HÉDECIKE-LEGALE
pQurquoi ne pas vous diriger vers le donjon , au lieu dal- 1er vers les en fans ?
R. Je snis ailé au hazard dans le bois; je ne sais quelle fatalité me porta vers ces malheureux enfans; je 1rs frappai; je voudrais au prix de tout mon san«ç pouvoir les rappeler à la vie..*... je ne puis penser le motif..... j^avais la tête tellement embarrassée, le sang me portait tellement au cerveau.... j'étais tellement agite que je ne puis me rendre compte de ce qui s'est passé.
D. Il y avait préméditation dans voire fait; car avant de frapper les enfans, vous vous êtes penché vers i un d'eux; quelle était votre pensée, votre motif en les frappant?
R. Je n^en avais aucun ; j'ignore quel pot être mon motif.
D. Lorsqu'un gendarme est venu vous arrêter , \o\n lui avez dit : vous perdez votre temps ; pendant que vous me retenez, le coupable aiira fui.
R. Il est possible que j'aie dit cela; je me suis défendu de cette action , cherchant à me persuader k moi-même que je ne l'avais pas commise, tant j'en étaj^ étonno.
D. Persistez^ vous à dire que vous aviez voulu frapper d'augustes victimes.
R. Non.... j'étais tellement fatigué de la posilion pénible où je me trouvais, que ne pouvant me détruire, j anrais voulu hâter par tous les moyens possibles la fin tle mes tourmens ; je me serais accusé , je crois , d*avoir voulu assassiner le Père étemel si la chose m^était venut^ dans l'idée.
D. Vous dites donc que vous aviez une espèce de fièvre chaude; cependant à Beauvais, où vous avei passé si\ jours, votre tante ne s'est point aperçue de cet état <lo démence : on n'a rien vu de pareil non plus ni à rhùtel delà Providence, à Paris, ni dans votre correspondance.
R. Cependant M., je me rappelle quVn me promenant
RELATIVE A LA FOLIE. ^g
dans le jardin du Luxembourg, je me db avec un accent déchirant : pas un moment de bonheur! je suis donc atteint de folie!
D. Cependant voire mère n^a pas remarqué voire dé-mence(i), pas plus qu'un témoin avec qui vous avez passé une soirée enlière la veille de révénemenl. Yolre conduite ce jour là même annonce pn homme sain d'esprit. Vous demandez à la fille Malservet si elle connais* sait les deux enfans, vous achetez un couteau, vous les frappez, vous prenez la fuite , vous enterrez le couteau , vous montrez de la sécurité au canonnicr que vous rencontrez ; voilà qui décèle une raison complète.
R. Il n'y a pas d'effet sans cause; or, quel aurait été rinlérét de commettre un tel crime?
D. C'est ce que l'instruction n'a pu découvrir; mais ce qu'elle a découvert, c'est que le crime a été commis avec toutes les circonstances qui dénotent de votre part un profond calcul.
R. Si j'avais voulu les frapper , j^aurais apporté un couteau de Paris ; j'en avais deux parmi mes effets.
D. Confronté avec la mère des enfans vous dites ne la pas connaître; on vous présente les corps des deux enfans, vous niez votre crime. Encore un coup ce n'est pas là la conduite d'un homme atteint de folie; il faudrait que vous eussiez été en démence à la vue seulement des deux enfans , ne l'ayant été ni avant ni après. Ce n'est pas tout : vous êtes interrogé le même jour par le maire et le juge de paix de Vinccnnes , vous niez tout ; vous expliquez votre voyage , votre arrivée à Vincennes.
R. J'étais tellement épouvanté par la pensée de ce crime , que je cherchais en vain à me persuader que je
(i) Ceci |>aratt en contradîrtioa avec la leUre de madame Paparoine » que nous avons rapportée plut hant.
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Tavais commis ; je ne pouvais y parvenir ; je cnigiiais aussi pour ma famille.
D. Pendant six semaines vous avez toujours nié ; toutes vos réponses étaient pleines de sens ; elles annoDçaient même un esprit supérieur ; vous donniez des raisons très*plausibles , vous citiez des exemples des causes célèbres ; et ce n'est que pressé par les déclarations positives des témoins que vous faites un aveu. Ainsi, pendant ces six semaines vous avez encore joui de la pléjiltude de votre raison. Vous avez ensuite changé de système ; vous avez prétendu que vous aviez été à TOpéra pour assassiner les princes; effectivement, vous aviez été à rOpéra : vous avez dépeint la voiture des princes ; effectivement cette circonstance était exacte. Vous voyez : bien que vous n'étiez pas en démence. Votre folie» ditesvous , consistait en terreurs paniques et soudaines ; cependant, en voulant délivrer les prisonnien^ votre ibiie alors aurait changé de caractère.
R. La folie n'est pas uniforme.
D. Mais cette foUe ne serait donc qu'une monomanie qui laisserait des intervalles lucides ; car aujourd'hui vous n'êtes pas en démence; ce serait donc une soifdesan<r, et ce ne serait pas ^ comme vous le dites , une terreur qni vous dominait. Mais pourquoi acheter ce couteau â Via* cennes ?
