livre tout exprès pour combattre cette opiniou
quoique Longin l'ait expressément rejetée, quoique Porphyre la repousse avec chaleur, nous voyons cependant Porphyre convenir ailleurs que Plotin commentait la doctrine de Numénius, et nous retrouverons en effet dans le premier quelques opinions du second.
Le but principal de Numénius paraît avoir été (2) de meitre en accord la doctrine de Pythagore avec celle de Platon. Sous ce rapport, du moins , il peut donc être rangé au nombre de ceux qui ont ouvert la voie au Platonisme nouveau , et il ne serait pas sans intérêt d'examiner comment il peut avoir concouru à sa naissance. Malheureusement, nous n'en avous que quelques fragmens conservés par Eusèbe.
(i) Porphyre, ^tVa Plotini, § 17.
(a) Id. , ibid, , § i4*
Eusèbe DODB apprend <]ue Numëoias avait dirige tous sea efforts à réunir Pytbagore et Platon, en même temps qu'il chercbait une confirmauoo des doctrines philosophiques dans les dogmes religieux des Brames, des Indiens, des Mages et des £gypiiens(i); qu'il avait acquis dans l'élude de Pytbagore et de Platon la conviction de cette maxime fondamentale du nouveau système, « que l'Etre véritable ne réside » point dans le monde sensible ; » qu'il s'était attaché à faire ressortir la différeoce qui existe entre cet être apparent ou visible dont l'existence n'est qu'un changement perpétuel, par conséquent un passage du non-étreà t'étre , ou un retour de l'être au néant, et cet être réel et véritable qui seul est permanent, semblable à liû-mémé , qui ne peut se rencontrer que dans l'être parfait et eu même temps incorporel, c'est-à-dire, dans- la Divinité çllemême (2). »
£0 concevant la Divinité' comme l'être parfait , et en même temps comme l'être absolu, comme une intelligence infmie et. qui
(i) Eaathe y Prœp. Evang. , IX , §§ 6 et 7.
(a) Id. . itid., XI , §S 10 ,. 17 , 19.
ne< peut recevoir aucune limité ^ Numéniu5 supposa que la Diviniié , absorbée en quelque sorte dans sa propre contemplation , ne peut communiquer avec l'univers, agir sur lui, et par conséquent y exercer l'empire d'une cause, sans, perdre sa simplicité, sans accepter des limites, sans se diviser, sans se dégrader en descendant à des objets inférieurs. Dès-lors, il admit une seconde intelligence à laquelle l'intelligence suprême a transmis les germes ou les semences renfermées dans son sein, qui , les versant sur les autres êtres intelligens, est devenue l'auteur et l'ordonnateur de Tunivers, qui s'est trouvée placée ainsi comme un intermédiaire entre la Divinité et la création , ëmaDant de la première, produisant la seconde, conservant des rapports avec tous deux et devenant Jeur lien mutuel. C'est le Demiourgos, le fils, la pensée (rot/ç). Cette divinité secondaire en produit une troisième qui n'est en quelque sorte que son propre reflet; 'le second principe, lorsqu'il se contemple lui-même dans le premier, y voit sa vie intellectuelle qiû consiste dans l'unité et le repos; mais, en dirigeant son regard au-dessous de lui , il devient la puissance ordonnatrice et motrice, il unit les parties du monde matériel par des rapports.
hanDooMpies (i). y ^nméoîiis , <lân$ celle hypotlièse des trois principes, a fninclii les confins de la doctrine pUtoniôenne , U s*est nûs en commumcaâon avec les tradiuons orientales. Nons retronTerons bientôt les mêmes Tnes dans Plolin.
a Les. corps n'ont donc rien de réel« La IKyînité^ le Demioorgos, et les intelligences qai en sont émanées composent seules Tonivers réel , univers invisible j inaccessible aux senSé Les corps étanf^ de leur nature, cbangeans, divisibles et solnbles à l'infini , et tendant sans cesse à se (Ussoudre, il est nécessaire qu'une force concentre , réunisse et retienne combinés les é^mens qui les composent ; l'âme est cette force ; elle doit jkre elle-même in* corporelle; car, si elle était matérielle, elle serait elle-même composée de parties, et la même nécessité se reproduirait. )i>
Numénius vécut sous les Antonins; Ori-> gène le met au-dessus de Platon lui-même (2). Il prétendait que Platon n'était que Moïse transformé en Athénien (3); suivant Théo-
WWtt*
(i) Ettsebe , Prœp. Evang. , XV , § *7'
{p) Contra Celsum , iV , f. 204.
