CHAPITRE V
Ecole d^ItaUe.
SOMMAIRE
Ecole d Italie; — Épais nuages (j[ui en couvrent le berceau.
Méthode suivie pour en exposer l.i doctrine ; — Circonstances dans lesquelles Pythagorc était placé, et traits principaux de sa vie j — Dispositions spéciales di- son école ou de l'institut qu'il fonda.
Deux caractères principaux de la doctrine de cette école ; — Idée fondamental e ; — Mode d'application des raj)ports numériques à la nature ; — Extension donnée à la valeur des vérités mathématiques ; — Développcmens de ce principe : Monade , Dyade, etc. ; — Décade , ou Catégorie ; — Lumières qu'on tire de cette formule ; — Opinion de quehfucs commentateurs récens qui prêterait un sens plus philosophique à ces symboles; motifs pour la rejeter.
Mérites véritables de cette école; — Leur système sur la cause première; son imperfection ; — Leurs maximes sur la morale ; — Leurs vues sur la psychologie.
De quelcjues écrits attribués aux premiers Pylliagoriciens , et dont l'authenticité est au moins douteuse ; dans quel esprit on peut les consulter. — Ocelkis de Lucanie ; — Timée de Locres; — Epicharme; — Ccphante j — Archytas de Tarente ; — Alcmoeon ; — Philolaiis; — Hyppase ; — Eudoxc.
ravallèlc dos écoles d'Ionie et d'ilalic.
"î— v^^ Les deux écoles d'ionie et d'Iialie ont eu une
1 existence à peu près contemporaine , parallèle,
) mais indépendante l'une de l'autre ; car elles
n'ont point communiqué entre elles , elles se
sont placées sur deux théâtres différens. Nous
avons donc parcouru d'abord la succession des
philosophes qui ont appartenu à la première ;
maintenant , ponr exposer la doctrine propre
à la seconde , nous devons remonter à Pytha-
gore(i).
Il n'est , dans l'histoire de la philosophie , aucun sujet environné d'autant de difficultés que celui qui se rapporte à la doctrine des premiers Pythagoriciens et à celle de leur chef en particulier. On ignore si ce philosophe a luimême composé quelque écrit , et les vers dorés qui portent son nom sont l'ouvrage d'un auteur plus récent; l'authenticité des lettres qu'on attribue à Pythagore, Theano , Mosa et Mœlissa , est également douteuse , et ces divers ouvrages , quoique précieux par les maximesde morale qu'ils contiennent, ne répandent qu'une
(i) On place sa naissance vers la 49"^ oula 5o Olympiade. Voy. les deux dissertations de Lanauze et de Freret dans les Mémoires de l'Académie des lascriplions et Belles-Lettres, tom. XIV.
faible lumière sur U philosophie du fondateur de l'école d'Italie. Le fragment de Theano dans Stobée , les livres attribués à Ocellus de Lucanie , à Timée de Locres , les fragmens de Philolaiis, de divers anciens Pythagoriciens, rapportés par Jamblique , Stobée , etc. , quoique plusieurs portent certainement le cachet d'une haute antiquité , sont également l'objet de doutes plus ou moins graves que nous aurons bientôt occasion d'exposer. Les formes mystérieuses et symboliques du langage employé par le philosophe de Samos, le secret qu'il imposait à ses initiés , l'anéantissement de la secte ou de l'ordre qu'ilavait institué, concouraient à rendre sa doctrine obscure ou douteuse pour les Grecs eux-mêmes , à les priver des documens , des traditions , ou des commentaires qui eussent pu en éclairer le véritable sens. Platon , en s'emparant bientôt de quelques-unes de ses idées , leur donna l'empreinte de ses propres opinions; les nouveaux Pythagoriciens les confondirent par un mélange aveugle avec les systèmes de l'Académie , avec les théories d'Aristote et les antiques traditions de l'Inde. Enfin, l'enthousiasme propre à cette école , la passion du merveilleux qui la caractérise, le penchant des Grecs aux exagérations , leur goût pour les récits fa-
( ''9^ ) J)iileux , l'inléièt qu'ont mis les secles plus récentes à rendre leurs systèmes plus recomraandables en les rallachantà une source vénérée , ont encore chargé d'une foule de circonstances imaginaires ou d'additions arbitraires , Je tableau déjà si confus de l'origine et des destinées de cette philosopiiie.
Cependant, lorsqu'on considère combien cette pliilosophie est originale, extraordinaire, quelle iiilluence elle a exercée sur la civilisation, sur les écoles de la Grèce, sur l'école d'Alexandrie, sur les secles mystiques qui se sont perpétuées et succédées jusqu'à nos jours, par conséquent quelle part essentielle elle a eue dans la marche générale de l'esprit humain, on sent combien il importerait de déterminer, du moins avec toute la précision et toute la certitude que permettent les données dont nous sommes en possession , les élémens principaux qui la constituent et le caractère qui la distinguait dès sa naissance.
Sans prétendre résoudre, dans toute son étendue, un problème aussi difficile, nous essaierons ici d'éclaircir ces nuages, autant qu'il peut dépendre de nous , relativement au but que nous nous sommes proposé; nous restreindrons nos recherches dans les limites que la prudeuce ctujic jusie réserve nous auront prescrites,
( ^99 ) et nous n'allribuerons à l'ancien Pytbagoréisme que ce que nous croirons paraître démontré comme lui appartenant en propre.
Renonçant à séparer Pyihagore de ses premiers sectateurs, parce que nous n'avons aucun guide certain qui puisse nous diriger dans cette distinction, nous échapperons d'abord à la première difficulté; ce serait déjà avoir obtenu une solution d'un grand intérêt que d'avoir pu déterminer les caractères propres à Pécole d'Italie , avant que celle de Platon l'eût altérée en héritant de ce patrimoine. Aristote , lui-même , nous donne cet exemple ; c'est aux Pythagoriciens en commun qu'il rapporte les opinions dont il a conservé les vestiges.
Pour apprécier ensuite plus fidèlement l'esprit de cette doctrine , nous rapprocherons les circonstances diverses dans lesquelles le philosophe de Samos se trouva placé , nous recueillerons les analogies qui naissent de la forme qu'il donne à son enseignement , du genre d'empire qu'il exerça sur les esprits , et , par là, nous éviterons du moins de lui prêter des idées qui devaient lui être étrangères.
L'île de Samos , dans laquelle Pythagore prit naissance et reçut sa première éducation , était alors rielic et puissante sous legouvrrnp-
( 4oo )
ment de Polycrate. Lo commerce , l'indusuie, les beaux-arts eux-mêmes y florissaient à l'envi. Théodore y faisait admirer les chefs-d'œuvre de la sculpture, Anacréon y faisait retentir les accens de sa lyre ; une bibliothèque avait été formée par les soins de Polycrate. Pylha^ore avait recueilli les leçons de Phérécyde , philosophe qui paraît avoir été, comme Anaximandre, en rapport avec ïhalès , mais dont nous ne savons guère autre chose , si ce n'est qu'il admettait trois principes : Dieu, le temps et la terre ou le chaos (i). Quelques-uns supposent que Pythagore aurait pu recevoir directement la communication des doctrines de Thaïes luimême et d'Anaximandre. Pythagore, doué d'une imagination ardente, de talens naturels , d'im extérieur imposant, éloquent , passionné pour l'étude , pour le beau , pour le bonheur des hommes , voyagea dans l'Asic-Mineure , dans la Phénicie arrivée alors au plus haut point de sa prospérité , visita tous les temples de la Grèce, fut initié aux mystères de Bacchus et d'Orphée. Il est au moins très-douteux qu'il , ait porté jusque dans Flnde ses savans pèlerinages. Mais les voyages qu'on s'accorde à
(i) Diogènc Laërce , I , § 1 16 , 119.
