‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie: considérés relativement aux principes des (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

IfQaveVe Acadéinie. — Arcés'datt Çarnéade^ Philon et-Antiockas,

SOHHAIRE.

LçTTi cntrelra Stoïciens et l«i Acidëmicieiu , inUrft qa'dl« priteDle. — PaT>llèle de» Acfd^midïU el do PjrtÏBnieiii. — ' Orifineda Kcpticiiiiic des Acadéqucin». — Comment il a pa le produire do sein de l'école fondée par Platon. — Caractère eneotiel dp ce Keptjçùme. — Dëfipitîpa de XAcor-

Seconde Académie : Arcéiilai. — Son caractère ; — Si MB scepticisme cUit téricox ; — Bot qu'il k profxise ; critiqu de la doctrine des Sloîcieos aar la r^lîté des coonaisianca,probabilité.

Troi^ème Académie^ Caméade.— 'HéfaUtioDdetraiyanemensdeOluysippe. — S'il professait récHement un donte pniTctsd. -7 AnaljM de' la perceptioi)* 7- Distinction dei cwnaisnncea o^ectivfi et sul^eclives. — Théorie de l« probabilité} — Son insaffisanee. — Discnuion entre Carnëade et le* Stoïciens, lar les dîfférenl pUhMopbie. — LwAcad^micicw piotM i tiques. — Clitonia(|ue : cauMsqnî ramen tiens 'k des doctrines plo* posJtiTes.

Qnatrirmé Académie : Pbilon.

^nqnîèmc Acadrmie : Aalioctivi: bn

|>bilotop1iie. — Il entrej^rcnd de mettre hon de controTenp U certitade et la réalité des connaissances humaines. >— Il attaque la théorie delà rraisemblance d*A/césilas et de Car^ néade. — > Il donne révidencc pour sanction à la Térîté réelle. — Ses conseils sur la direction deTesprit.

Rencontre des derniers Académiciens avec Aristote^ Épicure et Zenon, sur les principes fondamentaux des connaissances humaines. -— Conclusion de la seconde période de Thistoire de la philosophie.

$( k laite 4a Poruqoe contre l'école d'Epi- Gore offre Vub des spectacles les plus intéressans et les .plus iustruclifs de l'histoire de la philosophie morale , la lutte que soutint eo même temps le Portique contre la nouvelle Académie (A) n'offre pas un moins haut degré d'iotéret et d'instruction sôus le rapport de la philosophie de l'esprit humain. A aucune époque, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes , jusqu'à Descartes et Leibnitz, les questions fondamentales qui ont pour objet la certitude et la réalité d^ connaissances humaines n'avaient obtenu* une iattention aussi sérieuse , n'ayaient été discutées avec autant de persévérance et de prpfoqdeur. Cicéron avait eonsacré à l'expositioD de ce grand débat les

(6.) qnaire livres de set Questions jicadémiqUéêi NoDiregreitODs quela plus graode portion de ce beau tranil noas ait été ravie ; nous regrettons aoBsi qoe dans ce tableau, conçu sans doute d'après le modèle des Dialogues de Platon , l'ezactîinde historique nVgale pas toujours la clarté et l'élcgaDce du style; Qcéron, dans les questions profondes, ne saisit pas toujours la Traie penlée du pMlosophe qu'il met en scène ; I*his~ torien dtnt y suppléer par le rapprochement des textes qnWrent d'autres auteurs , «t doit aiuii jâtre ressortir de cette discussion les points de Tue prédominans et les raisonnement essenti^ des deux partis } ' mais , il faut lire Cicéron même, en entier, si l'on Veut redeTeoir en qUelqttesoriâ témoin de tontes- les circonstances ,- Toir les athlètes en action, recueillir en quelque >one les plaidoyers des défenseurs de chaque parti dans eeîte cause fondamentale agitée sur les droits de la raison humaine (Bj.

Les Stoïciens avaient entrepris, comme noàs faVom Vu, d'aflêrmïr Fautorité de la morale y en aHèrroissant la certitude dé la vérité ; mlais à peine avaient "fls c raoti& dont le Scepti' entouré, que cet adve ■ne forme nonvellë et

(fia;

hble$. Pyrrhon s^était à peu près borâéi crt-^ tiqiier les systèmes existans ; Arcésilas et Gar^ néade vinrent contester à^une manière absolue la possibilité d'établir aucune doctrine lé^time i ainsi , au moment où le Pdrtiqae croyait aVoir triomphé, il se vit obligé de se mettre à son tour sur la défensive^ et l'édificç qu'il croyait avoir si solidement construit fut menacé dans ses bases.

« Plusieurs ^ dit Sexttis Tempirique j confonl> dent la philosophie Académique avec le scep- M ticisme; ils difierent cependant entre eux. » Quoique les disciples de la nouvelle Acadéh mie déclarent que tout est incompréhensible^ D ils se distinguent de ceux de Py rrhon y . pré* » cisément en ce qu'ils affirment cette proposi- D tion 9 tandis que ceux-ci ne désespèrent point l> d'atteindre à une compréhension véritable» D De plus f les Pyrrhoniens considèrent toutes » les perceptions comme parfaitement ^ale$ 3) entre elles ^ quant a la fidélité de leur témoi- D gnage ; les Académiciens distinguent des perr » ceptions probables et des perceptions. non- » probables ; ils rangent encore les premières » sous plusieurs degrés : il en est, suivant eux^ y> qui soht siuiplenieni^ probables , d'autres qiù ^ sont en même temps confirmées par une

éeconde plus importante peut-être et plus réelle^ tirée de l'esprit m^tne de leur philosophie. Les Pyrrhoniens ne formaient point Une secte , ne dierchaient point k la fofmer, ne se rangeaient point sous un chef; chacun d'eux exposait paisihlemenl ^s doutes individuels. Les Acadéuniciens constituaient tine véritable école organisée et disdplinée , cherchaient à multiplier lé ^ nombre de leurs disciples, s'instituaient les rivaux particuliers dû Portique , et traitaient en quelcjue sorte le doute tommeun dogme^ dans la manière de le professer, de U défendre, de lé iransmeitre.

