‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie: considérés relativement aux principes des (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

La PhUosaphie grecque introduite à Romej répandue dans P empire romain. — Destinées et alliances des diverses écoles^ nouvelles applications.

SOMMAIRE

GiACOHSTAvcBs da&s lesquelles la poésie grecque s*est établie à Rome j — Girconslances politiques ; — Moeurs et éducation des Romains ; — Génie de la langue latine ; — Effets qui durent en résulter ; — Stérilité relativement à rinvention \ — Services que les Romains ont rendus à la philosophie.

^ Rapports de la philosophie avec la poésie chez les Romains. -^ Philosophie des poètes latins. — Rapports de la philosophie avec l'éloquence.

Gicéron ; — Influence qu il a exercée sur rétablissement des doctrines grecques à Rome ; — Garactères de sa philosophie ; — Eclectisme ; — Gomment il combine les divers systèmes ; — Sa Psychologie ; — Sa théorie de la vraisemblance ; -— Emploi qu*il fait du doute critique ; — Ses idées sur la philosophie spéculative ; — Sur la philosophie morale j — Il introduit la morale dans la iurisprùdence, et lie le droit positif au droit naturel.

( -BS )

Cou tiDuateundes divcr«et écoles grcc(iu«i ù Romç et ctant l'empire Romain.

Dei StoîcicDi ; — Applications de la philoiopbie b la morale pratique ; -~ Sénèque , Epictète, Marc-Aurùle ; — Application k la jimiprudence civile j — Proculiiens.

PlatoDicieiH ; — Alcinoiii ; — Des choses intelligibles et déi diose» sensibles ; — De la méthode ; — Huinte de Tyr ;

— Connattre et apprendre ; — Réminiscence; — Contemplïtion.

Commentateur* d'Aristote ; — Alexandre d'Aphrodisée-

Edectiquet; — Etude de( iciencei naturelles; — Galien;

— Ses recherches sur la physiologie des orsane* des sens ;

— Ses Tnes sur les méthodes ; — Méthode propre !i l'ioTention ; — Il signale le vice de la logiqae des anciens ; — 11 associe la raison à l'expérience; — Source des erreurs ; — R6le important que remplit GaUeu dans l'histoire de ta philosophie.

La philosophie grecque régoait déjà avec éclat à Alexaudiie lorsqu'elle conuoenca à se montrer à Rome.

Elle y rencontra d'autres circonstances , elle y subit d'autres influences , elle y produi^t d'autres résultats.

Mais, à Rome, comi par l'effet de causes di demeurer stationnaire dulre un rapprochcme

les^ une combinaison plus ou moins ecIaiFee de leurs doctrines.

Lorsqu'on compare les destinées de la philosophie chez les Grecs et chez les Romains , on est frappé d'un grand contraste. Chez les premiers , la philosophie naquit avec la liberté ^ se développa avec elle ; chez" les seconds , l'étude de la philosophie prit naissance précisément à l'époque où la liberté périt , et se répandit à mesure que le despotisme vint appe* santir son joug et y soumettre le monde.

C'est que la liberté politique n'avait point à Rome pour principe et pour but le perlectionnement social, les progrès de la civilisation et des lumières. Une fierté austère^ le besoin de l'indépendance y le désir de l'agrandissement > l'amour des conquêtes la firent éclore , germer, l'alimentèrent. La liberté ne fut point à Rome , comme dans la Grèce , l'ouvrage de la sagesse des législateurs , mais le résultat du caractère et des mœurs. Rome devait être libre parce que l'âme énergique et altière de ses citoyens ne pouvait suppofter d^autre joug que celui des lois. Rome voulait être libre pour résister et dominer; toutes ses vues étaient dirigées au dehors ; la liberté était son ressort d'action ;

elle devait être le grand instrument de sa puisr sance.

Virgile, dans un petit nombre de vers admirables (i) j a peint énergiquement cet esprit des mœurs romaines , qui dédaignait les arts d'imagination p les exercices de l'esprit , qui ne per^* mettait pas de cultiver d'autres arts que ceu:|^ de la politique et de la guerre. Toute l'éducation de la jeunesse romaine était dirigée vers la vie active ^ le champ de Mars était son école ; la tente était son lycée ; les traditions des aïeux, sa science ; on avait assez fait si on avait riouiTi dans son cœur l'amour de la patrie , la passion de la gloire , le mépris de la mort ; on redoutait tout ce qui eût pu altérer en elle la simplicité et l'austérité des mœurs antiques. On ne voulait pas des érudits, des rhéteurs, mais des citoyens^ des héros. De quels loisirs eussent pu jouir les Romains les plus distingués pour se livrer aux recherches spéculatives, au milieu d'une existence réclamée tout entière par les affaires publiques? Quels charmes eussent eu pour eux les travaux de la méditation et les paisibles succès de l'étude, lorsque leur âme était

(i) JEneid. y chant YI.

absorbée par la perspective des lauriers qui les attendaient sur le théâtre tumultueux des combats (i)? La politique constante du Sénat repoussa loin de Rome tous les centres de culture intellectuelles; il appréhendait que cette culture ' n'amollît les caractères ; il voulait que les Patriciens fussent exclusivement à l'état ; il eût aperçu plus d'un datiger dans la difiusion des lumières chez les plébéiens. Winckelmann (2) à déjà remarqué les obstacles que ces influences opposèrent au développement des beaux arts ; l'étude de la médecine ^ quoique d'une utilité si usuelle, si générale, si évidente (5), les sciences mathématiques elles-mêmes , malgré la sévérité rigoureuse de leurs formes, malgré l'utilité de leurs applications pratiques, n'obtinrent pas un meilleur accueil. Une éloquence simple, concise , dépourvue de tout ornement , convenait seule aux graves délibérations sur les affaires de l'Etat, à la discussion des causes privées , telle qu'elle devait résulter de l'esprit de la ju-

(i) Gicéron , Brutus^ 90. — Quintilien, Inst. Orai., Hv. II , 5. — Suétone, III. Gramm, , ch. i.

(2) Histoire de l'Art, pag. 226^ 2^0 j édition de Vienne.

(3) Pline , Hv. XXIX.

