CHAPITRE VI
hes Éléatiques. — Première école d'Élée. — Heraclite.
SOMMAIRE
L'Ecoi.E d'Elcc liait de l\'colc de Pythagore et s'en si^parc ; — Son caractère général cl distinctif ; — Sa division en deux branches. — Circonstances qui donnent aujourd'hui un intérêt particulier à l'histoire de cette école.
Eléatiques métaphysiciens ; — Xénophane; — Son point de départ ; — Les hypothèses de ses prédécesseurs ne peuvent le satisfaire ; — Questions posées par lui ; — Conséquence générale à laquelle il est conduit : unité , immuta ■ bilité absolue et universelle} — application de son système à la théologie naturelle j — Contradiction qui parait s'oflVir entre ce système et la cosmologie de Xénophane ; — Explication proposée ; — Comment ce système se lie aux aperçus de Xénophane sur la théorie de la connaissance humaine ; — Les sens opposés à la raison ; — Du scepticisme attribué à ce philosophe; — Qu'il concernait seulement les vérités expérimentales.
Parménide ; — Il développe le système de Xénophane ; — Premier essai d'une théorie de la connaissance humaine ; — Passage de son poëme sur la nature \ — Monde intelligible ; — Monde sensible; — L'idéalisme érigé en système.
Mélissus de Samos ; — Il reproduit et commente les idées des deux philosophes précédens.
Zenon d'Elée ; il entreprend de défendre la doctrine de
Xénopliane et de Parménidc contre les ûhj<;ctions qu'elle essuyait j — Comment la jinlcinique dans laquelle il est engagé le condiiit à ébaucliei l'art de la logique ; — Il le partage en trois branches : l'art de raisonner ; — Le dialogue j — La discussion j — Règles qu'il donne à chacune j — Subtilités dans lesquelles il s'engage.
Rapports qui existent entre les premiers Eléatiqucs ; — Heraclite s'en sépare ; — Il commence par le doute et rejette les opinions de ses prédécesseurs j — Lois de l'uni- A'crs ; leur généralité , leur constance j harmonie universelle qui en résulte; nécessité du destin; — ■ Comment ces lois se concilient avec la variété et la mobilité des phénomènes ; ■ — Hypothèse d'Heraclite j — Sa psychologie; — Axiome; le même ne peut i-lre connu que par le même ; — Apologie du sens commun ; singulière base que lui prête Heraclite ; — Sa philosophie morale.
Hippocrate ; rang qu'il occupe parmi les philosophes ; — Il coopère à la division des sciences ; — H donne le premier exemple des vraies méthodes expérimentales.
De même qu'on a élevé des édifices longtemps avant d'avoir composé des traités sur la mécanique et les lois de l'équilibre , on a construit des doctrines pliilosopbiques long-temps avant d'avoir mesuré les forces do l'esprit humain; et de même que nous devons étudier l'arcliilecture des anciens peuples d'après leurs monumens J nous devons étiidier aussi la logique des anciens pliilosoplies d'après leurs systèmes dogmatiques. I^es deux écoles d'Ionie et d'Italie
( -07 ) nppnrtienncîit encore à cet Tige cle ia })Ih1osop!iie où la raison hr.mame se produit par ses œuvres plutôt cpi'clle ne songe à établir ses droits et son autorité. La psychologie , et celle branche de la philosophie qui en dérive , ne s'étaient point encore séparées de la physique et des autres sciences; elles étaient toutes considérées du même point de vue, el, ainsi qu'on a pu le remarquer , les idées que les sages de ces deux écoles s'étaient formées des facultés de l'esprit humain étaient plutôt la conséquence de leurs opinions générales sur les lois et la formation de l'univers, que le point de départ de leurs spéculations, ou le moyen d'en contrôler la légitimité, il fallait donc, en traitant des deux écoles qui ont fait l'objet des deux chaj)itres précédens , embrasser aussi tout l'ensemble des doctrines attribuées à chaque philosophe, alin de présenter leurs vues telles qu'ils les avaient conçues eux-mêmes; nous ne pouvions leur prêter sur les fondcmens des connaissances humaines des principes théoriques qu'ils n'avaient point eux-mêmes songé à rechercher encore; nous devions étudier leurs mélliodes dans les résultats ; apprécier les progrès de l'art par la pratique de cet art et ses jiroduciions. C'est dans les deux écoles d'Elée que nous
( 448 ) apercevons , pour Ja première fois , d'une manière distincte, un commencement de recherches systématiques sur la théorie de la connaissance humaine, coordonné avec l'ensemble de leur doctrine, destiné à la justifier, mais considéré en même temps comme formant une science spéciale ; et c'est l'un des caractères |)ropres à cette école. Elle eut encore cela de remarquable que les philosophes dont elle se composa, quoique marchant dans les mêmes voies, ne s'asservirent point aux mêmes idées ; que chacun d'eux emprunta moins à ses prédécesseurs, des traditions, que des exemples, et chercha à créer la science par ses propres efforts. On aperçoit donc chez les Eléatiques plus d'émulation que de con.cert. Ils étudièrent à la fois les opinions des Ioniens et celles des Pythagoriciens ; et la comparaison qu'ils furent à portée d'en faire devint pour eux un précieux avantage ; mais , ils empruntèrent peu aux uns et aux autres. Enfin , nous trouvons dans les fragmens qui nous restent des travaux de l'école d'Elée, une marche plus didactique, une méthode plus sévère , des raisonnemens plus suivis, ])lus développés; leur doctrine constitue ainsi un tout mieux uni, plus homogène.
î! serait possible , au reste, que cette dernière
circonstance doive, en partie, être moins attribuée à la différence réelle des doctrines, qu'à celle qui existe dans les notions que nous pouvons nous en former aujourd'hui; car celles que nous possédons sur les opinions des Eléatiques sontbeaucoup plus claires , plus complètes, et les documens qui servent à les établir nous ont été conservés avec plus d'abondance, portent des signes plus certains d'authenticité.
On distribue ordinairement les Eléatiques en deux grandes classes; celle des Eléatiques anciens , qu'on désigne plus particulièrement sous le nom de Métaphysiciens y celle des Eléatiques récens auxquels on donne le nom de Physiciens.YuW adoptant cette distinction, nous croyons devoir cependant séparer encore Heraclite de l'une et de l'autre, parce qu'en effet ce philosophe se distingue des uns et des autres par une originalité de vues qui semble le placer eniièrement à part; le but que nous nous proposons dans cet ouvrage exige plus particulièrement encore cette dernière sous- division , comme on va bientôt le voir. En passant de la première école d'Elée à la seconde, nous nous arrêterons donc un instant à Hérachte, nous attachant plus à l'ordre des idées qu'à celui des dates.
C'est aussi le même ordre qui nous guide en traitant de l'école d'Ele'e à la suite de celle de Pjthagore; car la première est presque contemporaine de la seconde. Xénophane avait vu et entendu le fondateur de l'école d'Italie.
L'école d'Elée est devenue depuis la fin du siècle dernier l'objet d'un iniércttout nouveau , et a exercé, surtout en Allemagne, les recherches d'un grand nombre d'érudils et de commentateurs; et, en eflet, lorsqu'on considère que le système de Videntité absolue^ conçu par l'antique école d'Elée , a été reproduit à trois époques par des penseurs originaux et sans aucun dessein d'imitation , par Jordan Bruno , par Spinosa , et dernièrement par quelques philosophes étrangers , on doit juger, sans doute, que l'origine et la formation de ce singulier svstème sont dignes d'une attention sérieuse.
