IV. Il
SOUS un nouveau nom. Pynrhon lui-même était un homme de bien , un homme religieux et fidèle à toutes les pratiques du culte établi. Les auteurs d'un système n'en prévoient jamais toutes les conséquences.
Puisque le criticisme n'a pu éviter cinq des six principaux écarts que la philosophie commet en déviant de sa vraie route , nous devons espérer du moins qu'il aura échappé au sixième, qu'il aura échappé à ï empirisme. Tout semble confirmer cette espérance : les déclamations unanimes des kantiens contre l'empirisme, leur mépris profond pour les empiriques , une telle crainte de l'empirisme qu'ils proscrivent même la philosophie de l'expérience à raison des afiSnités qu'elle semble avoir avec lui ; enfin, la peinture qu'ils nous font des bienfaits de la philosophie critique, qui ne semble, aies entendre, être descendue sur la terre que pour nous délivrer de l'empirisme dont le monde, sans elle, allait devepir la proie. Quel scandale donc aux yeux de l'école critique tout entière, si quelqu'un paraissait qui osât élever ce doute ! Kant , à son insu , ne serait'il peint tombé dans C empirisme? Le criticisme ne serail4l point un empirisme déguisé sous un autre nom ? — Ce scandale, à notre grand regret, nous alïons le donner.
L'empirisme peut être considéré ou dans ses principes, ou dans ses résultats.
Ce qui caractérise essentiellement > sekm les
PHILOSOPHIE modbrue. GHAP. XXY. 291
défiDitions mêmes de Kant , Tempirisme dans ses principes^ c'est qu'il ne reconnaît entre les faits aucune connexion réelle et objective, c'est qu'il ne permet point d'admettre qu'un fait doive succéder à un autre fait différent de lui. L'empirisme reconnaît bien certaines connexions qui existent dans notre esprit entre les idées des faits, des connexions subjectives; mais il se refuse à considérer ces connexions subjectives comme représentant fidèlement des connexions réelles et objectives hors de notre esprit, comme ayant le moindre rapport avec la nature des choses (1).
Voilà un point bien établi, et en voici un autre qui ne l'est pas moins. C'est que , dans le système du criticisme, le lien , le nœud de la connexion , est une catégorie , une forme de nos con-ceptions, c'est que la loi de ces connexions ne dérive que d'un principe subjectifs loi par laquelle nous appliquons les formes de Centendernent aux formes de la sensibilité j et par conséquent une loi subjective , en sorte que ce n'est pas la loi de la nature qui se révèle à notre esprit, mais bien notre esprit qui donne ses lois à la nature (2).
Kant a prévu quelle objection terrible allait naître de ces définitions contre la réalité d*une connexion entre des faits. Il l'a exposée lui-même,
(1) CriL de la raison pure, p. 499.
(2) Ibid., p. 165, 263, 830, eic.
il s'est demandé : gommbnt les conditions subjectives DE LA PENSEE PEUVENT AVOIR UNE VALEUR OB- JECTIVE (1) , et , dans ce passage très curieux , il dit tout ce que nous pourrions dire nous-mêmes. Voicimaintenantcommentil résoutladifflculté : « Uobjet ne peut être aperçu que sous la condition des formes de la sensibilité qui résident » à priori dans Tesprit, et sont la condition néces- » saire de cette intuition. De même il est certaines
• conceptions également à priori, qui sont la con- » dition nécessaire pour qu'un objet puisse passer
• dans Tordre dé l'entendement; pour que l'objet 9 de l'expérience soit possible (c'est-à-dire puisse être
• l'objet de la conception de notre entendement), » il doit donc se conformer à ces conditions. » Donc (j'emprunte ici les expressions littérales de Kant), t donc la valeur objective des catégories re- » pose précisément sur ceci : que par elles seules
» l'expérience DEVIENT POSSIBLE DANS L'ORDRE DES
» FORMES DE LA PENSÉE. Car , alors , les catégories se yi rapportent nécessairement et à priori aux objets de V l'expérience , parce que C objet de r expérience , en » général, ne peut être pensé que par le moyen de ces 9 catégories (2).»
Je prie qu'on médite attentivement ce passage qu'on vient de lire , et qu'on décide ensuite s'il
(1) Crit, de la raison pure , 2« (î^dit., p. 422.