(i69) risprudence et de la forme des jugemeDs. La philosophie devait être l'objet des mêmes prëventioDSj elle devait en rencontrer qui lui étaient propres : les quesùons qu'elle agite devaient paraître oiseuses; les recherches qu'elle entreprend , téméraires ; les doutes qu'elle demande, presqae criminels. Hors du Fbmm, le Romain n'avait qu'A obéir et à croire; il éuit appelé non à raisonner, àdiscuter^/maisàagir. La sagesse pratique dont les maiimes lui avaient été transmises, les exemples de s^s ancêtres, les institutions du culte public, voilà quelle était sa philosophie. Aussi les Romains , qui avaient emprunté aux Etrusques les augures et les traditions religieuses, ne cultivèrent point les semences que ces peuples avaient su répandre, dés une haute antiquité, dans lé champ des sciences et des arts; aussi, lorsque Pjthagore fonda son institut dans la grande Grèce , les lumières nouvelles qu'il apporta dans ces belles contrées ne se répandirent-elles point jusqu'à Rome (A); aussi, lorsque pour la première fois des philosophes et des rhéteurs tentèrent d'enseigner à Rome, un décret rendu sous le consulat de' C. Fannius Strabon et de M. Valérius Messala consura-t-il avec rigueur ce» innovations contraire

institutions des ancêtres (i).' Aussi, lorsque les Athéniens envoyèrent à Rome cette célèbre ambassade composée de l'Académicien Carnéades, du Stoïcien Diogèue, du Péripatéticien Critolaiis, Caton l'ancien fut effrayé du concours des jeunes Romains qui s'empressaient autour d'eux, ce Craignant que la jeunesse ne cherchât » désormais dans l'étude une gloire qu'elle ne » devait acquérir que par la valeur et l'habileté )) dans les affaires , il fît un reproche aur nia- » gistrats de ce qu'ils souffraient que ces dépu- » tés y après avoir terminé leur négociation , » prolongeassent leur séjour dans la ville^ ensei- » gnant à défendre également toutes les opiy> nions ; il proposa de les renvoyer sans délai » dans les écoles pour y enseigner aui^ enfans

». des Grecs, ceux des Romains ne deTant «

1» comme jadis, avoir d'autres instituteurs que

» les magistrats et les lois (a) , » et en l'an 612 ,

sous le consulat de C. Claudiûs Pulcher et de

M.'Péperna, le décret du Sénat fut encore

renouvelé (5).

(1) Aulogelle , Hv. XV , ch. 1.

(a) Plutarque , tom. lY , Cat. Major.

(3) Suétone, De Clar. Orator.^ ch. i.

La même défaveur avait (également àt- Icini les sciences mathémaûqaes. Cependant les coonaissanCes asironomiques ne demeuré-^ rent pas enbèrement étraDgères aux Hotnains:

Nous voyons , par le témoignage de Gcéroa (i) , « que le calcul des éclipses n'était pas » inconnu d'Ennius , et qu'à dater d'nne éclipse N de soleil qui avait eu lieu vers l'an 55o de » Rome, on avait supputé les éclipses antérieu- '> res jusqu'à celle qui était arrivée tous Bomun las. L'aïeul de Marcellus avait enlevé après B la prise de Syracuse un globe céleste qui re- » présentait les mouvemens du soleil , de la M terre et des planètes ; et Sulpieius Galltls i » homme d'une vaste érudition , dit encore R Gcéron (2) , la mettait en jeu et expliquait i> avec son secours tons les phénomènes cèles- B tes, » ■

Quelques maximes d*nnê sagesse pratique^ dues aux Claudius, aux Caton, aux Scœvola^ aux Scipion , aux Metellus , coniposèrent, entre b 3' et la 3' guerre punique^ une sorte de philoiO[^ie qui était pour les Roi

.(1) De Repub.; liv. XYI.

(a) ii«i.,liv.XiV.

été pour les Grecs les semences des Goomiques; elle résumait, pour le service de la morale publique et privée^ les leçons de l'expérience et les lainières du bon sens.

Le génie de là langue latine^ tel qu'il était surtout avant Cicéron et les écrivains du siècle d'Auguste, était aussi l'un des plus grands obstacles qui devaient s'opposer aux progrès de la philosophie chez les Romains. Cette langue n'offrait ni les compositions savantes et r^ulières qui, dans le bel idiome de la Grèce, conservaient la trace des opérations de la pensée, ni cette variété de particules, cette richesse de désinences qui secondaient l'analyse et marquaient les nuances les plus délicates. Ses hardies inversions , ses formes elliptiques , son extrême concision^ en rendant plus rapides et plus profondes les impressions produites par la parole, se prêtaient peu aux travaux méthodiques et paisibles de la méditation. La langue latine, peu riche de son propre fonds, manquait surtout de termes propres à exprimer les idées qui appartiennent à l'ordre moral , aux- spéculations abstraites et aux domaines de. la réflexion. Lorsque Cicéron^ essayant d'introduire les doctrines grecques dans sa patrie, met ^ur la scène divers interlocuteurs,' il se voit

(.65) contraint da recourir à k termioologîe grecque pour exprimer des notions qui jusqu'alors n'avaient aucun signe dans sa propre langue. Sans donteelle ressentait elle-même, enoeb^lessuites ioéviLables de Tabsencede toute cnltare philoso- [^iquè cbez les anciens Romains; car un peuple nlavénte, n'emploie de dénominations que pour les idées dont il est babitui à s'occuper; mais, ce qui d'abord était un efièt, devint à son tour une cause, et le ttomain , habitué k concevoir avec'énergie, à juger d'ua coup d'œîl, à pronoDcer sooa une forme sententiense , devait être moins capable de ces lentes élaborations qiu . sont nécessaires aux recherches philosophiqnes. Cependant, lorsque le torrent des armées rooi&inea commença à déborder sur la Grèce « lorsque la conquête eut établi d'étroits rapports entre Kome et les villes où florissaient encore le» illustres écoles ouvertes aux science» et aux lettres, les Romains les plus distingués ue purent demeurer plus long-temps indifférens à ces no-' Mes études; ils comprirent que la culture de l'esprit peut s'allier avec la valeur, serrir la politique et prêter un nouvel éclat à la gloire; on vit.Sci-

