IV
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même , le sujet d'une connaissance objective et réelle (1). »
Voilà pourquoi Reinhold définit le kantisme : un idéalisme transcendantal et un réalisme empirique (2) ; car il n'admet de connaissance réelle que dans l'ordre de l'expérience, et non dans la sphère transcendantale.
Il reste cependant à savoir jusqu'où s'étend, dans le criticisme, ce réalisme expérimental, quelle est la valeur qu'il attache à ce terme, expérience; en un mot, dans quelles limites l'expérience elle-même est renfermée.
Qu'est-ce que V expérience ?
Mellin et Schmid ont rassemblé un grand nombre de définitions diverses, données par Kant, de l'expérience. En les comparant entre elles, nous trouvons que ce philosophe réunit dans cette idée deux conditions : la connaissance (tun objet donné ; une connexion nécessaire entre les perceptions qui composent cette connaissance (3).
L'objet est ce qui est supposé hors de la sphère de nos représentations, et auquel notre esprit les rapporte.
Que pouvons-nous savoir sur ces objets?
t D'abord qu'ils existent en eflet hors de la
(1) Crit. de la raison pure, p. 396; prolég., p. 126.
(2) Beitrœge^ 2. Ilesl., p. 17.
(3) Mellin. Kunst-Spraohe der critiscken Philoiophie.^SchmiiSi. Wôrterbuch, etc., p. 138, 1S9.
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Sphère de nos représentations. Nous ne le savons point directement , immédiatement, mais par une déduction que Kant nous présente comme le résultat de la conscience de nous-^mémes (i) ; mais ce n^est point encore ici une connaissance (2).
» Si nous voulons considérer ensuite ces objets tels qu'ils sont en eux-mêmes, hors de la sphère de nos perceptions , de nos représentations, nous n'avons et ne pouvons avoir à leur égard aucune connaissance.
• Nous ne pouvons savoir ce qu'ils sont, mais seulement ce qu'ils nous paraissent au travers des formes de nos propres facultés (3).
• La matière de nos perceptions sensibles , quoiqu'elle nous soit donnée du dehors, ne nous représente donc point les propriétés des objets, mais seulement leurs apparences : elle ne constitue pour nous que des phénomènes.
» Et il faut remarquer encore que notre propre moi, considéré comme objet, n'est aussi pour nous qu'un phénomène , qu'une apparence; nous ne savons rien , nous ne pouvons rien savoir de ce qu'il est en lui-même (ft).
» Tout se réduit donc à des apparences, espèces
(1) Crit. de la raUon pure y p. 275.
(2) /ôid., p.277.
(3) i«d., p. 306, W8, 527, 565, etc.
(4) im., p. 135, 157 , 399, 712; prolég., p. 141.
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d'intermédiaires entre nos facultés et les objets, qui ne représentent point la réalité propre et intrinsèque de ceux-ci, qui ne sont point le produit de celles-là, qui se rapportent aux objets comme des effets à leur cause, et non comme des attributs à leur sujet (1).»
C'est ici la grande profession de foi de l'école de Kant ; elle n'a rien négligé pour l'établir. Ces preuves se réduisent à peu près à ceci :
a La connaissance des objets ne peut parvenir jusqu'à nous que par le canal de nos facultés : elle doit donc nécessairement recevoir l'empreinte des formes qui lui sont naturelles. Les conditions générales et absolues de l'expérience qui résident en nous-mêmes sont donc comme une espèce de milieu dans lequel seul nous apercevons les objets, sans jamais pouvoir pénétrer ce qu'ils sont en eux-mêmes et indépendamment de ces facultés (G).
• Ainsi, toutes les fois qu'il est question de réalité, dans la langue du criticisme, ce n'est pas de la réalité absolue, de la réalité des choses en ellesmêmes, de la réalité des noumènes pour emprunter son expression , réalité à laquelle il nous est impossible de parvenir, mais seulement de la TédXiié phénoménale y apparente (2). Lorsqu'il est
(1) Crit. de la raison pure, p, 41 , 304, 32(\
(2) IHd., p. 182, 209, 300, etc.