Thaïes et les Ioniens , plus occupés de l'étude de la nature que des méditations abstraites, en cherchant le premier principe des choses , ne s'étaient demandé ni comment ce principe lui-même existe, ni en venu de quelle loi ces élémens primitifs se convertissent et se transforment en d'autres substances. Pythagore avait identifié le principe des choses avec le principe de la connaissance , et il avait placé le
U5i ) principe de la connaissance dans les combinaisons rationnelles ; mais il avait rapporté toutes ces combinaisons aux objets sensibles, comme un moyen de les classer et de marquer leurs rapports. Les Éléatiques s'adressèrent la question qu'avaient négligée les Ioniens ; ils cherchcrent le pourquoi de Vexistejice des choses; ils se demandèrent comment les choses pourraient commencer à exister ; comment , une fois existantes , elles pourraient être soumises à des révolutions , à des changemens. A l'exemple de Pythagore , ils cherchèrent dans les vérités rationnelles la solution du problème; ils voulurent déterminer d priori , par les seules forces de la pensée , comment les choses peuvent et doivent être ; mais, moins exaltés, plus méthodiques , ils portèrent bien plus loin leurs spéculations , et leur donnèrent un enchaînement plus rigoureux , une forme plus sévère. Les Pythagoriciens s'étaient principalement attachés aux relations des choses ; les Eléatiques voulurent en déterminer la substance même et l'essence. Les Pythagoriciens avaient essayé , en laissant subsister la variété des phénomènes, de ramener cette variété à des lois régulières , uniformes ; les premiers Eléatiques tentèrent de faire disparaître la variété elle-même, tentèrent
de la contraindre à se résoudre dans l'identité , dans l'unité absolue.
Quoique les Eléatiques aient été les premiers philosophes qui aient essayé de tracer une théorie expresse de la connaissance humaine , on seroit dans l'erreur si on pensait qu'ils en aient fait le préliminaire de leurs spéculations métaphysiques. Cette marche, sans doute, eût été naturelle dans l'ordre logique des idées ; mais ce n'est point ainsi que procède l'esprit humain dans ses premières tentatives. En étudiant la doctrine de cette école , on voit que les Eléatiques furent , au contraire , amenés à se créer une théorie psychologique , une logique, un art des méthodes, par la conséquence de leurs systèmes métaphysiques, et subordonnèrent la première de ces deux recherches à la seconde. Aussi débutèrent-ils d'abord, par rapport à la seconde , avec une singulière hardiesse, tandis que leurs idées sur la première ne se développèrent que d'une manière lente et progressive.
Xénophane était né aussi dans cette Asie- Mineure qui devait être le berceau de la philosophie grecque ; il quitta Colophon , sa patrie , pour s'établir dans la grande Grèce , à Velia ou Elie , qu'occupait une colonie de Phocéens.
Platon et Aristote ont rendu hommage à la |)rofondeur de ses vues. Comme Thaïes , 11 n'eut point de disciples ; un ami fut le dépositaire de sa doctrine; il l'écrivit en vers, il l'exposa avec réserve , également exempt de l'enthousiasme et de l'esprit d'affirmation trop ordinaires aux philosophes dogmatiques.
Xénophane est le premier philosophe qui ait donné pour fondement à la science un raisonnement absolu, entièrement d priori j- qui se soit placé dans un ordre de pures spéculations antérieur à tous les faits, pour considérer les \^ faits , et qui ait prétendu déterminer ce qui existe par les seules idées que la raison se forme sur ce qui doit être.
.Ainsi que les autres philosophes de l'antiquité, il veut remonter à la génération des choses, aborder le grand problème de l'existence réelle. Mais les autres philosophes s'étaient demandé : Quelle est la génération des choses? Xénophane se demande : Y a-t-il eu en effet une génération quelconque!
11 s'arrête à celte idée mystérieuse de l'origine, de la naissance, de la transformation des êtres; il veut savoir la raison pour laquelle ce qui n'est pas commencerait à exister ; pour laquelle ce ([ui est viendrait à changer; comment
a pu s'opérer la transition de la non existence à Texistence, de tel mode d'existence à tel autre. Il consulte les explications qu'en ont données les philosophes ses prédécesseurs ; elles ne peuvent le satisfaire (i). Il tente donc de pénétrer plus avant encore," il se demande si on peut donner la raison de l'existence, de ses modes, et des transformations qu'ils subissent ; si même ces transformations sont possibles.
Rien ne se fait de rien ; de ce principe déjà admis confusément par ïhalès, Xénopbane tire une conséquence que Thaïes n'avait point imaginée , c'est qu'w/ze chose ne peut naître 4 d'une autre chose: (( Car, ce qui , dans la première, différerait delà seconde, ce qui serait nouveau, n'aurait aucun principe. L'analogue ne peut produire l'analogue; il ne peut produire que sa propre répélidon identique ; il peut encore moins produire le dissemblable (2). »
Xénophane appliqua donc aux modifications le même raisonnement que les autres philoso-
(i) Diogène Laërce , IX , § 19-
(2) Aristote, De Xénophane , Zenone et Gorgia , cap. I et 4. — Metaphys .,1,6. — Diogène Laërce , IX, § ig. — Sextus l'Empirique, Pyrrhon hyp^ . 1. 224. — Cicéron , Academ. Quœsl. , II , 87.
plies appliquaient aux substances ; toute transformation devient à ses veux une chose contradicloire.
Si l'on considère que l'existence est un fait simple , primitif, un fait qui nous est donné, on comprendra qu'en voulant construire l'existence à priori, et par les seules forces de la raison , en cherchant à démontrer le principe même de l'existence , on se proposait un problème insoluble. Xénophane était donc conséquent à luimême. Mais il transportait dans l'ordre des réalités une vérité qui n'a de valeur que dans l'ordre intellectuel , et l'impossibilité où est l'esprit humain d'expliquer par d'autres faits le fait primitif, devenait pour lui l'impossibilité réelle de toute naissance et de toute génération. Or , rien ne peut être que sous une certaine manière d'être; il était donc conséquent encore lorsqu'il soumettait la manière d'être à la même loi que l'existence elle-même.
De là résulta cette conséquence générale, que (c tout ce qui est, est éternel , immuable, et doit » subsister toujours (i). »
« De même que les choses qui existent ne » peuvent changer, elles ne peuvent être di-
(i) Diogène Laërce,IX, jg.
( 456 ) » verses; ainsi, tout est un : on ne peut con- » cevoir des êtres dissemblables. L'être est 5) unique. »
(( La pensée , suivant ce philosophe, est la » seule substance réelle, persévérante, immuay> ble(i) (A).))
Xénopbane, dans ses vues sur la théologie naturelle, dut s'élever au-dessus des superstitions vulgaires , aussi ne craignit- il point de les tourner en ridicule ; a Dieu est un , et il ne peut » y avoir qu'un Dieu; il est toujours semblable » à lui-même ; on ne peut le concevoir sous la )) forme humaine; il est parfait; on ne peut lui )) appliquer ni le mouvement, ni la limitation ; )> il n'est cependant ni immobile , ni infini (2).» Xénophane , dans ces deux dernières maximes, entendait sans doute que les notions de la limitation et du mouvement, telles que nous les donne la matière , ne peuvent avoir aucun rapport avec les attributs de la divinité (B).
(i) Diogène Laërce, IX, § ig.
(2) Aristote, De Xénophane^ etc., cap. IIl. — DiogèneLaërce, à l'endroit cité. — Sextus l'Empirique, Hyp. Pyrrhon. , I, § 225;ÎII, § 218; Adversus Mathem., I, §285; IX, § 198. — Plutarquc , De Superstition. — Simplicius , in Aristot. phys. , p. 6. — Saint Clément d'Alexandrie , Stromat.
