MON MEILLEUR AMI
Cher conipagnoTi des jeux âe mon enfance ^ des études et des épreuves de ma jeunesse , de la destinée de ma vie entière , jusqu'au jour où nous avons été si cruellement séparés, toi, avec qui je n'eus réellement qu'un cœur et qu'une âme; qui encourageais mes travaux , les aidais de tes conseils , les récompensais de ton suffrage ; toi , dont l'exemple et les paroles m' enseignaient chaque jour le double culte de la vérité et de la vertu, que tu considérais justement comme un seul et même culte; toi, dont je reçus tout le bien et tous les genres de
( viif )
hien qu'Hun homme sur la terre pût recevoir d'un autre homme , je viens déposer aujourd'hui sur ta tombe cet èciit cojnposé sous tes yeux! Cet hommage, quelque faible qu'il soit^ soulage mon cœur dans la douleur inaltérable à laquelle il est désormais condamné. Je retrouvais en toi la noble image des sages de l'antiquité et des sages modernes , la candeur et Ig. simplicité vénérable des uns, les lumières et la inoralité épurée des autres j tu te plaisais à méditer leurs leçons , tu aimais à les recueillir de la main de ton ami. Ta pensée , qui m'est et me sera toujours présente , m'assistera dans ce que je pourrai faire encore pour être utile aux hommes / et du sein d'un monde meilleur tu soutiendras encore les efforts de celui qui vivait pour toi, avec toi; qui voudrait vivre et mourir comme toi, et d qui tu léguas, ajjrès le commerce le plus intime qui fut jamais, l'héritage de tes pensées , de tes sentimens et do
tes exemples !
Paris, octobre 1821.
t'VVV%/\/VVVV\WVVVl>UV%J^IAA'V\/%/V%\/\'VVVVVVUVV«ll/Vi;VUVVVV'VV%VVVVVIV\/\ i/l/V%lWV%lk/%;V\k,
Parmi les vœux que formait le grand Bacon pour \ accroissement des sciences humaines, il indiquait l'exe'cution d'une histoire littéraire complète et universelle, qui eût pour objet « d'offrir le ta- »• bleau des sciences et des arts qui ont >> fleuri dans les temps et les lieux diy> vers, de marquer leur antiquité, leurs » progrès, leurs émigrations, les époques
> de leur décadence et de leur restaura- » tion; despe'cifier, par rapport à chaque » science et à chaque art, l'occasion et » l'origine de son invention; de dire » quelle discipline et quelles règles on a » observées en les transmettant, quelles » méthodes on s'est créées pour les cul-
> tiver ; de rappeler les principales sectes » qui 0]itj)artage le monde savant <;tlit" » tëraire^ les plus fameuses controverses
» qui s'y sont élevées, les calomni<?s aux- )» quelles les sciences ont été exposées, » les éloges et les distinctions dont elles » ont été honorées: d'énumérer les prin- » cipaux auteurs, les meilleurs livres en » chaque genre, les écoles et établisse- » mens littéraires, etc. (i)
Il voulait qu'en entreprenant un tel ouvrage on s'attachât avant tout à établir les principes de liaison « qui doivent » faire, disait-il, toute la beaufeé et » comme l'âme d'une telle histoire ; a » unir les effets à leurs causes, c'est-'a~ » dire à déterminer les circonstances qui » ont été favorables ou contraires aux » sciences; il désirait que l'on pût évo- » quer ainsi, comme par une sorte d'en- » chantement, le génie littéraire de » chaque temps. »
» Nous pensons, disait-il enfin, qu'une » telle histoire pourrait augmenter plus
(i) De Augmenlis scienliaruin , lib. II, cap. ÏY.