(2) Ibid., p. 426.
signifie réellement autre chose que ceci : les catégories (moy^Tï de connexion) étant C instrument avec lequel notre esprit conçoit les objets^ sont nécessaires à NOTRE ESPRIT ; la conncxion qu^ elles établissent sont la loi qui régit notre esprit. Toute leur force, tbute leur valeur est donc renfermée dans la sphère de notre esprit et des formes qui déterminent les conditions de ses opérations intérieures , et c'est en vain qu'on cherche là l'origine d'une connexion réelle, d'une nécessité objective. Les objets revêtent ces formes en entrant dans notre esprit, mais c'est notre esprit qui les leur prête ; elles ne leur appartiennent point; ces lois ne nous représentent donc rien de réel, rien qui soit hors de nous : elles ne sont que les modes de notre manière de concevoir.
Pour rendre ceci plus sensible encore, recourons à la comparaison de la chambre obscure si souvent et si ingénieusement employée par les kantiens. Les formes de la sensibilité sont comme la fenêtre de la chambre obscure ; elles donnent aux objets l'attitude , les dimensions, les teintes que déterminent la situation, l'étendue, la couleur des miroirs et des verres. Les formes de Tentendement sont des lunettes que l'observateur, placé dans la chambre obscure, a sur le nez, pour considérer l'image qui lui est renvoyée déjà modifiée, avec cette diflérence que ces lunettes, qui ontaussileurs dimensions, leurscouleurs, etc. , . ne s'appliquent point à l'image même, mais seu-
lement aux modifications qu'elle a reçues en passant par la fenêtre. Ces lunettes sont les catégories. C'est à elles quMl appartient d'établir la connexion des images d'après une loi qui est propre à ces lunettes datis l'usage que npus en faisons. Maintenant, pour prouver que cette connexion existe réellement entre les objets, que cette loi imposée pour l'usage des lunettes a une valeur qui s'étend à la suite mên^e des objets placés hors de la chambre obscure , Kant raisonne ainsi : « Sans mes lunettes , je ne vois point les » effets que la fenêtre de la chambre obscure pro- » duit sur les contpurs, situations et couleurs des
• objets figurés. Sans la fenêtre de la chambre » obscure et les effets qu'elle produit sur les mo- » difications des objets figurés^ je ne verrais point
• ces objets; mes lunettes sont donc la condition » nécessaire pour la vue des objets ; la loi imposée » pour l'usage de mes lunettes est donc une loi qui » régit ces objets eux-mêmes » ; tandis que Kant devrait se borner à conclure que les lunettes ne sont nécessaires que pour mes yeux, la règle pour user des lunettes bonnes seulement pour celpi qui s'en sert, mais de toute nullité dans toute autre application, de toute nullité hors de la chambre obscure (L).
Ce qui caractérise essentiellement Vempirime dans ses résultats, est, selon Kant, «cette manière » de pUilosopher qui n'admet d^autre connai?- » sance que celle des objets aperçus par Içs sens,
» et qui retranche du rang des connaissances véïFitables les connaissances dites à priori, l'exis- » tence de Dieu , celle de l'âme , leurs proprié- »tés, etc. (!)•»
Je m'arrête à cette définition sans la discuter, et je traduis littéralement le corollaire que Kant déduit lui-même de sa théorie :
«Les catégories^ dit-il , ne peuvent être d'aucun » usage pour la connaissance des choses que dans » leur application aux objets de l'expérience. Deux » conditions sont nécessaires à l'expérience : 1° la
• conception, la catégorie nécessaire pour concevoir » un objet ; 2* Y intuition par laquelle cet objet est » donné. Mais toute intuition est sensible; ainsi la » pensée d'un objet , même à l'aide d'une concep- » tion pure de l'entendement , ne peut devenir une » connaissance qu'autant qu'elle se rapporte à un » objet sensible. Les conceptions mathématiques
• ne sont point en elles-mêmes des connaissances, » à moins qu'on ne suppose qu'il y a des objets » qui se laissent apercevoir par nous sous la forme »de ces pures intuitions... L'extension que nos » conceptions s'attribuent hors des limites de l'in- » tuition sensible ne nous sert à rien , car elles ne
• sont plus alors que des conceptions vides d'ob- » jets, de la possibilité desquels nous ne pouvons » juger par leur secours; elles ne sont que de
(i) CrU. de la raison prat,^ p. 26, 89, etc.