Suivant Anslote (i), Xénopharie concevait la divinité sons une forme sphériquc. Quoi que en disent les commentateurs, nous ne pouvons voir dans cette image qu'un symbole de Punité et de la perfection. Il répugnerait trop à toute la doctrine de ce philosophe de représenter réellement l'être suprême sous une forme malérielle.
On considère généralement Xénôphane comme ayant admis le panthéisme à l'exemple de tous les philosophes de son temps , et cette supposition nous paraît fondée, quoique Xénôphane n'ait rien avancé expressément qui la confirme. Mais son panthéisme, dans aucun cas, ne consistait point à identifier la Divinité avec l'univers physique ; il ne pouvait consister qu'à considérer Dieu comme la substance unique , universelle, comme la seule réalité dans le sens qu'il donnait à la réalité, et qui va achever de s'expliquer , c'est-à-dire comme existant hors du domaine du monde sensible (C).
Rien n'est plus surprenant , au premier abord, que de voir Xénôphane , après avoir érigé le système que nous venons de retracer, s'occuper cependant d'une cosmologie physique, distin-
(i) De Xénôphane , clc. , cap. III.
guer quatre élémens (i), spéculer sur les lois de la nature, et s il en fallait croire un fragment conservé par les anciens (2) , mais dont l'autlienlicilé est douteuse, affirmer que tout provient de la terreuse résoud en elle, que l'homme esl composé de terre et d'eau. On reconnaît du moins qu'il a le premier avancé la célèbre hypothèse géologique des Neptuniens; il la déduisit de l'observation que lui présentèrent des poissons de mer {>étrifiés qui furent trouvés à Syracuse (3). 11 paraîtrait même qu'il étendit celle hypoihèse à tous les autres corps célestes (4). Comment concilier ces idées avec sa doctrine sur l'immulabililé absolue des êtres ?
11 nous semble, cependant, qu'on peut donner une explication propre à concilier ces deux ordres de systèmes admis à la fois par le même philosophe ; cette explication acquiert quelque
(1) Diogène Laèrce, IX, § ic).
(2) Sextus l'Empirique, Adversus 3Iathem. , X, 3i 3 , 3i 4. — Eusëbe , Prcevar. Evang. ,1,8, d'après Plutarque.
(3) Origëne, Phil. , cap. XIV. — Eusèbe, à l'endroit déjà cité.
(4) Diogbue Laërce, IX , 19.
vraisemblance, si l'on se reporte à la maxime déjà citée de Xénophane , que la pensée est la seule substance , et si l'on s'arrête à un passage fort important de Simplicius, d'après lequel l'unité de Xénophane n'appartenait point à la physique (i). 11 n'est guère possible d'attribuer à Xénophane une contradiction aussi choquante que celle qui résulterait de son système d'immutabilité absolue, et de ses hypothèses sur les transformations de la nature matérielle , s'il les avait appliquées à la fois au même ordre d'idées. Mais la contradiction disparaît, si l'on suppose que Xénophane distinguait le monde physique du monde intellectuel , qu'il les isolait entièrement l'un de l'autre, et en faisait l'objet de deux sciences distinctes. Au second seulement il aurait attribué la réalité proprement dite, la véritable existence; dans le second seulement il consentait à reconnaître des substances , ou plutôt la substance unique et permanente. Au premier, à l'univers matériel, il eût accordé une simple valeur phénoménale ; ce n'était point le monde de la raison , mais un monde inférieur, soumis, subordonné
(i) In phys. Ariitot. , 1 , 5 et 6.
à la raison, comme il le disait lui-même (i).
Xénopbanc n'aurait fait ainsi que pressentir d'une manière confuse, supposer d'une manière implicite , les mêmes maximes que Parmenide après lui exprima d'une manière positive.
Cette solution se conlirmerait encore par la distinction que Xénopliane établissait entre la science et l'opinion. « La seconde, disait-il, » dépend des impressions sensibles , et chacun » de nous reçoit [)ar les sens des impressions )) différentes ; aucun n'aperçoit par leur se- » cours les choses telles qu'elles sont par elles- » mêmes ; il ne faut donc point commencer )) par ces opinions prises au hasard , ni par les )) apparences , mais par ce qui est ferme et )) stable ; à la raison seule appartient le privi- )) lége de nous le faire découvrir (2). ))
11 paraît cependant que Xénopliane lui-même trouva quelque difficulté à concilier ses propres systèmes; d'après le témoignage de Timon le sylloginphe, et d'après im fragment curieux (pie nous a conservé Sexlus l'Empiiicjue , il se plaignait que, dans les derniers temps de sa
(i) Ses-tus VEmpWique , J divers us Jllathem. , IX, §36i ; X , § 3i3 et suiv.
(2) Ariàlolc , De Xenophane , etc. , cap. I.
vie, il ne pouvait se féliciter de rien savoir avec certitude; u quelque part qu'il portât ses :» regards, tout se résolvait pour lui dans l'u- )) nité; il ne lui apparaissait partout qu'une » substance semblable à elle-même (i). » Son poëme sur la nature se terminait par les vers que nous traduisons ici, et dont Sextus l'Euipirique nous a encore conservé le texte : « Au- )> cun homme ne sait rien de certain sur ce qui )) concerne les Dieux, ni sur ce que je dis sur )) le tout universel ; aucun ne peut le savoir. » Car , si l'un d'entre eux atteignait à la vérité, » il ne pouvait du moins sai^oir quil l'a ob- » tenue ^ mais l'opinion étend son voile sur )) toutes choses (2). » Ailleurs enfin Sextus rapporte , mais seulement comme un récit transmis par d'autres , que Xénophane ne rejetait pas toutes les notions , mais seulement celles qui auraient un caractère scientifique et positif; qu'il conservait celles qui sont simplement vraisemblables (3).
(1) Sextus l'Empirique, Hyp. Pyrrhon. , I, §204.
(2) Sextus l'Empirique, Adversus Mathem., Yll, §§ 49? ^2. — ^oy. aussi Piutarque , De audiend. poet., tome II , p. 17. — Diogèue Laërce , IX , § 72. — Origëne , Phyl. , cap. XIV.
(3) Advcrsus Matlicm. , 1. II, § iio.
( 46.. ) Xenophane, dans le second de ces trois passages, posait avec assez de précision le problème relatif au critérium des connaissances humaines, sans prétendre le résoudre, ou plulot en l'annonçant comme insoluble. Il s'élevait avec force, dit Cicéron (i), contre l'orgueil de ceux qui afïirment avec certitude ; aussi Bayle n'a-t-il pas hésité à le ranger au nombre des sceptiques (2). Cependant Sextus l'Empirique, si intéressé à invoquer une semblable autorité à l'appui de sa cause, Sextus, qui avait son poëme sous les yeux , se borne à conclure que, suivant l'opinion de Xenophane , il y a dans l'homme une faculté de connaître le vraisemblable (3). Le scepticisme de Xenophane, quel qu'il fût, ne doit s'entendre que du monde sensible et phénoménal , et non des vérités métaphysiques. C'est ce que nous atteste Aristote; c'est ce que répète expressément A ristoclès , dans le passage rapporté par Eusèbe (4). C'était l'idéalisme, en un mot, système qui, aux yeux des observateurs superficiels, se con-
(1) Acàdem. Quœsl. , lY , 23.
(2) Dicl. , Art. Xenophane ^ not. 4-
(3) Pyrrhon Tlypot., I, § 2 25.