» qu'on ne pense la prudence et la saga- » cite des savans dans l'administration *■ et l'application de la science, et nous » pensons de plus qu'on peut dans une » semblable histoire observer les mou- > vemens et les troubles, les vertus et » les vices du monde intellectuel, tout » aussi bien qu'on observe ceux du » monde politique, et tirer ensuite de » ces observations le meilleur régime » possible. Car il y a toujours du hasard » et de l'incertitude dans tout ce qui » n'est pas appuyé sur des exemples et » sur la me'moire des choses (i). »
Tel est le vœu que formait un illustre ge'nie; mais il faudrait un génie e'gal au sien pour l'accomplir; et celui-là serait doué d'une bien grande confiance en ses propres forces, qui entreprendrait de réaliser à lui seul un si vaste dessein. Toutefois n'est-il pas possible d'en pre-
(i) De Augmentis scienliarum. V. f.
parer du moins l'exécution de plusieurs manières, de disposer quelques anneaux pour la formation de cette grande chaîne destinée à embrasser en quelque sorte toute la suite des pensées humaines?
Dans cette vaste combinaison d'effets et de causes que nous présentent les révolutions des sciences et des arts , ne peuton pas détacher et saisir quelque loi générale, qui, se liant aux principes même des révolutions, conserve une assez haute importance, se place au rang desélémens essentiels de ce système, en simplifie l'étude, et serve de guide à l'entendement dans ses immenses recherches?
Bacon lui-même justifie cette idée, et nous indique comment elle pourrait être remplie (i). L'histoire de la philosophie.
(i) » Je souhaiterais donc que des vies des anciens » pliilosophes , du petit traité sommaire de Plu- » tarque sur leurs opinions , dos citalious d'Aris- » tôle, des dilTérons morceaux sur ce sujet, qui se » Irouvtnt dans les autres livres, tant ecclcsiasliques.
nous dit-il d'abord, occupe le sommet de cette histoire universelle de l'esprit humain; car, soit qu'on considère la philosophie comme une méthode générale ou comme la nomenclature des principes fondamentaux sur lesquels reposent toutes les sciences et tous les arts, il est certain du moins qu'elle est le centre auquel viennent se réunir tous les rayons de lumière qui dirigent l'esprit humain dans ces diverses applications (i). De même, les idées qui composent chaque doctrine philosophique en particulier forment un corps et un ensemble par la liaison qu'elles ont dans l'esprit de celui qui les a conçues. Toute doctrine a donc en elle-même ses conditions fondamentales , qui ont déterminé et le dévelop-
« que païens , on composât avec toute la diligence et le » Jugement requis, un ouvrage sur les opinions des an- »> ciens philosophes. » ( Ihid., lib. III , cap. lY. )
(i) De Augmentù scientiarum , lib. III, cap. I.
( ^iv )
pcmentclc ses détails, et le caractère cl is~ tînctif desa physionomie, si Foii peut dire ainsi, et l'influence qu'elle a exercée autour d'elle (i).
Si donc il y avait en philosophie un petit nombre de questions principales qui, se trouvant à l'origine de toutes les autres, dussent exercer sur celles-ci une influence naturelle, et qui fournissent les dernières données nécessaires a leur solution ; si les opinions que les philosophes se seraient formées a l'ëgard de ce petit nombre de questions primitives avaient dû déterminer par une conséquence secrète ou sensible la suite entière de leurs opinions, en fixant la direction de leurs idées ; si ces questions fondamentales, dis-je, pouvaient être reconnues, ënumërëes, clairement dëfînies, on aurait trouve un moyen simple et assure de marquer d'une manière gë-
(i) De Augmciitis scicntiaruvi , liv. III, cliûp. IV.
nërale les conditions premières, les caractères essentiels de chaque doctrine; on serait parvenu à saisir les termes qui composent une des lois les plus importantes du monde intellectuel.