(3) St. Clément d'Alexandrie , «$'^^oma^ , I , f. 34 a.
doret, il avait puisé ses opinions non-seulement auprès des Egyptiens ^ mais encore auprès des Hébreux (i). Qn ne peut assez regretter les ouvrages qu'il avait écrits sur la doctrine esotériquc de Platon , sur la différence qui existait entre les Académiciens -et les vrais Platoni-ciens (2) ^ et Thistoire philosophique qu'il avait composée.
Ammonius Saccas fleurissait vers la fîn du 2^ siècle de notre èfe ; il n'a rien écrit. Quoique appartenant à une condition pauvre, et livré à une vie laborieuse, il était passionné pour l'étude de la philosophie. Il avait lu , médité Platon et Aristote. 11 avait conçu l'espoir de les réconcilier ; « il n'y a qu'une vérité , |lisait-il ; d'aussi y> grands génies nû peuvent manquer de s'être » rencontrés en la cberchaht d. Le point* de réunion était indiqué, il se trouvait au sommet des spéculations rationnelles ; il se trouvait au foyer de la Théologie naturelle (5). » Il est probable qu'Ammonius fut conduit par l'analogie à en chercher le commentaire dans
(1) Liv. II , Serm. I.
(2) Ëusèbe, Prœp. Evang. , XIII , 5; XIV, 5-
(3) Voy, dans la BîbHothëque de Photiud le fragment d'Hiérocles , de ProOidentia.
( '55) une Théologie positive el trailiiionncUc.
Porphyre scppose qu'il abamloniia leChriatjanisme pour le Paganisme; F.usèlie, nu contraire, qu'il abandonna cotiii-ci pour embrasser celui-là; mais, îl suint île voir quels furent les disciples, pour ju^er quelles avaient été les véritables opinions do n).it- ■ tre (A). Il eut trois disciples, ilorcnnins, Ploiin, et un Origène, confident de su doctrine, qui peut-être n'est pas le inCiiio que celui qui occupe un rang dans l'hisloii'e ('i:cl6sin;ttique. Ils s'étaient promis de tenir cette doctrine secrète; le premier viola l'engagement contracté , les deux autres suivii'cnt son exemple. Plotin, dont nous avons touto la philosophie, est donc l'inlcrprctc d'Am' monius. a Plotin n'avait pu ùlrtt satiilait » par les professeurs en philosophie dont il * avait suivi les leçon» dans la capitale de » l'Egyptej il en revenait lonjour» triste rt 1 ch^rin. Un de ses anjïs le conduisit à Amn mooîus, et,dès qu'il Feut entendu , il s'écria : « Voici celui que [cchertiiais (l).» En effet, îl adopu et suivit sa méthode dans son propre
Cl Porphyre, FtM Plotiiû . 55 î , «4-
INous ne connaissons rien d'Hérennîus 3 nous savons seulement par Origène qu'il écrivit un livre sur les ddmons ou génies supérieurs , et un autre sous ce titre : Que le seul auteur est le Roi (C).
Il fut aussi disciple d'œmonius, cet illustre Longin^ l'immortel auteur du traité sur le sublime , qui enseigna la littérature grecque à l'infortunée Zénobie^ et qui périt victime de son dévouement à cette reine. Cependant , il se prononça contre l'irruption du Mysticisme dans la philosophie. Il avait un jugement trop sain et une raison trop exercée pour se laisser entraîner à la contagion qui s'emparait des esprits. Il professait une haute estime pour la personne et le talent de Plotin ; il avait ardemment désiré de connaître sa doctrine (1) ; toutefois , il la combattit dans un écrit intitulé de la Pin , dont, Porphyre nous a conservé un fragment ; il combattit aussi Porphyre luimême, dont il était l'ami, et réfuta spécialement leur opinion sur les idées. Le commentaire de cet écrit, qui nous a été conservé par Porphyre, présente un tableau fort curieux de
(0 Porphyre, yiia Ploiini , §§ ig et 20.
l'iétat de la philosophie à cette ifpoque. Il re^ jetait d'ailleurs les hypothèses d'Epicure et de Chrysippe> qui tendaient à matérialiser les phénomènes dé l'entendement. 11 reconnaissait que ces phénomènes ne peuvent être le produit d'une simple action' mécanique, d'une combinaison des atomes^ et que les modifications de l'âme sont étrangères aux propriétés des corps (i).