296 BIST. COMP. DES STST. DE PHIt.
«simples formes de pensée^ sans réalité objective. • Notre intuition sensible et empirique peut donc à seule leur donner quelque sens et quelque va- »leur (1). »
Aussi, Kant a-t-il grand soin de condamner Locke pour avoir essayé de démontrer l'existence de Dieu comme une chose qui ne peut être l'objet d'une intuition sensible (2).
Et c'est l'école de Kant qui accuse celle de Locke ai' empirisme , qui ne la désigne même que sous le nom d'école empirique ou sensualiste!
Kant a-t-il donc trouvé, entre les trois genres d'écarts opposés, la route moyenne par laquelle il espérait de leur échapper? On peut en juger. Le moyen qu'il a pris pour éviter également chacun d'eux , c'est de se jeter successivement dans chacun d'eux. Le moyen qu'il a pris pour concilier les six principaux systèmes dont les erreurs dénaturaient le caractère de la philosophie, c'est de donner à la fois complètement gain de cause à chacun de ces systèmes. Au lieu de tracer une ligne directe entre les exagérations contraires, il a fait tous les contours nécessaires pour envelopper ces exagérations dans son système ; en un mot , le moyen qu'il prend pour s'affranchir de toutes les erreurs, c'est d'admettre toutes les contradictions.
(1) Crit. de la raison pure y p. 146 et suiv.
(2) /^id.,p.l28.
De là vient qu'un système destiné , ainsi que Fannonçaient ses auteurs , à réunir toutes les sectes par une éternelle pacification , dès quMl a eu attiré Tattention publique et acquis un certain nombre de partisans , il a immédiatement engendré, entre ses partisans eux-mêmes, une nouvelle division, un nouveau partage de sectes, non moins animées dans leurs contestations mutuelles que celles dont il devait opérer la réunion. C'est que ce système n'était, en eflfet, qu'un amalgame d'éléments incompatibles, dont la lutte nécessaire et éternelle a dû se manifester de nouveau dès le premier développement qu'ils ont reçu.
Cette incompatibilité des éléments réunis à la fois dans le criticisme s'y trouve déguisée par la multitude de divisions, de classifications , de définitions , de distinctions , de commentaires de toute espèce interposés entre eux. L'attention de l'esprit, absorbée , captivée par ce nombre prodigieux de notions intermédiaires , perd de vue la contradiction des termes extrêmes entre lesquels elles sont placées. En parcourant cette immense chaîne, la raison n'est plus révoltée, parce que les idées opposées sont séparées par un trop grand intervalle pour être simultanément aperçues ; on admire l'art qui a présidé à ces vastes combinaisons , mais on perd de vue les principes qui y sont entrés. Frappé de la richesse de la broderie, on n'aperçoit pas les défauts du fond.
L'épreuve à laquelle le criticisme doit être soumis pour être bien apprécié, c'est donc d'essayer de le résumer par des rapprochements sommaires après l'avoir fidèlement suivi dans tous ses détails. Dès que vous vous arrêtez à discuter ses propositions une à une , l'opposition même des éléments dont il se compose fournit en apparence un moyen de repousser vos objections; car, quelle que soit la conséquence qu'on veuille tirer contre lui de cette proposition, il a une déclaration contraire toute prête pour vous démentir : il vous dit que vous ne l'avez pas compris , et, pour vous le prouver, il vous rengage dans la série des intermédiaires , qui, de distinctions en distinctions , doivent, si vous n'y prenez garde, vous faire oublier le point dont vous étiez parti et celui auquel vous croyez tendre.
Au reste , il n'est point d'erreurs , ainsi qu'on ne saurait trop le répéter, il n'est point d'erreurs qui ne renferment le germe de quelque vérité. On ne se trompe point parce qu'on voit ce qui n'est pas, mais parce qu'on accorde à ce qu'on a vu une extension trop rapide et trop absolue. Le criticisme renferme des vérités précieuses , mais dont il a porté trop loin les conséquences.