question de propriétés objectives, ce n'est pas de propriétés des objets en eux - mêmes , de propriétés absolues , intrinsèques , mais seulement de propriétés apparentes , qui n*ont , dans les objets proprement dits, que leur fondement, leur principe d'ailleurs entièrement inconnu (!)•
» Et quant à la connexion, à la liaison que nous établissons entre les phénomènes pour composer Texpérience proprement dite, cette connexion tfétant que le résultat des lois intérieures , sutjeaives y qui régissent nos facultés, il s'ensuit que ce que nous appelons lois de la nature , n'est au fond , et de l'aveu de Kant , que l'ensemble des règles auxquelles notre esprit est soumis par la condition de sa propre constitution (2). »
Kant a prévu qu'une semblable théorie serait généralement appelée un idéalisme présenté sous d'autres termes. Mais il s'est vivement défendu contre cette accusation, et il a cru l'avoir suffisamment repoussée en démontrant l'existence des objets, quoique nous ne puissions leur attribuer que de simples apparences (3).
L'art de découvrir la vérité repose sur deux conditions : déterminer la source de laquelle
(1) Crit. de la raison pure^ p. 6i, etc.
(2) Prolég., p. 43.
(3) CrU. de la raison pure, p. 275; prolég., p. 204.
dérivent nos connaissances, et lea métliodes né* cessaires pour diriger leur direction.
Nous voici donc ramenés à définir l^opitiiôn précise du philosophe de Koenigsberg sur le problème général qui sert d'objet à cet écrit.
« On ne saurait douter que toutes nos connaissances ne commencent avec l'expérience, nous dit Kant lui-même, dès l'entrée de sa Critique de la raison pure ; toute connaissance suppose, dans l'ordre des temps , l'expérience en avant d'elle ; mais il est une autre antériorité, celle du raisonnement. Or , toutes nos connaissances ne reposent point sur l'expérience comme sur leur base et leur principe. La sensation fournit seulement la matière ; mais il y a en nous des intuitions , des notions pures et à priori^ primitives et originaires. La sensation ne nous fournit que des éléments isolés ; les principes de connexion sont en nous-mêmes, à priori, fondés dans nos facultés ; ce sont les principes primitifs , et c^est en s'appliquant aux données de l'expérience , en les enchaînant , qu'ils rendent l'expérience ellemême possible. Ainsi, tout vient du dehors, comme matière encore brute et informe ; tout part de l'esprit et de ses lois comme'connaissance (1).»
(1) Cr'ît. de la raison pure, p. 5; prolég., p. 89, Celte, etc. Cette théorie présente avec celle de Leibniy. ime analogie qui a été judicieusement remarquée par Schmid, WMeràmh , p. 9.
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Quant aux méthodes, Kant s'est moius occupé de celles qui peuvent guider dans la découverte de la vérité que de celles qui préviennent Terreur. On peut cependant rapporter à la première espèce de ces méthodes ce qu'il dit sur la construction géométrique et mathématique (1) , sur la manière de s'orienter en logique, sur la topique^ sur ce qui est nécessaire pour élever la métaphysique à la dignité de science (2) , enfin , sur la distinction et l'emploi des deux méthodes analytique et synthétique , qu'il propose , avec assez de raison , d'appeler plutôt régressive et progrès-sive (3).
Mais une source bien précieuse, bien féconde pour l'école kantienne , sinon de connaissances positives , au moins de croyances utiles , c'est la raison pratique ^ raison officieuse qui vient combler les vides immenses causés autour de nous par une raison plus sévère, par la raison critique.
Pour bien concevoir l'autorité merveilleuse dont cette raison pratique va être investie , rappelons-nous la définition que nous en avons donnée à la page 233, et celle que nous avons donnée de la croyance à la page 253.
La Morale de Kant, formée sur un plan analo-
(1) Crit. de la raison pure, p. IJk^.-^Métaph. anf. dernat. Wis$., p. 13, 25, eic.
(25 Prolég., p. 188,200 (3) Ibid.y p. 42, elc.
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gue à sa Critique, distingue des buts matériels qui nous viennent du dehors (les jouissances sensibles) et un but formel qae nous nous prescrivons à nous-mêmes (1). Ce but, établi à prtort, fonde les lois de la moralité^ les rend nécessaires^ générales , indépendantes des sens , nous prescrit de rechercher la vertu pour la vertu même , et conduit, en un mot, à la création d'une morale élevée, toute irflatonique, et dans laquelle ce philosophe déploie le plus noble enthousiasme , en même temps qu'il le communique à ses disciples. Elle produit une sorte de stoïcisme qui, faisant reposer la loi du devoir sur elle-même , la rend inflexible à tous les vœux de la volupté (2).
