CHAPITRE XXI
Nouveaux Platoniciens {\)
SOMMAIRE
pABiLiè» def Qiiofti<]iwfl el des boiiteftiix Ptatonicicns. — Analogies el diffà^ences des deux directions. «^ En qooi la doctrine des nouveaux Platoniciens se rattachait à celle de Platon ; — En quoi elle s'en éloignait. — Rapprochement de cette même doctrine avec celle de Pythagore:
Les nouveaux Pythagoriciens préludent au nouveau Platonisme. — Rôle que joue Arislote dana la créatioa de ce système.
Précurseurs des nouveaux Platoniciens : Apulée « Plutarque. --Numénius.
Ammonius Saccas , premier et véritable auteur du non- . Teau Platonisme. — Longin. — Plotin ; sa vie. — Parallèle
de Plotin et de Platon. — Les Ennéades. — Clef da système. — Unité primordiale , suprême , parfaite , absolue. — Comment tous les êtres, en procèdent. — Le monde intelligible , principe réel et vie du monde sensible. -*Lcs idées, substances et forces. — La matière ; privation. — L'âme humaine ; son origine , sa nature , ses fonctions , ses lois. — L.'v raisoi^ , Tentendement. — L'âme est essentiellement active^ non passive; elle produit et ne re^it pas. —La
aeiMatioii , k mémoire également actife*. *-^ L& conn^*^ «ance n'est que Tintuition réfléchie ; — L'intelligence ne perçoit qu'elle-même. — • Unité du système des connais^ sances. — -La morale identifiée avec l'exercice logique de lesprit. — • Voies transcendantales pour s'élever aux connaissances pures.—- Résumé. — En quoi Plotin a mo« difié les systèmes dont il s'est emparé.
École fondée par Plotin. — Porphyre; ses' travaux rat Aiîstote. — Doctrine de Porphyre ; — Il maintient encore les droits de la raison ; — Ses doutes à l'égard des spéculations turnaturelles.
Traité sur les mystères des Égyptiens , attribué à Jamblique. -— Les recherches de la raison subordonnées aux spéculations surnaturelles et à Tinspiration divine. — ^^ Analogie de la doctrine du traité des Mystères avec celle do Plotin. — Livres hermétiques. — Type du système sums» tiirel formé de l'incorporation de la philosophie dans la théologie mystique du Paganisme. — De quelques fragmens attribués à Orphée ; germes du même système.
Jamblique : nouvelle forme du nouveau Platonisme, apologie du mysticisme.
Destinées de l'école des nouveaux Platoniciens. — Succession de ses chefs.
Ecole d'Athènes ; — Elle reçoit le nouveau Platonisme. — Forme particulière dont cette doctrine y est rovêtue. — Hiéroclès. •— Ses commentaires sur les f^ers dorés de Pythagore. — Plutarque , fils de Nestoriûs. — Syrianus.^
Proclus. *-- Rôle important qu'il joue dans cette école.—- Sa TÎe. — Direction qu'il a suivie. — Ses écrits. — Deux bases principales do nouveau Platonisme. — Interprétation donnée au Nosce teipsum ; — Les idées de Platon substantifiées. — Comment Produs les met çn évidence. — Comment tout le reste du système s'appuie sur elles. — L'un et le muitiple, -^ Leurs rapports. — V essence , V identité , la
diferâité. —Trois unités, trois triades* — 'Unité suprême. ^-Procession des êtres : — Biixtiondes idées ^ — Hyménces dès essences; — Dualité; — Causalité. — • Théorie de h connaissance homaine : -— Origine céleste de la comiaùaance;' — Germes de la connaissance préezistans dans l'esprit humain ; — Nature de la connaissance; — Descente et ascension de l'âme ; — Cinq ordres de fonctions de l'âme ; ^ Cinq ordres de connaissances ; — Voies transceQ* dantales et mystiques ; — - Foi supérieure à la science \ — Magie, théurgie.
Successeurs de Proclus. — Damascius. — Denûère détermination de Vunité absolue. -^ Hypathia d'Alexandrie. — Culture des sciences positiTes.-nAdversaires des noaTeaux Platoniciens. — Âristote commenté par les nouveaux Platoniciens. — « Ecrits apocryphes prêtés à Aristote.
Résultats principaux, et inâuence exercée par les noa- Tearux Platoniciens.
Pendant que les docteurs juifs et les Gnostiques empruntaient à la philosophie les notions propres à commenter les dogmes religieux , des philosophes sortis de l'école de Platon empruntaient aux traditions mysterieuses de l'Asie et de l'Egypte des vues a 1 aïoe desquelles ils espéraient jeter un nouveau jour sur lés doctrines de TAcadémie j et de naefliô que les premiers ^ subordonnant toutes leurs combinaisons à l'intérêt de leurs antiques tra-
ditîons^ n'accordaient qu'une part secondaire aux spéculations rationnelles ^ les seconds, au contraire ^ essentiellement occupés du développement de ces mêmes spéculations ^ ne recouraient aux traditions mythologiques que pour compléter leur système philosophique.