Il est vrai , par exemple , que l'esprit humain porte en lui-même certaines conditions et certaines lois qui lui sont propres, qui dérivent de sa nature et qui s'appliquent aux objets de ses connaissances. Mais ces conditions , ce sont les
PHILOSOPmE MODERNE. CHAP. XXV. 299
facultés dont il est doué ; ces lois, ce sont les méthodes nécessaires à l'exercice des facultés. Le criticisrae a été plus loin ; il a supposé que ces conditions sont des intuitions, des notions, des idées, des formes en un mot , et jQon simplement des puissances; il a supposé que ces lois sont des principes; cette extension a formé sa première erreur.
Il est vrai encore que , dans les notions de Yespace, du temps, dans les notions de Vunité, de la pluralité , dans toutes les catégories en un mot , dans toutes les idées de la raison pure, notre esprit a une très grande part, qu'il y met beaucoup du 8ien, que ces idées n'ont point au dehors de type qui leur corresponde exactement , et la raison en est simple ; c'est que toutes ces intuitions, notions, idées, sont ce que nous appelons des idées de reloriion ou de réflexion , qui supposent une vue de l'esprit , une intervention de l'esprit. Mais il y a aussi en elles quelque chose de réel et d'indépendant de notre esprit ; ce sont ks termes de la relation, ce sont les faits qui servent d'objet à la réflexion. Le criticisme , par une seconde extension, a supposé que ces perceptions, ces idées, sont eotièrement et exclusivement l'ouvrage de notre esprit seul, qu'il n'en a tiré les éléments que de lui seul. C'est la seconde erreur du crilîcisnie , et, quoiqu'il s'en défende, ce sont là de véritables idées innées, dans le sens de Descartes et Leibniz. Car ni (.eibniz, ni Descartes, n'ont prétendu que
ces idées fussent actuellement » mais bien virtuellement innées, c'est-à-dire qu'elles ont leur principe en nous, et se manifestent ensuite à l'occasion des impressions externes.
Enfin, il est vrai que la génération de nos connaissances selon tordre des temps^ et leur génération sebn tordre des déductions , ne sont point en tout la même chose; il est vrai qu'en nous formant certaines idées archétypes , nous pouvons tirer des rapports de ces idées des vérités qui sont à priori^ c'est-à-dire qui vont au-devanlde l'expérience , la précèdent ; mais il s'ensuit seulement qu'une somme d'expérience étant donnée , ces vérités à priori pourront nous servir à prévoir d'autres expériences, par le rapport qu'elles établiront entre les premières et les secondes. Il ne s'ensuit point que de semblables vérités à priori pourront servir, ni de principe, ni de garantie, ni d'appui , aux premières vérités expérimentales; cependant Kant, par une nouvelle extension , en a conclu que la philosophie a besoin d^une science qui détermine à priori la possibilité ^ les principes de toute expérience. Dès lors, bannissant l'expérience du nombre des données élémentaires et primitives de l'esprit, il s'est mis dans la nécessité de recomposer, comme on dit, de pièces et de morceaux, la réalité des choses; il s'est mis dans la nécessité d'expliquer, de prouver le grand mystère de la connaissance^ et d'attribuer aux simples conceptions de l'esprit, aux
vérités à priori , une valeur, une fécondité qui n'appartiennent point à leur nature , et c'est , à ce qu'il nous semble, la troisième erreur fondamentale.
Concluons que le criticisme a achevé de manifester les vrais besoins de la philosophie , soit par la lumière qu'il a répandue sur les problèmes essentiels , soit par la nouvelle preuve qu'il a donnée de l'insuffisance attachée aux solutions oflTertes par les systèmes que nous avons passés en revue jusqu'à ce moment. Les eflforts mêmes du criticisme ont été utiles en ce qu'ils ont achevé de montrer l'unique voie sur laquelle ces solutions puissent être obtenues , c'est-à-dire la philosophie qui mérite proprement le nom de philosophie de ^expérience.