Si , pendant que Longin rangeait Flotin au premier rang des sages |^ 1 ui attribuait la gloire d'avoir expliqué les principes de Platon et de Pyihagore plus clairement que ses prédécesseurs ^ Flotin refusait à Longin le titre de philosophe^ il est permis de peDser que Plotia ne portait un tel jugement que parce que Longin avait refusé de le suivre dans les régions spéculatives dont il avait exclusivement composé le domaine de la philosophie.
Porphyre nous a transmis une vie de Plotin qui est pleine d'intérêts Nous trouvons réunis dans ce fondateur du nouveau Platonisme les vertus des Esséniens y l'enthousiasme des Gnos« tiques et l'élévation de. Platon* Il porta au
(i) Eusèbe , Prœp. Evang.j lîv. XY , § 17.
plus haut degrë le désintéressement y la bonté y la douceur } l'abnégation de lui-même. Les méditations religieuses étaient l'aliment ordinaire de son esprit. Il voulut étudier par luimême la philosophie des Perses et celle des Indiens; dans cette vue^ il accompagna l'empereur Gordien dans son expédition contre les Perses. Il savait la géométrie , l'arithmétique , la mécanique , l'optique , la musique , quoique y dit Porphyre , il eût peu l'ambition de travailler sur ces diverses sciences. Il a répandu dans ses livret 9 continue son biographe , plusieurs dogmes secrets des Stoïciens et des Péripatéticiens ; il a fait aussi usage des ouvrages métaphysiques d'Aristote (i).
^On voit que Plotin^ en se proposant de rajeunir et de développer la philosophie de Platon y avait voulu puiser aux mêmes sources dont on supposait que le fondateur de l'Académie en avait tiré les élémens ; on voit qu'il avait considéré aussi l'enseignement du Lycée et du Portique comme étant une dérivation de celui de Platon ) comme pouvant en devenir le commentaire ; qu'il avait eu pour but de rappeler à l'unité les doctrines philosophiques ,
(1) Eu»èbc , Prtep, Evang. , §5 3 et 14.
en leur donnant pour pivot principal celle du disciple de Socrate. Ainsi , cette philosophie , uoe à ses yeux ^ était comme un arbre majestueux dont les racines étaient cachées dans l'Orient^ dont l'Académie avait été comme le' tronc ^ dont le Lycée, le Portique étaient les branches. Cette vue était grande sans doute y elle exigeait des talens et des connaissances plus qu'ordinaires. Plotin semble avoir puisé à l'école de Platon la même inspiration que Platon avait puisée à Técole de Socrate* Mais j Platon n'est point étranger à Tambition de la gloire ; Plotin veut éviter la gloire même qui lui serait acquise. Platon vit avec son siècle , quoique supérieur à ce siècle > emr brasse dans son regard la société tout entière ; Plotin ne vit qu'avec lui-même ou dans l'avenir ^ semble n'avoir en vue que l'intérêt de la seule vérité. Platon commerce avec les hommes y et n'est point étranger aux intérêts publics^ s'occupe des institutions sociales > et surtout des moeurs^ vrai fondement des bonnes institutions; Plotin se renferme dans la région de la contemplation ispéculative y dédaigne toutes les applications^ croit avoir assez fait pour la morale elle-même en la faisant découler de l'extase religieuse ; vous croyez
entendre la voix d'uii anachorète J vous igncH Tenez le temps , le pays ou il a vëcu, si vous ne le saviez d'ailleurs^ Platon commence toujours par s'adresser aux notions les plus familières , et s'élève par une marche insensible et graduée jusqu'aux théories; Plotin part du sommet des théories , et c'est en quelque sorte par hasard qu'il rencontre les choses humaines. Ce qu'il y a d'admirable dans Platon, c'est l'art avec lequel il lie^ il enchaîne une longue suite d'idées pour arriver au but qu'il se pro-* pose; ce, qui frappe dans Plotin^ c'est la hardiesse avec laquelle il se place dès Pabord dans le but lui-même , et traite des choses les plus relevées et les plus abstraites comme si elles étaient des notions communes. Platon s''arréte et se tait lorsqu'il est arrivé au terme vers lequel il devait nous conduire ; il laisse alors à son disciple le soin d'achever sa pensée ; Plo-' tin est ce disciple que Platon avait invoqué et qui achève en effet sa censée ^ qui se charge d'expliquer ce que Platon lui-même n'avait pas osé déclarer et dire. Il commence préâsément là où son maître a fini. Ce qui était dans Platon la plus haute des conséquences , devient pour Plotin le premier principe. Nous avons comparé la doctrine de Platon
k une pyramide dont là base repose sur la terre, et qui vient toucher aux cieux. Nous pourrions comparer celle de Plotin à un &is* ceau lumineux qui descend de Tempirée et descend en s'épanouissant sur la terrel Platon est un guide qui conduit le faiblç mortel à une patrie supérieure ; Plotin semble être un prophète qui, du sein de l'Empirée, révèle aux hommes les mystères de cette patrie qui déjà est son séjour.