R. C'était une grande imprudence de ma part ; je devais être fou pour le faire.
D. Ceci prouve au moins que vous avez aujourd'hui votre raison.
D. N'avez vous pas frappé , le 1 7 novembre dernier, le nommé Labiet.
R. U y avait beaucoup de prisonniers autour de moi , fêtais accablé par l'instruction; je l'ai frappé dans un accès de frénésie ; je suis bien content de ne l'avoir pas tue. D. L'accusation en tire cette conséquence , que vous
RELATIVE A tA POUE. 5l
Tavez frappé ponr rendre plus yraisemblable rotre sys* tème de démence.
Plusieurs habitans de Vineennes , qai ont va Papavoine peo d'îostaos arant qu'il commit le crime , disent qu'il avait Fair fort tranquille , qu'il n'avait rien d'extraordinaire dans la physiofiomie ^ ni dans son maintien , qu'il s'est présenté dans une boutique très-doucement et très* poliment.
Un prisonnier de la Force raconte qu'une nuit , vers onze heures , Papavoine voulut mettre le feu Isa paillasse.
D. (A l'accusé) : quelle était votre dessein en agissant ainsi?
R. Je n'en avais ancnn.
D. A l'instruction , vous avez dit que c'était une plat<* santerie de votre part?
R. En effet , c'était une plaisanterie,...* mie mauvaise plaisanterie même.
D. Vous n'étiez donc pas alors en état de démence.
Un antre prisonnier déclare que Papavoine l'avait prié de demander à sa femnie un coutean.
D. (A l'accusé) : que vouliez-vous faire de ce cotiteaa?
R. Je voulais me détruire (i).
D. Vous n'avez pas donné cette explication â l'instruc* lion. Mais alors pourquoi, au Heu de vous frapper, ave»* vous frappé Labiet?
R. C'était un mouvement spontané que je ne puis expliquer.
D. L'accusation en tire la conséquence que vous vouliez donner le change, en faisant croire k votre démence.
R. MIVI. les jurés interpréteront le fait comme ils le voudront : les menottes, la camisole, les mauvab traite-
(i) Un témoin ^ii pny^ de Papavoine a déclaré que celuî-ct lui araîk dît p1u^ieur4 jours arant de partir pour ParU; qu'il s'ennûyail beaucoup , et arvait eu Ttdée de s*Mer U tU.
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mens m'avaient réduit au désespoir ; quand j'ai frappé Labiet , je n'étais pas maître de mes sens.
Le concierge de la Force £aiit la déposition suivante : je fus appelé après le dernier crime , j'interrogeai Taccasé ; il me répondit qu'il n'avait aucun motif de haine contre Labiet, Mais ensuite l'ayant conduit dans un chemin de ronde, il me dit qu'il avait frappé ce jeune homme pane çu'i'l était de la faction d'Orléans.
D. (Au témoin) : dans quel état mental se trouvait Taccusé avant cet événement?
R. Cet homme était quelquefois dans un état épouvantable ; il avait des momens de fureur ; il ne disait pasgrand chose , mais sts cheveux se hérissaient ; et c'est la seule fois que j'aie vu des cheveux se hérisser ainsi. Sa fi^re alors devenait d'un rouge très-vif; il épouvantait jusqu'aux soldats qui l'environnaient.
D. (Au témoin) : quelle est votre opinion sur le crime commis contre Labiet?
R. J'ai d'abord cru que c'était un calcul de la part de l'accusé ; cependant en y réfléchissant , cette idée a changé.
D. (Au témoin) : Papavoine a maintenant les cheveux hérissés ; les avait-il ainsi lors de ces momens dont voui parlez.
R. Papavoine est calme maintenant ; si vous ponviez le voir dans ses accès , ce serait bien différemment
Un médecin du pays de Papavoine , interpellé sur l'état mental du père de ce dernier , répond qu'il avait parfois» des accès de fureur ; alors il brisait tout : c'était un homme morose , maniaque , mélancolique ; il avait quelquefois des accès d'aberration mentale.
Le président a lu diverses lettres de l'accusé, écrites depub son arrestation, et qui ne présentent aucun indice d'aliénation mentale. Pour donner au jury une idée de la présence d'esprit déployée dans l'instruction par Tac-
ctisé , le président lit un de ses interrogatoires ; cet interrogatoire et les réponses de Taccosé sont un vrai chefd'oeuvre de dialectique.
L^avocat'général dit que si la haine, la vengeance/ l'ambition et la cupidité sont en général les seules pas^ sions qui portent les âmes perverses aux crimes dont la société souffre et s'afflige , on a malheureusement vu des . hommes se rendre coupables par une tendance désordonnée pour le vice , et dans Tunique but de satisfaire une férocité dont la nature humaine est ordinairement exempte. Il cite , à l'appui de cette opinion , Don Carlos d'Elspagne, qui n'avait pas de plaisir plus vif que celui de voir palpiter des animaux qu'il faisait égorger. Il pense que la soif du sang est le seul motif qui ait porté l'accusé au crime , et établit une analogie sensible entre Papavoine et Antoine Léger, ce monstre, cet anthropophage, qui dernièrement a été condamné par la Cour d'assises de Versailles. L'avocat-général fait d'ailleurs observer an jury qu'il suffit à la justice d'avoir constaté le crime et trouvé le coupable , pour que la société soit vengée ; qu'il resterait à connaître le mobile qui Ta fait agir , mais que cette recherche est superflue , puisque le crime est* manifeste.