d'une étroite amitié avec Panœtius, rechercher le commerce des autres philosophes; les deui grands jurisconsultes Tuberon et Mutins Scœvola y étudier aussi la doctrine stoïcienne auprès du même maître (i) ; on vit Gaton d'Uàque s'attacher a Antipater de Tyr, Stoïcien; M. Brutus, Varron, Pison, cultiver l'ancienne Académie ; LucuUus s'enquérir avec empressement de toutes les doctrines philosophiques des Grecs ^ conduire Antiochus avec lui dans le cours de ses expéditions ^ rapporter à Rome une riche bibliothèque composée des écrits des philosophes y y offrir une généreuse hospitalité à leurs successeurs (s). Déjà les ouvrages . d'Aristote avaient été apportés à Rome par Sy lia. Tous les hommes d'un mérite supérieur qui se montrèrent sur la scène à dater de la guerre de Mithridate^ jusqu'au règne d'Auguste , goûtèrent ei cultivèrent les doctrines des écoles de la Grèce. Quel noble cortège d'illustres amis Cicéron fait intervenir dans les doctes conférences j que nous retracent scâ écrits philosophiques ! (5)

Finib . , liv. II, IV, ch. g.-^Tusculan. Quœsi. , liv. 1, 3a.

(i)DeRepub.,l, 8.

(a) Tacite, Annal. XVI. — Sénëque, EpisU gî. — Valer. Maxim. , liv. VU , ch. 5.

(3) Gicéron , Acad* Quœst. , II , 3 , 4*

( .65 ) ■ La jeunesse romaiDe commença à prendre le goût des exerâces de l'esprit, à s'instruire dana les sciences j elle en trouva les moyeDs à Borne même : les fils des citoyens les plus distingués fureotd'ailleurs envoyé* à Athènes et danslesautrea cités grecques pour achever leur éducation ; les licbesses, le luxe qui s'introduisaient dans Home à la suite des triomphes, les nouvelles mœurs qui succédaient rapidement à l'antique simpliàié appelaient te cortège des beaux-art^ comme nne décoration et une jouissance. La vaste étendue de la scène politique qu'embrassait la pnissancç de Rome, exigeait, favorisait un plus grand développement des idées; et la ville éternelle, devenant la capitale de tant de peuples* déjà avancés dans la civilisation , leur odrant une adoption apparente pour en mieux consolider la servitude, ne pouvait demeurer étrangère à leurs richesses littéraires, ne pouvait consentir à rester inférieure aux peuples qu'elle avait soumis et dont elle se^éclarait la métropole.

Mais il résulta de ces àrconstances elles-

C '66 ) Grècâ qu'elle demanda les modèles de Farl d'écrire; elle vît se foi-mer, d après Tezemple des GreicSjSes orateurs^ ses bUtoriens, ses poètes; lé ciseau et le piuçeaD des Grecs vinrent oroer lies temples^ ses édifices. La philosophie ne pouvait suivre une marche diSereute. D'ailleurs, les Bomains n'étudiaient guère la philosophie pour elle-même, et dans le dessein d'en faire une profession expresse; ils considéraient cette é^ude comme le complément nécessaire d'une éducation libérale, comme une sorte d'ornement pour r^sprit , comme un moyen de se perfectionner, dans l'art oratoire» la politique et la jurisprudence ; ils en faisaient un sujet d'entreiiços distingués , de délassemens honorables, de coiïsolation dans les reversj ils n'aspiraient point'à I& perfectionner.

' Ce fut sans doute un malheur pour les Romaiips que les mœurs eussent déjà commencé à se corrompre , lorsque la philosophie vint s'introduire au milieu d'eux. Bienlât là liberté

succf- ' " ^--- '"' " ""■

vissai phis fut 1 les V «ueil

( '67 •) qu'engendrent radulaùon et la servitude; des moDstrés parurent sur le trône, les lob devinrent le jouet des passions. Etait-ce sur un tel iliéàire que les doctrines des sages de l'antiquité pouvaient exister, exciter cette émulation gêné-* raie qui détermine des progrès nouveaux ? Elles n'étaient plus que l'héritage du petit nombre d'hommes de bien qui luttaient contre'Ia dépravation ùniverscUeet contre'les excès de la tyrannie. Ainsi, à Rome, la liberté, tant qu'ellesubùsta. Tut stérile pour tes études philosophiques, et elle disparut pour toujours un domi-»ècle après (jaecesétndes eurent commencé à se répandre.

La vertu, cet^e digne compagne de la philosophie, ou plutôt qu'on pourrait appeler sa vraie et légitime mère, avait subi les mêmes destins que la liberté.

En vain une suite d'empereurs , animés d'an sèle égal pour les intérêts des lumières et pour ceux de la vertu, depuis Nèrva jusqu'à- Marc Aurèle , prodiguèrent-ils les encouragemens, londèrent-ils des chaires , assurèrent-ilfr deshonoraîresanxsavans; ils ne purent retrem-

1 . !■ 1 . -1 t léguer

isianccs ! propre

ei indigène^ si les connaissances philosophiques n'y furent même transplantées^ cultivées que sous des auspices peu favorables , si elles ne purent y être reçues^ protégées, secondées par les dispositions qui convenaient à son but, à son esprit y si elles n'y trouvèrent plus un théâtre digne d'elles, elles retirèrent cependant encorei sous d'autres rapports, quelques avantages de cette adoption; avantages que les historiens modernes de la philosophie ne nous semblent point avoir assez appréciés.