(4) Prœp. €i>ang. , YIII.
fond avec le scepticisme, et qui souvent aussi se résout en eflet dans ce dernier.
Parmenide acheva l'édifice dont Xénopîiane avait posé les bases ; peut-être même ne fit-il cjue développer plus expressément les pensées d'un philosophe, dont il avait été le confident.
Pour la première fois nous voyons apparaître une théorie expresse, systématique, sur la connaissance humaine ; cette théorie est précise; elle est hardie ; elle a pour but de refuser toute autorité au témoignage des sens , à l'expérience, de réserver aux spéculations rationnelles le privilège d'atteindre à la vérité. 11 est extrêmement curieux d'observer comment cette théorie s'est formée, comment son auteur a interrogé la raison humaine sur ses propres droits. Attachons-nous, autant qu il est possible, à suivre fidèlement ses traces, et empruntons ses propres paroles.
Nous avons, ^ous le nom de Parmenide, un poërae presque complet , et dont l'authenticité, si elle n'est pas absolument certaine, est du moins appuyée sur de fortes probabilités. La doctrine que ce poëme contient est d'ailleurs dans un parfait accord avec celle que le témoignage unanime des anciens attribue à cet Eléatique (D). Ce poëme porte chez Sexius l'Em-
piriqiie le liirc ordinaire aux ouvrages philosoplilques de ce siècle : Sur la nature. Le prologue est une allégorie dans laquelle le poète philosophe semble peindre les méditations du sage qui se dirige à la recherche de la vérité, et la route par laquelle la sagesse le conduit au but ; il se termine ainsi ; c'est la grande déesse qui parle : a Je te salue , ô toi » que les coursiers de la déesse conduisent à M )) ma demeure; réjouis-toi, ce n'est point un » sort malheureux qui t'a conduit sur cette » voie inconnue aux mortels 5 Thémis et Dicée » sont tes guides. Tu discerneras ces choses 1 » immuables et éternelles que la vérité en- 1 » seigne, et tu les distingueras des apparences )) sensil>les et des opinions humaines. Marche )) constamment dans cette voie , dans tes re- » cherches; que jamais l'habitude ne t'en- )î traîne à suivre tes sens, ton œil et ton oreille. » C'est en écartant de tels guides, avec le se- » cours de la raison seule , que tu dois pénétrer )) ce que je t'annonce. Le sentiment, si on y) s'abandonne à lui, écarte de la vraie route (1). La première partie qui succède à ce prologue est intitulée De Inintelligible, ou De la
( i ) Vers 24 à 36.
"Vérité 5 ou De Vêtre imiqus. C'est tine sorte de traité d'ontologie. Ici la déesse révèle a ce que
» la raison découvre dans ses recherches. La
» raison enseigne que ce qui est ^ est, que le
» néant ne peut être conçu. La parole^
» la pensée , l'être , ont ainsi la réalité
)) entière. Les hommes avenglés par les
» sens confondent tour à tour, et séparent
y> l'être et le néant. Suis donc la route qui le
» montre Vêtre des choses. Plusieurs motifs
» prouvent que ce qui est n'a point commencé
» et ne peut cesser d'être. Il est tout^ il est un;
» il est immuable, infini ; car, dis-moi, d'où se-
)> rait-il dérivé? à quelle source emprunterait-il
» pour s'accroître ? du néant ? c'est ce qu'on
» ne peut concevoir. Car , personne ne saurait
y> concevoir, ou dire comment quelque chose
» n'est pas , et quelle puissance aurait pu lui
» prescrire de sortir de son néant , d'appa-
y> raître , précisément à cet instant , non plus
» tôt ou plus tard? 11 faut donc qu'un être soit
» toujours, ou ne soit jamais ; car cette maxime
f) est éternellement vraie , que quelque chose
» ne peut par soi-même naître de rien (i).
(i) Vers 37 à 42 , 45 , 52 à 64 , 68. I. Sp
» Fondé en lui-même, l'élre imiversel repose )) sur lui-même, il subsiste permanent; les » chaînes puissantes de la nécessité l'envelop- » pent... La pensée et V objet de la pensée y) ne sont qu'un j car il ne peut y avoir de ;> pensée sans une réalité qu'elle saisisse; au- )) delà de ce qui est, il n'y a rien. Ce sont donc » des mots vides de sens que ceux qu'emploie )) le préjugé humain, lorsqu'il parle de nais - )) sance et de fin, de changement de lieu, de )) transformation. La foruie du tout est parfaite; )) elle ressemble à la sphère oà le centre est )) éj^alement éloigné de tous les points de la » surface. Il n'y a point de néant qui inter- » rompe la continuité du réel ; il n'y a donc » point de vide ; on ne peut enlever au tout » aucune partie; car, il" est partout semblable » à lui-même, et toujours le tout (i). »
La première partie du poëme se termine par ce passage qui sert de transition à la seconde : (( Je termine ici cet entretien qui renferme » la doctrine de la vérité ; maintenant , )) considère les illusions des opinions hu- » maines ; ce qui va maintenant s'offrir à
(i) Vers 86, 88 et 89 , gS à ïo5. Nous suivons ici la numcration de Fiilleborn.
» toi, n'est qu'une vaine apparence sensible (i).w La seconde partie du poëme est intitulée r Opinion j c'est un tableau du monde sensible, de la nature matérielle, une suite d'bypothèses sur ses principes et ses lois. La déesse assigne « deux principes opposés à l'univers ; l'un des » deux cependant mérite véritablement ce » titre , c'est le feu éthéré , subtil et doux , )) semblable à lui-même , séparé de tout le » reste ; l'autre n'est que la nuit, vain fantôme, » substance épaisse et dure (2,). » Cette dernière partie, dont il ne reste que des fragmens incomplets, se termine par ce passage remarquable ; « L'entendement est à l'homme ce que le » membre est à son corps (3) ; car ce qui pense )) en nous est un avec l'ensemble de nos orga- » nés ; tout est rempli par la pensée. »
(1) Bessarica a traduit ce dernier passage dans les deux vers suivans :
Hactenùs et veri mentent, intemerataque verba ^ Nunc res mortales carmen quoque sumite Jallax.
(2) Vers 106 à 1 15.
(3) Campanella a traduit ce passage , dans sa Métaphysique, par les vers suivans :
Namque ut quisque suani retinet per membra rejlexa Temperie.m , sic mente valet mortalis ubique.
Ce double système qu'admet à la fois Parménide, l'accord qu'il cherche à établir entre deux ordres de considérations si incompatibles , explique la manière de voir que nous avons prêtée à Xénophane son prédécesseur , et semble confirmer notre hypothèse.
On voit que ces philosophes avaient confondu la notion abstraite de l'être avec sa réalité objective, et cru pouvoir conclure de Fune à l'autre. Nous nous sommes attachés à rapporter les propres expressions de Parménide, parce qu'elles nous offrent de la manière la plus sensible, et, si l'on peut dire ainsi, dans toute son ingénuité, cette grande méprise qui, bien que sous des formes plus subtiles, a égaré pendant le cours des siècles un grand nombre de métaphysiciens, à laquelle Descartes lui-même n'a pas échappé.
En comparant la doctrine de Parménide, telle qu'elle est exposée dans ce poëme, avec ce qu'en rapportent Platon , dans le Thésetète, dans Enthydême , dans le Sophiste , Aristote (i), Diogène Laërce (2), Origène (3),
(1) Metaphys. ,1,5. — Phys. , 1 , 23. — De Cœlo, III, 1.
(2) Diogène Laërce , IX, §21.