NOTE A
Je ne craindrai point d'assurer que, si des intérêts plus prochains et plus généraux n'eussent, il y a quelques années, absorbé Tattention et Ténergie de tous les esprits, le moment était venu , en France , où la philosophie allait prendre un nouveau caractère. Après avoir rétrogradé du dogmatisme de Descartes à un scepticisme presque absolu , elle tendait à reprendre une situation moyenne entre ces deux extrêmes , à réconcilier l'enthousiasme moral avec l'analyse intellectuelle. Peut-être l'époque de ce perfectionnement n'a-t-elle été que retardée. Peut-être touchons-nous au moment de voir reprendre à la philosophie ce caractère bienfaisant qui , en écartant les erreurs funestes , prête un nouvel appui h toutes
302 HIST. GOMP. DES STST. DE PHIL.
les vérités titiles , et met en accord toutes les facultés de Tesprit comme tous les besoins du cœur.
NOTE B
Les disciples de Kant témoignent, en général, la plus grande surprise que la doctrine de leur maître ait paru, jusqu'à ccftte heure , occuper si peu les esprits français. Ils se récrient sur la légèreté , l'indifférence de notre nation , sur cette vanité qui lui fait dédaigner, disent-ils, les productions étrangères.
Pour moi, je ne m'étonne que d'une seule chose, c'est qu'on puisse nous adresser, d'une manière si affirmative, un semblable reproche.
Quoi I de l'aveu des kantiens mêmes, il a fallu éept à huit ans pour que les ouvrages du professeur de Kœuigsberg fussent , non pas admirés , mais connus , remarqués de ses propres compatriotes, et on s'étonnera que douze ans de plus se soient écoulés avant que la France se soit associée à l'admiration de l'Allemagne j lorsque , pour arriver jusqu'à Kant, nous avons à franchir la double barrière de deux langues, la langue allemande qui malheureusement nous est très peu familière, et de plus, la langue même du criticisme^ qui est peut-être aussi difficile , aussi longue à étudier I
Le grand Leibniz lui-même a été peu connu , ses opinions ont été peu goûtées dans cette France qu'il avait cependafil visitée, dont il avait souvent emprunté la langue , parce que ses idées étaient peu en analogie avec la disposition de nos esprits, parce que ses systèmes, lorsqu'ils eurent pris entre les mains de Wolff une forme régulière, se trouvèrent environnés d'un appareil qui nous repoussait ; et Ton s*étonnera (fue Kant ne soit pas plus heureux I Kant, entouré d'un appareil bieù moins attrayant encore; Kant, dont les idées sont bien moins encore en harmonie avec nos dispositions; Kant, dont l'étude exige plusieurs années pour les Allemands mêmes, sa!ns qu'après cette longue épreuve , il soit permis d'être bien
PHILOSOPHIE MOI^BNE. GHAP. XXY. 308
assuré qu*on l'a compris ! Kant enfin, qui, prenant la philosophie elle-même de Leibniz et de Wolff pour son point de départ y en suppose presque la connaissance comme une préparation indispensable I
Enfin , se peut-il qu'on nous demande un compte sévère de ces douze ou treize ans que nous avons passés sans nous entretenir de Kant, comme s'ils avaient été, pour nous, un temps ordinaire, un temps de méditations philosophiques? On oublie que de grandes espérances , de grands dangers , de grands désastres, de grandes réparations, ont, pendant ce temps , absorbé nécessairement toutes les pensées. On oublie que les malheurs de la guerre nous isolaient de cette Allemagne à laquelle on nous accuse de ne nous être pas associés pour l'étude du criticisme. On oublie que la philosophie, après avoir prêté parmi nous son nom à des écarts qu'elle désavouait , s'est vue discréditée par Tabus qu'on en avait fait ; qu'il n'a paru en France, depuis ces douze années, presque aucun ouvrage de philosophie proprement dit, par le concours de toutes ces causes.
Enfin , sur quel fondement nous accuse-t-on même d'être dans une si profonde indifférence et dans une si profonde ignorance à l'égard de la philosophie critique? Est-ce parce que nous ne l'admirons pas? Mais nous avons cela de commun avec une grande partie de TAllemagne elle-même où elle est le mieux connue. Est-ce parce que nous ne l'enseignons pas ? Mais depuis le rétablissement de nos écoles, en l'an III , nous n'avons point eu en France de chaires de philosophie. Est-ce parce que nous n'écrivons pas sur ce sujet? Mais ceci prouverait seulement que nous ne le croyons pas très utile.