Ces historiens ont justement et généralement remarqué que , par le concours des causes dont nous venons d'esquisser le tableau , la philosophie rationnelle et spéculative ne put faire à Rome des progrès sensibles; mais, par cela même aussi , elle tendit à y prendre une forme plus positive, à se rapprocher davantage des réalités. L'esprit dominant chez les Romains devait les porter à rechercher l'usage qu'ib pourraient faire de cet ordre de connaissances pour les résultats usuels, et pour les besoins de la vie active ; il dut les conduire à r&umer les théories pour leur donner une forme applicable , pour les convertir en art pratique , pour les transporter sur la scène de la société hu» maine j et , on doit le reconnaître , tel était peutêtre ^ussi l'un des premiers intérêts de la philo-

( i69 ) lophle dle-même, à uoe époque oh les théorie» avaient reçu un si vaste développement; tel était peutétre aussi le mérite qui avait princtTpalemeot manqué aux Grecs. Les semences abondaient, il était temps de cultiver; on avait beaucoup créé, il éLiit temps de profiter et de jouir. Si les Romains ne considérèrent pas la pbilosopbie coname uo but, ils la conçurent du moins comme un mojen et un instr'ument utile; et, quoi qu'en puissent dire les contemplatif, un semblable emploi est sans doute aussi l'une de ses plus essentielles desdnations. U faut voir dans la Eépubiique de Cicéron les reproches qu'il adresse à ces philosophes contemplatifs qui voulaient reofermer la science dans la sphère des spéculations , et qui interdisaient au sage de prendre part aux affaires publiques. « La vertu, dil-il, n'est rien, sï elle s n'est active. Son activité la plus glorieuse B Consiste à gouverner l'Etat, et à réaliser non a en paroles, mais par des faits, les doc- » trines qu'on entend retentir dans les" éco-

( 170 ) double et triste influence de l'addition er.de ]a servitude^ opposaient , dans la Rome des Césars » les plus puissans obstacles aux succès de la saine philosophie, elle devait acquérir un nouveau prix aux yeux du petit noni]|}r& d'hommes généreux qui demeuraient encore dignes du nom romain ; en leur prêtant des lumières et des forces d'un ordre supérieur , jiu travers de temps si déplorables y eUe devait pro^ duire en eux ses fruits les plus légitimes et les plus beaux ; elle devait recevoir en eux une grande éducation par les épreuves de l'adversité; elle devait s'épurer y s'ennoblir dans ce combat perpétuel contre la tyrannie des hommes et les passions du siècle , et ses maximes devaient obtenir y dans ce sanctuaire où elle s'était en quel-^ que sorte retranchée , la plus vraie et la plus éclatante confirmation.

Enfin, toute adoption de la philosophie grecque par une autre nation était une sorte de révision et de jugement exercés sur les do(\trines qui la composaient; les doctrines p|ii-* losophiques ne se propagent ' pas comme les usages I comme les cérémonies religieuses; elles provoquent elles-mêmes l'examen eo se présentant; elles ne s'adressent qu'aux hommes éclairés ; le concours de tant de peuples civi-

( I7Ï ) lisÀ'^jui, à cette époqae, fiirent iniiiës à la tagesEé des institutions de la Grèce > devint donc comme un immense témoignage rendu en sa Êveur ; les études des hommes instruils j répandus sur tant de contrées, furent comme un vaste et long commentaire pour ce texte si riche et à fécond; nous-mêmes , aujourd'hui , nous ne connaissons une partie des originaux que par le secours de ces intermédiaires qui se sont placés entre eux et nous ; et alors même que BOUS av<ms conservé le texte primitif» nous recevons de précieux secours des commentateuTS qui l'ont éclairci. .

La puissance de Rome, en réuni^ant sous les ]ois d'un même empire toute l'étendue du monde civilisé, non-^ulement dissémina dans le inonde entier le trésor de lumières qu'elle venait de conquérir^ mais occasionna, eptre tous les hommes instruits des pays divers, un commerce d'idées qui' dut favoriser, dans la société géDérale,le progrès des connaissances humaines. Les sciences ne furent plus l'apanage exclusif d'une seule contrée de la terre ^ elles ne furent plus étudiées dans les seules vues d'une uti-' lité locale j la diversité mœurs, muliiplièrenl les préventions de sectes dtii

foroe ; les rapprockemeiis et les échanges de* vinrent plus faciles. L'enseignement oral qui , dans les écoles de la Grèce, était le mode le plus ordinaire pour la transmission des connaissances, devenait insuffisant; on devait donner la préférence aux écrits qui pouvaient se trans* porter de contrées en contrées; les idées se fixaient mieux sous cette nouvelle forme et subissaient aussi un contrôle plus sévère.

En cherchant à apprécier ces divers résultats, nous ne devrons pas nous borner à observer les destinées de la philosophie grecque à Rome méma et dans l'Italie : nous devrons les suivre dans le domaine entier de l'empire Romain , lorsque nous aurons réuni les observations qui se lient plus particulièrement à la capitale de l'empire. L'histoire de la philosophie devient à cette époque une histoire universelle. Nous excepterons touiefoisTEgypie qui avait un foyer distinct, et que pour ce motif nous avons visi^ tée dans le chapitre précédent.

Chez les Grecs, la poésie avait dès long-temps précédé la philosophie; la première avait prêté en quelque sorte ses inspirations à la seconde. Rome nous offre un phénomène inverse : la philosophie prit le devant, et les poètes vinrent s'iifttruirç à son école. Chez les Grecs, les pre-

( lyS )

miers philosophes s'étaient exprimés en yers ^ k Rome, les premiers poètes empruntèrent aux traditions philosophiques une portion plus ou moins riche de leurs ouvrages. Il est digne dé remarquer, au reste, que les études philosophiques ne nuisirent point à l'essor du génie poétique chez les Romains, et qu'elles lui fournirent au contraire de belles et nombreuses inspirations. Ennius, au rapport de Perse (i)| avait recueilli les traditions de l'école pythagoricienne. A la tête des écrivains que Rome présente à l'historien de la philosophie est ce Lu* créce, dont le poème est le plus ancien aussi qui nous ait été conservé dans cette langue. Mais le génie de Lucrèce n'a point obéi au besoin de transmettre le fruit de ses propres méditations ; il a traduit Epicure; poète philosophe, il a violé en quelque sorte la loi de son mattre. S'il a ose plier la langue de Rome à peindre la doctrine de l'apôtre de la volupté , s'il a réussi à tirer d'admirables beautés d'une théorie rationnelle^ s^ a pu ressentir la chaleur de l'enthousiasme pour le système le plus aride et le plus glacé^il n'a pu, même en s'attachant à imiter ^ être toujours un imitateur fidèle, et déjà £[MCure a commencé à s^altérer sous les pinceaux de ce pôntre inat-^

(i) iSaxwv VI , vers loetsnîv.