( ^^oi ) raconter de lui suffisent pour expliquer la consani^uinitc de sa doclrinc avec les systèmes mystiques de l'agc antérieur. Le projet qu'il conçut est certainement l'un des plus nobles et des plus généreux que puisse inspirer Fainoui- de l'humanité : porter les hienrails de la civilisation dans des contrées déjà favorisées par la nature , investir la philosophie de ce bienfaisant ministère, fonder la législation sur la morale, la diriger au perfectionnement des hommes, tel fut le plan qu'il entreprit d'exécuter dans la grande Grèce; et les institutions qu'il créa dans ces régions heureuses forment une des époques les plus brillantes de l'histoire de l'antiquité. Malheureusement Pytluigore fut conduit, autant par l'exemple des castes sacerdotales et des initiations mystérieuses avec lesquelles il avait long- temps communiqué, que par la crainte que pouvait lui inspirer l'aveugle résislance des superstidons vulgaires, à composer lui-inéme, de ses disciples les plus affidés, une association secrète, académique et politique, et on pourrait même dire une sorte d'ordre monastique, dans lequel il introduisit des pratiques, des exercices, un genre de vie extraordinaire, et fpi resta seule dépositaire de son enseignement. Le but était digne d'admiration ; le moyen était I. 26
vicieux , et cîul reproduire en partie les funestes cflets que nous avons déjà signalés comme ayant été, en Orient, la suite des castes privilégiées, et du monopole des lumières.
L'école Pythagoricienne était donc , tout ensemble, un institut normal, et une sorte d'académie scientifique , et la seconde de ces deux conditions était même subordonnée à la première. Le régime de vie auquel les adeptes étaient soumis, le but moral auquel tendaient leur association et leurs études 3 était singulièrement favorable à la méditation , mais devait faire naître aussi et entretenir un haut degré d'exaltation.
En examinant maintenant la doctrine de Pjtliagorc, d'après des indications qui peuvent avoir une authenticité suffisante, nous^y remarquons, en efïet, deux caractères dominans qui correspondent à ces deux circonstances ; l'un de ces caractères est relatif au fond des idées qui composaient l'essence de celte doctrine, l'autre à la forme dont elle était revêtue, aux accessoires qui venaient s'y joindre.
Le point de vue dans lequel cette école se plaça pour embrasser la science fut pris dans lo sein des^ notions abstraites et dans les rapports les plus généraux qui puissent s'oilrir à la
( 4o3 ) mcdllallon , el riiilelligcnce fui ainsi appelée, moins à étudier la nature, qu'à en devenir la législatrice.
Les systèmes nés de cet ordre de considérations furent enveloppés de formes mystérieuses, symboliques , reçurent l'active influence d'une imagination exaltée par l'enthousiasme, et tendirent à faire prévaloir les idées morales sur les connaissances physiques.
Voici comment cette double tendance se manifesta et parvint à se satisfaire.
Le rapport le plus général qui résulte de tout ce qui, dans l'univers, vient frapper les regards de l'homme, est sans doute, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, celui qu'expriment les quantités. 11 préside aux dimensions de tous les corps, au dénombrement de tous les élresj il règle le mouvement; il domine sur l'espace et le temps, ces deux cadres immenses dans lesquels se déploie la nature. Pylhagore et son école, livrés aux études mathématiques^ s'étaient familiarisés avec cet ordre d^abstraciions, en avaient pressenti la fécondité ,' ils avaient remarqué que les vérités auxquelles il appartient sont universelles, nécessaires; ils voulurent le mettre en valeur en l'appliquant à l'ordre des réalités. Ils se trouvaient ainsi sur
la voie de ces métliodes qui ont conduit les modernes aux plus belles découvertes j mais ils ne soupçonnèrent point ces mélhodes elles-mêmes qui reposent sur le principe des transformations ; ils tentèrent de prendre une roule plus directe et plus abrégée. C'était, il faut le dire, le mouvement naturel à l'iaipalience et à l'inexpérience de l'esprit humain, dans ses premières tenta rives.
Au lieu donc d'employer les notions malliémaliqucs comme un simple instrument de l'intelligence pour coordonner, décomposer les faits donnés par l'expérience, on les réalisa, on en iii le type, ou plutôt la substance même des choses (i), on les appliqua à la solution du grand problème que se proposait la raison encore adolescente, le problème de l'origine de tout ce qui existe.
Cette application paraissait naturellement indiquée 3 car, les nombres naissans les uns des autres, ils semblaient représenter la génération successive des êtres.
On n'avait pu encore se rendre un compte exact et fidèle de l'opération par laquelle Ves-
(1) Aristote, Phjsic. , IV, 6. —Metaph., IV, G; XII, 6.
( 4o5 ) prit détache la notion des rapports , des objets qui leur servent de fondement; l'abstraction avait été incomplète, l'idée des quantités tendait donc à se représenter à l'entendement sous une forme encore concrète. Ainsi, en la réalisant, en la substantifiant , on ne soupçonnait pas qu'on dénaturait son essence.
De là le principe fondamental de la doctrine pythagoricienne: les nombres sont les prin- >
cipes des choses (i). (
Encore, l'acception elle-même des termes dont ce célèbre axiome était composé, étant nécessairement fort indéterminée, reçut la valeur la plus étendue , et , dans ie vague qui l'entourait, on ne put lui poser aucune limite.
L'expression : principe , signifia à la fois l'élément intégrant, réel, et la cause active, efficiente , comme chez les premiers Ioniens.
L'expression : nombre ( ct^t^f^oç ) , désigna non -seulement le nombre en général, mais aussi toute espèce de grandeurs et de quantités, toutes les relations qu'ont entre elles les choses commensurables.
(i) Aristote, Metaph. , I, 5. — Cicéron , Acad. Quœst. , IV , § 37. — Sextus l'Empirique , Hjpoth. , Pyrrhon , II ^ § i52 , etc. , etc.
Deux autres consé<|ucnces rcsultèrent de l'ordre de considérations dans leauel on s'était engagé. Les propriétés des nombres furent transportées sur les objets eux-mêmes; les formules mathématiques furent converties en lois positives de la nature (i).
Ce n'est pas tout. Dans l'application qui fut faite des formules mathématiques, on ne distingua pas avec plus de précision les genres d'objets qui en sont susceptibles. Les notions morales ne se prêtent point à cette application, elles ne sont point commensurables ; mais il entrait dans la manière de voir des Pythagoriciens d'associer étroitement ces notions à celles de la physique, ou plutôt de subordonner les secondes aux premières: Les notions morales renfermaient en elles plusieurs conditions qui motivaient cette prééminence ; déduites en général d'un idéal conçu par la raison , elles étaient singulièrement favorables aux considérations spéculatives et à la prétention de l'esprit humain d'expliquer ce qui est par ce qui doit être. La musique, que les Pythagoriciens cultivaient avec ardeur, offrait entre les rapports des nombres et les affections de Fàme une sorte
(i) Aristole, Mctaph. , 1 , 5,6; XIII , 4*
( 4o7 ) d'alliance (i), qui leur parut capable de recevoir la plus grande extension. Le domaine de la morale fut donc soumis , comme celui de la nature physique , à la grande législation des formules arithmétiques , et les limites de ces deux domaines disparurent entièrement par l'effet de cette confusion.
C'était l'effet naturel de la seconde de ces deux dispositions d'esprit que nous avons marquées ci-dessus comme caractérisant celte école.
Ainsi les notions spéculatives qui composent les sciences mathématiques devinrent comme le prototype , comme l'exemplaire éternel, immuable, absolu, non-seulement de ce qui est , mais de ce qui doit être. La métaphysique prit naissance et asservit à son empire toutes les régions des connaissances humaines (A).
Essayons maintenant de tracer rapidement le plan de l'édifice qui fut construit sur ces bases.
La monade , ou l'unité , occupe le premier rang, compose la première espèce; tout dérive d'elle , puisque tous les nombres se forment par sa répétition ; elle est constamment semblable à elle-même ; simple , car elle ne résulte d'au-
(i) Aristote , Mctaph. ,1,5. — De Cœlo , II , 5> — Plutarque , de Placitis phil. ,111, 1 1 .
cune combinaison, cjie se reproduit encore elle-même , car elle est sa propre paissance malhénialique; elle est donc l'élément esseniiel comme elle est le principe actif, la cause universelle (i); elle est éminemment parfaite. De même le point est le principe générateur . des corps et des figures; maxime propre à une sous-division particulière de l'école d'Italie.
Laclyade, au contraire, est imparfaite : elle est produite , elle est composée; c'est la matière, le chaos, le principe passif (2).
La monade et fa dyade forment donc les deux genres sous lesquels se range l'universalité des cires.