Quelque Sui'prise qtie Ton éprouve an pretaier abord y en Toyant ce nouveau scepttâsme àe former au sein de cette même Académie dont Platon avait été le fondateur^ ce phénomène s'expliqua cependant par pluaâéura considérsttiona. Nônslesavétis déjii fait pressentira la fin do chapitre Xl"** (tome II, page iS»;). Ecoutons encore Sextus : a Quelques-unsy dit-il , ont con* V sidéré ï^laton comme dogmatique y d'autres n comme aporématique ou doutant ; d'antres t lui ont attribué à la fois les deux caractères tf suivant les sujets qu'il traite. Dans les livres y> gymnastiques y où il introduit Socratéluti> tant contre les sophistes , il prend les formes

)t du doute comme une sorte d'exercice de H l'esprit} maisy il se montre dogmatique, » lorsque , prenaot un langage sérieux > il ex- B pose son propre sentiment par'l*organe de B Socrate , de Timée ou de quelque autre (i). » LorsquePIatoQ définit ce qu'ÎIappelle l'opinion^ c'est-à- dire les connaïssances obtenues par le té* moignage des sans et l'autorité de l'expérience , lorsqu'il leur refuse le caractère de la Traie scienoe, il tient un langage analogue à celui des sceptiques. C'est ce qu'on peut voir surtout daot lelWétète, on Socrate, exposant ropiniou de Proiagoraa sur l'incertitude du témoignage des sens, approuve et confirme bien plus qu'il ne cherche àaffaîblir les raisonnemens de ce célèbre sophiste; ntais sans doute j pour arriver à une autre conséquence , qumque sans l'exprimer :

it fallût infirmer les connaissances déduites de Pexpérience sensible ^ pour réserver aux spéculations rationnelles le privilège de la certitude et de la réalité. Platon avait donc substitué k cette première base un fondement qui lui paraissait plus solide , cette théorie des idées qull considérait comme le fondement des Tentés né-

ii)îhûi., iiid.,$tsi,32:t.

cessalres , éternelles et universelles. Maïs ^ si ce second appui Yenaît à lui masquer, si ses disciples ne partageaient, plus Pespece cf enthousiasme requise pour se soutenir dans une région toute aérienne^ il devait arriver infailliblement qu'Us retpad>eraient dans l'océan de doutes dont Platon avait composé la région inférieure de l'opitiion y et que le dogmatisme de son é<x>le s'y trouverait en quelque sorte submergé. Cest ce qui arriva aux élèves de la moyemie Académie) et| après eux, à ceux de P Académie récente y esprits ornés plus qu'exaltés , fins et dé* licats plutôt que solides y exercés aux combats de la dialectique plus qu'aux méditations contemplatives et solitaires. Et voilà pourquoi les StoïdensappehàentArcésilas un traître qui avait livré les intérêts de son école.

< L'Académicien Zenon y dans le premier Uvre des Questions Académiques, fart même remonter jusqu'à Socrate ces traditions de l'école Platonicienne. Il en apercevait la source première dans la manière de discuter orfi^inaire à Socrate , qui s'attachait essentiellement à dé"*truire les erreurs y et qui &isait consister uniquement sa propre sagesse dans son ignorance. De même que les Stoïciens avaient établi l'ensemble de leur doctrine sur la perception com-*

préhensive^ les Académiciens prirant Veicaia-^ lepsie pour principe de leur doute universeL II importe de bien déterminer Tacception qu'ils donnaient à ce terme classique pour eux j car , elle est la clef de tout^leur système. Oh lé conçoit d'avance par son cqntrasté avec la w^ mon des Stoïciens à laquelle elle était diamé-^ trakment opposée. Uacatalepsie consiste dans l'impossibilité de percevoir^ c'est-à-dire de coa-* naître avec évidence et oerdtude a la ^confbr- » mité de la perception de l'esprit avec les objets B extérieurs, d Elle suppose qu'il n'est aucune perception qui ne puisse également provenir d'un objet ou d'un autre^ provenir d'un objet réel, ou se produire sans réalité. En méditant cette idée fondamentale du système des Académiciens , on reconnatt qu'ils étaient , an fond , moins des sceptiques proprement dits, comme on l'a gé^ néralement supposé , que des idéalistes à la manière de Berkeley; et c'est ce qui va se con» firmer encore par la suite.

Cette remarque essentielle achève dé nous expliquer comment la nouvelle Aeadémie a pu naître au sein de l'école de Platon. Suivant Ccéron, « les Académiciens croyaient que A l'ame seule est juge des choses, et que ce » dn»t n'apparûent point aux sens ; la sdence.

}> suivant eux , dit «* il encore , est dans le» n notions et les raisonnemens de l'esprit (i) ». Dans un passage que nous a conservé Saint- Augustin f Cîcéron ajoute encore que a les j> Académiciens avaient Tusage d'envelopper m du secret leurs doctrines positives , et de ne » les confier à leurs disciples que lorsqu'ils y> avaient vécu avec eux jusqu'au temps de leur » vieillesse (2). » Enfin ^ dans les Questions académiques (3) , Lucullus employé ces paroles remarquables : « II. nous reste à examiner n la dernière prétention des Académiciens, sui- )) vant lesquels, afin de trouver la vérité ^ il faut s> combattre toutes les opinions. Je voudrais 1» donc voir ce qu'ils ont découvert. — Nous » n'avons pas coutume de le montrer, disentyi ils. — Que sont donc , enfin , ces mystères ? y> Pourquoi cachez-vous votre véritable senii- » meot , comme s'il était quelque chose de » honteux? — Afin, répliquent-ils, que ceux 3) qui nous écoutent soient dirigés par la raison >i plutôt que par l'autorité — (C). »

(i) Acad. guœsi, , 1. 1 , 8.

(2) SainUAiigustin , Contra Acadcm. , III , 20.

(3) Ou plutôt daos le Lucullus que nous désignons sous le titre du second ou du 4* lÎT. des QuœU. Acad^f cfaap. i8.