Le défenseur de Papavoine rassemble avec beaucoup d'art les faits qui lui paraissent démontrer l'aliénation mentale de Papavoine. Ce plaidoyer a dû produire beaucoup d'effet sur les auditeurs ; j'ai vu peu de personnes qui , après l'avoir lu , n'aient été de l'avis de M. Paillet. S'il n'a pas opéré la conviction du jury, je crois que c'est uniquement parce que , dans le monde , on se figure que tous les fous doivent être continuellement dans un état complet de déraison et de fureur ; tandis que Papavoine n'a pas cessé de montrer beaucoup de raison dans Èe$ interrogatoires et aux débats. Ce n'est pas que nous partagions entièrement l'opinion dé l'avocat, ni que noua
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pensions qu'elle soit adoptée par tous les médecins qui ont rba))itude de voir des fous ; nous verrons même tout à rheure qu'il est difficile de découvrir la vérité 'sur Tétat mental de Papavoine. Mais des hommes du monde , qui ne peuvent aussi bien apprécier certains caractères des actions des insensés y devaient être entrainés par les argumens du défenseur. M. Paillet a même &it des citations fort heureuses des ouvrages de MM.Pinel, Esquirol et Fodéré , pour montrer que la perversion morale peut exister sans aberration des idées , que la fureur peut être . piriodiguey et laisser des intervalles parfaitement lucides; . pour prouver que la folie est souvent héréditaire, précédée par le tempérament mélancolique , causée par de violens chagrins , que cette maladie présente fréquemment les symptômes observés chez Papavoine , etc. Mais, je le répète , on fera difficilement comprendre au public qu il est des fous qui ne déraisonnent et n'extravaguent pas continuellement.
Quel est le caractère moral des actions de Papavoine ? A-t-il été poussé au meurtre par la démence ou par des moti& inconnus ? En un mot , était-il aliéné , était-il raisonnable lorsqu'il a tué les enfans Oerbod et blessé le jeune Labiet ?
Qu il nous soit d'abord permis de dire deuic mots de quelques assertions de l'acte d'accusation et du plaidoyer de l'avocat-général.
Suivant l'acte d'accusation , la justice n'a pas besoio de découvrir le mystère qui couvre laction de Papavoine ; le crime est constant, car les deux cadavres des enfans sont-li , et le coupable est convaincu. Il est permis d'être incertain sur la vraie cause du crime , mais non sur le crime même ; la justice humaine en sait asses pour défendre la société. Suivant l'avocat-général , il est superflu de rechercher le mobile qui a fiiit agir Papavoine, puisque le crime est manifeste.
RELATIVE A LA FOUE. 55
Mais « ce n'est )pas le crime matériel que les lois punissent : c'est rintention de commettre le crime ; ce n'est pas Tacte de la main , c'est celui de la volonté ( i ) . *• Or, pour arriver à cette .distinction ^ suffit- il de consta* ter les résultais du délit? Ne faut-il pas remonter i ses causes ? Si le mobile des actes meurtriers de Papavoine était la folie, le crime serait-il manifeste ? Lorsqu'il serait d'une si haute importance , pour décider si cet individu était aliéné ou non , de savoir s'il a été g:uidé par des motifs puissans de cupidité ou de vengeance , peut-on dire que la justice n'a pas besoin de découvrir le mystère qui couvre le meurtre de Vincennes ? Les deux cadavres montrent qu'on a donné la mort i deux enfans , mab ne prouvent pas qu'un crime ait été commis; car il n'y a ni crime ni délit lorsque le coupable est en démence au moment de l'action (2) ; et Papavoine pouvait être dans ce cas. Sans doute les actions criminelles dont on ne découvre pas les moti& , ce qui est fort rare , ne doivent pas rester impunies. Mais en pareille circonstance , surtout lorsqu'il existe des indices nombreux de foUe chez Tautcur du crime , comme chez Papavoine , par exemple , il nous semble qu'il n'est pas si indifférent de rester dans l'ignorance du mobile qui l'a fait agir«
Suivant l'acte d'accusation , la loi prononce sur le sort de ceux qui, par cupidité , ou par jalousie « ou par vengeance, ou par instinct dejérocîtiy se baignent volontairement dans le sang des hommes.
La loi punit les crimes commis volontairement. IMais il s'agit de savoir si un homme dominé , accidentellement^ par un instinct de férocité , jouit de sa raison , et peut commettre , suivant la loi , volontairement des crimes. Or , je ne doute point que de pareils êtres ne soient
(1) BelUrl , Plaidoyer cit«.
(i) Code pénal , art. 6{.