Les nombres se partagent en deux espèces : les pairs et les impairs. Les premiers sont imparfaits, la perfection n'appartient qu'aux seconds; la raison en est que les seconds par leur réunion peuvent former les premiers, et que les pairs ne peuvent jamais donner des pairs en se multipliant; la raison en est encore que les
(i) Arlstote, Metaph., 1,5; 111,3. — Theon Smyrnoeus, Mathem. , cap. Y. — Stobée , Eclog- Phys. , YI.
(2) Diogène Laërce , VIII , § i5. — Sexlus l'Empirique j /îdvcrsus Matitem. , X , § 277.
( ^9 ) seconds admettent une movcnne proportionnelle que ne donnent point les premiers (i).
La tryade,]^ tétrade ont aussi leurs propriétés mystiques; la tryade comme formée par les deux premiers nombres, la tétrade comme étant le premier carré. La somme des quatre premiers nombres constitue la décade qui joue par ce motif un rôle éminent dans les symboles des Pythagoriciens (2). Ils l'appliquent à toutes les branches des connaissances, et contraignent les nomenclatures fondamentales à s'y conformer.
On connaît la célèbre décade attribuée à AIcmaeon (3).
Le fini , 'Tn^a.^ , V infini, ct'sruqov ,
L^ impair, Tnptrlop ^ le pair y a.{]icv ^
L'un 5 ef j le multiple, "TrXtiGûç ,
Le droit, J'i^iov, le gauche , t^iç-eiov ,
(i) Aristote, Metapkys., I, 5 ; Elhic. ad Nicom., I, 6. — Phjs. , III , 4' — Slobée, Eclog. Phys. , p. 16, 22, etc.
(2) Arîstote, Metaph. ,1,5. — Plutarque, de Placitis phil , I, cap. III , § i5. — Stobée , Eclog. Physic. , ibid.
(3) Ariàtote , ibid., de Cœlo , II, i3. — Sextus l'Empirique, Adversus Mudicm., X, § 285. — Plutarque , de Placids phil. ,111, 11.
( 4io )
Le mâle , «eçêv , le féminin , 0«At; ,
Lt'ohjeten repos^^^i^Mv^ en mouvem. , K/t'ow/xevot',
Le direct , efSf î /e courbe , ita.[x'^vXov ,
La lumière, <î>«; , les ténèbres, a-y.oloç.
Le bon , ayuQov , /e mauvais , ««koc ,
Z/e carré y Tilqaymov ^ le quadrilatère irré-
gulier , elt^Qfxnitsç.
Nous avons reproduit ici la décade pythagoricienne comme l'un des exemples les plus propres à rendre sensibles les idées fondamentales propres à cette école.
On y voit le mélange et la confusion qu'elle a opérés entre les notions morales et les notions physiques, entre celles qui appartiennent au monde sensible et celles qui dépendent <ie la, région intellectuelle, et leur subordination commune à celles de la géométrie et de l'arithmétique; on voit par conséquent toute l'extension que ces philosophes donnaient au système des nombres.
On voit encore que les Pythagoriciens considéraient AV?^/2z comme imparfait, et rangeaient \ejini (i) sous la même catégorie que la perfection, Cette maxime étonne au premier abord; mais elle s'explique lorsqu'on considère que les
(i) Arisiote, lUetaph. , 1 , 5 j XIII, 6.
Pythagoriciens n'entendaient par Vinfini que Vindêterminé (i), non précisément ce qui n'a aucune forme, mais ce qui n'a aucune condition fixe. C'est en effet la première idée qui a dû se présenter à l'esprit ; car la limite , en circonscrivant un objet, sert avant tout à en déterminer l'étendue, la forme et les contours. Ils tirèrent de là une conséquence fort remarquable et qui présente, relativement aux opérations de l'esprit humain, un aperçu aussi judicieux que profond : c'est qu'un objet ne peut être connu qu'autant qu'il est fini • car les limites qui terminentles objets extérieurs sont en effet les points de contact par lesquels nos sens les atteignent, les saisissent, et de même , c'est par les différences qui les séparent, les distinguent, les isolent, que les objets de nos connaissances en général peuvent être classés et définis.
On reconnaît, enfin, dans cette décade, le goût que les Pythagoriciens avaient pour les contrastes ^ et l'usage qu'ils en faisaient. Sextus l'Empirique rapporte qu^ils distinguaient trois grandes espèces de choses; il nomme les deux premières : l'une qui comprend celles qui ont une existence propre et indépendante, comme
(i) Aristote ,1,5, III. — Physicor. , III , 4-
(4ip.)
l'homme, le cheval, la plante, etc., Paulre qui a un caractère exclusif, et qui suppose un contraire, en sorte qu'en affinijaniFun on nie l'autre, comme le mouvement et le repos , la lumière et les ténèbres (i); il n'indique pas la troisième, mais nous croyons entrevoir que les Pythagoriciens y rangeoient ce qui a un caractère relatif, comme h plus et le moins , et ce qui admet par conséquent un terme moyen.
Si nous en cioyons le même Sesius et le témoignage de quelques Pythagoriciens récens (;2), l'ancienne école d'Italie aurait porté ses vues bien plus avant dans l'analyse des idées; elle aurait distingué le monde des sens et la région intellectuelle, les choses qui ont une existence réelle , et les conceptions que l'esprit se foi me à leur sujet; et toute la théorie des nombres, telle qu'ils l'ont véritablement adoptée, au lieu d^avoir été transportée par eux dans le premier de ces deux domaines, n'en aurait été qu'une expression symbolique et n'aurait eu que dans le second son application positive. Mais ces
(i) Advtrsus Mathcm. , X , § 263 , 266.
(2) Scxlus l'Empirique, Adversiis Mathem.^ X, §249, 263. — Jainbîique, in Âriihm. Nicom. De vitd Pylhagorœ , cap. XXIX , etc.
commentaires appartiennent à des écrivains d'une époque trop postérieure pour avoir par cux-niémcs une cerlitudo sullisanle. lis prélent à l'ancienne écoie un ordre de considération évidemment supérieur à ce qu'on pouvoit attendre alors de la culture de l'esprit humain. Ils répuguent à ce que nous savons de plus précis sur la doctrine de celte école; ils sont en contradiction ouverte avec les assertions expresses d'Aristote, bien mieux placé pour en recueillir les traditions originales; enfin ils portent l'empreinte visible du mélange des systèmes platoniques.
Il est, au reste, d'autres genres de mérite qu'on ne peut contester à Pythagore et h ses disciples. Ils avaient aperçu , par exemple , -^^
qu'indépendamment de l'unité primitive et simple qui entre comme élément dans la formation de tout composé, il y a une autre unité collective qui sert de pivot ou de lien aux idées complexes, et à l'aide de laquelle elles se réunissent en faisceau. Ils avoient remarqué que cette dernière unité est la condition nécessaire pour que les objets prennent rang dans l'ordre de nos connaissances (i).
Ils avoient appliqué ensuite cette grande vue
(i) Aristûte, Melaplijs. ,1, 5. — Physicor., ÏII, 4-
à la nature : a Les êtres sont liés entre eux par une chaîne de rapports parallèles ou semblables à ceux qui unissent les nombres; tous ces rapports viennent converger à un même centre (i) ; le monde forme ainsi un seul tout : la symétrie préside aux systèmes de leur dépendance et de leur connexion. » C'est ainsi qu'ils s'élevèrent à cette belle et majestueuse image de l'harmonie de l'univers qui devient le digne et principal but de leurs contemplations. Les premiers ils donnèrent à l'univers cette belle dénomination d'ensemble ordonné {-Hog-fxoç), qui exprime si bien la juste admiration que son spectacle nous inspire (2).
Envisageant la nature sous un tel aspect , ils dévoient se trouver naturellement portés à concevoir des notions justes et élevées sur la cause première. Cependant celles qu'on attribue aux premiers Pythagoriciens ne répondent pas entièrement à celte attente (5). Ils étoient aussi voisins de l'idée d'une intelligence ordonnatrice; mais, ils ne surent point saisir expressément cette
(1) Diogëne Laërce, YIII , § 27. — Aristote , de Cœlo , II , 9. — Cicéron, Soinn. S dp. , c. V-
(2) Plutarque, de Placitis phil. , II , 1 . — Slobée , Eclog. Pliys. , p. 45o.