(174) tendu. Virgile^ aa rappott de Yarron, avait aussi reçu les leçons de S'u*on, philosophe Epicurien ; Servius nous atteste l'étude approfondie qu'il avait faite des doctrines philosophiques ; mais lui-même nous l'atteste bien mieux encore par les nombreux emprunts qu'il leur a faits; il n'est pas une de ces doctrines qu'il n'ait l'art de &ire revivre et de peindre dans ses chanls immortels. Tantôt il retrace au souvenir le temps où il fréquentait les jardins d'Epicure ^ il met en jeu les atonies^ Ait naître l'univers de ces sepiences primitives ^ et partage la félicité de celui qui s'est affranchi des terreurs vulgaires^ en pénétrant dans les connaissances des causes (i) ; tantôt^ avec Platon, avec le Portique, il célèbre l'année mystérieuse, il s fait respirer dans tous les êtres l'âme universelle, il anime le monde entier de ce feu éthéré, source d'intelligence, principe de fécondité; il semble même remonter jusqu'aux antiques opinions de Py thagore , et recueillir les traditions des mys^ tères (2). Horace a cherché la vérité au sein-de

l'Académie (3); il s'est complu long'-temps à

" I ' ■ I ■ 1 1 ■ ■ .1 . Il I ^ ■

(1) Eglogue VI. — Georgiq, , liv. II , vers 490. (1) Eglogue IV, vers 5. — Georgiq.y liv. IV, vers^aio. — Eneid, , liv. VI, vers 524 et suivans»

(3)Uv. ^,J^/Elw^a.

entendre, àsuivre les faciles leçons d'Epicure (i). Une plus aiûce expérience l'a rattaché ensuite aux sévères maximes du Portique. Toutefois ne lui demandez pas sous quelles enseignes il mar^ che/quel guide il suit en recherchant ce qui est vrai^ ce qui est honnête; sa règle est de ne juger sur la parole d'aucun maître ; il parcourt librement toutes les doctrines, et quelquefois même Arisdppe le compte au nombre de ses disciples (a). Ovide^ en rani(nant dans ses Meta' morpkoses l'ancienne théogonie des Grecs, associe les systèmes de Pythagore et d'Empedocle (3). Manilius, dans son Astronomique adressée à Auguste^ expose, d'après les principes des Stoïciens , les lois et les opérations de la nature (4). Lucain emprunte à la même école les traits énergiques avec lesquels il peint la vertu , la description des révolutions future^ de l'univers (5), et jusqu'à cette enflure qui caractérisait trop souvent les exagérations du Stoïcisme* Perse, enfin ^ puise à la même source^ et ses

(I) Liv. P' , Epist. 4 , ^.

(1) Ibid.^EpUt. I.

(3) liv. XV , vers i5o et snivans.

(4) Liv. II , vers 6i ; liv. lY » vers 91 5».

(5; PharsaU , liv. I* , vcn 74» Uv. it , vers 586.

Li I

rigides censures des vices de son temps , et les préceptes de morale qu'il leur oppose, et les vues qu'il conçoit sur la destination de l'homme (1).

Si les considérations que nous avons présentées au cliapitre lY de cet ouvrage (2) y à l'égard de l'influence que la poésie exerça y parmV' les Grecs^ sur l'esprit d'invention et sur la création d'une philosophie originale , ne sont pas dénuées de fondement, l'emploi que les poètes latins firent de la philosophie est un dernier trait qui caractérise d'une manière sensible la nouvelle direcûon que cette science prit chez les Romains. La poésie, survenant après les doctrines philosophiques, ne put avoir la même part à leur origine. Les poètes ne s'emparèrent que des doctrines étrangères; ils ne s'attachèrent pas même exclusivement à une seule, et l'on aperçoit en eux la même tendance à l'Eclectisme qui se manifesta chez Jes philosophes de profession pendant le cours de cette période.

Rome y placée au centre des communieations générales des peuples , admettant ^;alement toutes les sectes, était naturellement placée pour devenir le théâtre d'un semblable

{1) Satire 3* ^ vers 66 et sai?aas.

(2) Tome I*', pag. SaS*

< 177 ) ËdeciisDie ,' les philosophes romains , conduits par un intérêt d'utilité pratique, plutôt i^ue par UD motif de curiosité spéculative, devaient rechercher daos toutes les écoles ce qui pouvait se prêter aux applications ; les jeunes Romaios d'ailleurs étaient ordinairemeat dirigés dans leur éducation' littéraire de manière à pouvoir étudier et comparer toutes -les doctrines des Grecs ; Gicérou , quoique Académicien , avait placé son fils auprès de Cratippc, qui enseignait lePéripatélicisme à Athènes.' ^

Les observations que nous venons de faire s'appliquent aussi en partie aux rapports qui s'établirent, chez les Romains, entre l'éloquence et la philosophie, a J'avoue, dit Cicéron, que » ce ne sont point les rhéteurs , mais les étus des philosophiques qui m'ont fait ce que je a suis (l). » « Il priait ses amis , » dit Plutarque(3), « de ne point lui donner le titre d'ora- » teur, mais celui de philosophe, x Ces éludes , lisait eacore Océron ,. « hieo loin de nuire à D l'art oratoire, lut prêtent au contraire denou- > velles forces ; le système que j'ai embrassé a

(i)Z>cZ,cjiiuj,liv. 24.- (») fie de Cicéron.

I) un rapport étroit avec les exercices de Fora-

V leur; ceux-ci lui empruntent le talent de la )) discussion , lui rendent en retour une Seconde

V abondance et les ornemens du discours (i).)> €'est également à Pccole de la philosophie que Quintilîen a étudié les préceptes qu'il donne à ce grand art.

Il fut aussi le prince des philosophes rotnains, ce citoyen illustre^ qui fut le prince des orateurs^ Le premier il éleva sur cette terre nouvelle un-monument à la science de la sagesse; et quel monument! C'est un portique majestueux qui introduit à tontes les branches de la science. Gicéron est historien et peintre tou^ ensemble; il fait revivre les écoles diverses en même temps qu'il en raconte l'origine. S'emT parant ensuite de leur héritage , il élève la philosophie à la plus haute dignité^ lui assigne son véritable but , lui prête le plus noble lanrgage, l'arrache aux subtilités des écoles pour la transporter sur la scène de la société , Tanime d'une vie toute nouvelle. Ge n'est pas à Fintelligence seule qu'il s'adresse, c'est l'ânie tout entière qu'il intéresse à ses doctes leçons.