On me permettra de répondre à ces accusations par des faits, d'apprendre aux kantiens que plusieurs de nos hommes les plus distingués ont lu leurs ouvrages, ou dans les originaux, ou dans des traductions latines , qu'ils ont eu des conférences suivies sur la pliilosophie critique avec quelques-uns de ses plus éclairés sectateurs* Je demande la permission de rappeler
aussi que je donnai moi-même, il y a cinq ans, une notice sur la philosophie critique , dans un mémoire qui obtint le prix décerné par llnstitut national ; elle fut , il est vrai , retranchée à l'impression , parce que je la jugeais trop insuffisante. Deux ans après, je communiquai à l'Institut national, dans une séance, une notice plus détaillée; ainsi, cette société savante n'a point ignoré du moins en quoi consiste le criticisme, quoiqu'elle n'ait jamais prétendu le juger ^ comme Ta supposé un anonyme fort injurieux à son égard (Kantjugé par l'Institut, et observations sur ce jugement), mais très mal informé des faits.
J'avais projeté moi-même , dès l'an VI , une traduction avec des notes , de l'analyse faite du criticisme , par Kiesewetter , de la métaphysique des mœurs et des prolégomènes de Kant , ceux de ses ouvrages qu'il me paraissait le plus convenable de faire connaître en France. Ces traductions, presque achevées , ont passé dans les mains de plusieurs de nos amis ; on m'a détourné généralement de les mettre au jour.
NOTE C
Il est impossible , je l'avoue, de se défendre d'une sorte de timidité , lorsqu'on entreprend de donner , dans notre langue, un sommaire de cette philosophie, soit en raison des obstacles que l'on trouve dans sa nature même et sa terminologie, soit parce qu'on peut être certain de se voir accusé de ne l'avoir pas comprise, dès lors qu'on ne l'a pas admirée.
On m'excusera donc, si je prends la liberté d'assurer ici que j'ai fait du moins tous les efforts possibles pour la bi^a entendre; que, lorsque j'en commençai l'étude, ce fut, je ne dirai pas seulement avec les dispositions .les plus impartiales, mais avec les préventions les plus favorables , fondées sur l'opinion d'hommes qui m'ont inspiré une profonde estime; qu'en un mot, je n'ai rien négligé pour découvrir ce qu'elle peut renfermer d'utile.
Les matériaux que j*ai pu réunfr, et que j'ai consultés, sont, d'abord parmi les ouvrages de Kant :
La Critique de la raison pure y î« édit., 1794,
La Critique de la raison pratique , 2*^ édit., 1 795.
La Critique de la faculté du jugement, 2* édit., 1793,
Les Prolégomènes; Riga, 1788.
Les Élémenis métaphysiques de la science de la nature , 2« édit., 1787.
La Métaphysique des mœurs. Les Écrits détachés (Kleine Schriften), 1793, etc.
Et parmi les commentaires, les analyses dont ces ouvrages ont fourni le sujet :
Les Éclaircissements de J. Schulz, son Examen de la Critique de la raison pure , 1789 , 1791.
La Critique de Schmid, son Dictionnaire, 2« édit., 1788.
Les deux éditions de Texcellente analyse du professeur Kiesewetter, sous ce titre : Versuch eînerfasslichen Darstellung der wichiigsten Wahrheiten der neuern Philosophie , Jûr Uneingcweihte. Berlin, 1798.
Enfin, les notices diverses renfermées dans les recueils de Fùlleborn déjà cités, et dans celui de Reinhold, sous ce. titre : Beitrœge zur leichtem Uehersicht des Zusiandes der Philosophie beim Anfange des 19 Jahrhunderts ^ Hamburg, 1802, etc.
J'ajouterai que j'ai eu entre les mains deux notices manuscrites, faites par des partisans très éclairés de la philosophie de Kant^
Telles sont les précautions qu'il m'a été possible de prendre pour conserver la plus scrupuleuse exactitude , et afin qu'on puisse vérifier si j'y suis demeuré fidèle , j'aurai soin de citer exactement les sources ou j'ai puisé.