(3) Philosoph. , cap, II,
( 469 ) Eusèbe(i),Siobée (2);on y retrouve non -seulement les mêmes idées, mais jusqu'aux même» expressions. Suivant Arisî.ote et Scnèque (5), tontes les apparences n'avaientà ses yeux aucune réalité; suivant Diogène Laërce et Eusèhe, il rejetait entièrement le témoignage des sens, et regardait comme faux tout ce qui n'est appuyé que sur cette base. Il fut donc le véritable fondateur de l'idéj'lisme chez les Grecs ; et Platon, dans son Parménide, en exposa bientôt le système sous une forme empruntée à la dialectique de Zenon d'Elés. Aussi le* nouveaux Platoniciens n'hésitèrent point à la considérer comme l'un de leurs devanciers ; aussi Aristote et Platon lui assignent-ils un rôle considérable dans la grande scène qu'ils ont tracée tous les deux , des révolutions philosophiques de leur patrie.
Deux philosophes de l'école d'Elée se présentent encore comme les partisans de l'unité absolue et intelligible , comme les adversaires de toute doctrine fondée sur Inexpérience : ce sont Méiissus et Zenon. Le premier se borne
i) Prœpar. ei>ang. , d'après Plutarque . I, 8, ■2.) Tome 1 , p. 482. — II, p. 5i8, etc. 3) Epis t. ,88.
( ^7o ) à commenter le sysième de Parménide ; le second entreprend de repousser les attaques qui lui sont livrées; il introduit dans la philosophie l'art de la polémique. Indiquons rapidement ce que le premier a pu ajouter aux idées de ses prédécesseurs ; hâtons-nous d'arriver à la création de cet art nouveau, qui devait bientôt acquérir tant d'importance, et recevoir de si rapides développemens.
Mélissus reproduit à peu près toutes les propositions de Parménide ; il existe quelque chose, « car on ne peut attribuer une qualité » à une chose ^ sans la concevoir conune réelle. » Maisj ce qui est réel ne peut finir -ce qui est » réel est donc infini, no-n dans l'espace , mais )) dans le temps ; il remplit le temps tout entier ; y> il est toujours semblable à lui-même, n Mélissus en conclut que l'espace et le vide sont également impossibles. De ce que l'être est un, indivisible, n'est point composé départies , il conclut aussi que cet être ne peut être un corps, en avoir la forme, ni être conçu sous les dimensions de l'espace, conséquence qui résultait en effet du principe admis par Xénophane et Parménide, mais que ceux-ci n'en avaient point déduite; il fait ainsi disparaître en partie la contradiction que Platon et
( ^7A ) Aristole déjà avaient reprochée à ce philosophe. (( Cependant, tout ce qui s'offre à nos » sens est varié et mobile ; il n'a donc aucune )) réalité véritable ; les sens ne saisissent donc » que de vaines apparences; la raison seule )) peut atteindre à ce qui possède une existence )) réelle (i). »
Mélissus aurait encore été plus conséquent que ses deux prédécesseurs , si , comme il paraît, il n'essaya de reproduire aucun système de cosmologie.
Lorsque Diogène Lae'rce prête aux trois philosophes, dont nous venons de tracer le système, l'opinion qu'on ne peut rien affirmer avec certitude sur les Dieux , et qu'ils ne peuvent être un objet de nos connaissances (2)^ doit-on en conclure qu'ils rejetèrent la notion même de la Divinité ? Nous sommes loin de le supposer; ils rangeaient seulement les théogonies vulgaires dans la même classe que toutes les opinions sur la nature sensible ; niais ils associaient la notion de la Divinité à celle de l'être un , universel , ainsi que nous l'atteste
1) Simplicius, in Phys. Arist. , et sur le livre T)e Cœlo.
-y) Diogène Laërce , IX , § aj.
( 472 Aristoie ; aussi Stobée dit-il que Mélissus et Zenon ont , à l'exemple de Xénopliane et de Pannénide , reconnu la Divinité dans cette substance unique.
Une doctrine qui attaquait de front le témoignage le plus général et le plus constant de l'expérience, qui choquait le sens commun par ses résultats , ne put être annoncée , professée, sans essuyer les contradictions les plus vives. Les sens, disgraciés par lesEléaliqnes, trouvaient de nombreux défenseurs. On opposait, avec Diogène, à cette nouvelle doclrine, l'instinct de la nature , et le témoignage intime de la conscience. Ainsi s'éleva, dans l'empire de la pliilosopliie, la première lutte ouverte, la première discussion régulière, dont 1 lûsloire nous offre l'exemple. Elle excite sous ce rapport une juste curiosité. La question eile-même qui la faisait naître était certainement l'une des plus profondes et des plus vastes ; elle n'avait rien moins pour objet que de déterminer quels sont les objets légitimes de nos connaissances. Zenon fut l'athlète qui se chargea de défendre la cause difficile des Eîéaîiques ; il fit plus ; il forma l'entreprise hardie d'attaquer ses adversaires sur leur propre terrain, et prit tout à coup Toffensive, en reprochant aux résultali
de l'expérience des contradictions propres à détruire sans retour son témoignage. Il prétendit faire sortir de tous les phénomènes tels qu'ils sont représentés par les sens , et en particulier du mouvement, une foule de paradoxes qu'il exposa avec beaucoup d'art , d'après ce que nous en rapporte Simplicins (i). Ainsi a commencé la première discussion philosopîiique. Des deux côtés on s'attachait moins à établir des preuves directes du système à l'apologie duquel on s'était voué, qu'à détruire le système contraire; et c'était en pressant les conséquencts de celui-ci qu'on prétendait en démontrer l'absurdité. C'était une sorte de guerre où les deux partis s'occupaient moins de se fortifier que de détruire , de ravager le territoire ennemi. C'est qu'en effet tel est le mouvement naturel à l'esprit humain; il est plus facile de réfuter l'opinion d'autrui que de justifier la sienne , et de construire les corollaires d'un principe donné, que de creuser pour atteindre aux bases sur lesquelles il repose.
Bornons-nous à citer quelques exemples des raisonnemens subtils par lesquels Zenon es-
(i) Dans son Commentaire sur la Physique à'Aristote.
pérait embarrasser les partisans de l'expérience ;
<( Tout corps, disait-il, est à chaque ins- )) tant dans un espace égal à lui-même ; il est » donc à chaque instant en repos. Cependant , » s'il se meut, il doit se mouvoir à chaque in- )) stant; il serait donc à la fois en repos et en » mouvement. Si l'espace , disait-il encore , w est quelque chose de réel , il doit être quelf) que part; car tout ce qui existe est nécesy> sairement dans un lieu ; ainsi cet espace » exige un autre espace antérieur, et ainsi à » l'infini (i). w
Zenon s'attacha surtout à prouver^ que l^unitê réelle , l'unité absolue , l'unité simple par conséquent, ne peut se trouver dans les objets soumis au domaine des sens ; et pour y parvenir, il emploie d'une manière ingénieuse un argument tiré de la divisibilité de la matière à l'infini, ce Car , dit-il, si on arrivait dans le domaine des sens à l'unité, on n'olitiendrait qu'un point mathématique , qui n'a rien de réel. »
Ce fut ainsi que Zenon d'EIée se trouva conduit à instituer la logique, dont on s'accorde
(i) Aristole , Sophist. Elench. ,10. — Phys. , IV , 3 ; VI , 9. — Metaphjs. , lll , [\. — Platon , Parmenide , 73. — Diogène Iiaërce , III , 47 1 ^t*--
(475 ) à le regarder comme le créateur ; ce fut ainsi que la logique, à sa naissance, fut imaginée bien plus comme l'art de disputer, en argumentant, que comme l'art de rechercher la vérité par une méthode directe; ce fut ainsi que la logique , à son origine , prit le caractère qu'elle a presque constamment conservé . d'être une arme pour le combat, plutôt qu'un instrument donné à la raison pour édifier ; ce fut ainsi que, employée d'abord pour soutenir la cause des spéculations rationnelles^ pour attaquer l'autorité et l'expérience , elle dut se fonder de préférence sur les déductions d priori , plutôt que sur les inductions analytiques.