En un mot, réunissez ces deux hommes^ et vous aves, s'il est permis de dire ainsi, Platon complet; et cette doctrine ésotérique à peine indiquée, que nous tentions de présumer, se déploie et se manifeste tout entière.
Platon était un grand écrivain en même temps qu'un grand philosophe : une secrète poésie animait , ornait son langage. Plotin a toute la chaleur que l'exaltation religieuse peut donner ; mais , il a souvent l'aridité et l'obscurité d'Aristote ; il méprise les vains ornemens du style. Il se donnait à peine Je soin d'écrire; ses idées s'échappaient comme par torrent, mais avec peu d'ordre , avec une extrême concision, et sous une forme à peine ébauchée. Porphyre, qui avait suivi ses conférences, qui était admis à sa confiance intin]ie ,
qoi avait reçu de lui la mission de mettre en ordre ses ëcrits , les a distribues dans les Ennéadesy en y joignant quelques commentaires (D). Cet ouvrage, que nous avons entier^ est l'un des monumens les plus importans et les plus curieux de la philosophie de l'anti-* quilé y et le traité le plus complet , comme le plus abstrait ^ ]e plus étonnant ^ de métaphy sique transcen dan taie, que cette philosophie ait léguée aux siècles suivans. Quoique Porphyre se soit proposé d'y classer les matières avec ordre, il n'est pas facile de le résumer; les objets n'y sont point liés par un enchaînement systématique. Les ' prémisses ne sont nulle part distinguées des corollaires; nulle part on ne trouve d'introduction ; Plotin suppose constamment comme reconnus et admis les élémens de sa théorie; ce sont des dogmes qui se suffisent à eux-mêmes. Ce n'est point une démonstration ^ c'est une exposition. Es-* sayons, en nous pénétrant de l'esprit de l'auteur^ de reproduire cette exposition sou$ une forme sommaire , de manière à faire saisir comment cette vaste théorie pouvait se coordon* ner ; essayons de lui rendre ici l'unité méthodique qu'on cherche en vain dans la rédactioD de Porphyre. Sous une apparence de méthode^
cette rédactioa présente beaucoup de eonfu* sion et de désordre; mais , en pénétrant dans Tesprit de la philosophie^ on peut^ si nous ne nous trompons, démêler le nœtid secret de .son système; car, tout, dans ce système, aspire à l'ûmté, ou plutôt tout dérive de l'unité, et tel est; précisément le caractère essentiel et propre de sa doctrine : il a cherché à sâtis-' faire dans 'le plus haut degré qu'il fut possible à ce besoin si ancien , si persévérant, si profond, si impérieux de Tesprit humain. Cette doctrine pourrait être définie, a la théorie de l'unité absolue , parfaite et primordiale y et des rapports gradués par lesquels la variété en procède. »
Reportons-nous à la théorie des idées de Platon. Supposons que ces notions génériques ne sont plus seulement les types ^ les exem-- {daires des êtres , mais les êtres eux-mêmes ; que Vidée , son objet y la substanee qui la conçoit , sont absolument identiques y qu'ainsi il n'y a rien de réel que l'intelligence et l'acte de sa propre intuition ; et , de cette hypothèse , va découler le système entier de Plotin. L'unité absolue en sera le point de départ , par cela même qu'elle est le sommet de l'abstraction»
ff L'unité est le principe nécesifiire^ U