Mais nous ne devons considérer ici la raison pratique que comme prêtant des appuis à la croyance.
« L'homme , comme être sensible , tend à la félicité; comme être moral, à la vertu : voilà les deux buts. La réunion de la vertu et du bonheur, voilà le but supérieur et nécessaire que la raison pratique établit. Or , la croyance doit admettre comme vrai tout ce qui est la condition nécessaire et absolue d'un but nécessaire; on ne doit, on ne peut tendre à un but qu'en le regardant comme pos-
(1) Cru, de la raison prat,, p. 103 , 155 , 237 , 241.
(2) Jbid.y p. 35, 41 , 56, etc. C'est celte inflexibilité qui est exprimée dans la langue kantienne ^2iV V impératif catégorique ^ ou loi absolue (IMd., p. 73).
sible ; on doit donc croire tout ce qui est indispensable pour le rendre possible. » Kant démontre que rinamortalîté de Tâme , qu'un système de rémunération après la vie , sont une condition nécessaire pour la réunion du bonheur et de la vertu, que Fexistence de Dieu et de ses attributs est à son tour une condition nécessaire pour établir ce système (1). Ainsi les vérités morales reparaissent, non point comme une science, comme une connaissance , comme une conviction qui ait une vakur objective^ Kant nous le dit et nous le répète expressément, mais comme une croyance pratique : «Nous ne pouvons les connaître ; nous devons les croire (2). »
« Ce sont des postulats de la pure raison pratique qui ne peuvent être prouvés spéculativement , mais qui sont nécessairement liés avec les lois de cette raison; des suppositions théoriques^ il est vrai, mais qui ne doivent être admises que dans une vue pratique et nécessaire sons ce rapport (3). »
La raison pratique est donc , comme l'observe ingénieusement Reinhold , une aile que Kant a prudemment ajoutée à son édifice, en remarquant son insuffisance. Elle a un rapport sensible avec Y opinion des anciens sceptiques, avec Vacatalepsie
(i) Crit, de la raison praU, p, 5, H9, 233.
(2) Ibïd., p. 227 , 263. — Crit, de la raison pure, p. 617 , 661 , 56» etc.
(3) Crit. de la ration prat.y p. 22 , 219, etc.
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des académiciens récents , avec ce que certains philosophe» ont appelé des preuves de Siçotiment. Elle déduit la croyance de la nécessité d'agjn Quelque dédain que le kantisme affecte pftur toute philosophie populaire ^ cette manière de voir ne s'éloigne cependant pas beaucoup de la disposition ordinaire d'un grand nombre d'hommes qui, se croyant dans l'impuissance d'obtenir, par la raison seule » uoe conviction directe des premières idées religieuses, s'y rattachent toutefois par une sorte de besoin , comme à un ap|>ui nécessaire à leur moralité.
On peut dire en général que cette force prê*ée par l'école de Kant à la raison pratique n'e^t au fond que l'énergie d'un enthousiasme moral très exalté qui se déguise sous un appareil méthodique.
La Critique de la f acuité du jugement ( Critik des Urtheilskraft) que Kant a publié plus tard à la suite de celle de la Raison pure et de la Raison pratique^ n'ajoute rien aux principes de chacune d'elles, ni à leur liaison réciproque ; elle ne paraît être qu'un nouveau développement, une nouvelle exposition de toutes deux, en les embrassant dans un commun système.
Le résultat le plus frappant auquel nous ramène constamment l'histoire de la philosophie, c'est que si cette science peut jouir tout ensemble de quelque certitude et de quelque fécondité , elle ne peut trouver ces avantages que
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sur une route moyenne entre le dogmatisme qui aflSrme arbitrairement et le scepticisme qui rejette toute vérité; entre la spéculation rationnelle qui ne se fonde que sur des axiomes identiques , et l'empirisme qui n'admet que des ftiitfe isolés et contigus ; entre l'idéalisme qui condamne Tesprit à une absolue solitude , et le matérialisme qui le condamne à une absolue dépendance. Ce résultat est aussi le cor^laire général de toutes les considérations que nous avons établies jusqu'à cette heure.