Zenon , en ébauchant ce grand art , lui donna trois branches principales , l'art de déduire les conséquences j l'art de dialoguer , l'art de la discussion.
La règle qui , suivant Zenon , gouverne la première de ces trois branches , est celle-là même dont il nous a donné l'exemple; et il l'a peut-être empruntée des géomètres. Elle consiste à établir d'abord , par forme de supposition , les deux propositions contraires, et à presser les corollaires qui résulteraient de chacune, en la considérant comme vraie. Platon nous l'a conservée dans son Parménide ; sui-
vant Proclus^ Zenon en déduisait vingt-qualrcf formes diverses de raisonnement ; c'est-à-dire , il montrait que de cetie manière de procéder , pouvaient naîire vingt -quatre combinaisons diflerenles. ((Car , d'abord, chaque question peut donner lieu à deux propositions contraires, l'une affirmative , Tautre négative ; de chacune d'elles , on peut déduire ce qui en résulte , ce qui n'en résulte pas, et ces deux choses à la fois , suivant que la conséquence est envisagée sous des rapports divers; enfin, chacun de ces six genres peut à son tour se sous-diviser en quatre espèces, suivant qu'une chose est comparée à elle-même, ou à d'autres; que celles-ci sont comparées entre elles, ou rapportées à la première. Zenon honorait cette méthode du nom de Dianoetique; c'est-à-dire , il supposait qu'elle constituait l'art de bien penser.» Vient ensuite l'art d'exposer, de transmettre; c'est le dialogue, eu la seconde branche, (jui a pris de là le titre de Dialectique. Zenon traça les règles nécessaires pour bien interroger, pour bien réj)0ndre; et cette méthode nouvelle, dont il paraît, d'après un passage d'Arislote (] ) , que Zenon aurait donné l'exem-
(i) De re/irc'hens. Sophist. , l , ^ g.
( ^77 ) pie en même leinps que les règles, eul lant de succès qu'elle fit renoncer à la forme jusqu'alors adoptée, à la forme didactique; on ne tarda pas aussi à en abuser , et Lucien a fort spirituellement tourné ces abus en ridicule ; il a montré en même temps combien cette méthode est inapplicable aux connaissances de fait, lorsqu'il suppose un historien qui, ayant à exposer une suite d'événemens, commence par interroger ses lecteurs.
Viçnt enfin la troisième branche , ou l'art de la discussion, art qui se confondit avec le précédent , et que Zenon ne composait guère que d'artifices subtils, si nous* en croyons le témoignage d'Aristote , et si à défaut des règles positives qui nous manquent, nous en jugeons par l'exemple du célèbre argument que Diogène Laërce attribue à ce philosophe , et qui a reçu le nom dC Achille de la comparaison sur laquelle il se fondait : (( Le héros » aux pieds agiles^ ne pouvait, suivant lui, )) atteindre la tortue. Car, un corps en mou- » vement doit parcourir l'espace donné, et )) la moitié de cet espace j or , l'espace est » divisible à l'infini, comme le temps ; Achille » aurait donc , pour atteindre la tortue , un » espace infini à parcourir. »
Aristote a relevé , comme on sait , avec beaucoup de soin , plusieurs des paralogismes de Zenon d^Elée, parliculièrement ceux par lesquels l'inventeur de la dialectique prétendait démontrer l'impossibilité du mouvement (i).
Lorsque Zenon eut érigé ainsi la dispute en art , lorsqu'il eut fondé cet art sur les artifices les plus subtils, nous ne sommes point surpris de voir Isocrate , dans son Eloge de Busiris et d'Hélène, attribuer à Zenon, avec une, sorte d'admiration , un talent assez merveilleux pour démontrer à la fois que la même chose est possible et impossible : Platon répète a que le » Palamède d'Elée montrait à ses auditeurs , » dans le même objet, le semblable et le dis- » semblable, l'un et le multiple , le mouve- )) ment et le repos.» Timon le syllographe raconte quePériclès entendait Zenon l'Eléatique, qui suivait les principes physiques de Parménide, déployer une si grande habileté dans la dispute , qu'il pouvait également tout contredire , tout envelopper des nuages du doute. Aussi Timon donne-t-il à ce dialecticien le titre de puissant Zenon ^ «qui, sans être trompeur , a
(i) Aristote, Phys,, IV, 3.
( 4^79 ) » cependant deux langues, qui attaque tout ï) également (i). » Ainsi l'art naissait à peine, que déjà il consistait plus dans l'abus que dans le légitime usage.
Zenon, d'ailleurs, tout occupé à combattre, ne se donnait ponil le soin d'édifier ; il avait admis la doctrine de Parménide , il ne se proposait point d'y ajouter. Voilà pourquoi, n'émettant aucune proposition dogmatique , il a paru à plusieurs, et particulièrement à Sénèque, être une sorte de sceptique (2) (£).
On voit que Xénophane , Parménide , Mélissus, Zenon, forment ensemble un groupe que l'histoire de la philosoplile ne peut point diviser; ils s'éclairent, se complètent réciproquement. Ils s'accordaient tous à donner l'idée de la substance unique , absolue et réelle , pour base à la philosophie, à montrer que le principe , rien ne se fait de rien , ne pouvait être transporté dans le domaine de l'expérience sans donner lieu à des contradictions manifestes. Xénophane identifiait la réalité. Dieu, l'univers, dans l'unité de l'être. Les attributs qu'il accordait à son tout universel et réel, étaient
(1) Voy. Plutarque, Vie de Périclès.
(2) Sénèque , ép. 88.
prei^que entièrement négatifs, à l'exception de la toute- puissance et de l'intelligence. Parménide , en admettant celle idée, l'appliquait plus à l'univers qu'à la Divinité , à l'existence qu'à la cause; Méîissus et Zenon en conclurent que la simplicité de la substance unique ne se prête point à remplir l'espace; le premier aperçut cette conséquence, et le second la développa. Ainsi, à mesure que cette notion fondamentale fut mieux déterminée , à mesure qu'on en pressa les déductions avec plus de rigueur , elle se dépouilla graduellement de tout attribut, et, d'abstraction en abstraction, elle s'évanouit presque comme une conception vide de sens et sans valeur (i). Remontons maintenant à Heraclite, qui semble former à lui seul une école particulière, et qui peut-être n'a point encore attiré toute l'attention qu'il méritait.
Heraclite d'Ephèse, d'après son propre témoignage , avait étudié Hésiode , Pythagore Xénophane, Hécatée; mais il s'élait entièrement formé d'après lui-même. Un voile d'ob-
(i) Nous empruntons ce résumé au professeur Tennemann , qui a exposé la doctrine des Eléatiques avec autant d'exaclilude que de clarté. [Histoire de la philosophie , tome l"' , page 20^.)