L'ouvrage que M. de Villers a publié, Tannée dernière, sous le titre de Philosophie de Kant, est celui d'un homme de bien et d'un partisan zélé pour sa cause; il ne m'a point paru en présenter la véritable tendance ; il est de peu de res-
366 IIIST. COUP. DES StST. «È PIÎIL.
source pour Tétude du criticismc. S'il a voulu s'adresser aux hommes superfleiels , son analyse est beaucoup trop obscure ; s'il a voulu s'adresser aux penseurs , elle est beaucoup trop insuflAsante. J'aime à croire que si M. de Villers refaisait cet ouvrage, il affirmerait moins, prouverait mieux, conserverait plus d'égards pour les opinions des autres , et donnerait plus de clarté à Texposition des siennes.
Une analyse bien supérieure à celle que je viens d'Indiqiier, pour la méthode , la clai1;é, la simplicité, est celle du professeur Kinker , qui vient d'être traduite en français et que Je reçois à l'instant. Elle est cependant assez incomplète ; toute la partie du criticisme, par exemple, qui concerne les règles de l'entendement, y est entièrement omise.
NOTE D
Voyez, p. 1 1 7, 1 28 de la Crit. de la i aison pure^ l'opposition que Kant établit à cet égard entre Locke et Hume, et les objections qu'il élève contre leur opinion sur la génération des notions abstraites; et aux pages 826, 827, une opposition semblable, établie entre Locke et Leibniz. « Leibniz, dit^l, » a intellectualisé les sensations , Locke a sensualisé les no- » tions, dans e^ système que je pourrais appeler une Hoogo- » nie^ au lieu d'admettre deux sources différentes de nos » représentations qui n'acquièrent que dans leur connexion » seule une valeur objective. >»
NOTE E
C'est une observation très importante à faire ici, que ce» expressions , lois de nos facultés^ conditions de leur exereice, ont, dans la langue de Kant, une valeur différente de celle (jue leur donnent onlinairement les philosophes, et beaucoup plus étendue. Tous les philosophes, en effet, admettent que nos facultés ne se déploient que suivant cerlaint* règles, celles de l'attention, de l'assucialion, etc. Shis ce no
sont, aw gpé du critidsme, que des règles empiriques ; celles qu'il établit expriment dcs^ intuitions, des notions y des idées.
NOTE F
C'est un reproche que le philosophe de Kœnigsberg fait à Locke, d'avoir cherché à déduire de l'expérience même des connaissances qui sont hors de sa sphère immédiate. Il accuse, à ce sujet, le philosophe anglais (qui ne se serait guère attendu à cette inculpation) d* avoir ouvert toutes les portes aux illusions de t'enthousiasme. (Crit. de la raison pure, p. 328.)
NOTE G
Voici comment le professeur Kiesewetter résume la solution donnée , par la philosophie critique , de cette première question : que pouvons nous savoir f
a Toutes nos connaissances ne s'étendent que sur le monde » sensible, comme objet de l'expérience ; tout ce qui s'élève D au-dessus de ees limites ne peut être connu de nous. Mais » ce monde sen^ble lui-même , nous ne le connaissons point » tel qu'il est en soi , mais seulement tel que nous l'apercevons » sous les conditions de notre sensibilité,^tel que nous le conce- » vous sous celles de notre entendement. Cependant , des pro- » priétés constitutives de notre entendement , nécessaires à » notre connaissance , nous pouvons déduire des règles géné- » raies et nécessaires , auxquelles les objets de rexpérience » doivent rigoureusement être soumis ; seulement nous ne pou- » vous étendw ces règles au-delà de l'expérience , pour par- » venir à la connaissance des êtres en eux-mêmes. Il y a aussi, »> dans notre raison , des idées qui , quoiqu'elles n'engendrent » aucune connaissance , peuvent cependant servir de htits à » notre route dans le champ des connaissances et favoriser » nos progrès. ( Versuch , etc., p. 193. ) »
308 HIST. COMP. DES S^ST. DE PflIL.
NOTE H
Cette question a été agitée en Anemagne avec une chaleur qui nous paraît bien exagérée, U faudrait Oécider peut-être, avant tout, à quel point la nouveauté est, en philosophie, un mérite ou un OTjet de blâme.