Alors, en comparant entre eux les divers ëlëmens d'une même doctrine pîiilo' sophique particulière , pour détacher ceux qui appartiennent aux questions essentielles et constitutives , pour observer les rapportsqu'elles ont soit entre elles, soit avec toutes les idées subordonne'es , nous posséderions en quelque sorte la clef de cette doctrine, et le lien qui unit toutes ses parties; nous la re'sumerions plus facilement, nous la jugerions plus sainement, et nous nous identifierions en quelque manière a l'esprit qui la fit naître.
Alors, en comparant ainsi les unes aux autres les diverses doctrines philosophiques sous le point de vue que nous venons d'indiquer, nous aurions une
( "vj )
sorte de jnetJiode naturelle pour leur classification ; classification dont les caractères seraient pris dans le germe lui-même et les racines de chacune d'elles, donc les signes seraient très-simples et véritablement génériques; le même moyen qui aurait servi à définir chaque système servirait aussi à lui marquer sa place dans la nomenclature et à fixer ses rapports avec tous les autres.
Alors encore, en étudiant l'histoire respective des différentes sectes, leur naissance , leurs developpemens , leurs succès , leurs luttes et leurs résistances mutuelles, nous pourrions, toujours à l'aide des mêmes principes , saisir le véritable point de leur divergence, la cause de leurs oppositions, l'origine de leurs disputes , etrëduirekleur expression la plus simple, à une expression toujours analogue , les prol^lèmes desquels dépend la décision qui doit les condamner ou les réconcilier entre elles.
( ^vij )
Alors enfin, embrassant dans un men:ie cadre l'histoire entière de la philosophie» nous pourrions la résumer d'une manière sommaire, et, cherchant à nous expliquer les re'volutions successives que la philosophie a éprouvées dans les divers pays et les divers âges, nous en assignerions le principe dans les diflërens aspects sous lesquels ces questions primitives ont été successivement envisagées : nous verrions comment quelques découvertes obtenues, ou quelques erreurs commises, ont pu, en se plaçant ainsi à l'origine même de la science, déterminer les progrès de l'esprit humain, ou occasionner ses écarts.
Un tableau historique des systèmes relatifs a ces questions essentielles serait donc à la philosophie elle-même ce que la philosophie est à son tour aux sciences et aux arts ; il serait comme une carte géographique des doctrines et des opinions qui composent le monde intellectuel; il nous en indiquerait les points
( ^yiij )
principaux, les divisions et les différentes routes.
Ce tableau liistorique, dresse une fois avec exactitude, offrirait bientôt un nouveau texte à nos méditations , et sur la longue expérience qu'il nous aurait fournie nous verrions une théorie importante s'ëlever comme d'elle-même. En effet il suffirait ensuite de rapprocher les effets des causes, il suffirait d'observercomment les opinions que les philosophes ont conçues sur ces questions fondamentales les ont conduits ou les ont égares dans les questions secondaires; de comparer, par une suite de rapprochemens, et les motifs, et la nature , et les conséquences de ces opinions diverses, pour découvrir laquelle de ces opinions est en effet la plus juste , et ce qui peut manquera chacune d'elles. Ainsi, analysant dans une seconde recherche la suite des faits qu'on aurait exposes dans la première , Fanalysam avec une sëvèro critique, on j)ourrait de-
îenniner les causes les plus générales de la marclie de l'esprit humain, convertir ces observations en un code pratique poi^r V administration et V application de la science , en tirer la règle d'un meilleur régime pour notre esprit.
Les réflexions qu'on vient de lire indiquent tout ensemble l'occasion et le but de cet ouvrage , les motifs qui l'ont inspire' , et le plan selon lequel il a ëte' conçu.
Nous avons cru découvrir, par l'ëtude que nous avons faite de la nature des divers systèmes philosophiques, qu'il y a réellement une question première et fondamentale, qui est comme le pivot de la philosophie tout entière.
Cette question est celle qui a pour objet de fixer les principes dxs connaissances humaines -(\) ;
(i) Nous n'avons pas besoin de prévenir que nous «'entendons désigner ici , par le nom de principes ^ ni