«cairilé enveloppe ses opiuioris , et ce voile doit ^Ire bien épais pour nous, puisqu'il l'était déjà pour les anciens ; Lucrèce, Cicéron, Sénècpie, nous apprennent qu'on lui avait donné le surnom à' Obscur ^ cependant ces nuages ne porlaientpoint surlefondniême desa pensée,comme ces écrivains le su})posent , si la difficulté qu'on trouvait à le comprendre ne provenait, ainsi que le dit Aristoie, que de l'absence de toute ponctuation dans ses écrits. Nous ne pouvons donc guère saisir que des aperçus dans les fragmens qui nous restent de lui; mais ces ébauches portent quelquefois un assez grand caractère. Ce ne pouvait être un homme ordinaire que celui dont Socrate avait dit : a Ce que je com- )) prends en lui me paraît excellent ; il est donc » vraisemblable qu'il en est de même de ce que )) je ne puis comprendre (i). » La célèbre inscription du temple de Delphes: Connais-toi toi-même, avait fait sur lui une impression profonde (2) , et cette circonstance seule annonce qu'il était dans les voies de la véritable sagesse. Bien différent de ceux qui commencent par affirmer, et finissent par douter, destinée trop
(i) Dîogène Laërcp , II, § 22.
(2) Idrm, IX, § 5.
ordinaire au:t dognialiques , il aurait, suivant Dio}i;ène Laërce, commencé parle scepticisme, et finit par annoncer cpi'il savait tout ; mais il ne faut peut-êlre pas admettre celle dernière expression dans toiiie sa rij^neiir. Un seul irait suffirait à nos yeux pour assii;ner un rang éminenl à ce philosophe; c'est Ja définition qu'il a donnée de la véritable science, définition aussi neuve que profonde, lorsqu'il a dit « qu'un )) gr;ind nombre de connaissances ne con- )^ stitue point encore la sagesse; mais, qu'elle » consiste à découvrir la loi qui gouverne )) toutes choses. »
Aussi, c'est à l'investigation des lois de l'univers que paraissent se diriger essentiellement les recherches d'Heraclite, a Tout dans la nai) lure est régi par des- lois constantes; les » phénomènes eux-mêmes qui paraissent disy) cordans. concourent à l'harmonie du tout; » c'est un accord qui resuite des dlssonatj- » ces(i). » Belle et philosophique pensée, qui
(i) Platon, Symposium, cap, XH. — Aristote, De Mundo , cap. V ; Nicom., Mil , i. — Simpiicius, Phys. Arist. , \I, 2. — Plutarque, De Placit. phil. , I,-f-7. — Diogciic '.jhërcii, IX, § ;^. — Antoriin ,
( 485 ) explique en efl'et tout l'univers , et qui semble avoir inspiré le génie de Platon. « Ainsi les êtres y) divers, quelle que soit leur variété, sont unis , » coordonnés , dans le même plan, ne forment » qu'un seul ensemble, lendect au même î) but. i> Heraclite avait donc évité l'écueil contre lequel Xénophane avait été porté par ses déductions spéculatives ; il avait compris comment l'unité peut se concilier avec la diversité, il pénétrait le principe qui renferme la solution du grand problème.
Le Deslin, suivant Héraclile, n'est que celte grande harmonie, ou plutôt son principe; c'est la loi générale imposée à l'univers , la puissance intelligente de laquelle émane cette loi, l'expression de la raison qiii est l'attribut de ce' te puissance (l). C'est ainsi qu'il rectifia la notion du destin , admise dans la théologie vulgaire, lui enleva le caractère d'une puissance aveugle , et ne fit dériver la nécessilé que de la sagesse. Le destin, dans sa pensée, était, si l'on peut dire ainsi, la raison régulatrice.
« Cependant, tous les êtres sont sujets à des )) variations continuelles ; chaque instant ne
(i ) Piutarque, De Placitis pkil. , I, 7.3. — Stobée, Eclog. Phys. , tome I-^"" , p. 5<j.
)) les retrouve plus tels qu'ils étalent à l'in- » stant précédent ; c'est un torrent qui rouie » incessamment ses flots (i). >» Comment, du milieu d'une telle mobilité, concevoir des lois générales et fixes ? « Au milieu de ces » révolutions , répond Heraclite , la nature » suit une marche constante ; les parcelles )) élémentaires et indivisibles (4»VA*a']a) se com- )) binent, se séparent ; l' attraction y la rèpuU » sion opèrent ce double changement, une sorte » de condensation et d'évaporalion en résultent. » Une activité aussi universelle que persévé- » rante met en jeu ces deux grands ressorts (ij). » On ne peut donc dire proprement que les )) choses sont, mais seulement, c\\x eiles passent, » qu'elles naissent et disparaissent; » quelle est enfin cette force immense , infatigable , qui entretient ce grand mouvement de toutes choses, cette vie , cette reproduction ? <( C'est le feu ; h le feu doué d'une énergie expansive, le feu )) qui pénètre de toutes parts, qui dissout,
(i) Platon, Cratyle. — Aristote , Physic. , YIII , 3,— Plularque , De Placids phil. ,1,3.
(a) Platon. Symposium, cap. lo. — Aristote, Z?* Mundo , cap. 5. — Diogène Laërce , IX, §§ 8 et 9. — Plutawjui» , De Placitis phil., 1,5.
( ^85 ) » qui volatilise , qni transforme ; non préci- » sèment le feu extérieur tel qu'il s'offre à )) nos sens , mais un feu ethéré , aérien , y> doué d'une mobilité prodigieuse , une exha- » laison , une vapeur , une sorte de force 5) ignée, lumineuse , immatérielle , intelli- » gente (i), uneàme^ » en un mot, ainsi que le dit expressément Aristote (2). (t C'est l'âme 5) du monde ; cette exhalaison que tous le* » êtres respirent est la nourriture de tous les » êtres; car le mouvement est la vie, et le )> repos est la mort. Ainsi , la pensée est l'at- » tribut essentiel du principe universel. »
Heraclite établit d'une manière plus expresse et plus explicite que les anciens Éléatiques la distinction de deux ordres de choses, de deux mondes: l'un invisible, intellectuel, accessible à la raison seule; l'autre physique, accessible aux sens (3).
(i) Aristote, Melaphysic. ^ 1,5. — Cicéron , Acad. Quœst., IV , 07 ; De Nalurd Deor. , îll, i4- — P!utarque , De Plncil. phil. , 1 , 3. — Lucrèce, liv. I, vers 696. — Diogçne Laërce , IX, § 7. — Saint Clément d'Alexandrie , Slromat. , Y.
^2) De Animd, I, 2.
(8) Arislote, De Cœla^Wl, 1. ~ Mftapli^'.s.^ 111,5.
a L'âme humaine, en tant qu'elle est douée » de raison, est une émanation de cette âme y) universelle j mais elle est unie à une autre » substance animée, celle qui nous est cora- » mune avec les animaux, d'une nature ditlé- )) rente, d'une origine matérielle (i). L'homme » respire l'àme universelle ; uni sans obstacle » à celte intellii^ence suj)rême , il est dans » l'état de veille ; le sommeil est une suspen- » sion de celle communication immédiate (2).
Heraclite introduisit, sur le principe de la connaissance humaine , une maxime spécieuse, qui eut après lui un grand succès, et exerça sur la philosophie une grande influence. Le même ne peut être conçu que par le mêine y a la j> conception ne peut se fonder que sur la ■» similitude entre l'objel et le sujet (5j. )) Cette maxime appliquée aux idées qu'Heraclite s'était faites, et de l'univers, et de l'âme humaine, le conduisait naturellement à rejeter le lémoignag© des sens, à n'accorder d'autorité qu'à
(i) Aristote, De Anim. , I, 3. — Diogëue Laërce, IX, § 7.