(i) De Fato , 2.'— De Divin, , liv. I*'.

G>mment les anciennes préveations qui repoussaient les éludes philosophiques ne se seraient-elles pas. dissipées , lorsque leur cause obtenait un tel apologiste , lorsqu'elles rece- Taient de la bouche de ce grand homme les plus magnifiques éloges, lorsqu'on apprenait de lui qu'elles avaient été sa lumière dans les affaires publiques , son délassement dans ses irayaux , sa consolation dans l'adversité, qu'il avait trouvé en elles etun guide pour son génie, et nue source inaltérable de 1 bonheur, et le Trai fondement de la vertu (l) ; lorsque Gcéron lui-même, si justement fier des services qu'il avait rendus à son pays , plaçait au premier rang de ces services le bonheur d'avoir pu introduire ses concitoyens à l'étude de cette science (a) ? Il nous apprend qu'avant lui levers écrivains s'étaient déjà exercés sur le même sujet ; mais ils étaient restés dans une obiCDrité dont l'orateur romain croit inutile de les tirer (3). Il est cependant singulier qu'il ne

(i) De Q^iis, II, 1. — De Legiius, liv. s3. — TWcu^n. , II , 4.

(i) De Div. , liï. I.

(3) Tusculan. , liv. II — DeFiniù. , I /cù>,II, 1. — De Div., II, i.

fasse jamais mention du poëme de Lucrèce, Cîcérbn nous confie lui-même qull s*est proposé quatre vues principales .: faire connaître aux Romains les doctrines des Grecs , y puiser librement ce qui lui paraissait digne d'estime, les revêtir des ornemens du style et de tout l'éclat qu'elles peuvent emprnnler à l'art oratoire , et les rapporter aux résultats de l'utilité la plus relevée et la plus étendue (i) ; aussi trouvons-nous dans la philosophie de Gicéron les quatre caractères essentiels qui distingueni les travaux des philosophes romains pendant le cours de cette période : une science emprun-* tée aux sages de la Grèce, mais composée d'un éhoix de matériaux fait dans les différentes écoles, une science rendue accessible^ attrayante^ mise à là portée de tous les hommes instnaits, une science éminemment pratiqueet appliquée aux besoins généraux de la so-.

ciété 9 comme à ceux de la morale privée \ en sorte que Gicéron n'a pas été seulement la vrai fondateur de la philosophie à Rome, mais qu'il est en quelques sorte pour nous comme le représentant de tous ceux qui l'ont cultivée

•^mi^mmmm

(i^ Qutesi. Acad. , liv. II , 3.

( tSl ) après lui. En traçant rapidement ici le résumé de ce qu'il a fait pour elle y nons expliquerons donc mieux que par une froide nomenclaturs bibliographique, le point de vae dans lequel les Romains se sont placés pour Télnde de cette science, et l'esprit dans lequel ils l'ont traitée. L'école d'Epicure est la seule à laquelle Gcéron n'ait voulu payer aucun tribut, et l'éloignement qu'il montra pour elle est iustifié eu partie par l'abus qu'on commençait à en faire , par te pressentimeat de celui qu'on en ferait par la suite (i). 11 loue Pyt]iagore(a), il rend a Sacrale une sorte de culte, il professe pour Platon l'admiration la plus constante (3) j il associe Aristote (4) aux liommages dont il environne le fondateur de l'Académie, et il: se plaît à voir dans ces deux philosophes plutôt deux alliés que deux rivaux (5); il s'est pé* néiré des austères maximes de Zénoo, il s'est rangé à la suite de Garnéade et de Fbilon

(0 De Finidus, \iy. 5, 6, lan. , n , 6. — Acad. quast. ,

dans les rangs de la moyenne Acadérpi^; mais cjB qu'il y a surtout cherché^ c'est ravanlage qu'offre cette ëcole de pouvoir comparer, discuter librement toutes les doctrines » les opposer entre elles, et faire un choix judicieux (i). Il cherche lui-même cofnment on peut composer, de l'enseignement des sages de la Grèce depuis Socrate, un système unique ou du moins principal, modifié seulement par les additions ou les corrections de ses successeurs (2) ; il va quelquefois jusqu'à forcer ce rapprochement, et jusqu'à supposer que la doctrine des Stoïciens ne diffère que dans lés termes de celles de Platon et d'Arisiote (3). On est forcé de reconnaître toutefois que,, dans ses vastes recherches, il n'a pas toujours exactement saisi, fidèlement rendu, la véritable pensée des auteurs dont il se rendait l'interprète.

En général, Cicéron suit la moyenne Académie dans les questions spéculatives, Platon dans la Psychologie; Aristote et Zenon surtout le guident dans la morale; il s'attache de

il) De nat. Deor. ^ liv. II, i3, 14. — Tusculan. , Hy a. — Acad. quœst, , II , 3.

(2) AcaéL quœst. j 1,4^^ ^^i^*

C i83 ) |)réCfrencc à Aristoie dans la Polukjue; maij» c'est Platon qu'il prend coDStamment pour modèle dans sa méthode; il se plait à imiter la forme de ses dialogues : s'il ne l'égale pas dans l'extrême délicatesse de ses analyses, ill'é^le souvent en élévation >. il le surpasse en clarté, et ofire lui-même à l'éloqueDCc philos<{phique un modèle qui n'a jamais été égalé jusqu'à ce jour. « Etudiez avec soin, dit Cicéron dans les Tusculanes, rr ce que Platon a dit deFâme, 1) il ne TOUS restera rien à désirer (i). L'âme » humaine dérive immédiatement de la divi- » cité. Elle conserve une sorte de consaogjii- » niié avec les êtres célestes , et de là vient » que de tous les animaux l'homme seul a la H connaissance de Dieu. Il suffit donc, pour Savoir éeite connaissance, que l'homme se n rappelle sa propre origine. La nature a placé » en nous certaines notions nécessaires, qui v sont comme les fondemens de la siâ^ice (2). » Toutefois , il ne faut entendre ce que nous n. venons de dire que de la partie supérieure » de l'âme; car notre âme se divise en deux

