelle les choses sont comiîosëes. Comment d'ailleurs expliquer ce qu'on s'accorde à dire de Thaïes , qu'il a commencé la division des sciences, en séparant la physique de la théologie naturelle , si , identifiant la divinité avec l'eau , il en a au contraire confondu plus que jamais des ordres d'idées si distincts ? Tout s'explique au contraire en supposant que Thaïes s'empara seulement de l'idée du chaos , l'une de celles qui constituaient les principes, des anciennes cosmogonies ; qu'il essaya de la déterminer , qu'il s'attacha ensuite à saisir le système des causes secondes , des lois naturelles qui président à la transformation des substances matérielles , et qu'il substitua ainsi aux cosmogonies poétiques une sorte de physique ébauchée.
L'argument tiré du mérite reconnu dans Anaxagoras d'avoir le premier annoncé l'action d'une cause intelligente dans l'ordonnance de l'univers , ne nous paraît point détruire cette supposition ; car il prouverait trop ; il tendrait à prouver que tous les philosophes antérieurs à Anaxagoras ont été également matérialistes , ce que personne n'essaierait d'avancer. INous verrons plus tard en quoi consistait proprement le mérite d' Anaxagoras ; il n'eut point celui de découvrir l'existence de la cause intelligente , idée aussi ancienne non-seulement que la philosophie , mais contemporaine de l'humanité ; il épura cette grande pensée , la détermina par la noliou de la sagesse caordinatrice ,
en tant qu'elle s'applique au système des lois générales ^ et la fonda sur des preuves théologiques.
Tertullien , dans son Traité aux nations , liv. II, dit que Crésus ayant demandé à Thaïes ce qu'il pensait des dieux, celui-ci , après avoir hésité long-temps, prit le parti de ne point répondre. Ce récit est aux yeux de l'abbé de Canaye , comme à ceux de plusieurs écrivains modernes, un indice du matérialisme de Thaïes. Mais , il ne faut point oublier que dans le langage des anciens, et surtout à l'époque oii vivait Tlia^ lès, on entendait par les dieux les divinités inférieures , les génies intermédiaires , les puissances de la nature personnifiées , aussi bien que l'être suprême , ou plutôt que la première de ces deux acceptions était la plus ordinaire. Or , il n'est pas étonnant que Thaïes se tut lorsqu'on l'interrogeait sur ces dieux vulgaires ; car , d'un côté , le résultat de sa doctrine , en créant les sciences physiques, était précisément de faire disparaître ces puissances mystérieuses de l'empire des lois naturelles , et de l'autre il pouvait être fort imprudent d'avouer en termes exprès une semblable conséquence.
La solution que nous proposons est celle qui a déjà paru la plus probable à Brucker.Ce savant remarque que Thaïes , en considérant l'eau comme le principe de toutes choses, n'avait fait, d'après le témoignage de plusieurs anciens , que déterminer et développer l'opinion dont les Indiens , les Egyptiens avaient déjà adopte le germe , et qui avait été réproduite par Homère ; qu'on ne trouve dans ce qui est rapporte de Thaïes aucun fait positif qui porte à penser qu'il ne
reconnaissait pas un être suprême au-dessus de la nature matérielle ; il présume que Thaïes , sans avoir fait de la théologie naturelle l'objet particulier de ses méditations , avait adopté l'opinion de l'âme du monde, telle qu'elle avait été introduite avant lui j îl cite à l'appui l'autorité d'Aristote , de Plutarque, d'Eusèbe, de DiogèneLaërce , de Stobée ; il explique par là ce que dit Diogène Laërce , qu'aux yeux de Thaïes le monde était un être animé («/'t-^") et rempli de génies, le passage de Stobéê d'après lequel Thaïes aurait dit : Nf^cessitaiem , ^iVe fatum , omnem iniindum giibernare; esse verb necessi&ateni Providentiœ constans judicium et immutabilem poteslatem. (Histoire crit. de la phil. , tome P^, pages 463 à 471. ) L'abbé Batteux , dans son Histoire des Causes premières ( tome I "^ , page 2o3) , attribue à Thaïes d'une manière bien plus affirmative un théisme positif et explicite. Mais il ne se fonde que sur une partie des mêmes textes que nous avons rassemblés.
Deux motifs nous ont engagé à examiner ici d'une manière scrupuleuse , quoique trop succincte , la question qui fait l'objet de cette note. Il est d'une haute importance de voir quelle influence ont pu exercer sur les idées religieuses d'un philosophe les premières recherches systématiques tentées dans l'étude de la nature , dont l'exemple nous soit connu. Cet exemple nous fournissait aussi l'occasion de montrer combien il est nécessaire de se défendre , dans l'examen des doctrines de l'antiquité , de la préoccupation des idées modernes. Bientôt nous aurons lieu de remarquer encore à quel point les anciens étaient éloignés de pou-
v«)ir concevoir un système <3e matérialisme semblable à celui qui se développa dans le siècle dernier.
