‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés ..., Volume 8Chapitre 18 sur 27 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Premiers adversaires de Kant. — Divers systèmes sortis de son école.

Jacobi. — Uoimon, — Reinhold. — Sehulze ( Gottlob Ernest). — Fichte.—ScheUing.—Boutertoeck.'-BardiU.

Il n'existe , je croîs , dans rhistoîre de la philosophie, aucun exemple d'une révolution aussi rapide ^ue celle qui a été opérée en Allemagne par la doctrine de Kant, du moment où elle a été connue; elle a passé subitement de l'obscurité la plus profonde à la célébrité la plus étonnante. La curiosité publique avait été longtemps repoussée par cette nouvelle nomenclature, qui, comme un rivage escarpé , entoure le criticisme ; mais enfin, ayant osé l'aborder, le franchir, on se crut transporté dans un monde de merveilles.

Le professeur de Kœnigsberg réunit en luimême la plupart des qualités nécessaires aux auteurs des grandes révolutions philosophiques , ce coup d'oeil vaste qui permet d'assembler , de

(1) La note P qui se trouve à la suite de ce chapitre est extraite d'un rapport fait par l'auteur, en 1842, quelques mois avant sa mort, à l'Acadt'îmie des sciences morales et politiques, sur le concours relatif à l'examen critique de la philosophie allemande.

( Note ie V éditeur, )

312 HIST. COHP. mS SY6T. 0Ë PHU,

mettre eu or^re im grand nombre de connaissances, cet art de se faire à soi-même des points de vuç nouveau!^ au sieîa mêm^edes idées connues, ce talept d'aaalys^;q^i conduit aux distinctions les plus ^btileiSi çetfe forc^ de CQmbinair son qui fonde Jes systèmes ç. cette hardiesse qui pose des questions inattendues^ cette adresse qui évite les grandes difficultés , cette régularité qui se plaît dans les classifications , cette sévérité qui commande le respect et la confiance des hommes; enfin, ces habitudes d'un esprit familiarisé avec les profondeurs de toutes Jes connaissances, ce génie, en quelque sorte, encyclopédique, qui, dans un siècle éclairé surtout, devient nécessaire pour donner des lois à la science mère de laquelle dépendent toutes les autres.

Il y avait d'ailleurs, soit dans la doctrine de Kant, soit dans les formes qui l'enveloppent, une foule de circonstances propres à satisfaire les besoins de l'esprit humain ou à flattei' ses faiblesses, qui se trouvaient particulièrement en harmonie avec l'esprit de son temps et les dispositions de ses compatriotes.

Elle satisfaisait aux besoins de l'esprit humain, en invitant la raison à s'étudier elle-même avec un soin nouveau, à mieux observer la nature et à mesurer l'étendue de ses propres forces ; en faisant sentir le besoin de donner à nos connaissances un fondement plus incontestable , à l'expé-

PHIIOSOPHIE MOBERÏSÏ. CHAP. XXVI. 313

rience des lois plus définies; en dévoilant le secret de plusieurs antiques illusions; en nous armant de précautions contre des illusions nouvelles ; en présentant l'exemple d'analyses méthodiques et de classifications liées entre elles; en faisant espérer, en un mot, l'approche de l'âge d'or de la philosophie et l'époque de paix entre toutes les sectes.

Elle flattait aussi , elle flattait davantage encore les faiblesses de l'esprit humain. La curiosité était excitée , en croyant voir s'ouvrir des routes non encore parcourues ; l'amour du mystère trouvait un charme secret dans cette obscurité même dont la doctrine était entourée ; ces difficiles épreuves, cette longue et sensible initiation avaient quelque chose de piquant pour les censeurs intrépides ; les esprits contemplatifs s'arrêtaient avec plaisir devant ces types idéaux de la raison pure ; l'enthousiasme se nourrissait d'une morale platonique par essence, qui se donne des lois à elle-même ; l'amour de la singularité applaudissait au néologisme ; la vanité souriait à l'idée d'être transportée, par le criticisme , dans une secte privilégiée entre les esprits humains , d'être investie par elle du pouvoir législatif ou de la censure suprême en philosophie ; les esprits les plus ordinaires , en se voyant appelés à de si hautes fonctions, étaient arrachés au sentiment pénible de leur propre médiocrité, et se croyaient transformés en autant de génies

31& HisT. COUP. DES 6T$T. m fmu

destinés à fonder une ère nouvelle dans Tbiatoife de la raison.