(i)Li

(184) » parties , l'une raisonnable , Tnatre privée de j> raison ; celle-tà est ta raison maîtresse et sou- D veraïne; elle doit commander à l'autre. Cest » encore cette âme supérieure qui est douée n de l'immortalité; ou plutôt notre vie ici-bas » n'est qu'une sorte de mort, et lorsque l'âme n sera dégagée du joug des sens, elle se trouvera n libre, comme le prisonnier délivré de ses i> fers (i). Cependant , les sens lui ont été s donnés, dans son existence présente, comme » autant de satellites et de messagers'; chacun » d'eux a ses fonctions qai lui sont propres, » et sa perfection consiste à percevoir avec cé- J> lérité et facilité les choses qui sont soumises J> aux sens par leur nature (2). »

En voyant Cicéron adopter les bases de la Psychologie de Platon, on s'attendrait à trouver en lui un dc^matique , à le voir s'engager dans la voie des spéculations contemplatives. Cependant , il a partagé les doutes de Caméade.

Ecoutons comment il caractérise lui-même le doute propre à ta moyenne Académie : a Toute » connaissance est environnée de difficultés j

(i) Tiubulan. ,l,3i, -62. — Il, Zx, De Finibut, (a) De Legibus ,1,9. —De Fiuibus , Y . 4- ^

( «85 ) S telle est l'obscurité des choses, Ia>faiblesse de M noire inielligence , quelesbommes les plus A savans de l'antiquité se sont défiés de pou- » voir trouver ce qu'ils cherchaient. La [^u- » part des hommes se trouveot engagés dans n une opinion , avant d'avoir pu la choisir ; ils n jugent de ce qu'ils ne peuvent connaître ; ils » s'attachent à une doctrine quelconque, comme D à un rocher au milieu de la tempête; cepea- » dant , le sage lui-même ne pourrait pren— » dre un parti qu'après avoir tout écouté , « et pass^ en revue toutes les opinions. Pour

> nous y la seule différence qui nous sépare de

* ceux qui croient savoir, c'est qu'ils ne don- » lent point que les choses qu'ils soutiennent » ne soient réellement vraies , au lieu que

> nous nous bornons k admettre beaucoup » de choses probables , faciles à suivre dans

* la pratique , mais qu'à penne nous pou- » vons aHirmer dans la théorie (i). Nous ï pouvons, si vous le voulez, donner le nom » de vraisemblance à ces probabihtés ; mais » elles n'ont point de cerdtude , elles n'ont

» qu'une apparence belle et frappante (i). y^. Cependant , comment concilier ces dontes avec Tautoriié dont la morale a besoin ?

Comment Cicéron surtout ^ qui institue les devoirs comme des préceptes Sacrés et rigoureux , pourra-t-il leur donner la sanction d'une conviction intime ? IL ne s'est point déguisé une difficulté aussi évidente. c( «Tirai^ dit- » il^ au-devant du reproche que me feraient D des hommes éclairés ^ en me demandant û ^ je suis conséquent à moi-même lorsque je M prétends qu'on ne peut rien percevoir , et )» que cependant je disserte sur diverses choses, > 311 et que je veux établir les règles des devoirs. « Certes , je ne suis point du nombre de ceux p dont l'esprit flotte d'erreur en erreur, et » n'adopte aucune règle fixe. Quelle serait y> notre intelligence , o^ plutôt quelle serait yk notre vie , si nous n'avions aucun principe » de rabonnement, aucune règle pour la vie ?

ï> Mais, en rejetant la distinction des choses >) certaines et incertaipes, nous admettons celle lù des choses probables et improbables. Or, qui î) m'empêche de suivre ce qui est probable ,

(i) DeNat. Deor. , 1 , 5.-- Z?c Officiis,

( i87 ) fi de rejeter ce qui ne l'*^t pas; et, en é-n- -» tant ainsi l'arrogaDce des affirmations , » d'ëcliapper à cette témérité qui est si con- » traire à la vraie sagesse (i) ? »

CependaDt, le contraste apparent des vues empruntées à Platon , et des doutes exprimés sur la certitude de toutes clioses , oe s'expliquerait-il pas par la mémç hypothèse qui a déjà été présentée relativement à l'école dont ' Ucéron smt les traces ? ces doutes ne seraientils pas plus apparens que réels? Ne seraient-ils pas simplement un instrument employé pour combattre les doctrines étrangères, et protéger ainsi une doctrine positive secrètement conservée ? Gcéron , en rappelant que Socrate et Platon avaient suivi une méthode à peu près semblable, déclare quelque part (2) qu'il a voulu suivre cet exemple-, a cacher son propre senit tinient,détrulre les erreurs des autres, et, dans » chaque discussion, chercher ce qui se rappro- » che le plus du vrai. » Toutefois, ce passage liu*même , loin de nous paraître snflîre pour attribuer à Gicéron une doctrine ésotérîque ,

( 188 ) n'atteste l'existence , nous paratt confirmei- u^ coniiaire qu'il pensait avoir assez obtenu, ù\ fondait les coaùaissances sur la simple probabilité. Ce passage s'interprète de lui-même par le procédé ordinaire à Cicéron, qui consistait à mettre eo scène les diverses écoles de pbilosophesj et de se borner le plus souvent au simple rôle de spectateur. Mab, y a-t-it un ouvrage où il soit plus entièrement lui-même que dans ce traité des Offices composé pour son propre fils? Or c'est là , et en traitant , certes , la matière à laquelle il importait le plus de donner les garanties de la certitude > c'est là préôsément qu'il pose la difficulté , et la résout par la seule vraisemblance (i).