Arci^silas fut le premier auteur de ce sjslème; il avait d'abord fréquenté le Lycée , sous Théo* [^raste et Polémon ; on croit qu'il avait suivi les leçons des Mégariens; mais, les écrits de Platon captivèrent son admiration ; il s'était Doorri de la lecture des poètes , sui'tout d'Homère et de Pindare ', il foignail à une éloquence entrainanie une force de logique qui souvent réduisait ses adversaires au silence. «Ses coniïi'- » toyens et ses contemporains , dit Numénlus, » refusaient de croire ce qu'Arcésilas n'avait » pas affirmé (i). » Riche » libéral, humain et doux , il se faisait chérir de ses' élèves au^at qu'il charmait ses auditeurs. Sa vie fut sans reproche ; elle fut même un modèle -de modération et de sagesse. Cléanthé, son' adversaire , eu combattant ses opinions , professa la plus hauie estime pour son caractère (3). G)mme Soo'ate, il blâmait les théories spéculative , les rangeait au nombre des recherches oiseuses; comme Sbcrate , il pensait que la vertu «SF la destinaùou naturelle de l'homme. Il eut encco-e

sa méthode si promptement négligée par ses disciples* -Suivant le témoignage de Cicéron ^ ce il J> n'a]>pelait point ceux qui l'entendaient à ap^- >) prendre de lui ce qu'il aurait à leur ensei- 1» gnev'y il les invitait au contraire à exposer D leurs propres sentimens ; il leur communia J^ quait alors ses observations y et ceux*-ci déy> fendaient y comme il leur était possible^ Fopi- }> nion qu'ils avaient expnmée (i). » Il faisait plus y il engageait ses élèves à aller entendre les autres pliilosophes ; et, s'il arrivait qu'ils trouvassent plus de goût à l'enseignement de quelque autre mattre, il les conduisait luimême auprès de lui et les recommandait à ses soins.

tf S'il* faut ajouter foi à ce qu'on raconte )) d'Arcésilas , dit Sextus l'empirique (2) y son D. scepticbme n'eut été qu'apparent; il Temy> ployait comme une sorte d'épreuve ponr cs- D sayer ses disciples ; il confiait ensuite sa doc- » trine, qui n'était autre que celle de Platon, à S) ceux qu'il avait reconnus dignes d*étre ad" D mis à son intimité, et capables de saisir ce

(i) De Finit, i III >• Voyez aussi Diogëne Laërce, IV, 18. (a) Fynh. Hyp, , livr. V' , S ^34.

(70 K baat enseigoeroent. » Sextus rapporte un vers d'Arisiote qui confirme ce rmi ; Saint- Angoslin le reproduit à peu près dans tes mêmes termes (i) ^ en ajouunt qu'Arcésilas avait pour moùf de ne pas divulguer la doctriire mystérieuse de Platon. PInsieors autres tëraoîgnages des anciens , en variant sur tes d^ail», s'accordent sur la circonstance principale (2). Gcéron , il est vrai , sembte CMisidérer Arcé- BÎlas eomme un scepùque très-prononcé (5) ; mais t Cicëron nous dit ailleurs (4) qu*Arsésilas était revenu au véritable enseignement fie Platon f et que la suspension du jugement n'était à ses yeux qu'une préparation à la vérité. On ne peut ass8z déplorer que le temps nous ait ravi l'ouvrage de Numénius sur la différence qui eiistait entre les Académiciens et Platon (5).

La doctrine naissante dn Portique fut le point de nùre d'Arcésilas. 11 l'attaqua avec une telle vigueur, que les StoïâeDS en furent frappés

{^t) Cotttra JctKÏ. ,111, 17.

(») Ensébe , Pntp. evang. , X!V , 6.

(S)Jead. ^uest.,l\ ,it.

(4) ibid.

. (5)£i»èbe,i£i(f.,XIV,4.

(70 d'éionnement, cortinie le serait le fondatear d'une cité surpris par l'ennemi avant d'en avoir achevé les murailles. Tout ce que nous savons d'Arcéûlas se borne à une argumentation directe et prolongée contre la théorie de la perception , telle que Zenon l'avait établie. Sextu& nous en a conservé le résumé (i). a Les Stoî- 1» ciens^ d&t-il^ avaient distingué trois choses: )> la sdence , L'opinion et là compréheîisioB qui )) occupe le milieu entre les deux premières. » C^est sur ce point qu'Us furent attaqués par S» Arcésilas. Celui-ci soutint que la compré- » hensiou (la caialepsie) ne peut être Taryà bitre qui prononce entre la science et l'opi- ]i aion qui sert à les distinguer. Gat* , cette » cotupréhen^on elle •- même réside ou dans le ^ sage ou dans l'insensé : d' elle ré^de dans le ^ sage^ elle est la sdenee même ; si elle est )i dans Pinsensé ^ elle n^esi plus qi»e l'opinion ; » elle n'est donc qu'un vain mot. Cette com- )» préhendon par laquelle on prétend que nous )^ donnons noti^ assentiment aux choses qui » correspondent à notre vision, n'existe nulle » part. Nous ne donnons point notre assenti*

(0 Adv. Math. , XII , S i5ai et suîv.

(73) ]» meni aux TÎsioas , mais à la raison seule. Car, m les hommeà n'affirment que des propositions » expresses. D'ailleurs, il n'e£t pas de Tisioa B qui ue puisse être fàusss , aussi bien que M Traie , comme le montrent une foule d'exèm- » pies. Si donc le sage donne son assentiment ïi sur U foi de ce critenum illusoire produit ■» par les Stoïciens , il ne conçoit- réellement X c]ue la simple opinion. »

Sextus concluait qu'Arcésilas, en refusatit d'admettre ancun critérium^ en suspendant son asseDbmeot, s'était moins éloigné de Pyrrhon que les autres Acadétbiciens.

Suivant Cicéron', Arcésil&s allait [Jus loin

encore; U niait qu'on pût rien savoir, a pas

s même ce que Socrate ' disait elfe 'la seule

B science y qu'il ne savjiil rien ; il pensait que

i> tout était enveloppé de telles téiiébres , qu^l

1 n'était rien- qu'on put voir et comprendre (i)-'»

Ces raisonnemens ne s'appliquent, comrab

i on levoit, qu'à la réalité des choses extérieures ,

I et les pssages de Sextus semblent même indi-

1 <pier (]u'Arcésilas reconnaissait l'autoiîté' de 'la

(7^) appuyées de sa sanction (i); nooTean lien qui rattacherait son système à celui de Platon.