Kant a eu le mérite de sentir parfaitement cette vérité , et la sagacité seule avec laquelle il a démêlé les besoins de la philosophie à l'époque où il était placé , au milieu de la nation à laquelle il appartient, suffirait pour lui donner déjà bien des droits à notre estime. Le dogmatisme se discrédite de lui-même dans un siècle éclairé; le scepticisme ne peut être pour l'esprit humain qu'un état passager , et il est trop contraire à notre nature , trop révoltant pour le sens conlmun , qui, heureusement, est de tous les âges , pour devenir un système fixe et durable. Le rationalisme a visiblement trop de désavantage dans un siècle qui a vu toutes les sciences Sfe perfectionner rapidement par les méthodes expérimentales , où , après de longues spéculations, il ne peut montrer qu'une suite de systèmes qui se sont tour*à-tour renversés les uns les aulres , et pas une seule doctrine qui
ait survécu. L'empirisme, à son tcmr, n'est pas moins accusé par la marche des sciences , lorsqu'on les voit s'avancer à l'aide de la connexion établie entre les phénomènes , et par l'heureuse association qui s'est établie entre les connaissances morales et naturelles , physiques et mathématiques. L'idéalisme et le matérialisme , placés en face l'un de l'autre , mettent au jour leur mutuelle insuffisance; ils invoquent évidemment un médiateur qui , en fixant les domaines respectifs de la matière et de l'intelligence, empêche désormais l'envahissement de l'un et de l'autre par les prétentions contraires de ces deux systèmes. L'influence exercée par le génie de Leibniz était encore trop puissante en Allemagne , pour que les esprits pussent s'ouvrir facilement aux idées que sa philosophie entière tendait à repousser ; mais la philosophie de Leibniz , liée à des systèmes qui déjà avaient vieilli, demandait quelques réformes, et cette philosophie portait d'ailleurs dans son sein je ne sais quel principe de vie et d'activité qui devait inspirer à ses disciples eux-mêmes le besoin de nouvelles tentatives.
Si Kant, en cherchant le terme moyen et le point d'équilibre entre les trois genres d'exagérations contraires que nous venons d'indiquer , a bien jugé la nature des perfectionnements qui sont encore nécessaires aux sciences philosophiques, nous devons aussi, à notre tour, nous trou-
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ver placés au point de vue le plus favorable pour apprécier le système de Kant, Hiaintenant que BOUS avons cherché à fixer successiven^nt le caractère de chacune de ces exagérations , leurs causes et leurs remèdes.
Nous ne nous engagerons donc point ici dans de longues discussions sur les détails du criticisme. Les rapprochements qui ont précédé peuvent oflfrir une solution plus simple, et peut-être même plus certaine. D'ailleurs , il nous a paru qu'à l'égard d'une doctrine presque nouvelle pour la plupart des lecteurs, il était convenable de donner à une exposition fidèle l'étendue qu'auraient exigée les réflexions qu'elle fait naître , et d'offrir aux bons esprits les moyens de la juger exactement, en nous attachant à préparer les matériaux de leur jugement.
Il y aurait en effet beaucoup à dire, si l'on voulait examiner la nouveauté du système kantien , soit dans ses éléments, soit dans son ensemble (H) ; suivre Kant dans les critiques qu'il a faites des systèmes de ses prédécesseurs , en discuter la justesse, comparer entre elles toutes les parties du criticisme , chercher en quoi elles s'accordent ou se contredisent , analyser une à une les propositions qu'il établit , rectifier les équivoques, expliquer les prétendus paradoxes, rétablir les faits, apprécier enfin l'influence philosophique et morale de la révolution que Kant a excitée ; il y aurait beaucoup à dire , si le com-
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mentaire de cette doctrine devait être en ptoportion avec le texte.