Les e'crivains ecclésiastiques , en s'efForçant par un zèle mal pntendu de reproduire et d'accréditer les accusations d'athéisme contre les philosophes de l'antiquité, n'ont pas compris combien , en altérant à cet égard la vérité, ils pourraient nuire un jour à la cause même qu'ils prétendaient servir.
Aux rapprochcmens déjà faits par les anciens , et rapportés par Brucker, entre l'hypothèse de Thaïes et les traditions des Indiens, des Egyptiens, les fictions d'Homère , on peut en joindre un plus curieux encore, puisqu'il nous fait retrouver la même hypothèse chez un autre peuple dont les traditions étaient inconnues à Thaïes et aux anciens Grecs , c'est-à-dire chez les Chinois. Le savant Freret rapporte à ce sujet un passage du Chouking , de Confucius , et l'explication qu'en donne un célèbre interprèle des Knigs : « Les » Chmois , ajoule-t-il , de même que les autres nations n orientales et les plus anciens philosophes grecs , » supposaient que l'eau ou le fluide est le premier » principe des êtres , et que ces êtres n'ont été formés » que par la séparation et la réunion des diverses por- » tions de matière qui nageaient confusément dans le » fluide immense du chaos ; c'est par là que le Fiao- » alh-lune ^ publié en chinois et en latin parMenzelius, » commence l'histoire de la Chine. » ( Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, tom. X, pag. 3qi.) Nous retrouvons enfin un caractère analogue daws le chaos toi qu'il est peint par la Conèse :
Etspirilus Dei ferehainr super aquas ..> dixil quoque Deiis ; fiai Jinnamenlum in mcdio aquarum , de. Congregentur aquœ quœ suh cœlo siint ^ in lociint, ununi, et apparent arida... et vocavit Deus aridam terram... elc. (Genèse, chap. ï" , vers. 2, 6, 1, 9. 10.)
(C) Les réflexions que nous avons faites dans la note précédente sur le sens que Thaïes prêtait au terme principe ^ s'appliquent avec plus de certitude et d'évidence à la doctrine d'Anaximandre. On ne peut douter que dans son infini il vit seulement l'origine des choses, et non leur cause efficiente. C'est ce que nous dit expressément Plutarque : ( yinuit v<s,icTa.iAin ) orlus rerutn ( De Placit. phil. , lib. I , cap. 3 ) ; infinitatem naliirœ dixit esse à qud oninia gignerentur, dit Cicéron {Acad. Qucesl. L. II) , Plutarque et Eusèbe ( Prœp. Evang. , lib. XIV , cap. i4) , nous expliquent en détail comment, aux yeux d'Anaximandre, s'opérait cette génération des êtres : « Il fit de l'infini le » germe universel ; il tira de son sein immense un » nombre infini d'êtres qui s'y replongeaient successi- » vementpour en sortir de nouveau et former, par une » chaîne non interrompue d'existence , de corruption » et de l'enaissance, l'éternité de l'univers. Les cieux et » une infinité de mondes étaient , suivant lui , formés » du même principe, et il ajoutait que la génération » était fort antérieure à la production , toutes ces » choses se succédant les unes aux autres par une es- " pèce de circulation qui se faisait de toute éternité. » Plutarque reproche à Anaxirnandre de n'avoir admis
pour principe que la matière , sans y avoir associé l'actiou d'une cause ou d'un aj^ent dont elle reçoive l'énergie qu'elle ne saurait posséder par elle-même.
On voit que l'infini d'Anaximandre n'était point l'infini proprement dit , l'infini absolu , l'infini métaphysique, mais plutôt l'indéfini : « c'était un infini en » grandeur, un infini en nombre , un infini en durée; » de telle sorte que le second est le produit du premier , n le troisième le résultat du second , » ainsi que le remarque l'abbé de Canaye (Dissertation sur Auaximandre , dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tonieX,pag. 54) ; expressions qui, prises à la rigueur, impliqueraient contradiction.
Le principe établi par Thaïes parut trop étroit, trop stérile , si l'on peut dire ainsi, à son successeur. Celuici voulut le dégager de toutes les conditions déterminées qui le restreignaient, et restituer aux germes primitifs une fécondité inépuisable. On retrouve ici ce penchant de l'esprit humain à renverser les limites qui arrêtent l'essor de ses spéculations, à les considérer comme des obstacles , lorsqu'il ne soupçonne point encore qu'il doit y trouver ses véritables points d'appui.