(3) Aristote , Melaphys. j 1 , 5.
conséquence, comme le fit Anaxagoras.il semble qu'ils croyaient avoir tout expliqué par les propriétés des nombres, cl qu'ayant établi des lois , ils ne sentaient pas le besoin des causes 5 c'est sans doute parce que ces lois avaient un caractère de nécessité, d'immutabilité, parce qu'ils les concevoient comme éternelles. Ils ne parvinrent donc ni à afiVanchir la notion de la Divinité d'une condition de lieu dans l'étendue , puisqu'ils lui assignèrent pour séjour le centre du monde (]), ni à la dégager des images matérielles, puisqu'ils parurent l'identifier avec le feu (2), avec la lumière (5); ils admirent l'antique tradition de l'âme du monde (4) et conçurent l'univers comme un être vivant et animé(5). Ils adoptèrent ainsi un panthéisme assez grossier, panthéisme que Virgile (6), Ovide (7), ont re-
(i) Aristote, de Cœlo ^ II, 1 3.
(2) Diogène Laërce, VlII, § 27. — Sextus rEmjîirique , Adversus Matliem. , IX , § 127. ■ (3) Philolaus , dans Stobée , Eclog. Phys.
(4) Cicéron , de Naturd Deor. ,ï, i5.
(5) Aristote, Physicor.^ XVilI, 6.
(6) T)euvi namquc ire per omnes Terrascjue tractusque maris cœlumque prrifondum , etc.
Géorg. , 4-
(7) Métamorphoses , 1. XV.
( 4iG )
vêtu (les charmes de la poésie la plus brillante, que saint Justin martyr (i) a défini avec une élégante clarté. Les idées des Pythagoriciens sur ce sujet présentent une analogie remarquable avec le système des émanations, s'ils n'en sont pas simplement un emprunt; elles reçurent ensuite chez les Pythagoriciens récens un caractère cminent de spiritualité et de mysticisme. Pythagore et ses disciples admettaient des hiérarchies de génies, espèce de dieux inférieurs répandus dans les espaces. Us attachaient une grande importance aux songes j aux prédictions , aus présages, etPythagore lui-même prétendoit être un augure (2). Mais , ils rachetaient ce tribut payé aux superstitions vulgaires par de belles nolions sur la Providence. «Nous sommes,» suivant Philolaus, et les esclaves, la propriété des » dieux; les dieux nous gouvernent, veillent sur » nous et pourvoyent à nos besoins. » La vérité et la bonté étaient les deux principaux attributs qu'ils reconnaissaient dans la Divinité (5).
(1) « Dieu n'est point hors du monde, mais dans le monde même , et tout entier dans Vunivers entier, etc. » Cohort. ad Gent. , 18.
(2) Diogëne Laërce , YIII, § Sa. — ■ Cicéron, de Divinat. , 1 , 44- — Platon , Phœdon.
(5) Jainbli(|ue , Fita Pythngor. , § iZj.
(4i7 ) Les méditalions des Pvtîmcforiciens sur la morale produisirent des fiiiils plus utiles. Ils avaient, à la faveur de leur théorie, aperçu la nature du beau; ils étaient donc bien près d'apercevoir celle du bon; aussi donnèrent-ils les premiers à la vertu cette heureuse définition : La vertu est une liannonie. « Ce qui est bien se range sous la loi de V unité , de la détermination, ce qui est mal, sous la catégorie du multiple \ de l'indéfini (i). La justice est l'égalité dans le multiple (2). Dieu est le juge moral de l'homme (3) ». Cette dernière maxime liait pour eux l'éthique à la théologie naturelle. On voit, par les règles auxquelles Pythagore soumit ses disciples, qu'il considérait la modération comme le caractère essentiel de la vertu, 1 empiic sur soimême comme le moyen de l'obtenir, la paix intérieure comme le fruit qui devait en être la conséquence (4). Le génie dePylhagore, légis-
(1) Aristote , Ethic. Nicom. , II, 6. — Diogène Laërce, "VIII , § 35. — Jamblique , in viuiPythagor.
(2) Aristote , Ethic. Nicom. , v. 5. Eudem, IV, 3. Magnor. , II , 33.
(3) Jamblique, vila Pylhagor. , § 149, i5r , 174- — Cice'ron , de Legibus , Il , ii .
(4) Jamblique , ihid. , § 93.
)aieur des cités, auteur d'une association qui devaitélrele principal ressort de ses institutions, s'était principalement dirigé vers les préceptes pratiques, et les avait fortifiés par la rigueur des exercices qu'il avait imposés à ses disciples, par la retraite, le silence, l'obéissance et la sévérité du régime diététique. Mais, on recueille avec respect, avec admiration, cette belle pensée que Jamblique attribue à Pytliagore, et qui devait être comme l'ame de son institut, que V amour de la vérité et le zèle du bien sont le présent le plus précieux que Dieu ait pu accorder d rihomme (i).
La direction qu'avaient suivie les idées des Pythagoriciens semblait promettre quelques succès dans l'étude des facultés morales et intellectuelles de l'homme; et comme nous avons eu occasion de le remarquer, ces philosophes eurent en effet sur la psychologie certains aperçus qui ne manquent point de sagacité. Mais, l'extrême imperfection qui régnait encore dans l'ordre des idées em- ])runté à la réflexion , l'amour du merveilleux , l'empressement à généraliser, arrêtèrent les progrès de cette étude, ou l'égarèrent dans sa marche. Suivant les Pythagoriciens : ce l'hommo a
(î) Jamblique, vila Pkytagor. , § 137.
( 4i9 ) » quelque afliniic,non-seulciiicnt avec les dieux, » mais avec les animaux; une même intelligence )) parcourt l'univers et nous unit à eux. Le lan- » gage cependant nous distingue des brutes (l).» Ils distinguaient, toutefois, deux facultés, ou, suivant leur langage,, deux parties dans l'âme humaine: l'une, princi[)edcs besoins physiques, des passions aveugles; l'autre, des calmes opérations de l'esprit , des résolutions de la sagesse ; la seconde raisonnable, la première privée de raison (2). «Elles ont dans le corps des sièges distincts , comme elles ont une origine différente. L'une d'elles paraît même encore se sous-diviser en deux autres, suivant Platon, en distinguant les affections, des besoins ; suivant Jambîique et Plutarque,en distinguant Finteiligenee, de la pensée; suivant Diogène Laërce,, enfin, en distinguant la raison, de la sensibilité.» Dans ces distinctions, quelles qu'elles soient, nous reconnaissons des facultés morales et intellectuelles personnahsées et transformées en substances. Peut-être la première de ces distinctions doit-elle expliquer
(1) Sextus VEm-pinquej Aduersus Mathein. f IX, § 127. — Plularque , de Placitis Philos. , V, § 20.
(2) Diogène Laërce , VIII , § 3o. — Cicéron , Tuscul. , lY , 5. — Plutnrque , de Piacilis phil. ? ÏV ^ 4-
l'opinion des pythagoriciens sur ia similitude de l'homme avec l'animal, en ce sens que le première seulement 5 la force motrice, source des besoins , seroit conmiune à l'un et aux autres.
« L'âme est une émanation de la Divinité, une partie de la grande âme du monde, un rayon dérivé du foyer de la lumière (i). Elle vient du dehors dans le corps humain, comme dans un séjour momentané; elle en sort de nouveau, elle erre dans les régions éthérées , elle revient le visiter, elle passe dans d'autres habitations (2), car l'âme est immortelle (5). »
(( L'âme aspire les représentations des images des choses, comme une sorte d'air (4). La vérité est dans l'unité-, l'erreur dans le multiple; car, il n'est qu'une route sûre, celle qui est directe; on s'égare en suivant toutes celles qui
(i) Arislote, de Anima, I , 2. — Cicéron, de Naiurd Deor. , 1 , 1 1 . — De Senectute , cap. XXI. — Sextus l'Empirique, Adversus Mathem. , § 127, i3o.
(2) Hérodote, II, cap. laS. — XT\s\.o\.e,deAnim., 1,3.
(3) Plutarque , de Placids Phil. , II , 4' — Diogène Laerce , VIII , §3o.