Dans le nombre des réflexions qui devaient composer ce commentaire, il y en aorait sans doute de très honorables pour le caractère , les connaissances et l'esprit du professeur de Koenigsberg. Il n'est aucun observateur impartial qui ne doive, au premier coup d'œil , en porter le môme jugement , lorsqu'il voit une des nations les plus éclairées de l'Europe se trouver partagée par les doctrines que ce philosophe a mises au jour, ce philosophe lui-même exercer une telle influence du sein de sa retraite , sans esprit de prosélytisme, sans aucunes de ces intrigues ou de ces agitations trop ordinaires aux chefs de sectes , l'exercer , dis-je , par la seule puissance de ses écrits, obtenir à la fois le sujBFrage de tant d'hommes distingués dans la littérature et les sciences , porter dans d'autres genres de connaissances des talents qui suffiraient seuls pour fonder sa célébrité, et produire en un mot, dans un siècle comme le nôtre, au milieu d'une vaste république de savants, un effet capable de donner un nouveau cours à toutes les idées. Il n'est donc rien de moins raisonnable et de moins sage que l'indifférence de ceux qui dédaignent une telle doctrine sans en avoir pris quelque idée, si ce n'est peut-être la présomption de ceux qui , après y avoir été initiés , croient pouvoir dédaigner toutes les autres. Le but que
Kant s'est proposé est en tout digne d'un homme de bien et d'un homme éclairé. li a voulu dcmner plus de solidité aux principes de la science, une plus forte garantie aux lois de la morale. Ses écrits sont remarquâmes par Foriginalité , le sel, et souvent même par la finesse de ses aperçus. Aucun philosophe peut-être , après Hume , n'a pénétré plus avant dans les questions fondamentales des connaissances humaines. Nous lui devons de judicieuses observations sur la nature et les lois des facultés intellectuelles , quelques classifications ingénieuses, la découverte d'erreurs longtemps accréditées , l'exposition de plusieurs problèmes qui ont tout ensemble de la hardiesse et de l'importance, enfin, l'idée féconde de séparer par une ligne précise de démarcation ce qui , dans les perceptions de l'esprit, appartient à l'esprit même comme son ouvrage , de ce qui a son fondement réel dans les objets , et de fixer par-là les conditions qui peuvent légitimer le caractère représentatif des conceptions intellectuelles (1).
D'ailleurs, Kant était loin de prévoir les conséquences qu'ont tirées de ses principes quelques kantiens vrais ou prétendus ; il les a désavouées
(1) Cette distinction est-elle cependant bien différente de celle que les philosophes français > et Dumarsais en particulier, ont établie entre les idées qui expriment des objets et celles qui ne sont que des vue» de l'esprit?
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dès qu'il a pu les connattre. Loin de nous donc la pensée de Ten rendre responsable , de prononcer avec légèreté sur les travaux d'un étranger illustre qui , par son titre seul d'étranger , aurait tant de droits à nos égards, et de nous laisser conduire dans l'opinion que nous nous formerions de sa doctrine , ni par aucun esprit de secte , ni par aucune prévention nationale !
En nous bornant à considérer ici cette doctrine sous le point de vue historique qui sert d'objet à cet écrit, nous examinerons seulement, d'une manière sommaire, en quoi elle a pu satisfaire aux besoins de la philosophie, comment elle a atteint le but qu'elle se proposait , quels sont ses rapports avec les principales doctrines que nous avons distinguées jusqu'à cette heure, et la place qui doit lui être marquée dans la grande classification philosophique dont nous avons essayé de tracer le cadre.
Et d'abord, examinant si le criticisme a échappé entièrement au dogmatisme, nous remarquerons qu'il n'a peut-être pas le droit de s'en croire parfaitement exempt, du moins dans ses propres suppositions. En ejGfet, si le dogmatisme consiste précisément à affirmer avant d'avoir établi une preuve et une garantie pour les affirmations, avant d'avoir fixé leurs limites; si, d'ailleurs, les données de l'expérience ne sont pas , selon Kant , des faits primitifs, mais si l'expérience elle-même a besoin
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d'une base , de principes fixés à priori , n*e8t-ce pas dogmatiser que de commencer , dès rentrée de la philosophie, à nous entretenir de certains phénomènes, tels qae la sensation , la perception^ l'action des objets sur nous , notre réaction sur eux , Inexistence de certaines facultés intellectue lies , rexis^ tence même de rintelligence , d*établir ensuite certaines maximes sur les conditions et les lois qui dérivent de la nature de ces phénomèmes , d'établir surtout un principe aussi délicat et aussi important que le principe de distinction entre le domaine de l'esprit et le domaine des réalités, entre le domaine respectif de chaque faculté; de composer ainsi toutes les prémisses de la philosophie, de faits qui ne peuvent être donnés que par l'expérience , qui ne signifient quelque chose que pour ceux qui les ont expérimentés (1) ? Si ces prémisses ne sont point reconnues par elles-mêmes, que devient tout le système qui repose sur elles ? Si elles sont reconnues , à quel titre le sont-elles? Est-ce comme une donnée de l'expérience? Alors, l'expérience peut donc subsister par elle-même, sans avoir besoin de s'appuyer sur cette critique que Kant veut lui donner pour base ? Est-ce comme autorisées par
(1 ) Première partie de la Doctrine élémenlalre transcendantale ; JSsthétique tramcendanlale , § i . ( CriU de la raison pure. )