Nous ne voyons point que Cicérou ait chei^ ' ché à familiariser les Romains avec la métaphysique et la ^lectique des Grecs ; ces recherches eussent été trop peu du goût des Romains, "trop peu analogues , peut-être , au génie deGcéron lui-même ; il leur allait un art moins subtil ', la logique du bon sens convenait mieux a ' ses lecteurs; il se borne à ces masimes simples : « que , pour éviter l'erreur dans toute discas-

( i89 ) n sioQ y il faut d'abord s'entcodre sar la denon mination de l'objet mis en question , explî- )> quer nettement ce qu'elle signifie , et entrer n ensuite en matière. » Il bUme cette méihode ordinaire , dit-il y aux savaos, de remonter indéfiniment aux premières origines , sans omettre aucune circonstance , quelque minutieuse qu'elle soit , en quoi il ^it allusion aux abus de l'érudition (i). Il limite dans une portion de ses écrits la méthode Socratique telle qu'elle avait été reproduite par Plalon ; dans les autres, comme les Traités des Offices et des LoiSf il remonte d'abord aux premiers principes , pour descendre aux déductions par la marche la plus directe. De toutes les questions de la philosophie spéculative, les seules dont il se soit emparé sont celles qu'il discute dans ses Traités de /a Nature des Dieux y du Destin et de la Divination; mais on voit qu'il les considère en partie , plutôt comme un sujet d'crudidon que comme une matière entièrement accessible à la raison humaine j et qu'il s'y propose plutôt d'exposer les opinions des écoles, que d'y professer une conviction personnelle. Il

( î9^) prend cependant une part plus sérieuse à cette grande discussion sur le Destin , t\m n*étaic au fond que J'expmen de la théorie fondamentale des causes ; il écarte les équivoques qu'avaient fait nattre les subtilités des Stoïciens sur la possibilité ^ et , dans le système général des causes , il sépare l'ordre des causes naturelles dont l'enchaînement est soumis à des lois immuables, de l'ordre des causes spontanées qui appartiennent à l'action des êtres moraux et intelligens (i). Il importait trop à ' Cicéron de garantir la liberté des déterminations, condition nécessaire du mérite ou du démérite , pour ne pas rep(5usser toute doctrine qui tendrait à la fatalité. Si^ dans plus d'un passage de ses écrits ^ Cicéron montre assez combien sa raison était supérieure aux superstitions vulgaires (2), alors même que, dans l'intérêt de l'ordre social, il recommandait le respect pour les formes du culte établi (3), lorsqu'il se renferme dans ces augustes vérités , sur lesquelles reposent les

(i)DeFato^ Ii9»ï7 i »9* — 2>eJ!7iVi/i.,III, 7,8*

(2) Tusculan. , 1 9 5 , etc.

(3) De Legibus , II , 7,8, etc.

idées religieuses , avec quelle profondeur de conviction ^ avec quelle élévation de sentimens^ avec quelle chaleur entraînante ^ avec quelle grandeur de vues, avec quelle magnificence de langage il se complaît à leur rendre le témoignage le plus éclatant ! C'est alors qu'il n'est plus un simple traducteur , qu'il est entièrement lui-même ^ ou plutôt qu'il se montre comme l'organe de la nature et de la société humaine^ comme . l'interprète de tous les peuples et de tous les âges. S'empare-t-il du domaine de la morale pratique?. C'est alors qu'il recueille en abondance les fruits qu'il s'est promis de l'étude de la philosophie ; c'est alors qu'il s'environne de toute sa dignité, en même temps qu'il l'appelle à ré« pandre son utilité la plus féconde. Avec quel dédain, ou plutôt avec quelle indignation elles seront re jetées ces froides hypothèses qui dégraderaient la vertu , en la réduisant à un calcul mercenaire , en la rendant l'esclave de motifs intéressés ! La vertu , belle et vraie par elle-même , ne lui paraîtra jamais devoir être recherchée que pour elle-même ; c'est dans la nature et la destination de l'homme , c*est dans la lé^lation universelle qui a pour auteur Fauteur même de toutes choses , qu'il

( 192 ) puisera la régie des devoirs (i). Seulement ^ en s'attachant avec les Stoïciens à Intéresser essentiellement la fierté de l'homme à la pratique de la vertu ^ idée qui sympathisait si bien avec le caractère romain , il n'échappera point an vague que l'emploi exagéré de ce principe répand sur les notions de la morale. S'étabfitil enfin sur le territoire de la législation civile ^ du droit positif j de cette jurisprudence dont son rare talent avait exploré toutes les braihches^ et qui était alors , pour les Romains^ la principale science et presque la science unique P Quels flots de lumières il répand sur la science du droit ! Quel vaste enchaînement il établit entre toutes ses parties ! à quelle distance il laissera tous les jurisconsultes vulgaires , froids et stériles commentateurs du texte des Edits du Préteur ! C'est des sources du droit naturel qu'il fera découler le droit positif j c'est des sources de la morale éternelle et universelle qu'il fera dériver tous les principes du droit de la nature. II réunit ici la sublimité de Platon à la prudence et à la rigueur d'Aristote; il allie 1^ patriotisme du citoyen

(i) De Finibus^ v. 22 , 23. — De Legibus ^ I, i3. r- Z?tf Qfficiis ,1,2, etc.

(195) à la moralité de l'homme privé i à la piété de rhomme religieux j le jurisconsulte formé à son école trouvera dans la plus haute philosophie le commentaire des lois de son pays ; le simple particulier , guidé par lui, en obéissant à ces lois , obéira à la raison, à Dieu même (i). Cicéron, 60 s'élevant à cette hauteur , a enseigné les vrais fonderaens de la jurisprudence , non pas seulement à sou siéple , à sa patrie , mais à la postérité tout entière. Enfin ^ Clcérou, qui semblait avoir pris Platon pour guide, en traitant des lois y veut*il aussi à son exemple traiter de la République ? ce caractère dominant de son esprit qui veut avant tout obtenir des résultais d'une application certaine , disposition qu^avait du accroître encore en lui la longue habi-* tudedes «flaires publiques, le garantira dea théories idéales du fondateur de rAcademie* Avec Aristoie , U prendra l'ezpérieDce pour guide. L'eipérieiice ne sera point pour lui la servile expression des préjogés refus ; citoyen d'une république ^ défienseor de la libené expirante, alors même <{all s'élève contre les eotrepnses andacienses des César, des An-

{\)DcLcgUms^ I, 5, ^ , t ^ tic. — De Offieiiâ , 1, 25; n, i«, la.

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