Anaximandre crut avoir trouvé dans ces trois infinis le moyen de concilier l'immutabilité du tout avec la mobilité des parties ; car le premier infini , l'infini en grandeur, ne change jamais; c'est un vaste dépôt qui reçoit à chaque instant autant qu'il produit. (Diogène Laërce , in Ànaxiniand.)
(D) Le professeur Carus a justement reproché à Brucker et aux autres historiens de la philosophie,
d'avoir à peine indiqué Hermotime de Clazomène , et dans une savante dissertation (Mélanges de Fiilleborn , tome III, premier cahier , pag. 58) , il a comblé cette lacune avec un soin , une sagacité de jugement et de critique qui mérite tous nos éloges. Il résulte des recherches auxquelles il s'est livré , qu'Hermotime a été réellement le précurseur d'Anaxagoras , sans cependant que ses vues sur la cause première aient avec la doctrine de ce dernier l'exacte analogie que ferait supposer le passage d'Arislote [Physic. , 1 , 5 et 4 ) , et sans que le premier ait été le prédécesseur immédiat du second comme le même passage l'a fait supposer à quelques-uns. L'opinion d'Hermotime aurait été une sorte d'intermédiaire entre les anciens systèmes sur l'âme du monde et le théisme épuré d'Anaxagoras ; il laisserait à celui-ci l'honneur d'avoir le premier mis au jour cette grande et belle vérité.
« Entre autres exemples, dit Pline, on cite celui >• d'Hermotime de Clazomène , dont l'âme quittait » souvent le corps, pour errer au loin et découvrir >» des choses qui ne pouvaient être connues que de ceux » qui étaient présens sur les lieux , pendant que son •» corps restait comme privé de vie, jusqu'à ce qu'enfin » ses ennemis , appelés Cantkaridas , l'assassinèrent et » enlevèrent à son âme l'habitation oii elle allait reve- 1) nir. « {Hit. Nat. , tome YII , ch. 53. ) Plutarquc, Apollonius Diascolou , Celse , et d'autres, répètent le même récit ; ils ajoutent que les Clazoméniens lui élevèrent un temple et l'honorèrent comme un dieu.
Si l'on voulait considérer le fond de ce récit comme un fait historique , en le rapprochant de ceux que nous
a conservés l'anliquilé sur plusieurs thaumaturges , sur les hommes auxquels on a attribué un pouvoir de divination, en remarquant que ceux-ci nous sont également représentés dans un état d'anéantissement et de sommeil lorsqu'ils reçoivent l'inspiration , on pourrait trouver dans ces singulières descriptions quelque chose d'analogue aux phénomènes du somnambulisme qui depuis trente ans sont devenus l'objet de l'attention publique, et qui, quelque opinion que l'on se forme du système de lois auxquels on peut les rapporter , méritent certainement l'attention des observateurs.
Mais, d'un autre côté, si l'on considère que ce récit se rencontre pour la première fois dans des écrivains très-postérieurs , étrangers à la Grèce ; qu'ils n'ont vu le jour qu'après la naissance de l'école d'Alexandrie , à une époque oii les idées de divination et de magie avaient pris une grande faveur ; si l'on considère le rapportque présente ce récit avec la doctrine pythagoricienne de la transmigration des âmes 5 si l'on se reporte à un passage d'Héraclide de Pont , d'après lequel l'âme d'OEthalide, le fils d'Hermès, aurait passé dans Euphorbe, puis dans Hermotime, ensuite dans un pêcheur Pyrrhus , puis enfin dans Pylhagore , et que cette transmission est reproduite par divers auteurs , quoique sans y nommer expressément Hermotime ; si enfin l'on s'attache aux indications qui semblent naître de rétymologie même du nom d'Hermotime et qui semblent confirmer les rapports de ce personnage singulier avec Hermès , on pourrait être conduit à conclure que ce récit tout entier n'est qu'une allégorie conçue parles Pythoaforiciens, qui se reTcre à leur système-
sur la transmigration des âmes; qu'llermoliine lui représenté en eflFet comme un intermédiaire entre Hermès et Pythagore ; que sous le voile de celte allégorie est cachée la doctrine de l'action de l'âme sur le corps, et du rôle que remplit l'âme du monde dans le système général de l'univers. Cest l'interprétation qu'adopte le professeur Carus ; il faut voir dans sa dissertation avec quelle habileté il en développe les motifs.