Deux écrits dans lesquels nous trouvons à cet égard des rapprochements curieux et faits avec impartialité, sont premièrement 2 une Dissertation de Fùlleborn sur les différences de Tancienne et de la nouvelle philosophie ( Beitràge, erst. Band. IV Stûck, S. 187); secondement, une Dissertation de M. Sickler, sous ce titre: Commeniatio philosopMca exhibens phîlosophiœ aristoielicœ cum tran$cendeniq>li recentiori consensum; lena.
NOTE I
De là vient que les successeurs de Kant ont senti que son système, pour être conséquent, avait besoin de recevoir un nouvel ordre de prémisses antérieures à celles qu'il avait admises. Et ce qui semble indiquer que celles-ci pouvaient être hasardées, c'est que les nouvdles prémisses qu'on a essayé de prêter au criticisme, lui ont donné un caractère tout différent de celui qu'il présentait d'abord.
NOTE J
« Le rapport de l'attribut au sujet , qui forme l'objet du » jugement , peut avoir lieu de deux manières : ou l'atti-ibut » B appartient au sujet 4, comme quelque chose qui est ren- » fermé (quoique d'une manière cachée) dans cette idée A; » ou bien B est entièrement hors de l'idée J, et seulement lié » avec elle. Dans le premier cas, le jugement est analytique; » dans le seconày synthétique. Le jugement synthétique est à » priori, quand la liaison qu'il affirme n'est pas donnée par » l'expérience. Les jugemei)ts synthétiques à ptiori servent
» de priucipes à toutes les sciences théoriques , etc. » {Cri(, de la raison pure^ 2« édit., p. 10 à 1 3.)
NOTE K
Voici ce qui distingue, selon Kant , Vapparence de Villusion :
L apparence est ce qui ne peut être attribué à Vobjet en lui-même^ mais seulement et to^ours dans son rapport au sujet, ce qui est inséparable de la représentation de l^ objet. Mais allusion a lieu lorsque f attribue à l'objet en lui» même une propriété^ en cessant de limiter mon jugement à ce rapport qu^a cet objet avec moi. [Crit. de la raison pure^ p. 69.)
Sur quoi je présente cette observation :
Si Vapparence est attribuée légitimement à l'objet dans son rapport avec moi^ il faut qu'elle lui soit aussi attribuée en lui-même, au moins comme cause et comme puissance; car son rapport avec moi ne peut être que le résultat de ce qu'il est et de ce que je suis ; tout rapport suppose deux termes dont il est le produit
Il faut donc de ces trois dioses Tune, ou que Vapparence résidant en moi soit une peinture fidèle de ce qu'est l'objet en lui-même (rapport de similitude), ou qu'elle soit l'effet de ses propriétés réelles (rapport de causalité), ou enfin qu'elle soit l'objet lui-même présent à moi (identité). Sans cela, il n'y a plus de rapport de l'objet au sujet, et l'apparence n'est plus qu'une modification intérieure de moi-même.
Mais , dans les trois cas indiqués , l'apparence nous fait connaître les propriétés réelles de l'objet en lui-même, ou du moins ses puissances.
La distinction établie par Kant entre l'apparence (Erecheinung) et l'illusion (Schein), n'est donc que dans les mots.
NOTE L
Je suppose que mes lunettes soient faites d'un verjc in-
810 HIST. a)MP. DES SYST. DE PHIL.
frangible et dont les parties ne peuvent être séparées les unes des autres, loi déduite de la nature de mes lunettes, et qui représente parfaitement le principe de Kant sur la causalité. Selon le raisonnement de Kant, j'en eoneluerai que Ie$ deux figures que je vois à la fois avec mes lunettes dans la chambre obscure , ne peuvent être séparées non plus. C'est ainsi que \t principe de causalité, suivant lui, acquiert une valeur objective et réelle.
Le système de Kant ne diffère donc de celui de Hume et de Hartley, qu'en ce que la loi de l'habitude et celle de l'association des idées, entièrement subjectives dans leur principe, comme les lois de Kant, sont acquises, et non pas naturelles à l'esprit. Mais, acquises ou non, elles sont également intérieures ; la nécessité qu'elles supposent n'est une nécessité que pour l'esprit seul, nécessité qui enchaîne ses opérations, niais . n'a aucun rapport avec les réalités externes.
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