(2) Sextus l'Empirique , Adversus Logic. , Yll ,
(3) Aristote , De Anim. , I, 3.
( -^^7 ) la raison : cependant ies sens étaient, suivant lui, comme autant de canaux ouverts, j>ar ie>quels, pour emprunter ses expressions, nous aspirons la raison divine.
c( Nos sensations n'appartiennent point aux objets; elles ne résident qu'en nous-mêmes; car elles varient selon les nidividus ; elles varient dans un même sujet suivant la disposition de ses organes. » a Les sens ne peuvent donc » nous donner aucune connaissance certaine » des objets, puisque leurs instructions n'ont » ni uniformité ni constance. L'entendement )) seul présente dans ses instructions ce carac- » tère absolu; lui seul peut donc connaître la » vérité (i). » De son hypothèse qui faisait aspirer par Tânie hunialne une exhaiaison de la raison divine , Heraclite déduisit encore une seconde conséquence qu'on n'attendait guère d'un philosophe accoutumé à traiter avec beaucoup de dédain les opinions vulgaires, mais qui présente assez d'intérêt par sa nouveauté, par les applications qu'elle pouvait recevoir. Il
(i) Platon , Theœtete. — Aristote , Mélaph. ,1,5; ÏII , 5 ; IV, 3 , 17. — Sextus l'Empirique, Pyrrlion Ripp. , T , § 218; II , §§ 65 , 69 — Advers. Logic. , '\ Il , ^ 126.
fonda sur celle liypoihèse l'auiorlté du seiië commun. <( Les jugemens dans lesquels s'ac- » cordent tous les liommes sont un témoi- )) gnage certain de la vérité ; celte lumière » commune , cjui les éclaire tous à la fois , » nest autre chose que la raison divine ré- » panduedans tous les êtres pensans, par une » effusion immédiate (i). » De là aussi les prérogatives singulières qu'il accorda à la mémoire. c( L'entendement se représente la marche » de l'univers telle qu'elle a été conservée par la » mémoire; nous parvenons donc à la vérité, "O lorsque nous empruntons à la mémoire le » tableau fidèle dont le dépôt lui est confié. »
« La sagesse est donc accessible à tous les )) hommes. »
Platon, dans leTheœtete, accuse Heraclite
et Parménide d'avoir également méconnu K
nature des vérités universelles : « Le premier, dit-il, détruit leur autorité, lorsque,arrèlanttrop exclusivement ses regards sur les faits particuliers, il conclut que tout est dans un mouvement perpétuel; le second, considérant les vérités universelles , non-seulement comme le
(0 SeStus V^S^f^\r'\([ne ^ Adversus Logic, VII,
( ^^S9 ) îien , mais encore comme la condition nécessaire des réalités , en conclut que tout est un , et se trouve ainsi contraint de rejeter le témoignage des faits, a
Heraclite faisait consister la vertu dans l'empire que l'homme exerce sur lui-même, en maîtrisant ses passions ; comme il faisait consister ia sagesse dans la fidélité à ce qui est vrai, dans ses recherches, ses paroles et ses actions. c( La fin de l'homme, disait-il, est sa propre )) satisfaction; y) mais la preuve qu'il ne faisait point consister cette satisfaction dans la volupté sensuelle , se montre assez dans le mépris qu'il recommande pour tout ce qui appartient au corps , (( dont on ne doit , disait-il , user que » comme d'un instrument. » Sa morale était encore un corollaire de sa théorie principale, et il en tirait celte belle maxime : (c Que les ^) lois humaines reçoivent leur force de celte » loi divine qui règle tout à son gré, qui triomy) phe de toiues choses. » C'est pourquoi il recommandait d'agir conformément à la nature, maxime que lui ont empruntée les Stoiciens(i).
Héraclile, qiù n'avait point eu de maîtres,
( t) Sextile ''Empirique, ibid. , § i3i. — Slobée , Soran. aS , a'ïo. — Suida; , in Herncfif.
(490 ) eut des disciples ; dans leur nombre il faudrait j si l'on en croit quelques histoiiens , compter Hlppocrate : cette circonstance honorerait peut-être la mémoire du philosophe d'Ephèse, plus encore que l'originalité des vue* qui percent au travers des nuages qui enveloppent sa doctrine. Mais on n'a, à cet égard , aucune donnée certaine ; plusieurs des opinions attribuées à Hippocrate semblent empruntées à Heraclite, l'action du feu, l'existence de la loi unique, nécessaire, universelle, l'âme humaine, parcelle de la raison divine, etc. Mais , aux écrits authentiques du père de la médecine, ont été joints plusieurs écrits supposés, comme l'avait déjà remarqué Soranujj^ médecin d'Ephèse; et suivant la reniai que de Leclerc,on doit préc:sémeiitsouj)çonner l'hauteniicité de ceux qui contiennent un mélange d'hypothèses et de raisonnemens philosophiques (i).
Galien a non seulement réclamé, en faveur d'Hipnocrate , le titre de philosophe, mais un rang distingué dans le nombre des philosophes (2J ; et loin que, pour le lui refuser, on
(1) Histoire de la médecine, i"-' part. , 1. III , ch. 2. (3) De Nalur. facull. , lib. I, II ; De Dtcrelis liipf.et PlaL, liv. Y.
puisse se fonder sur ce que ce grand homme recommandait de s'attacher dans Téuide de la médecine phuôt aux expériences qu'aux systèmes, et de séparer cette science de la philosophie, c'est précisément en cela qu'il a rendu un éminent service, puisqu'il a contribué à opérer celle division des sciences, qui, à l'époque surtout où il vivait, était si désirable pour les progrès de l'esprit humain.
Hippocrate, d'ailleurs, a donné dans toutes les branches des sciences médicales le premier exemple, et l'un des exemples les plus admirables, de la manière de procéder clans les sciences. Il est celui de tous les anciens qui a le mieux connu , le mieux développé , le mieux appliqué les méthodes cxpéiimentales ; quia jeté un regard plus philosophique sur la nature; toutes les sciences naturelles ressentirent l'influence de son j^énie. Arislote, dans son livre des Météores et dans quelques autres, a beaucoup emprunté de lui. A ses propres observations , il avait joint tontes celles que lui offraient les riches dépôts conservés dans le temple d'Esculape; il les avait coordonnées et comparées enire elles ; loin de se renfermer dans un stérile empirisme , il avait constamment combattu ces procédés aveugles qui ap-
pliquent les exemples sans savoir les interroger par rinduction ; il faisait consister la recherche du vrai dans l'art d'associer la raison à l'expérience. Sa philosophie est en quelque sorte renfermée dans peu de mots , qu'on croirait avoir été tracés par Bacon : « Il faut tirer toutes les règles de pratique, non d''une suite de raisonnemens antérieurs, rnais de l'expérience dirigéq par la raison. Le jugement est une espèce de mémoire qui assemble et met en ordre toutes les impressions reçues par les sens; car avant que la pensée se produise, les sens ont éprouvé tout ce qui doit la fournir, et ce sont eux qui en font parvenir les matériaux à l'entendement. »
La médecine, d'ailleurs, ee lie étroitement à l'élude de l'homme moral , et Hippocrale n'eut garde de négliger des rapports aussi essentiels ; il pénétra dans le cœur humain pour y observer la marche et les effets des passions (i).
C«) La méthode d'Hippocrate et les services qu'il a rendus à !a philosophie sont judicieusement appre'ciés par Cabani5.(De la cerlhude de la médtcine , ou de fhonimc pJ>y..uque et moral,)
( 'i-jS )
NOTES