<c Mais^ continue Sexlos^ comme il. fallrit D adopter des règles pour la conduite de la D vie y régies qui ne peuvent être instituées sans » un critérium du vrai et du &ux , propre k » faire reconnaître cette félicité qui est le but }D de la vie humaine^ Arcésilas enseigna que celui » qui suspend son assentiment sur toutes choses V» doit se diriger par ce qui est probable dans )> le choix de ce qu'il doit rechercher^ ou fnir; ^ ainsi , la félicité est le fruit de la prudence; la » prudence consiste à agir avec rectitude^ c'est- ^ â-dire de telle manière que lés actions puis- }» sent être justifiées par un motif probable (:i).>

Chrysippc s'occupait avee un zèle infatigable à fortifier de nouveau la doctrine des Stoïciens, à réparer les brèclies qui lui avaient été faites^ à l^environner de nouveaux moyens de défense, lorsque Garaéade parut, et vint à son tour recommencer l'attaque (D). Il essaya précisément de battre en ruine les ouvrages construits ou restaurés par Chrysippe , suivit ce Stoïcien dans

(i)Sextusr£mpiriquey7'^rr^on£[KA'.yI, aSa. Adv^^ Math. , YII I 154. Cicéron\ Acadn QuœsL , I , la. (a) Idem , Adv. Math, , VII, i58.

(75) tous ses raisoDTiemcns , s'attacha à lui corps à corps, si l'on pcmdire ainsi. Il disait lui-même que, sans Chrysippe, il ne serait jamais devenu ce qu'il était (i). Le scepticisme de Carnéàde semble avoir été plutôt une critique persévérante des opinions du Portique qu'un système de doute universel , quoiqu'il dût dans l''intct et de sa polémique adopter un langage qui se raf^rochaît de celui des Pyrrboniens; c'est du moins ce que nous dit Cicëron , qui était fort bien placé pour recueillir les traditions de cette disGusùon encore réceate (2) ; il ajoute même, dans un autre endroit (3) , que l'argumentatioa de Carnéade était dirigea de mwaière à exciter dans Irâ esprits généreux uoe nouvelle ardeur pour l'investigation de la vérité. Sextus l'Empirique lui attribue un dessein plus étendu.

« Camëade, disait-il, opposa non-seulement 9 aux Stoidùs , mais à tous ceux qui l'avaient > précédé sur le critérium du vrai et du faux, ' » un système qui établit également des prin- J> cipes contraires (4). n a 11 découvrit , dit

(i) Diogèae Laërce, VII (3) Tutculan. , V , 29.

(3) Denat. Deomm, l, (4)^<^c. ^aM.,VII, 1

1» aussi Lactance , les côtés faibles des doc-« y> trines avancées par les philosophes , et conçut 7> le dessein de les réfoter , parce qu'il sentit 31 qu'il pouvait les réfuter avec succès (i ). d

Suivant Numénius , ce ces exercices dans » lesquels Garnéade établissait et détruisait y> tour à tour les mêmes opinions , opposait la 3> même force ^ les raisonnemens contraires ^ et 10 semblait tout confondre par la subtilité des D argumentations , ces exercices n'auraient été » que la poi^tion extérieure de son enseigne- D ment ; mais , après avoir usé de ce genre de ï> discussion pour réfuter les Stoïciens , il au- » rait secrètement professé des doctrines posi- D tives au milieu des adeptes reçus dans son 1» intimité , les aurait présentés avec un caracy> tère de vérité et de certitude égal à celui y> auquel prétendaient les philosophes ordiy> naires (2). » On peut donc soupçonner que son scepticisme^ comme celui d'Arcésilas, était plus apparent que sérieux.

Toutefois Clitomaque , disciple de/Carnéade^ déclarait, s'il faut en croire Cicéron (5), qu'il

(i) Divin. Inst, , V , i4> i6-

(a) Eusèbe; Prœp, Evang, , IX ; g.

(3) De Oratore , III , 18.

( 77 ) n'avait jamais pu découviir une opinion qui obtint l'asseotimeot de ce philosoplie. Gcéron dit ailleurs : a H était doué d*une fécondité aï D inépuisable et d'une telle habileté oratoire, 9 que jamais il ne défendit une proposition » suu la démontrer , que jamais il n'en coma battît une sans la détruire. »

On a peine à déterminer d'une manière précise en quoi la troisième Académie fondée par Caruéade se distinguait de la seconde. On ne trouve du moins, dans les monuaens qui ont sarvécu, rien qui puisse caractériser entre l'une et l'autre une différence essentielle , si ce n'est qu'Arcésilas , an dire de Gcéron , aurait été plus conséquent que Caméade , en ce qui concerne la suspension du jugement } îl aurait prétendu que le sage pourrait souscrire à dea propositions incertaines (i).

Caméade poru une sagacité et une clarté re^ marquables dans l'analyse de la perception.

« Le critérium, disait-il , qui prononce sur la B vérité, ne peut consister que dans une adfa&- » sion de l'esprit qui naît de l'évidence de » l'objet. Les sens ne com'nencf'nt à iadinuer » la présence des objets

[») ^ead, Qu(rst.,il,

» fectés par eux , lorsqu'ils éprouvent une altéy> ration par l'effet qu'ils en reçoivent. C'est 1» dans celte affection , dans cette modification » de rame, produite par l'évidence de l'objet^ }!> qu'il faut chercher le caractère de ta vérité. , (C Cette modification doit à la fois se révéler » elle-même , et révéler l'objet apparent qui » l'a produite ; elle n'est autre que la vision. 9 Ainsi y par la vision , nous apercevons deux y> choses à la fois : l'une ^ la modification que )» nous avons éprouvée ; Pautre , ce qui l'a j> exercée. C'est ainsi que la lumière y en se » jnontrant elle-même , éclaire aussi les ob- ». jets qu'elle frappe. Mais, la vision n'indique )) pas toujours les choses telles qu'elles sont vé- » ritablement; elle ressemble souvent à un mes-- D sager infidèle , et diffère de l'objet dont elle » provient. Toute vision ne peut donc être 9 prise indifféremment pour juge de la vérité ^ » mais seulement celle qui est vraie elle-même. 9 De plus , il n'en est aucune qui soit tellement )) vraie qu'elle ne puisse être fausse; on trouve » toujours quelque vision fausse semblable à » celle qui nous paraît véritable ; il n'en est D donc aucune qui puisse comprendre l'objet » d'une manière distincte. » Jusqu'ici Carnéade ne combat que la réalité des connaissances fion-