fourcç el le terme de toute réalité, ou plutôt Ià réalité elle-même, la réalité originelle et primitÎTe ; rien de oe qui existe n'a de réalité qu'autant qu'il s'en rapproche et y participe. Elle est le lien universel ; elle renferme dans son sein les germes de toutes choses; c'est ce Saturne enchaîné delà Mythologie ^ père 'du père des dieux (i) ». Nous pourrions ajouter aussi ^ c'est la Divinité suprême et encore inactive des traditions orientales et des Gnostiques. a Uun n'est point l'être, il n'est point l'intelligfinçe , il est encore supérieur à l'un et à l'autre; il est au-dessus de toute action, de toute situation déterminée , de toute connaissance. Car , de même que le composé est renfermé dans le simple, le simple est renfermé djàn& turiy et il est impossible de s'arrêter pour trouver la raison des choses jusqu'à ce qu'on soit arrivé à cette unité absolue, qu'il faut ainsi concevoir, sans pouvoir la définir (2). Gomment concevoir quelque
(1) Ennéade, I, lîv. VIII , ch. 2, 3. — En. III , Hv. M, cil. 2. — Eîi. V , liv. III , cil. i5 ; liv. IV, ch. I. — En. VI, liv. IVetV.
(2) En. III, liv. VII. — En. V, liv. I , ch. 4 , 5^ liv. V , ch. 9 ; liv. Vlir , ch. i3.
chose d'existant, si ce n'est par l'unité? Qu'estce que l'individu, l'animal, la plante, si ce n'est l'unité qui préside au multiple? Qu'estce que la collection même, une armée, une assemblée, un troupeau, si elle n'est rap* portée à l'unité? L'unité rayonne ainsi dans les choses les plus complexes, en forme de lien (i). D
(C Cet un nécessaire , absolu , immuable , infini 9 qui se suffit à Iui-*ménie, n'est point l'unité numérique, le point indivisible; c'est l'ziT^ universel dans sa parfaite simplicité; c'est lé plus haut degré de la perfection, c'est le beau idéal, le seul vrai beau, c^est le bon suprême y le bon par excellence ( 7rg(ù]o9 ctyoScv ) (a), » Gomment de cette unité primitive dérive le système des êtres ? « D'abord de son sein procède Vmtelligence suprême^ second prin-^ cipe y principe parfait , aussi y quoique subordonné ; elle en procède sans action , et même sans volonté, sans que le premier prindpe en soit altéré ou modifié , elle en procède comme la lumière émane du soleil. L'intelligence est
(i) En. Yï, liv. I , ch. i.
(2) Ea. Yll , Hv. I, ch. I. —En. V , liv. V , ch. i3. • En. VI , liv. I , ch. i .
l'image , le reflei de l'unité ; o'esl une auréole lumineuse qui investit l'unitë; l'intelligence est tout ensemble l'objet conçu , le sujet qui conçoit, l'action même de concevoir^ trob choses identiques entre elles, avec elle-même; elle se contemple incessamment; cette contemplation est son essence. »
a L'âme uQiverselle est le troisième principe , subordonné aux deux autres; cette âme est la pensée^ la parole, (^^^c)) une image de l'intelligence 9 l'exercice de son activité; car, l'intelligence n'agit que par la pensée ; mais , cette pensée est encore indéterminée parce qu'elle est infinie. Toute cette procession ne s'opère point dans le temps ; elle est de toute éternité, et les trois principes, quoique formant une hiérarchie dans l'ordre de la dignité , sont contemporains entre eux (i) d.
On reconnaît l'affinité , de ces notions avec les trois principes des Gnpstiques , avec les triades de Pythagore et de Platon (2).
Le monde intelligible^ cette région conçue et indiquée par Platon , fondera maintenant la
(1) En. II , liv. IX , ch. 6. — En. VI ,liv. I , ch. 6.