Ainsi, ce qui formait l'idée dominante chez les uns n'était qu'un accessoire chez les autres. Ceux-là /expliquaient les livres sacrés ou Zo^ roastre, à l'aide de Platon; ceux-ci expliquaient Platon 9 à l'aide d'Orpfaiée^ de Zoroastre. Ainsi les points de départ étaient opposés y quoique les direcûons tendissent à se rencontrer ceciproquement. Ainsi ^ des deux côtés ^ on n'admettait qu'une portion ^ d'idées communes , celle qui se conciliait et se coordonnait avec le but principal^ avec l'esprit essentiel de la doctrine.
De la différence des points de vue résultait nécessairement une différence marquée dans les opinions. Aussi les Gnostiques trouvèrentils des adversaires dans les nouveaux Platonidens. c( Il y avait dans ce temps-là , dit Porphyre^ des chrétiens et des partisans de l'an* cienne philosophie ..... Ils portaient avec eux les livres mystiques de Zoroastre^ de Zostrien, de Nicothée, d'Allogène, de Mésus et de plu-
sieurs. autres; Us trompaient plusieurs per« sonnes et s'égaraient eux-mêmes en préten" dant que Platon n'avait pas pénétré dans la profondeur de la substance intelligente. CesC pourquoi Plotin les réfuta dans ses conférences^ et il écrivit contre eux un livre que noos avons intitulé : Contre les Gnostiques. (i J»
Ce livre forme le neuvième de la seconde Ennéade publiée par Porphyre sous le nom de Plqtin. Son objet principal est de réfuter Fhypotbèse des deux principes ^et celle des émanations successives^' de faire prévaloir la triade de Platon et de justifier les vues de la Providence dans le gouvernement de l'univers. 11 marque avec précision les confins qui séparaient tes systèmes gnostiques de Ja doctrine des nou" veaux Platoniciens.
Au témoignage de Porphyre, Amélius, disciple de Plotin , avait écrit quarante traites contre Zostrien. Porphyre lui*méme, dans sa lettre à Anébon , critique ou met en doute les principales superstitions que les systèmes gnostiques avaient enfantées.
S'il était nécessaire de prouver d'ailleurs la
(0 Porphyre , Fita Plotini,$ i6.
haute estime que professaient ceux-ci pour les traditions mystiques de l'Asie et de l'Egypie^ l'étude approfondie qu'ils s'attachaient à en faire , il suffirait de rappeler la mètamorphosû d'Apulée^ et sa traduction de l'AscIépias attribuée à Hermès Trismégiste ; le traité de Plutarque sur Isis et Osiris ; les écrits de Porphyre et d'Iamblique sur les mystères des Egyptiens , des Chaldéens et des Assyriens ^ l'ouvrage perdu dans lequel Syrianus se pror posait d'établir l'accord d'Orphée ^ de Zoroastre^ de Pythagore et de Platon^ celui que Produs parait avoir écrit à son tour sur le même sujet, et tant d'autres ouvrages dans lesquels les philosophes de cette école çnt eux-mêmes rapproché les doctrines et professé leur consanguinité.
Les Théosophes ^ issus du mélange des.
traditions mystiques de l'Asie ^ avaient posé en maxime que l'intelligence suprême se manifeste directement à l'homme ^ et de cette manifestation ils faisaient découler toutes les lumières de la science (i). La doctrine de Platon conduisait la raison^ par une échelle gra-
(i) Voy. JambliquCy De mysteriis JE^ptiO" rum , etc. « §§ i y ^3 , 25.
àuée, à k oontemplation de Tessence divine ; ses nouveaux disciples^ prenant ce corollaire comme uu principe > tentaient de lui donner tout son développement 9 et partaient delà pour s'élancer dans la régioti intellectuelle. Ainsi ^ ce qui était chez les premiers une sorte de révélation religieuse, était chez les seconds une inspiration philosophique. La doctrine ésotérique de Platon se confondait dans ses corollaires avec les principes de l'extase mystique (i) ; et > quoique sortis de sources différentes y ces deux systèmes s'assimilaient par leurs résultats.