(^79) dées sur les percepdons sensibles. Mais , s^enaparantHes ptincipes des Stoïciens , ÎI va porter son cloute plus avant, ou plutôt il va essayer peutêtre de prouver que le système des Stoïciens j en faisant dénver les connaissances de la sensation, ébranlerait même la certitude des véritës universelles. « Si aucune perception n'a le droit l^itime de juger, ce droit n'apparûent pas non pins à la raison; la raison manquerait de matériaux , puisqu'elle ne peut les recevoir que des sens (i). » Cependant, de ce* vues snr' la percq)ûon , Caméade déduifait la règle qui fonde , suivant lui, la probalnlité de certaines choses. ^

a La perception , disait-il , représente ii la fois deux choses : l'objet extérieur perçu , et le sujet qui perçoit } elle peut donc être considérée sous deux rapports: relativemeat ji l'objet perçu , elle peut être vraie ou Ëiusse ; vraie , à çUe 1(H est conforme ; fausse , si elle ne l'est pas j relativement au sajet qui perçoit , celle qtd paraît être vraie difiëre de celle qui parait être fâiHse j cdle qni porte l'apparence de la venté est probable ; c'est ce que les Académi-

(0 Scilu rEtopin^M, Jdf. Haih., i 166.

cienâ appellent^ V emphase. Quelquefois dette apparence est faible , soit à cause de la petitesse de l'objet ^ soit à cause de la Ëiiblesse des sen» qui ne l'aperçoivent que d'une manière con-" fuse i quelquefois cette apparence est très-évi* dente; celle-ci est le critérium de la.vérité ; elle se manifeste suffisamment par elle-même (i). » Ici , Gaméade semble se rapprocher singulièrement des Stoïciens, et on a peine à aperceToir entre eux d'autre différence. que celle du lau-^ gage. Mais 5 voici le point où ils se séparent de houveau. a II y a troi^ hypothèses possibles : la vision qui parait vraie , est, pu vra^e , ou Ëiusse, ou mélangée de vrai ou de faux. Mais^ il suffit qu'elle soit le plus souvent vraie ^ pour qu'.on puisse lui accorder une certaine confiance ; et c'est parce que la vision qui paraît vraie est le plus souvent vraie en effet , qu'on lui donne le nom. de probable ; . c'est donc d'après ce qui arrive le plus souvent que les hommes doivent donner leurs jugemens et diriger leurs actions^ Un autre motif fonde encore la vraisemblance : une vision est rarement isolée , elle se lie ordi*> nairement à d'autres , et forme avec elles une

. (t) Ibid.j ihid, , 269 à 273.

( 8i ) , chatne plus ou moius étendue ; 'sî elles s'accofdeni entre elles, si aucune d'elles ne vient contredire la première , il résultera de cette harmonie un nouveau degré de probabilité ; c'est ainsi que le médecin reconnait la maladie à un ensemble de symptômes réunis vi comparés avec soin ; c'est ainsi que le peuple , dans les comices , passe en revue et examine les conditions que présenrent les candidats de la magistrature; c'est ainsi -que, pour s'assurer d'un fait, on appuie les témoins , on évalue le nombre elle poids des témoignages. Il faut donc examiner, et le sujet qui perçoit, et l'objet perçu, et ce qui sert de moyeu au jufrement, la distance, t'iDlervalIè , la forme , le temps , le mode , l'aKction , ropéraiion , fet démêler avec une attention scrupuleuse s'il n'est aucune de ces circonstances qui contredise ou affaiblisse l'apparence de la vérité. L'opinion qu'on doit se former variera avec ces circonstances : la vision sera donc digne de foi, lorsque nous aui-ons eu assex de loisir et apporté assez de diligence pour faire , par le travail de la réflexion , une investigation complète de tout ce qui l'accompagne( i).»

(i) Sestui l'Empirique, ibid. , ihid., 5 i-o ~ -'"' CKéToa,jiead. Qiaest., VI» 3i.

Les Académicieus étaient sur la voie de dè^ couvrir Fimportante théorie des probabilités j et , certes^ ils eussent rendu un service considë»^ rable s'ils Teussent véntablement approfondie comme ils étaient appelés à le &ire par l'esprit de leur syst(%ue et par l'intérêt de leur cause. Ou voit qu'ils avaient soupçonné quelques-uns de ses principes ; mais , ils ne les avaient entrevus que d'une manière confuse.

Les Académiciens ne se représentaient pas la probabilité sous les mêmes conditions que les modernes, c'est- à dire comme le résultat d'un contraste de chances paiement possibles^ mais distribuées de manière à ce que le nombre deschances lavorables surpasse celui des chances opposées y en sorte que le degré de probabilité puisse s^évaluer par le calcul , ou du moins être apprécié d'une manière approximative, en -sorte que, s'il n'est pas certain que tel événement arrivera, il est cependant certain que, dans un nombre considérable de cas semblables, il arrivera un nombre de fois donné. La probabilité, telle que l'entendaient les anciens , n'était autre que .la vraisemblance ^ espèce d'apparence qui ressemble à la vérité, sans être la vérité ellemême, et dont il serait impossible de donner une définition précise, parce qu'elle n'a point

(85) elle-même de caractères posiiifs et déterminés (i).

a Au reste , disaient-ils , il importe peu à l'homme de savoir préàsément ce que les choses sont en elles-mêmes ; ce qu'il lui iniporte , c*en de cona^tre les rapports qu'il peut avoir avec elles ; or , nous ne nions pas l'existence de nos sensations, nous nous homoas à dire que nous ne savons pas s'il existe au dehors quelque chose qui y soit conforme (2). »

On pourrait donc voir dans Carnéade , ainsi que dans Arcésilas , un idéaliste plotôt qa'uD sceptique absolu ; il ne niait ni les vérités purement subjectives , ni même l'existence des êtres réels et extérieurs ; il soutenait scolement qne nos propres modifications ne peuvent nous représenter exactement ces objets (3). Sï dans un passage de Galien Carnéade est supposé avoir coutesté l'axiome : deux grandeurs égaler à une troisième sont aussi égalea entre tUea (4)1 il faut entendre sans doute , noh qu'il

(i) Cicéron , De Nal. Deor., 1 , 5.