(4) Diogëue Laërce , ibid.
divergent (i). Le même ne peut être comm que par le même ; ainsi chaque sens a son élément qui lui est propre. L'étlier est celui de la vue, l'air celui de l'ouïe , le feu celui de l'odorat, la terre celui du touclier (2). » Suivant Diogéne Laërce, les sens étaient, aux yeux des Pythagoriciens, la source de toutesles vues de l'esprit (3). Suivant Sextus l'Empirique, la raison était pour eux \e critérium des connaissances, non la raison commune, mais la raison exercée par les disciphnes. c( Car, comme la raison contemple » l'universalité de la nature , elle a avec celle-ci )) une certaine affinité ; et de même que la lumière )) est aperçue par l'œil, le son par l'ouïe, à l'aide w de l'analogie qui existe entre ces objets et ces )) organes , de même l'universalité de la nature )) don être saisie par la raison qui lui est unie » par une sorte de consanguinité. Les vrais » physiciens doivent donc s'attacher d'abord y> aux choses universelles, et rechercher en quoi y> elles consistent. Mais, le principe des choses » universelles ne se manifeste point aux sensj
(1) ATh\oie,Ethic. iV/coyTz., II, 6.— Diogène Laërce^ ibid. , § 32.
(2) Sextus l'Empir. , Adv. Math. , I , § 3o3 ; VU, § 92. — Stobëe , Eclog. Phys. , I , p. i5o.
(3; Diogène Laerœ, VIII, § 27.
» car lout ce fjui se mantre aux sens est » composé, et ce qui est composé ne saurait » être un principe. L'espèce dé[)end du genre , » et non le genre de l'espèce ; le genre est donc » connu par lui-même. L'unité n'est que duns » le genre (i). » Cependant l'école d'Italie ne négligea point, autant qu'on pourrait le croire, l'étude des sciences naturelles (B).
Après avoir essayé de tracer l'enceinte des idées qu'on peut considérer comme étant le patrimoine originaire delà première école d'Italie, U n'est pas cependant sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur celles qu'on ne peut lui attribuer avec la même certitude, et qui, placées en quelque sorte sur les confins de celte doctrine primitive et de celle des Platoniciens, renferment peut-être l'alliage ou le mélange de toutes deux. Nous les trouvons dans les écrits et les fragraens qui portaient le nom de quelques-uns des premiers Pythagoriciens, quoiqu'ils aient été probablement composés plus tard, mais qui , du moins, pour avoir été rapportés dès la plus haute antiquité aux auteurs qu'on leur suppose, devaient contenir quelques-unes des traditions qui remontaient jusqu'à cette source.
(i) Adv. Math. , Yni,§§ 92,95 ;X,§§ 251,261.
Les anciens et les Platoniciens eux-mêmes reconnaissaient que les célèbres vers Dorés n'étaient point l'ouvrage de Pythagore; ils les attribuaient à quelqu'un de ses disciples; nous ne saurions aujourd'hui déterminer avec certitude l'époque à laquelle ils furent composés , quoique le dialecte dorien qui y est employé favorise celle qui les ferait naître dans la grande Grèce , et qu'on puisse leur donner pour auteurs , ou Epicharme, ou Philolaiis, ou probablement encore Empedocle; ils ne contiennent guère au surplus que la doctrine exotérique de cette école (i) (C).
Quoique l'authenticité du livre d'Ocellus de Lucanie sur la nature de l'univers ( 7re§) t«ç rov TravToç t^vtrsaç'^ soit au moins très-douteuse, que l'analogie de la doctrine qui y est exposée avec celle d'Aristote , et le dialecte dans lequel il est écrit, aient fait généralement prévaloir aujourd'hui l'opinion qui l'attribue à un auteur plus récent, il est probable cependant qu'il renferme quelques vestiges du système original des Pythagoriciens, et ce traité, qui, dans tous les cas, remonte à une assez haute antiquité, est fort curieux par lui-même. Il a pour objet d'é-
(i) lliéroclès, dans le 6" siècle, commenta ce poème, que Dacier a traduit en français.
tablir que l'univers n'est pas produit , n*a })a5 commencé, qu'il ne peut donc finir, qu'il ne peut être détruit, qu'il est immuable, que ses parties seules changent et subissent des rapports différens, des combinaisons nouvelles; cette proposition n'est guère appuyée que sur des jeux de mots. Ocellus ou l'auteur qui emprunte son nom donne un sens identique aux mots : tout (ta -^rav), ï univers (jrS.v^ le monde (o y-oirfA,oçj (i) • il joue ensuite avec subtilité sur le premier de ces termes , et souvent on croit découvrir le germe du système de Spinosa. Il semble distinguer en commençant deux sources des connaissances: « H y a des choses, dit-il, dont il s*est instruit par ï) des signes certains (ou le témoignage des sens); » d'autres qu'il est parvenu à connaître parle rai- )) sonnement en concluant du certain au proba- )) ble(2).))Le fragment dullvre sur les loisjaltribué au même philosophe , et qui nous a été conservé par Stobée (5) , quoiqu'il reproduise encore la même idée fondamentale, appartient à un ordre d'idées bien plus relevé, a La vie entretient le
fi) Chap. I, § 8. P^oy. la traduction de l'abbé Batieus , dans ses Causes premières , toni. II. (s) Ibid. , cliap. I , § i . (3) Liv. I , tliap. itr.
( 425 ) )> corps; l'âme en est le principe. L'harmonie » enirelicnt le monde; Dieu en est le principe. )) L'union entretient les familles et les états; les )) lois en sont le fondement (D). »
Voltaire a appelé le livre attribué à Timée de Locres sur îâme du monde , un sublime galimatias. « Ce sont , dit-il , de ces médailles » frustes et couvertes de rouille, dont la légende )) est effacée (i). » Il a peut-être jugé cet écrit avec un peu de légèreté. Quoique l'autlienticité de ce livre soit sujette à des doutes plus nombreux encore et plus plausibles que celle du précédent, il est, comme lui, fort intéressant à connaître, et nous paraît d'un mérite supérieur au premier. Son auteur dislingue deux causes des êtres : l'intelligence , cause de tout ce qui est fait avec dessein, c'est Dieu; l'autre est la nécessité, résultat des qualités des corps, subordonné à la première, mais agissant avec elle. 11 dislingue Vidée, la matière, et les objets sensibles qui provierment des deux autres. « L'idée est connue par l'esprit, » c'est la science; la matière, par une déduction » indirecte , c'est l'analogie; les derniers ne )) sont aperçus que par les sens; c'est l'opi-
(i) Questions sur l'Encyclopédie.
( 42« ) » nion (i). Le E^eu éternel, père et chef de » tous les êtres, ne peut être connu que par » l'esprit seul. Le monde , ou le Dieu engendré, )) se découvre à nos sens (2). L'âme du monde )) est l'ouvrage de Dieu ; placée au centre et s'é- » tendant à la circonférence, elle embrasse » l'univers (5). Dieu a composé l'âme humaine » des mêmes rapports et des mêmes qualités D que celle du monde j il en a remis la distri- » bution à la nature. Le monde est l'expression » exacte de l'idée ; celle-ci en a été le type (4). )> On retrouve dans ce livre les formules ou les symboles géométriques de l'école Pythagoricienne; mais, s'il est antérieur à Platon, on ne peut douter que ce philosophe ne lui ait emprunté quelques vues , et ce soupçon prend une nouvelle force quand on remarque que Platon a donné le nom de Timée à l'un de ses plus beaux ouvrages (E).
Diogène Laërce nous a conservé quelques vers fort obscurs d'Epicharme (5) : ce Rien ne D peut sortir du néant j rien n'a donc com-
(i) Chap. I, ^6, 2 et 7.
(2) Ibid. , chap. II, § i.
(3) Jbid. , chap. I, § i6.
(4) Jbid. , chap. IV , §§ i et 2.
(5) Diagèuc Lucrce , 1. III , § 16.
( ^27 ) » mencé; la matière consiste dans un mouve- )) ment perpétuel ; elle est toujours diiTérente » d'elle-même. » SI nous en croyons le même Diogène , Platon aurait connu les écrits d'Epicliarme et leur aurait fait plus d'un emprunt.
Cephante de Syracuse aurait le premier, suivant Stobée (i) , et le Pseudo-Origène , considéré comme corporelles les monades Pythagoriciennes; il aurait reconnu deux principes des choses : les atomes indivisibles , et le vide. Il aurait admis un nombre infini de mondes gouvernés par la Providence divine.
11 nous reste, sous le nom d'Archytas de Tarente, un traité (le la nature de V univers, mais dont l'authenticité est aussi sujette à quelques doutes , et quelques fragmens d'un autre traité sur la sagesse ^ et sur V homme bon et heureux , qui ont été conservés par Stobée. Nous ne remarquons rien dans le premier qui renferme un perfectionnement important à la métaphysique de Pythagore; mais nous découvrons dans les seconds un germe précieux du principe de la morale désintéressée : a La vertu » doit être recherchée pour elle-même; •)> une belle maxime sur les rapports de la morale avcr
(i) Eclog. phys. , pag. 5o8.