(E) Meiners , dans son histoire De vero Deo , ••» rassemblé les divers fragmens qui nous restent de la doctrine d'Anaxagoras sur la cause première. Le professeur Carus de Leipsicka publié en 1797 une dissertation latine sous ce titre : De Anaxagorece costnotheologice fontibus. Dans les Mélanges de Fiilleboru ( tome III, second cahier, page i63), l'on trouve une seconde dissertation du même professeur , écrite eu allemand , sur Jnaxagoras et Vcsprit de son temps. Ces deux dissertations sont d'un extrême intérêt. Dans la seconde le savant professeur a considéré la doctrine d'Anaxagoras dans ses rapports avec celles des philosophes qui l'avaient précédé , avec les opinions qui régnaient alors à Athènes ; il a exposé d'une manière lumineuse la marche de ses idées et les caractères distinctifs de sa doctrine ; il a examiné quelles furent les véritables causes des persécutions qui s'élevèrent contre lui ; il a montré que les recherches d'Anaxagoras sur la nature des corps célestes alarmèrent la superstition des Athéniens ; que les hypothèses astronomiques, en dépouillant les astres , et particulièrement le soleil , de celle espèce de divinité que lui attribuaient les préja-
gés vulgaires, avaient élé le prétexte sur lequel on s'était fondé pour l'accuser de manquer de respect envers les dieux ; mais que les passions politiques avaient eu aussi leur part dans les haines dirigées contre l'ami de Périclës , que les accusations se renouvelèrent trois fois contre lui , et eurent tour à tour ces diffcrens caractères. Il a prouvé que le théisme épuré d'Anaxagoras ne fut d'ailleurs le motif ni le prétexte des persécutions qu'il éprouva. Mais son admirable doctrine sur la cause première ne put le préserver de l'accusation d'impiété ; il fut proscrit pour avoir considéré comme l'ouvrage de Dieu cet astre du jour auquel la superstition rendait un culte qui n'est dû qu'à Dieu même.
L'ensemble de la vie et de la doctrine d'Anaxagoras, traité dans toute son étendue d'après les monumens de l'antiquité , serait un des plus utiles tableaux que puisse offrir l'histoire delà philosophie. Ce tableau serait digne d'exercer un écrivain qui réunirait à une connaissance approfondie de l'antiquité , l'amour de l'humanité , le sentiment de la dignité de la raison , et un zèle ardent pour les intérêts de la morale. Il serait beau de montrer le philosophe de Clazomène corttraint d'abandonner sa patrie, long-lemps persécuté dans cette Athènes oii il était venu chercher un asile, soustrait à la mort, banni par un décret de ce peuple qui se croyait libre et se prétendait éclairé; éprouvé aussi parles plus cruels malheurs domestiques, et supportant toutes ces épreuves avec Télévatiou et la sérénité du vrai sage. Il serait beau de le montrer unissant l'étude de la nature au culte épuré de sonautour, apprenant dans la contem-
p'ation de l'un à reconnaître et à admirer les attributs de l'autre , et s'exerçant lui-même par de telles méditations à la pratique des plus sublimes vertus.
Quel profond sujet de méditation n'offre pas cette destinée commune à Anaxagoras et à Socrate ! l'un et l'autre proscrits lorsqu'ils apportèrent aux hommes les notions les plus pures et les plus élevées sur la divinité et la morale ! Sans doute l'ami des lumières et de l'humrnilé ne peut, sans une profonde douleur, arrêter ses regards sur ces deux exemples si rapprochés l'un de l'autre et qui malheureusement se sont reproduits de siècle en siècle. Mais il peut être conduit par ces exemples mêmes à de hautes considérations. Il était ulile peut-être au triomphe de la vérité et de la morale qu'elles eussent leurs martyrs dans les hommes qui avaient été appelés à renouveler et à étendre leur empire sur la terre. Ces illustres exemples nous enseignent que toutes les grandes améliorations dans l'ordre moral sont laborieuses , ne s'obtiennent que par les immolations et les sacrifices , qu'elles demandent de la part de leurs auteurs un véritable héroïsme ; ils apprennent à ceux que la Providence appellerait encore à cette noble carrière qu'ils doivent y entrer avec le même dévouement et le m,ême courage , qu'ils doivent s'attendre peut-être à augmenter encore le nombre des victimes , qu'ils ue peuvent espérer de faire le bien , sans se résigner d'avance à rencontrer de puissans obstacles , à essuyer de vives contradictions ; ils leur apprennent aussi que leur persévérance et leur courage recevront quelque jour la récompense la plus digne d'eux , et que c'est au prix de leurs souffrances qu'ils obtiendront l'ira-
Miort<rf honneur d'avoir préparé le triomphe des vérités utiles. De telles pensées peuvent intimider et décourager des âmes vulgaires ; mais il est des âmes généreuses qu'elles enflammeraient au contraire d'une sainte émulation , et dont toute l'ambition consisterait à être digne de remplir, à un tel priX; une mission semblable.