D'ailleurs , il devait résulter un effet inévitable de ce changement universel opéré par Kant dans les termes^ <kn$ les cla^ifiQi^tîoiiB, dans les méthodes , dans l-énoncé des problèmes. La plupart des initié» devaient épuiser tellemjeot toutes les forces intellectuelles dans le travail d'une si longue et si difficile introduction, qu'il ne devait plus leur rester begiucoup d'énergie pour juger la doctrine elle-même. Ils se trouvaient en quelque sorte dépaysés, après tant de circuit , au point de ne pouvoir plus se p^isuer du guide qui les avait conduits jusqu'à ce terqoa D'autres , après un si grand sacrifice , n'avaiç^t guère le courage d'avouer au public , de s'avouer à eux-mêmes un mécompte qu'ils auraieût entrevu ; ils s'attachaient à la doctrine en raison de ce sacrifice même ; ils évaluaient son inérite par ce qu'elle avait coûté. Les esprits superficiels concluaient de la nouveauté des fonnes à la nouveauté des choses, et de la nouveauté des choses à leur importance, •

C'est un grand avantage pour une secte d'avoir une fwme distinctive, un costume, uoe livrée qui lui soit propre. Tous les signes dont elle s'entoure sont autant de moyens par lesquels elle appelle ou retient lep adeptes. C'est ainsi que le péripatétisme a si fort étendu son enipû*^ 9 et tellement uni ses partisans ^Qm uae

PHILOSOPHIE MODEBSiE. GfiAP. XXVL MS

commune obédieûce. Kant ^ d'ailleors , a eu Tari d'exiger qu'on fût entièrement et exclusivement à lui; il a expressément annoncé qu'il n'établissait point un éclectisme » mais une théorie neuve, non-'Seulen^nt iodépendonte, mais en quelque sorte mêmp hostile; qu'il ne pouvait oomposer avec aucune secte ; qu'il venait renverseï* tout ce qui avait existé en philosophie , et élever son éjliflce sur ces immenses débris. Plus cette annonce était tranchante , audacieuse , mieux elle a dû réussir ; l'esprit humain accorde avec d'autant moins de peine, qu'on lui demande davantage ; il obéit plus facilement qu'il n'accède ; il se livre tout entier plutôt que de consentir à feiire un choix , à admettre une nuance , à s'imposer des restrictions , même pour conserver son indépendance.

Cependant , en feignant d'exiger cette renonciation absolue à toutes les sectes anciennes et modernes, pour devenir V homme nouveau et purifié qu'exige l'initiation kantienne, la philosophie critique a su conserver, par la diversité de ses aspects , un attrait particulier pour les sectes les plus contraires. Elle a attiré les amis de la philosophie expérimentale par la nature de ses résultats , ceux de la philosophie rationnelle par le caractère de ses méthodes. Elle a dit aux I>remiers : « toute connaissance est renfermée dans les limites de l'expérience » ; elle a dit aux seconds : u toute connaissance procède à priori

316 HI6T. GOMP. 1>^8 Stï^T. UE PHli.

des lois de J'eatendjeûient • Elle a répété , avec Locke, qu'iln'yiapmi dHdée^ innées; avec Leibniz , que L'eisppérienç^ m i pei4( résulter q^ de l'encimnement qui )esi élcMi enir^^ ks,, phéimmènes^ à Vaide des, notions fwtpri^w; .eltea imité Platon dans ^^idén de h rmmfpure^ AïiatotpdaiîSôes fornies logiques. EUd ;£^MCpflaidw>à Tidéa^lisme, en répétant avec lui : « ^ue nous ne pouvoos connaître des choses que lews simples apparences ; * au scepticisnoie ^ en étendant si*r Je prior cipe même de Ja pensée le voile dont elle a cour vert les êtres placés au dehors ; enfin , elle a semblé ouvrir un port au grand nombre de <;eux qui , longtemps agités sur l'océan des systèmes, fatigués du choc de toutes les opinions , de Tincertitude de toute métaphysique , désiraient trouver le repos sur un sol étranger à toutes ces disputes.