(2) Id. Âcad. i]ua

(3) [bid. , ibid. ;

(4) I^e optimo dt Carnéade.

prcleiidtt nier faxiome en lui-même^ mais seule*' ment soD application aux grandeurs réelles , en ce sens qu'il n'est rien dans les qualités de la matière qui corresponde à la rigueur des for-» mules mathématiques; et voilà sans doute ce que semble faire entendre Sextus l'Empirique , quand il dit que a Tabus n'est que dans l'aiBr- 1» mation des choses particulières (i). )) Les Acadàuiciens fusaient en général j dans leurs dis-^ potes contre les Stoïciens , un grand usage du sorite, c'est-à-dire de cette ai^nmentation fondée sur l'impossibilité de saisir la nuance fugitive qui , dans l'ordre de la nature , marque les limites et les contours des choses. Aux raisoiinemens sur lesquels Chrysippe se fondait pour accuser les Académiciens d'être en contradiction avec eux-mémesy Carnéade répondait qu'il était au contraire parGiitement conséquent , puisqu'il n'entendait rien nier , rien affirmer, en se renfermant dans la vraisemblance (2).

La notion du destin y telle qu'elle avait été ébauchée par Zenon , développée par Diodore^ et définie par Chrysippe , donna heu , entre ce dernier et Carnéade , à une discussion du plus

(i) Fyrrhon, Hjrp^y 1. aS.

(a) Cicérou, Acad, Quœst* y U, 9.

(85) baut intiSrét, poisqu'au fond eHe avait essenûel'lemeot pour objet la question Toadamentate de la causalité. On peut voir dans le traité de CicéroD sur le destin les détails de c<:tie polémique et les raisoQDemeDS des deux adversaires, quoiqu'ils y soient exposes quelquefois avec une obscurité qui peut provenir de la corruption du texte. Les Stoïciens donnaient une valeur objective aux idées que l'esprit se forme de la certitude et delà possibilité, en tant qu'elle exprime les motifs que la raison peut av<»r de considérer un événement futur comme devant se réaliser } oo l'ignorance qu'elle conserve à cet égard. \ oilâ pourquoi suivant eux la question du destin était du ressort de la l<^que telle qu'ils la coDcevàent. « S'il existe des chaogemens sans » cause, disait Chrysippe, tonte proponiioa B appelée axiome par les Dialecticiens n'est pas » Décessairemeot on vraie ou làusse. Or, l'al-

* tentative est nécessaire. Tout changement a

* donc une cause. » Diodore, appliqtiant cette altcmatÎTe aux événemens futurs, en cooclnaït qœ Time des deux propositions contraire» devant être Traie , Tévéa

sera oécessaire ; l'érén poMÎhIr. Cfarjsippe n'a séqncBCCT *et qui ne <

)i ne cesse pas pour cela d'être possible. »' Il distinguait, dans les propositions qui se prëfèrcni à Tavenir, des propositions simples et des propositions complexes : les premières seules pouvaient suivant lui jouir d'avance d'une vérité absolue; les secondes étaient subordonnées à un concours de causes intermédiaires; il distinguait les causes parfaites et principales des causes antécédentes et prochaines. <t Ces dernières, » disait-il, quoiqu'elles ne soient point en » notre pouvoir, nous laissent cependant Tem- )> pire sur notre propre volonté. Elles consisn tent dans les impressions reçues et transmises D par nos organes qui laissent lieu ensuite au » jeu de nos puissances intérieures. » 11 pensait établir ainsi que la doctrine du destin peut être admise sans introduire la nécessité absolue. Carucade rejetait , et non sans fondement , ces propositions comme cooti*aires à la liberté de l'homme , et ces explications comme des subtilités peu satisfaisantes. « De ce qu'il n'y a aucun 1) changement sans cause, il ne s'ensuit pas, y> disait-il^ que tout ce qui arrive provienne » d'une cause extérieure. Car, notre volonté » n'est soumise à aucune cause antécédente.

» Telle est la nature des actions volontaires, )) que la cause en est dans la volonté eUe-oiérae.

(87) » Un ^et peal donc avoir Hcn , sans avoir été i> vraidaaiisafuturiiion, s'il dépend d'nne dé^ « termioalion de cegenre ; de ce que toute pro- » portion est vraie ou &usse, il ne s'ensuit » donc pas qu'il y a des causer immuables et » éternelles qai rendent nécessaire ce qui arri-* ■ vera. » (i)

Cette diversité d'opinions influait aussi sur les idées relatives à la divination; la divination était en eâèt une conséquence presque naturelle de la doctrine de la nécessité fondée sur un endiatoement de causes immuables. « Aussi > Carnéade^ fidèle à son principe, soutenait-il » qu'Apollon lui-même ne pouvait prédire » comme futurs qu« les évéuemens dont les n causes étaient tellement contenues dans la na- » lore, que leurexistence était nécessaire (2). » Les Stoïciens établissaient que tous les étrc's renfermés dans Ih nature étaient soumis à une sympathie réciproque qui devenait la cause des flMKlîfîcations qu'ils subissent. Les Académiciens, eu admettant cette action mutuelle, ne lui aoccM-daient pas un empire aussi absolu , et réservaient Tindépendance de la volonté.

(i) Cicéron, De Fato , 1 (2) Ibid.,ibid., 6, 1^,1

£o parconrant les objections qiae. Sextus l^Empinque met dans la boucbe de Carnéade , cooire les preuves de l'existence de Dieu^ on ne peut guère y reconnaître que l'intention de réfuter les notions que les Sloïciens se formaient de la Divinité ; car,ces objections ont essentiellement pour objet de faire ressortir la contradiction que présente l'idée de \'être souverainement par£iit, associée à celle d'un principe anime , tel que celui qui existe dans l'homme y confondue avec cette âme de la nature que les Stoïciens avaient eu le tort de matérialiser en partie ; elles tendaient aussi à contredire l'apologie de la religion vulgaire que les Stoïciens avaient entreprise (i). Et c'est en effet ce que nous atteste CicercHi : h Carnéade raisonnait 1» ainsi, dit-il , non pour ébranler la croyance à » Texistence des Dieux ^ mais pour démontrer Y> que les Stoïciens n'avaient point su expliquer. i> cet important sujet (3). ï>

Cest encore dans le même dessein qu'il présentait le souverain bien comme consistant dans la jouissance des dons de la nature , non qu'il

(i) Sextus VYjscf.^Adv.Maik.^ IX, $i38 et saiv.; Qcéron, De naUtrd Deorum^ llli 18.