La morale relig^use des mystiques avait essentiellement pour hut de détacher l'homme de la dépendance des sens , de toute affection terrestre, de tout rapport avec le monde extérieur. La morale de Platon était éminemment désintéressée , repoussait ' les séductions de la volupté, Élisait rechercher la vertu pour elle-même, comme le type du beau et du bon. Ici, la sympathie se retrouvait encore; les maximes étaient au fond les mêmes; il ne restait encore qu'à pousser plus loin la
(i) yoyez chap. XI de cet ouvrage, tome II , pag. 246 et suîv.
cercles ascièiîqucSi» eu confc^niUnl U |iiml^|M<^ de b vertu avec le culte 4e lu ^>îv^nu^^^, <^ lui dDonant an plus haal degré trcTjiUjilKMU
De plos, les notivesiU5i PI»tonîcie4«i trun^^ portèrent celte morale dans 1» ihtV^rie de U cennaîssaDce humaine y et la SubstituèmU eu ([uelque sorte à la logique.
La doctrine de Platon aspirait tout enlit^rti à l'unîté systématique; unité dans le but| wuxuS dans le principe Fondamental ^ unité dauH h système des connaissances, comme dun» le système des êtres. Les idées des MystupiOB offraient le moyen de réaliser cette unités do la porter dans ce double système au plus hatit degré qu'il fût possible de concevoir.
VÉtre, cette notion la plus générale que l'esprit humain puisse obtenir, avait été placée, instituée par Platon au sommet de Téchelle^ les Mystiques la faisaient rayonner au foyer de la création.
Lorsque Socrate avait comment^^ la iiélhhrt) inscription dn temple de I>;lphe)»^ lor^i^pi'ii avait rappelé la philosophie k la con/mUmm^ de soi-même • il nWait tm^^/ft^ t^/rtKH ia^Um Wle pensée que sou» no r^i\i^n\ «^vfr/tM-ll^'' ment pratique^ psurucu^Tr^fom^fU w*'/i*l^ ^/*^¥
Taccepuon qu'elle présente naturellemeDt ati philosophe. Déjà Platon Fayalt saisie sous un autre point de vue^ sous le point de. vue transcendantal ^ c'est-à-dire , comme devant faire trouver le principe de toute connaissance réelle dans la notion de la substance • et celleci dans la conscience que Fêtre pensant a de lui-même. Les nouveaux Platoniciens , en portant plus avant une investigation que Platon avait ouverte plutôt qu'accomplie, se retrouvaient en présence des Mystiques^ qui n'admettaient de réalité que dans Tintelligence.
On pourrait indiquer encore d'antres traits de consanguinité , ou plutôt d'autres causes d'attraction entre les deux systèmes. Il suffit de remarquer que l'un et l'autre faisaient jaillir de la contemplation directe la source des connaissances, donnaient l'essence divine pour objet à cette contemplation; qu'un idéalisme rationnel était la conséquence à laquelle se terminait la doctrine de Platon , et qu'un idéalisme mystique était le principe des conceptions des Théosopbes.
Ceci nous explique pourquoi le fondateur de l'Académie joua le rôle principal dans cette nouvelle direction des idées. Mais , il est facile
de concevoir aussi comment Pythagore et' Aristote furent appelés à y concourir^ quoiqu'à des titres diflerens , et dans des proportions dîflerentes^ et par quels points de contact ils vinrent s'unir à Platon pour achever cette grande et nouvelle combinaison.
Ces points de contact se rencontraient précisément dans la sphère d'idées par laquelle la doclriue de Platoil communiquait avec les spéculations mystiques.
Ainsi, la tendance qui portait les nouveaux Platoniciens à se rapprocher des sources des dogmes orientaux , fut un motif puissant et déterminant qui les porla aussi à combiner les doctrines des trois principales écoles Grecques, en associant les élémens qui présentaient une affinité réciproque.
Aux analogies naturelles qui pouvaient exister entre les vues de Pythagoro et celles de Platon, par suite du genre de valeurs qu'ils avaient donné tous deux aux relations et aux notions génériques, vint se joindre une hypothèse anciennement présentée par Spcusippe et Xénocrate, reproduite ensuite par Modératus, lorsque le Pythagoréisme ressuscita sous l'empire romain , et qui tendait k faille considérer les nombres de Pythagore
comme une sorte de formules^ de symboles^ ou de langue philosophique y employée à ex* primer les idées métaphysiques et les diverses combinaisons qu'elles subissent; hypothèse si généralement admise à l'époque dont nous parlons 9 que Sextus l'Empirique lui-même n'a pas hésité à l'adopler. Par ce moyen y on put interpréter Pythagore tout entier par les doc tiînes platoniciennes ; on ne faisait en quelque sorte que les traduire.