( 428 ) les idées religieuses : « Dieu est la source , le » moyen et la fin de tout ce qui est conforme à la ï) justice et à la raison ; » on y remarque , enfin , une vue assez profonde sur la double opération de l'entendement : « Celui qui peut décomposer » tous les genres renfermés sous un principe » commun , et les combiner de nouveau , par- » vient à la sagesse , à la vérité, peut, dans ces )) notions, comme dans une sorte de miroir, con- » lemplerDieu et la suite des êtres dérivés de lui.»
La vie d'Archylas, comme homme privé, comme homme public, vaut à elle seule un excellent livre , offre un modèle digne de la mé- ;" ditation'des vrais sages. Platon eut le bonheur d'être son disciple.
Alcméon et Philolaiis suivirent également ses V leçons, mais appartiennent encore à l'ancienne école d'Italie.
«c L'âme, suivant Alcméon, est semblable » aux dieux immortels, parce qu'elle est dans yy une constante activité (i). La matière est » composée d'élémens contraires dont le choc » produit ses transformations (2). »
(i) Diogèae Laërce, liv. \III, § 83. — Cicéron , de Naturel Deor. , I, cap. 2. — Arislote, de Anima. .,1,2. (2) Aristote , Melaphj'sic. , V, 1.
Les fragmens qui nous ont été transmis comme appartenans à Philolaiis, portent peut-être moins d'empreintes d'une main postérieure que ceux d'Ocellus, de Timée et d'Architas; cependant, comme Philolaùs passe généralement pour avoir été le premier qui ait divulgué la doctrine des premiers Pythagoriciens, on a conjecturé avec assez de fondement que les écrits de ceux-ci ont bien pu passer ensuite sous son nom. Le langage de ce philosophe paraissait déjà fort obscur aux anciens ; il doit nous le paraître encore bien plus aujourd'hui. Nous empruntons à Jamblique la définition la plus claire que nous ayons de son système sur la nature des choses , et nous y apercevons déjà une déviation de celui de Pythagore. Pythagore avait assigné Vunité comme le principe primordial et universel. « Tout ce qui est dans le monde , » d'après l'opinion que Jamblique prête à Philolaùs (i) a se » compose de forme et de matière, et en est pro- » duit comme les nombres résultent de l'unité et » du binaire. Il n'y a point de principe unique ', y> Dieu ouvrier suprême n'a pu engendrer ^s » la matière, elle était éternelle ; Dieu s'en » est emparé , et il en a formé le monde ,
(i) Introdiict, ad Nicom. an'thm.
» suivant les formes et les proportions numé- » riqucs. » Philolaûs nous cicplique aussi comment les Pythagoriciens concevaient la nécessité j ils empruntaient cette notion au caractère des vérités mathématiques, et la faisaient consister dans l'harmonie (i).
Hyppase aurait , à ce qu'assure Jamblique(2), / formé une école distincte de celle de Pythagore ; cependant dans le peu que nous ont conservé de lui Diogène Lacrce , saint Clément d'Alexandrie y Sextus l'Empirique , Tertullien et Stobée , nous ne retrouvons guère que les idées Pythagoriciennes plus particulièrement appliquées à la formation du monde, qu'il rapporte essentiellement au feu. Peut-être différait-il particulièrement du fondateur de l'école par la méthode qu'il avait adoptée, comme le dit Théon Smyrneus, sans nous expliquer quelle pouvait
Xctre cette niéthode.
La première école d'Italie se termine à Eudoxe , qui entendit les leçons de Platon , qui fut à la fois astronome , géomètre, médecin , législateur. Il ne nous reste rien de lui. Nous nous ' bornerons à rappeler un passage de Diogène
(i) Diogène Lnèrce , liv. VIIÏ , § 85. (2) Introd. ad Nicom. arithm.
Laërce, d'après lequel ce philosophe aurait enseigné que la volupté est le souverain bien : ce Mais , ajoute l'historien , ses mœurs étaient si » pures , sa vie si sainte , que personne ne » donna une interprétation défavorable à une ï) maxime qui s'éloignait autant de la sévérité » de la doctrine de Pythagore. »
Si l'on compare maintenant les systèmes de l'école d'Ionie avec ceux de l'école d Italie , on reconnaîtra que ces deux écoles suivirent deux routes entièrement diflerentes. La première, s'attachant d'abord à la nature réelle et sensible, s'efforça de donner à ses phénomènes des explications déduites de la nature elle-même j la seconde , saisissant d'abord des notions abstraites y s'efforça de les transporter ensuite dans la nature réelle. L'une et l'autre essayèrent de découvrir les lois générales j mais la première puisa CCS lois dans l'analogie , et la seconde dans les relations mathématiques. La première emprunta donc de préférence le secours de l'observation, et la seconde, celui du calcul. L? première rechercha principalement comment les choses sont engendrées ; la seconde de quoi y elles sont composées. L'une n'admit guère que des vérités de fait et contingentes ; l'autre (il prévaloir les vérités absolues ou nécessaires.
L'une lendalt à restreindre, l'autre à étendre la sphère des spécnlailons purement intellectuelles. \ / L'une et l'autre identifiaient la notion de la J" cause première et celle de l'élément primitif; mais l'une n'admettait pour agens immédiats que des causes naturelles ; l'autre introduisait une hiérarchie de génies ou de puissances intelligentes et subordonnées. Toutes deux conservèrent l'antique opinion de l'âme du monde ; mais, l'une la supposa sans chercher à la développer,* l'autre fit au contraire de son mode d'action le but principal de ses recherches. Toutes deux enfin considérèrent l'univers dans son ensemble , comme un tout lié dans ses diverses parties, dans ses diverses révolutions; mais l'école d'Ionie , à l'exception d'Anaxagoras, établit cette unité par l'enchaînement matériel des phénomènes , et celle d'Italie la fit consister dans l'ordre et l'harmonie du système (F).
NOTES
DU CINOUIEME CHAPITRE.