(2) Ibid,j ibid,y I, n.

(«9) voulût, dit Gcéron , réduire eu efièt la morale à uQ tel pnnmpe, mais pour l'opposer aux Stoïciens , poar les contraindre à rentrer dans les maximes d'Aristote, qui conciliait le bonheur avec la vertu (i). Quintilien et Lactance racoolent que , lorsque Carnéade vint à Rome, il exposa un jour avec une grande éloquence les moû(s présentés par les plus célèbres philosophes pour établir la justice naturelle, et le leudemain renversa ces mêmes principes avec un égal talent (3). 11 concluait que l'utilité avait clé le seul but, était la seule sanction des institutions sociales ; qu'd n'y avait ainsi que prudence ou folie ; mais Lactance ajoute ces paroles remarquables : « Je croîs pénétrer dans quelle inten- » tion il tint ce discours : il ne pensait point » en effet que celui qui est juste soit un u insensé ; mais, comme il savait au contraire » qu'il en est autrement , et que cependant il » n'en pouvait comprendre le motif, il voulait s montrer par là que cette vérité était cachée » dans l'obscurité, afin de soutenir son système

(ijQiiiiitiUeti, Inslil. Ont., l DwinaJnst., V, 16.

)i doul la maxime principale est que rieii ne » peut être compris avec certitude (i). »

CHtomaque , disciple et successeur de Caroéade , avait écrit quatre livres sur les motifs qui doivent porter à suspendre l'assentiment ; il parût qu^ils avaient essentiellement pour objet de commenter les ofnnions de Garnéade.

« C'est diaprés celui-ci , dit Cicéron (z) , qu'il distinguait deux genres de vision , et , dans chaque genre, deux espèces : le premier genre comprenait celles qui pouvaient être perçues, et celles qui ne le pouvaient pas ; le second y celles qui sont probables^ et celles qui ne le sont pas. Les objections élevées contre le témoignage des sens ne se rapportent, suivant lui^ qu^au premier genre ; il n'est aucune vision qui puisse être perçue ; mais , il en est beaucoup qui peuvent être approuvées ; car ^ i\ serait contre la nature qu'il n'y eût rien de^ probable. D

Quoique les Académiciens eussent pour but esseuiic'l de critiquer les affirmations dogmatiques des Stoïciens , il leur arrivée , ce qui est

(i) Ibid,j ibid. , chap. 17.

(2) Cicéron, Acad. quœsU , I.

( 9- ) l'eflet presque inévitable des controverses , d'être conduits par le. cours de leurs discussions plus loi» qu'il» ne l'avaient préyu et pensé , et de professer , du moins en ce qui concerne la réalité des connaissances , un doute presque absolu. Cependant de semblables conséquences élaient difficiles à maintenir d'une manière sérieuse et persévérante ; le scepticisme n'est guère qu'une révolution passagère de l'esprit liumain. Il était difficile surtout de conserver une école philosopbique , en n'oBrant à ses adeptes d'autre perspective qu'un résultat à peu près semblable à l'ignorance ; enfin , ces maximes répugnaient trop à l'esprit entier des traditions Platoniciennes auxquelles la nouvelle Académie n'avait pas entièrement renoncé. U était donc naturel qu'on cbercliat à restreindre un scepticisme trop étendu j l'Académie , en continuant à se déclarer rivale du Portique, aperçut te danger qu'elle courrait SI, en paraissant aoéantir toute autorité de la vérité et de la morale , e]le n'opposait à son adversaire qu'une philosophie négative, et semblait abdiquer elle-même les plus justes titres à l'estime et à la consic

piiiioi

un langage plus af&rmatif , à se porter pour médiateurs entre les Stoïciens et les Sceptiques. La nouvelle direction qu'ils donnèrent à leur école a porté quelques historiens à distinguer une quatrième et une cinquième Académies dont ces deux philosophes sont regardés comme les auteurs.

(C Philon , dit Sextus FEmpirique , en con- » tinuant à soutenir que les objets réels iie » peuvent être connus par cette perception » compréhensive que les Stoïciens ont érigée » en critérium , admit que par leur propre » nature ils sont susceptibles d'être con- » nus (i). » Il essayait de justifier la nouvelle Académie du reproche qui lui était adressé de s'être écarté de l'enseignement de Platon ; il s'efforçait de montrer que^ même dans ses maximes sur l'incertitude des connaissances , elle n'était point infidèle à cette grande autorité ni à celle de Socrate (2).

Si nous en croyons un passage fort curieux de Cicéron (5) , Philon aurait enfin découvert le vice radical de la dialectique des anciens y et

(i ) Pyrrhon. Jffyp.^ 1 , 234-

(2) CicéroD , Acad. Quœst, ,1,4* — II , 5.

(3;. Ibid. , II , 28.

'( 93 ) ilémêlé l'erreur de ceux qui , comme les Stoïciens , prétendaient employ à l'investigation des vérités o reconnu que cette logique si en effet que le langage et no; se borne à établir ce qui rés lion admise, ou ce qui lu n'a donc dans son emploi < (liliônnelle et hypothétique.

« Pbilon , dit encore Sei » que qu'une conséquenc » quoiqu'elle se rattache B lion fausse. 11 distingu; » vérités : celle qui est déd » tion vraie elle-même dan M jour on jouit de la lami » déduite d'une proposition!