Il résulte de ce que nous venons de dire, que la philosophie ûrîiique dut aivmr d^ partisans d'espèces très dilféreiite& , et se les attadier aussi par des motifs très divers ; qu'elle dut trouver quelques amis zélés parmi les esprits les {dus distingués, et un grand nombre d'adeptes parmi les esprits médiocres : elle ouvrait un champ aux méditations des uns, elle favorisait les prét^tions des autres.

Les travaux des premiers prirent diverses directions ; quelques-uns , comme le célèbre mathématicieii Schulz, Schmid, Heidenreich, Kiese-

PinLOSOPHlE MODEHNB. CBAP. XXTI. 317

welter , Mellin , etc. , &^ûttachèrent à présenter le criticîsme sous une nouvelle forme , ou plus systématique, ou plus abrégée, ou plus simple, à montrer la liaison de se» parties , à lever les obscurités (Jui l'enveloppaient 5 quelques-uns , comme Humboldt , Schtegel , «te. , tentèrent de l'enrichir par des' applications nouvelles, d'introduire ses principes dans la littérature des beaux-arls; quelques-uns, comme Jacobi, le suivirent dans ses rapports avec la logique; d'autres empruntèrent de lui de nouveaux principes ou de nouvelles méthodes pour les sciences ; d'autres , comme Buhie (A) , Tennemann , FûUeborn , etc. , étudièrent ses rapports avec l'histoire de la philosophie; il y en eut qui, n'adoptant ses principes qu'avec de certaines restrictions , formèrent une classe particulière de mi-kantiens ; il y en eut enfin qui, comme Reinhold, Flchte, Schelling, Bouterweck, Beck, etc., trouvèrent ses principes insuffisants , et s'efforcèrent de remonter plus haut encore pour le compléter par l'addition de nouvelles théories.

Les kantiens de la seconde espèce prirent le costume et la langue du criticisme, plus encore que ses idées. Ils se répandirent comme un torrent dans les champs de la littérature et des sciences , crurent se les approprier en vertu de la puissance magique des nouvelles formules, allèrent jusqu'à embarrasser de ces formes inconnues l'enseignement de la jeunesse , la pré-

MS HI8T. GOMP. DBS 6n»T. DE VBSL.

dicatioii de la morale ; ou bien , se lançant dans Tarène de la polémique amsc le détouement docile de nos anciens reîtras ^ ils efaerclièreDt à faire preuve dé zèle à défaut de tblents , ils frappèrent à tort et à trayers dams la môlée aféc ces armes dont Us ignoraient Tusage^ et qui souvent atteignirOTt leurs propres amis,.

Il ne manquait point en effet d^adversaires à combattre. Les révolutions philosophiques ressemblent aux révolutions politiques; elles heurtent autant de passions qu'il en est qu'elles favorisent; elles contrarient les habitudes existantes. Tous les esprits n'étaient pas également disposés à immoler la gloire de Leibniz et de Wolf au nouveau Lycée de la Silésie. Plus cette doctrine se prétendait neuve, plus elle devait exciter de méfiance ; plus elle affectait le rang suprême, moins on devait consentir à le lui céder. Ce droit de censure qu'elle s'arrogeait sur toutes les sectes, réunissait toutes les autres contre elle. Des hommes éclairés de toutes les parties de l'Allemagne se crurent au moins le droit d'examiner les mandats, les titres de ces nouveaux législateurs de la science , et les trouvèrent insuffisants. Enfin, il est un grand nombre d'esprits qui , quoique assez éclairés pour sentir le besoin de certaines réformes, sont trop indépendants et trop fiers pour se ranger, dans la révolution qu'ils approuvent, sous la bannière d'aucun chef; ceux . là refusèrent de s'unir à la secte l:àû-

PHILO«OPHIE MODEBHE. GttâP. ttVI. S49

tienne , prédséraeiît parce qu'elle était une secte, et la plas exclusive de toutes.