(A) L'EXPLiCATrorf que nous essayons de donner ici de la marche des idées de Pythagore nous paraît justifiée par deux passages d'Aristote et deSextus l'Empirique, qui exposent avec une clarté remarquable les fonde— mens du système des Pythagoriciens , et qui méritent par cette raison d'être cités en entier :
« Ceux qu'on appelle Pythagoriciens, dit Aristote, )> donnent aux élémens et aux principes une autre va— » leur que les physiciens ; la raison en est qu'ils » ne les ont point empruntés aux choses sensibles. Car, » les élémens mathématiques sont dépourvus de moui> vement , à l'exception de ceux qui appartiennent à >> l'astronomie ; ils embrassent cependant dans leurs » spéculations tout ce qui est du domaine de la nature ; » car, leurs élémens engendrent le ciel ; ilsen suiventles ). résultats dans ses révolutions, ses parties; les Py thago- » riciens y appliquent les principes et les causes, comme » s'ils s'accordaient avec les autres physiciens à reconi> naître que ce qui existe, quel qu'il soit, est soumis » aux sens. Mais , ces causes et ces principes suffi- I. 28
» sans (c'est leur expression), ils les font dériver » (l'une sphère supérieure aux êtres , et des rapports » plutôt que de la nature réelle. [Metaphys. , liv. I , )' chap. 7 , B , C. ) Les Pylliagoriciens, dit-il encore, » {ibid. , chap. 5, D. ) s'appliquant les premiers » aux sciences mathémaliques, les faisaient présider à » toutes les autres , et, nourris dans leur élude , sup- » posaient que leurs principes étaient les principes de » tout ce qui existe. Or, comme les nombres sont eu » effet le fondement des vérités mathématiques , ■■> comme ils trouvaient dans les nombres plus d'ana- » logie avec ces choses, qu'ils n'en apercevaient dans !> les élémens naturels, le feu , la terre , l'eau ; comme, » dans les harmonies des nombres des révolutions , » ils remarquaient des rapports, comme, ainsi, tout » le reste leur paraissait pouvoir être assimilé aux » nombres, ils pensèrent que les nombres primitifs, » que les élémens des nombres étaient aussi les élé— » mens de toutes choses , que l'harmonie du ciel n'était » qu'un nombre ; ils appliquaient les formules mallié- » rualiques aux révolutions du ciel et à la coordina- » tion de l'univers ; et , si quelque vide se rencon- » trait dans cette application, ils y suppléaient, afm » que leur système fût dans un constant accord. » Les Pythagoriciens, dit Sextus l'Empirique (£(/y30f. fit Pjrrhon, l.III, ch. iB,§ 1 62), considèrent les nom- » bres comme les élémens de l'univers. Car , tout ce » qui apparaît aux sens , disent-ils , est composé ; mais » il faut que les principes des choses soient simples ; ils » échappent donc aux sens. Mais, des choses qui » écliappentaux sens, les unes sont corporelles, comme
les vaneuisct les molécules , les autres incorporelles, comme les formes, les idées et les nombres. Or, les corps sont composés, ils ont des dimensions, ils sont impénétrables, pesans. Il faut donc que les élémeus non-seulement échappent aux sens, mais encore soient incorporels. De plus, dans toutes les choses incorporelles , on peut découvrir un nombre ; car, elles sont une, deux, ou plusieurs. D'où ils concluent que les nombres sont 'es élémens de toutes choses, et ce n'est pas aux nombres en général qu'ils attribuent cette propriété, mais à l'unité, à la dyade indéterminée, formée par l'addition de l'unité , et aux dyades formées par la coiubinaison des premières. De ces premiers nombres s'en forment d'autres , comme on le voit dans les choses multiples , et , suivant ces philosophes , ils conslituent le monde. Car le point correspond à l'unité, la ligne à la dyade ( puisqu'on peut la concevoir formée de deux points ) , la surface à la triade , le solide à la tétrade. C'est ainsi qu'ils nous représentent l'image du corps et du monde entier qu'ils affirment être régi suivant les proportions harmoniques , etc. >♦
(B) Il est certain que Pythagore ne négligeait point de diriger l'attention de ses élèves sur l'histoire naturelle , soit en général , soit spécialement en ce qui concerne ses applications à la diététique et à l'art de guérir. Galien ( nep» t.Trop/rœv , liv. III), Pline {Hist. naiur. , XXÏII , 2), et Celse (liv. III, chap. 2), en ont fait la remarque. L'école pythagoricienne, établie à Crotone , acquit quelque éclat par ses travaux dans les
sciences médicales. (Hérodote, liv. III , cliap. 3i.} Cette circonstance sufiirait pour expliquer les récits merveilleux qui attribuent des prodiges à Pythagore et à ses disciples ; la cure des maladies prêtait d'autant plus dans l'antiquité à accréditer de semblables idées, que l'art de guérir était non-seulement peu connu, mais qu'on l'enveloppait d'une sorte de secret , et que ses prescriptions étaient souvent accompagnées de pratiques superstitieuses , transmises avec les anciennes traditions , ou employées comme un moyen de captiver la confiance.
(C) Bien que les Vers dorés ne soient point de Pythagore et qu'ils ne renferment, à ce qu'il paraît , que la doctrine exotérique de son école, ils sont cependant l'un des monumens les plus précieux et les plus anciens qui nous restent de cette école célèbre. Empédocle, auquel on les attribue, était encore peu éloigné de ces premiers temps , et d'ailleurs on sait qu'il avait plutôt exposé la doctrine de ses prédécesseurs que cherché à en fonder une lui-même. Ce poëme roule presque exclusivement sur les préceptes de la morale ; on trouve sur la fin seulement les vers suivans qui renferment en quelque sorte la substance des idées des Pythagoriciens sur la nature de la science.
« J'en jure par celui quia transmis dans notre âme
» le sacré quarténaire ,
H Source de la nature , dont le cours est éternel , 1) Tu connaîtra^ la constitution des dieux iramor-
» tels et celle des hommes ,
» Jusqu^où s'étendent les différens êtres , ce qui les » renferme et ce qui les lie.
:> Tu connaîtras encore, suivant la justice , que la » nature de cet univers est partout semblable
» La race des hommes est divine ;
» La sacre'e nature leur découvre les mystères les » plus cachés...
x> Laisse-toi toujours guider et conduire par l'enten- » dément qui vient d'en haut et qui doit tenir les » rênes. » (Traduction de Dacier , Bibliothèque des anciens philosophes , tome TU , page 325. )
(D) Le raisonnement sur lequel Ocellus de Lucanie cherche à fonder son système ne nous paraît renfermer qu'une sorte de tautologie.
« J'appelle univers et tout ^ dit-il, le monde pris •» dans sa totalité ; car c'est pour cela qu'il a éténommé » ainsi , parce que c'est un composé régulier du tout , »> ce qui est un système ordonné , parfait et complet » de toutes les natures. Car rien n'est hors de lui ; si » quelque chose est, il est compris dans lui ; tout est >» dans le tout , tout est avec le tout , ou comme par— » tie , ou comme production.
» Tout ce que le monde contient a des rapports nê- » cessaires avec lui ; mais le monde n'en a point avec » aucun autre être ; il n'en a qu'avec lui-même. Tous » les autres êtres sont constitués de manière qu'ils ne » se suffisent point à eux-mêmes ; ils ont besoin de se » concilier avec des êtres autres qu'eux : les animaux " ont besoin de l'air pour respirer ; Toeil , de la lumière » pour voir ; les autres sens de même , chacun selon
» leur objet ; et les plantes de même, pour naître et » pour se nourrir. Le soleil , la lime , les p'aiièfes , les » astres fixes, selon leurs fonctions particulières , sont » subordonnés à l'harmonie générale. Mais le monde » n'a de rapport essentiel avec aucun êlre différent de » lui; il n'en a qu'avec lui-même. » (Chapitre I""^ , §§8 et 9.)
Voici maintenant comment Ocellus conçoit la notion de la cause et comment il l'applique à la Divinité : « Puisque dans l'univers il y a, dit— il , génération et » cause de génération , et que la génération est où il y » a changement et déplacement de parties , et ia cause , >> où il y a stabilité de nature ; il est évident que c'est » à ce qui est cause de la génération qu'il appartient » de mouvoir et de faire; et à ce qui la reçoit , d'être » fait et d'être mu.
» Les divisions mêmes du ciel séparent la partie im- » passible du monde, de celle qui change sans cesse. » La ligne de partage entre l'immortel et le mortel » est le cercle que décrit la lune. Tout ce qui est au- » dessus d'elle, et jusqu'à elle, est l'habitation des » dieux : tout ce qui est au-dessous , est le séjour de >> la nature et de la discorde ; celle-ci opère la disso- » lution des choses faites ; l'autre \u production de » celles qui se font. » (Chap. II, §§ 1 et ?.. )
« En un mot , la composition du monde comprend >• la cause active et la cffuse passive; l'une qui engen- » dre hors d'elle , c'est le monde supérieur à la lune, » l'autre qui engendre en soi , c'est le monde sublu- » naire. De ces deux parties, l'une divine, toujours » courante, et l'autre mortelle , toujours changeante ,
•» est compose ce (|u'<)n appelle le monde. » [Ibid. ^ §i80
Voici enfin comment il expose ses idées sur réternité du monde : «D'ailleurs, si dans chaque division du 1) monde il doit y avoir une espèce régnante sur les » autres , dans le ciel les dieux , l'homme sur la terre , » les démons entre deux ; il est nécessaire que le » genre humain ail toujours existé : car il est démontré » par le raisonnement que le monde a toujours existé, >• non-seulement avec ses grandes parties , mais avec » les parties de ses parties. » (Chap. III, § 4 ? traduction de l'abbé Batteux.)
(E) Timée de Locres, ou plutôt le pln'losophe qui en a emprunté le nom , a embrassé dans son poëme beaucoup plus de sujets qu'Ocellus de Lucanie ; on y recueille avec une juste curiosité le germe des systèmes qui se développèrent plus tard.
L'idée qu'il conçoit de la formation de l'univers, et qui a été ensuite adoptée par les Platoniciens , est tirée par l'analogie de l'exemple qu'offrent les créations des beaux-arts :
« Avant que de concevoir le ciel formé on peut » donc concevoir Vidée , la matière^ et Dieu artisan » du mieux. Comme ce qui se conçoit auparavant » vaut mieux que ce qui ne se conçoit qu'après , et ce » qui est régulier mieux que ce qui ne l'est point , » Dieu, bon par essence, voyant la matière qui recevait >• les formes , et se livrait de toute manière , sans au- « cune règle , à toutes sortes de variations, voulut la » soumettre à l'ordre et à des variations régulières ,
» plutôt qu'irrégulières, afin que les différences des » êtres fussent suivies dans les esjîèces , et ne fusseuÊ » plus abandonnées au hasard.