Il est digne de remarque que la résurrection de l'école de Pythagore , ou plutôt qu'un nouveau Pythagoréisme paraît avoir donné l'exemple ou le signal de l'alliance que les philosophes grecs contractèrent avec les Mystiques de l'Orient. Les traditions orales de l'école d'Italie s'étaient perdues depuis longtemps à la suite de la destruction de l'institut de Pythagore. On chercha à y suppléer par des interprétations ; les Mystiques qui se trouvaient alors en faveur^ s'ofirirent naturellement pour expliquer ou remplacer la doctrine secrète , et la tendance générale des esprits fît accueillir l'iuterprétation symbolique, et la génération des nombres devint l'image des rapports du monde idéal. Ainsi y le nouveau Pythagoréisme tendait la main
d'un c6të aa Mystidsine orienul ^ de Fautre^ 4 jbk doclrine (datomcienne. Modératus de Ga« de$^.Ie premier philosophe Ibérien qui paraisse sur la scèae, et après lui ^ Nicomaque de Gérase ^ donnèrent le premier essai de ce genre de commentaires que nous retrouverons pins tard dans Jamblique. En dépouillant l'histoire d'Apollonius de Tyane de toutes les fables dont Philostrate l'a chargée , on reconnaît que cette alliance avait été le résultat comme le fruit de ses travaux} elle explique la haute admiration qu'il sut inspirer à des hommes éclairés^ impartiaux^ ou même prévenus contre lui ; tout ce qu'on a raconté des prétendus prodiges de cet homme extraordinaire^ s'explique d^ailleurs par les idées nouvelles alors pour l'Occidept, qu'il avait pui*-> sées aux sources orientales» et par la valeur qu'on leur prêtait relativement à la divination et aux \ "adques théurgiques. A peine d'ailleurs nous a-t-on transmis quelque aperçu de sa philosophie. Nous y trouvons toutefois une vue qui mérite d'être signalée, a II n'existe qu'un »'seul être, qu'une seule substance , sab- D stance primordiale à laquelle on peut donner )) le nom de Dieu , principe de tous les êtres , )» immuable dans son essence ^ modifiée seule-
V meot par l'action ou le repos ^ qui s'étend^ w se déploie^ et par là produit ces rëvolutiOT^^ 31 qui deviennent visibles sur le théâtre dé j> l'univers. Les objets particuliers ne sont yy que des êtres apparens et non réels. L'Etre » unique est le sujet permanent de ces chanm gemens^ et les apparences ne sont autres D que sa propre manifestation (i). y>
Nous avons eu occasion d'observer (2) combien Aristote se rapprochait de Platon^ chaque fois qu'il traitait des vérités générales , absolues , nécessaires , et d'indiquer Tanalogie qui existait entre les formes de l'un et les idées de l'autre. Il suffisait donc de séparer les deux Àristotes (car, il y avait en effet deux systèmes dans «sa doctrine ) et d'exclure celui qui , dans le domaine des connaissances positives, avait proclamé l'autorité de l'expérience, de s'attacher à celui qui^ dans la région de la métaphysique, n'admettait que les axiomes universels j de lui emprunter les- définitions de la substance, de Tessence, la notion de l'Entéléchie y pour établir entre son maître et lui cet accord qu'il avait mis tant de soin à
(i) Ëpist. ApolloDÎi y YIIL
(2; Tome II y ch. XII , p. 3o6,3i i, 325; 344> 352»
{ 545 ) désavoner ; l*Oilologie d'Arisiote graviiail lOot enlière vers le nouveau Pbtonisme. Aussi aToos-nous vu, cUds les chapitres XYIII et XïX ci-dessus , que les Ecleclîques furent naturellement couduils à ce rapprochement, avant même qu'ils fussent sollicités par les puissans motifs que suggéra aux nouveaux Platoniciens l'intérêt de leur cause.
£n quoi consistaient prëdsément les emprunts que Grent les nouveaux Platoniciens aux spéculations mystiques ? En quoi ces emprunts altérèreilt-ils la doctrine primitive de Platon ? Quelle extension précise reçut-elle Je leurs travaux ? — Nous préférons, avant de prefienler quelques aperçus sur ces importantes questions , mettre le lecteur à portée de les juger lui-même' par une exposition rapide, mais aussi fidèle qu'il nous sera possible , des nombreux commentaires qui furent l'ouvrage de cette école.
On ne peut assigner précisément un rang, dans cette nouvelle école, ni à Apulée, ni à Plutarque, quoique l'un et l'autre Platoniùens, quoique
tous deux occupés de rechercher et de p
dnire les traditions mystérieuses de l'Asie ni l'un ni l'autre n'ont cherché à introduire s une coordination syslémaliqi
ont raconté plutôt que constrait ; ils ont
recueilli 9 et non médité.
Numénius et Ammonius surnommé Saccas
ou le Saccophore commencèrent la fusion des
élémens; Plotin racheva.
Plotin fut accusé de n'avoir fait que copier
Numénius (i). Quoique Tryphon ait fait un