(2) F'qy» rannotation de Marsile Ficia sur le cliap. 4 du liv. P' de la cinquième Ennéade.
relation des trois principes avec le monde ap^ parent^ et servira non*seuleaient de type y mais de base à celui-ci , ou plutôt en constituera l'essence réelle -et véritable. Plotin parcourt cette région éthérée comme si elle était son domaine propre ; il va nous la décrire comme s'il en était le géographe. (( Les êtres naturels ne sont point de vrais êtres, ils ne sont que des miroirs de la réalité (i). Le monde intelligible n'admet ni altération, ni transformation; il est identique avec la Divinité , il n'est que la Divi-» nité mé^e , en tant qu'elle, se manifeste ; il est éternel et immuable comme elle. L'intelligible correspond à l'intelligence , comme à son objet. Le monde intelligible renferme seul les vraies essences; le monde visible n'en offre que l'ap-* parence. Le second est l'image , la peinture du premier; le second est compris dans le premier, non comme dans son contenant, mais comme dans sa cause. Le monde intelligible domine sur le monde sensible, le pénètre ^ s'y répand de toutes parts par l'excellence et l'énergie de sa puissance. Le monde intelligible, c'est-à-dire la plénitude des idées , ne com-
(i) En. I , liv. III, ch. 2. —En. III , lîv. VI.
porte aucune division ; il y a en lui tout en- ' semble multiplicité et unité : il est la nature une y individuelle et commune de la multitude des idées (i). n Plotin^ en s'emparant de la théorie des idées conçue par Platon y a donc été appelé à lui donner^ et lui a donné en efiPet le plus vaste développement, ce Uidée est une essence vive y intellectuelle , elle est tout à la fois et le genre et Pacte; les idées sont les formes suprêmes, primordiales, renfermées dans l'intelligence, imprimées primitivement à la nature (a). En s'y imprimant, elles lui donnent l'éclat de la beauté : /car, tout ce qui ne dérive pas d'une idée est difforme (3). Le bon est la forme de la matière , l'âme est celle du corps , l'intelligence eçt celle de l'âme ; le premier principe est la forme de l'intelligence et de toutes choses. Les formes séparées de la matière sont l'entendement lui-même, ou sont dans l'entendement ,
(i) EmlII, liv. VII, ch. I. — En. V, liv.IV, ch. I. — En. VI , lîv. III , ch. 2 ; liv. IV, ch. 2,3 ; lîv. VII , ch. 3 ; lîv. V, ch. 2; liv. VI , ch. 3.
(2) En. II , liv. IV , ch. 4, i3. — En V, Hv. IV ; liv. V, ch. I. — En. VI,livi I , ch. 3 , 6, 7 , lO , i3;
lîv. Il, m.
(J) En. VI , liv. I , ch. i4 ; liv. VTI , ch. 3,
non selon Faccîdem^ mais suivant Fessenoe intelligible et intelligente tout ensemble. La forme intellectuelle par laquelle agit la Divi^ nité est la nature de la Divinité elle-même : on voit donc dans la raison formelle d'une chose ce qu'elle est , ce qu'elle doit être (i). »
Remontez , en suivant l'échelle progressive des abstractions 3 des objets particuliers et parlà même complexes^ aux notions plus simples et qui par«-Ià même renferment sous elles des espèces , des genres plus ou moins étendus $ remarquez comment à chacun des degrés de cette échelle l'unité s'associe au multiple j en devient le pivot , vous concevrez comment Plodn a institué son système des idées y avec ces différences toutefois que Plotin redescend cette échelle au lieu de la monter , qu'il identifie Vidée avec l'objet, qu'il fait dériver le multiple de l'unité. L'idée primitive y la notion la plus générale , l'unité parfaite y s'épanouit en quelque sorte comme un faisceau de lu*^ mière (a). L'acte de l'essence première réfléchi sur lui-même est l'intelligence qui con-
(0 En.VI,Uv.Vn,ch. a5.
(a) En. VI , liT. Il , ch. 8.
teoifJe, dans sa propre substance^ les idées comme les germes ou les types universels (i). Dans cette source réside la plénitude des idées (2). Uinlçiligence comprend toutes choses^ comme le genre comprend les espèces : la Vie primitive, la pensée suprême est la première des formes, parce qu'elle est la plus parfaite et la plus simple (3). La pensée divine agit sur la matière, par ses idées , non extérieurement comme Part humain, mais d'une manière intime^ comme' la nature , à l'instar d'un feu secret ; car , Vidée est une force ignée (4). ^)
Plotin emprunte aux hiéroglyphes égyptiens une comparaison assez curieuse, que nous trouvons reproduite dans le livre sur les uiystères des Egyptiens , publié sous le nom de Jamblique. a Les sages, dit-il, parmi les £gyp* » tiens , conduits par une sagesse consommée, B ou par une sorte d'instinct naturel de la B raison, en voulant nous expliquer les mys- » tères de la sagesse , n'ont point voulu em-
(1) Ibid, , ch. 10 , 22 ; liv. III, ch. 9,10»
(2) En. VI, liv. yi, ch. } ; liv.IV,ch. 4, 5.