» conditionnelle seulement

la terre est ailée ,■ calle n la conclusion présente n

1 vérité hypothétique , mai s malgré le vice de la suppi » vole , elle existe. 11 n'y a » k déduction mal déduite » vraie (j). » Philon aurait

(i) Pyrrhon.Hyp.,\is. Il, l».VlU,Sii3, .14.

vérités hypothétiques des vérités de fait , et admis à la fois les unes et les autres.

c( Suivant Varron , dans Cicéron (l) , Philon )> avait soutenu qu'il n'y avait point deux aca- )) demies , et que la nouvelle ne s'écartait point )) de l'enseignement de Platon. » Nous trouvons cependant dans Lucullus un passage fort singulier qui tendrait à prouver que Philon n'était pas fort en accord avec lui-même. Ce passage est relatif à deux ouvrages de Philon qui venaient d'être apportés à Alexandrie , et dans lesqnelsr Antiochus ne reconnaissait ni la doctrine de son maître ni celle d*aucun Académicien, a Le )> but principal qu'il se proposait , suivant Lu- D cullus, consistait à détruire la définition de » la perception telle qu'elle était donnée par les » Stoïciens (2). »

Les limites que Philon avait posées au doute pîunirent insuffisantes aux yeux d' Antiochus. Colni-ci s'éleva contre le scepticisme avec autant d'énergie quelesStoïciens eux-mêmes,et peut-être avec un plus vrai succès. S'il refusa aux Stoïciens le mérite de l'originalité , il censura également Philon ; il l'accusa d'avoir dénaturé la doctrine

(i) Quœst. Acad. ,1,4* (a) Ibid. , II , 4 , 6.

(95) (le Platon. Ainsi , pendant que Panaetius , du seÎD du Portique , renduit hommage au fondateur de l'Académie , Antioclius restituait dans sa pureté l'enseignement de ce sage , et tous deui- semblaient concourir a ménager une côncilialîoh entre les deux écoles.

« La philosoiihie a deus objets principaux :

» le vrai et le bon ; celui-là ne peut pré- » tendre au titre de sage, qui ne tend pas à ce » double but , qui ignore quel est. le point de 11 départ et la route. Le sage doit donc s'ap- » ptiyer sur des principes certains (i). » Ces belles maximes indiquent tout ensemble et le motif qui porta Antiochus â réfornier le scepticisme de l'Académie , et l'esprit des raisonnemens qu'il employa pour les détruire. Cicéroii , qui avait eu un commerce inùme arec ce philosophe ^ qui avait joui de son amitié (3), nous a conservé et a mis dans la bouche de Lucullus le développement de ses opinions sur la certitude des connaissances. « Le témoignage des sens mérite la confiance , si les sens eui-mêmea sont libres et sains , si rien ne met

mi

(98) « elles-mêmes aucun caracièrequi les distingue) » vous êles oiotraiDt de leur refuser ^alemeot u votre couâance. De plus > comme , d'aprèà o votre aveu , il peut arriver au sage , après s avoir rempli loutescescondilioBS, que l'objet tt qui lui aura paro vraisenaUable se trouve » cependant être fort éltûgué de la vérité , » comiBOtt pourrez-vous vous asuirer ,()ue cet » objet s'eu rapproche cepeDdant eo graude s partie, comme vous k préteodez , et (}a'il j » touche |H-esqDe?Car , pour pouvmr justitier » oeiie pi^eniioi)> il btxlraitquevonseussîez » un ^sigoe quelconque de la vériié. Si la vérité » elle-niène est obscure et cachée , commeat » pouvea - vous avoir -qu'iule chose s'eo raf- 1 -1* pn>cbc , V toudw (i) ? »

Autiochus Ngoale, avec le» Sfeoiàeo&, l'évidence , comme le caractère oertûn qwirérèls la r«alité des perceptioos. Les Académiciens ^ - |ur UD« distindioD San. ÏDgéiûeiise , avaient I diiqull ne fiuit point coofoodrenoepetcepuon claire avec une pefoeptioo réelle , oe qui est clair awc oe qin est compris coimne eiistant. Anliochus rejette cette distîoctàon. « Com-

( 99 ) n mcnt^ ehéSet, affirmerez-vous qu'un objet » est blanc j lorsqu^il peut ai river que vous » preniez je nQÎr poi^r le blanc?, Ou coqfiment » dirons-nous que les perceptions sont cla^res^ )) imprimées dans l'esprit , lorsqu'il est incer- » tain s'il est ou non un objet réel qui les )) excite ? On ne laisse ainsi ' subsister ni

» couleur , ni corps ,' ni vérité , .ni raispi\ne- )» ment. ni sensation, ni rien de véritabletpent » clair. L'esprit cède à r^vidence., cotncne \o y> plateau de la balance au poids le plus fart* )) Il ne pout que donner spn a.^^ni^Dient à ce » dont il a une vue cette et distincte. L'aqto- » rite de l'évidence est .telle qu'elle lîous raonire D par elle^niéme les choses qgij^sQpt, teli)^ » qu'elle^ sont. Jl faut toutefois, pour s'y attar D cher avec consrtancé çt fidélité , ii^qr d.ç U » plus grande vigilance , d'une. certaine m^y D thode^ de, peur que la.véri^ ine 9q,Uj$ >oâlt » voilée par les.pr^s%^>iet.pî|r ^e qapMfefîJt » sophismes. ,Ëpii:ure a'à ipoipi .as^?; 41** y> quand il a déclaré que, ;pour a^teiu4i;e;.^:la » vérité çt éviter rerrieur, il faut^p^çr.jV.^yif- )) dence de l'opinion. Une attention sobre et u persévérante dissipera les pt'éstiges qui )) naissent d'une vue superficielle et ^pféçipi- » iée j une bonne méthode détruira 1^$ sopl^is-»

( lOO )

> mes(i), 3» Autiochus indiquait ici y avec sa pradence ordinaire , cet art qui consiste dans un bon régime de l'esprit^ dans une bonne direction des facultés , art trop négligé dans la philosophie des anciens y et plus utile cependant aux intérêts de la vérité que toute la logique des écoles.

Dans le fait, Antiochus était un vétitable Ecclectique; il ouvrait ainsi la nouvelle carrière que suivirent les philosophes de la période suivante. ,

On reprochait beaucoup à Antiochus d'avoir abandonné les opinions de la' nouvelle Académie ^ et on se prévalait de cette inconstance pour affaiblir l'autorité de sa doctrine (a), a II » était y dit Gcéron , plus Stoïcien qu'Acadé* 3> micien. » Disons mieux : sous la direction d' Antiochus , l'Académie revint aux mêmes maximes qui avaient déjà été professées par Epicure (E) ^ par Zénon^ sur la réalité et la certitude des connaissances humaines; ces trois célèbres écoles , différant entre elles sur tant d'autres points , s'accordèrent alors sur la doo-

(i) Jbidf ibid.y chap. ii , 12 , i5.

(a) Ibidy iUd, , chap. 22.

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