» Dieu employa dans la formation du monde tout » ce qu'il existait de matière ; tellement que le monde » comprend tout l'être ; tout est en lui : c'est un en- » fant unique, parfait, sphérique , parce que la sphère » est la plus parfaite de toutes les figures : animé et » doué de raison , parce que ce qui est animé et doué i> de raison vaut mieux que ce qui ne l'est point.
» Dieu , ayant donc voulu former un être parfait, » fit ce dieu engendré [le monde) , qui ne pourra ja- » mais être détruit par une autre cause que par celui » qui l'a formé, si jamais il le voulait. Mais il n'est » pas d'un être bon de se porter à détruire un ouvrage » très-bon , fait par lui-même. Le monde subsistera 3) donc toujours tel qu'il est, incorruptible, indes— » tructible , heureux.
» Des êtres produits, c'est celui qui a le plus de » stabilité et de force , parce qu'il a été fait par l'au- » teur le plus puissant, non d'après un modèle fra— » gile, mais d'après l'idée et l'essence intelligible ; sur » laquelle il a été tellement exécuté et fini , qu'il est .» devenu parfait et qu'il n'aura jamais besoin d'être » réparé.
» Il est complet dans ce qui concerne les êtres sen- » sibles ; parce que le modèle , dont il est l'expression, » comprenait en lui les formes idéales de tous les ani~ » maux possibles, sans exception. Le modèle était » l'univers intelligible; le monde est l'expression sen- » sible du modèle. » (Cliap. I, §§ 8 à 12.)
" L'âme du monde n'est plus confondue avec !a divi- » nité elle-même, comme les premiers philosophes l'ont » prétendu ; elle est l'ouvrage de Dieu. Dieu , l'ayant » d'abord attachée au centre , l'a porlée jusqu'au-delà » de la circonférence, de manière qu'elle envelojjpe » l'univers. Il la composa en mêlant l'essence indivi- » sible avec la divisible , de sorte que des deux il ne » s'en lit qu'une, dans laquelle furent réunies les deux » forces , principes des deux mouvemens, l'un toujours » le même , l'autre toujours divers. » ( Ibid. , § 16.)
Il distingue, et toujours dans le même point de vue , la durée du temps iwproduit : « On appelle » parties du temps ces périodes que Dieu a ordonnées » en composant le monde. Car les astres n'étaient " point avant le monde , ni par conséquent l'atinée , » ni les retours périodiques des saisons , par lesquelles » se mesure la durée de ce temps engendré. Ce temps » est l'image du temps improduit , que nous appelons » éternité ; car de même que ce monde visible a été » formé à l'image du monde éternel et intelligible , de » même le temps a été produit avec le monde sur le I) modèle de l'éternité. » (Chap. II , § 6. )
« Les principes de tout ce qui a été formé , dit » encore Timée , sont donc, la matière, comme sujet, » l'idée, comme raison de la forme. Les êtres ou corps >• résultans de ces deux principes sont la terre , l'eau, >> i'air et le feu , dont je vais expliquer la génération.» (Chap. III, §3.)
On trouve dans le chapitre IV un résumé de la psychologie des Pythagoriciens : « Après avoir achevé la » composition du monde, Dieu songea à furmer les
» animaux mortels , afin que le monde fûL complet , » c'est-à-dire l'expression exacte de l'idée , qui en » était le niodële.
» Ayant composé l'âme humaine des mêmes rap- ') ports et des mêmes qualités que l'dnie du monde , » et l'ayant divisée , il en remit la distribution à la » nature altératrice.
» Celie-ci , prenant la place de Dieu dans cette » partie , composa les animaux mortels et éphémères, » et versa en eux , comme par infusion , les âmes , ex- » traites les unes de la lune , les autres du soleil ou '> de quelque autre des astres errans dans la région de » l'être changeant , excepté une parcelle de l'être » toujours le même, qui fut mêlée dans la partie » raisonnable de l'âme pour être un germe de sagesse » dans les individus privilégiés. Car dans les âmes » humaines il y a une partie qui a l'intelligence et la » raison , et une partie qui n'a ni l'une ni l'autre. Or » ce qu'il y a de plus exquis dans la partie raison- » nable vient de l'être immuable, et ce qu'il y a de » vicieux , de l'êli'e changeant.
» La portion raisonnable de l'âme a son siège dans » la têle : de sorte que les autres parties , tant de l'âme » que du corps , sont sous sa dépendance, et faites » pour la servir. Tout ce qui est sous la même tente lui » est subordonné. Dans la portion déraisonnable , la » faculté irascible est vers le cœur , et la faculté con- » cupiscible vers le foie.
« Les impressions du dehors , qui pénètrent jusqu'à » l'ame , produisent les sensations. S'il y en a qui ne > sout point aperçues . c'est qu'elles n'ont pi;s pénétré
») jusque là: et elles n'y ont pas pénétré , parce que les » organes étaient trop grossiers , ou que l'impression » était trop faible. » (§§ i. 2 , 3 , 4 et 8.)
Nous ne saurions leriuiner sans répéter la belle définition que Tiniée donne de la jîhilosophie : « La phi- » losophie vénérable et auguste nous a purgés de nos » erreurs pour nous donner la science : elle a retiré » nos esprits de l'ignorance profonde pour les élever » à la contemplation des choses divines , par lesquelles » l'homme devient heureux quand il sait réunir , avec » les connaissances , la modération dans les choses » humaines, et une juste activité dans tout le cours de » la vie. Celui qui a reçu ce lot jirécieux en partage , » la vérité même le conduit au parfait bonheur. » (Chap. YI,§ lo.)
Il est assez curieux qu'à l'époque oii ce poëme fut écrit , la tradition des expiations et l'opinion de la métempsycose n'étaient déjà plus considérées , du moins par les adeptes , que comme des fables utiles à accréditer chez le vulgaire , si même l'une et l'autre ont jamais eu une autre valeur dans l'esprit des premiers philosophes. Voici comment il s'exprime :
« Qu'on joigne aux punitions Immaines , et à celles » dont les traditions de nos pères menacent les hommes » rebelles. à la sagesse, les peines expiatoires , dont le » poète d'Ionie a fait usage d'après les croyances an— » tiques. Car, comme on guérit quelquefois les corps » par des poisons, quand le mal ne cède pas à des » remèdes plus sains , on relient de même les esprits » par des mensonges, lorsqu'on ne peut pas les retenir
» par la vérité. Qu'on y joigne même, s'il est néccs-
» saire , la terreur de ces dogmes étrangers, qui fout
» passer les âmes des hommes mous et timides dans
» des corps de femmes , que leur faiblesse expose à
» l'injure; celles des meurtriers, dans le corps des
» bêtes féroces ; celles des hommes lubriques , dans des
» sangliers ou des pourceaux ; celles des hommes
)) légers et inconstans , dans des oiseaux ; celles
» des paresseux , de; fainéans , des sots , dans des
» poissons. » {Ibîd. , § I2. )
(F) Indépendamment d'Aristote , de Cicéron , de Plutarque et de Sextus l'Empirique , on peut consulter sur l'école pythagoricienne , Pline , Apulée , Lucien , Philostrate , Alexandre Polyhistor Jamblique ; Porphyre et l'anonyme dans Photius [De vild Pythagorce ) ne doivent inspirer que très— peu de confiance. Estienne a réuni quelques fragmens des Pythagoriciens dans sa Ponsis philosophica. Voy. aussi SchefFer {De Philosophid italicd , Upsal , i^oi), Syrbius (Pj-thagoras intrà syndoneiinoscendus,léna, 1702), Hamberger ( De vitâ et symbolis Pythagorœ , Wittemberg , 1678 ) , Daci^r ( la Vie de Pythagore , etc. , dans la Bibliothèque des anciens phil.) , Michel Mourgues (Plan du pythagoréisme , Toulouse, 1712), Théoph. Gale {Opusc. mythol.,phys. et ethic. , etc. , Amsterdam , 1688) , etc. , etc.