(3) En. V , liv. IX, ch. 6, — En. VI, liv. VU, ch. i3.
(4) En. VI , liv. V , ch. 8 ; liv* VU , ch. i.
)) ployer les figures de cet alphabet qui ne
» représente que le langage articulé ; mais ils
D ont recouru à des figures qui peignent et
)) iaiitent les choses y se réservant ensuite
)) d'exposer ces choses telles'^qu'elles sont en
1) elles-mêmes ^ dans les secrètes conférences
» des mystères. Car, la science et la sagesse
» consistent dans l'exemplaire , et non dans
y> l'objet soumis à nos regards : cet exemplaire
)) se réfléchit ensuite et se déploie dans le
D simulacre formé d'après son imitation : il
)) révèle les causes qui régissent la disposition
» des choses (i). »
La pensée est aux yeux de Plotin la seule vie 9 le seul être , la seule substance , la seule puissance. Quelle énergie ne lui imprime-t-il pas? Toute force ^ toute action est à ses yeux nécessairement intellectuelle. Aussi le monde intelligible est-il, suivant lui, l'empire des esprits. « Ces esprits, ces génies immatériels distiibués en hiérarchies , placés à chaque degré de l'échelle des êtres , impriment le mouvement y communiquent l'existence à toutes choses. Ils correspondent au système des idées.
(i) Eo.V,Hv. VIII,ch. 3.
il y a donc une intelligence universelle qui n'a lien d'individuel , et de laquelle sont dérivées les intelligences individuelles: c'est un lien commun entre tous les êtres t celles-ci ressortent de celles-là comme les espèces de leur genre (i). Llne vie incorporelle respire donc dans la matière , la domine y la définit : les phénomènes naturels sont les productions de cette vie agissant par des raisons ou causes contemplatives , infuses ou répandues eti elle par la Divinité elle-même ; la nature agit par les essences. De même que Part de Fhonune imite la nature , la nature imite Dieu , qui luimême se dirige par la sagesse ; de la vient qu'une sorte de sagesse se ipauifeste dans la nature (a). Il y a dans le monde quatre ordres divers : l'ordre intellectuel . l'ordre animal • l'ordre séminal^ l'ordre sensible (3). Tout ce qui apparaît dans le monde sensible , existe
(i) En. V , liv. I , ch. 4. —En. VI , liv. IV , ch. a ; liv. V , 5 , ch. 2 ; liv. VIII, ch. 3; liv. IX, ch. 4^ liv-III,liv.n,ch.i8.
(2) En. III , liv. IV , ch. I . — En. IH , liv. VH. — En. IV , liv. ÏV , ch, 33 , Sg. — Eu. V, fiv. VTI , ch. 3 ; liv. Vin , ch. 5.
(3) En. m t liv. II , eh. 4.
réeUement dans le monde ÎQtelligîble : dans ce dernier il y a donc aus^L un soleil ^ une terre, mus, vivaus et animés; des eaux, un air , avec les animaux qui les habitent , jouissant d'une vie continuelle. La plante du monde sensible est une idée vivante ; l'essence de cette plante est une unité commune à toute l'espèce^ la plante primordiale , le type d'après lequel toutes les plantes semblables ont été formées , la source à laquelle elles empruntent la vie* Cette idée qui anime la plante et la vivifie , est la cause de son développement , comme elle en est la règle ; elle est le principe de la végétation : tout est intellectualisé (i). d
Plotin ^ lorsqu'il abaisse son regard sur nos deux visibles et sur le cours dès astres, les considère aussi du même point de vue. « Ce ciel est mu par une âme propre, raisonnable, intelligente, et la révolution des astres s'opère par un mouvement circulaire, attendu que l'âme et l'intelligence s'exercent aussi par une sorte de circuit autour de la Divinité , centre suprême (2).
(1) En. VI , liv. VII , ch. 11 , 12.
(a) En. II , liv. II.