. La philosophie de Teipérielice trouva dans Feder, Selle , Herdër, et le célèbre Wieland , des défenseurs qui ne le cédaient pmnt aux nouveaux réformateurs par les CMiûaissailces , et les surpassaient dans l'art de les exposer. Leibniz et Wolf trouvèrent des vengeurs dans Tiedemann , Eberhard, Meiners, Platner, Pfaff, d'autant mieux autorisés à justifier ces grands hommes , qu'ils n'étaient point leurs admirateurs aveugles, et qu'ils avaient su avouer quelques-unes de leurs erreurs. Une érudition profonde disputa au criticîsme tous ses titres à la nouveauté, et ne lui accorda que celle des mots. On établit entre les promesses du criticisme et ses résultats, entre ses problèmes et ses solutions , un contraste qui ne pouvait lui être favorable. On lui reprocha l'ambiguïté des termes , l'arbitraire des classifications. On attaqua l'opposition fondamentale établie par Kant entre la matière et la forme des connaissances , le caractère qu'il avait donné aux notions , aux idées , l'existence de ces conditions pures et primitives qu'il avait placées dans l'entendement; on releva ses contradictions; on fit voir qu'en réduisant tous les objets à de simples apparence!^ , il retombait dans l'idéalisme; qu'il amalgamait les dîters systèmes, sans les concilier. On se plaiguit de l'impuissance à laqm^lle il condamnait la raison théorique, et de

320 HI9T. COXP. DSS SYST DE PtOt.

Tautorité exagérée qu'il prêtait à la raiscm pratique. Jacobi, qui a été appelé le Platon moderne de rAUemagne, et qui a mérité ce titre à la fois par la pureté de sa mOTale , rélévation de ses idées , le caractère qu'il a donné à sa philosophie , la forme même de ses écrits et l'intérêt qu'il a su répandre dans les questions en apparence les plus abstraites , Jacobi , en combattant les kantiens, obtint sur eux un avantage peu ordinaire; il les contraignit presque à avouer qu'il les avait compris. Il acquit , il est vrai , ce privilège à des conditions que la plupart des anti-kantiens ont trouvées par trop onéreuses. Il fit une longue et laborieuse étude de la philosophie critique ; il l'attaqua ensuite d'un côté tout à fait imprévu pour ses disciples, d'un côté à l'égard duquel ils n'auraient guère songé à se mettre en défense, je veux dire dans son origine même. Rétrogradant plus loin encore que le criticisme , il analysa le problème fondamental dont cette secte tirait tant d'avantages ; il en détermina les conditions avec une rigueur nouvelle ; il montra que la philosophie critique s'en était écartée dès les premiers pas qu'elle avait tenté de faire vers la solution. Il fit sentir que le système de nos connaissances doit reposer sur un fondement vrai, certain et réel par lui-même; que son absolue vérité , son absolue réalité , sont nécessairement attachées à ce caractère même de primauté qui lui appartient; que tout effort pour

PHIL080PH1B IfODSHKE. CHAP. XXVL 321

le démoDtreF ou le déinir, devient par là même déraisonnable, puisqu'il tendrait à douner une preuve à ce principe de toutes Je8 preuves , à éclairer le foyer même de la luBvière. Il en conclut, avec raisotn, que toute théorie qui a pour objet dfétaUir ce principe à ptiori^ ne peut conduire qu'au système delà nécessité absolue; que Spinoza a été, sous ce rapport, le plus conséquent des métaphysiciens. Montant et descendant tour à tour la grande échelle des perceptions, des formes , des lïotions et des idées, il fit voir qu'elle repose sur le néant et le vide , qu'elle se termine à une contradiction; que ces facultés passives qui devaient poser les matériaux , ne fournissent au fond que des inconnues ; que ces facultés actives et supérieure , qui devaient effectuer les connexions , qui devaient produire les jugements à priori , source nécessaire de la science suivant le kantisme, ne possèdent point les conditions nécessaires pour constituer un jugement; que la force manque d'un côté dans Touvrier , que la réalité manque de l'autre^dans la matière employée. Il osa pénétrer dans les mystères du schématisme, et n'y trouva qu'un hymen infécond, qu'un assemblage de mots , au lieu d'une véritable synthèse ou combinaison des choses. Il osa percer le nuage dont le criticisme a enveloppé les idées importantes et fondamentales de réaliié et d'objet : rien ne lui sembla moins réel que cette prétendue réalité. L'objet ne lui parut,

Page 1