CHAPITRE VIII
Les Sophistes. — Première ébauche du
scepticisme*
SOMMAIRE
Cl que c'ëtaîcnt que les Sophistes. — CirconsUnces qui odC occasionoé U révolution qu'ils ont opërée; — Grcohstances générales : — Succès tardif de la philosophie à Athènes : — Fclat qu'elle y obtient Ters le temps de Péridès ; — Corruption du gouvernement et des mœurs ; — Suite de la prospérité des Athéniens.
Causes ^^ciales ; influence de la culture de l'art oratoire sur la philosophie ; — Conséquences naturelles de la progression exercée par les Sophistes ; — Suites qui deTaient résulter de la marche suivie presque généralement jusqu'alors dans la formation des systèmes ; — Lien qui rattache les sophistes aux Éléatiqucs.
Quel est le degré de conflance qu'on peut accorder à Platon et à Aristote pour juger le véritable caractère des Sophistes j — Moyen de contrôler leur témoignage.
Portrait général que Platon et Aristote ont fait des Sophistes ; — Diverses espèces de sophistes.
Protagoras. — Exposition de son système sur la théorie
de la connaissance , d après Sextus rEmptrique ; Dévé-
lopperocns de ce système dans le Theatète «le Platon ; — Réflexions d* Aristote sur ce système ; — Comment Platon prouve qu*il conduit an scepticisme ,* — Résumé de c^ .«y»«
; — En quoi il ^iffi^rc àa scepticisme : — De Tathëiiine * lapalé à Protagorat.
Gorgîas. — Eft quoi son système diffère du précédent ;>-* Exposition de Sextus TEmpiriquc : — Première propos!tiOB : rten fC existe ; — Seconde : on ne peut rien connaître; — Troisième ion ne peut rien démontrer; — Argumens ca favear de chacune ; — Comment Aristote explique les deux dernières. — Portrait que Platon fait de Gorgios.
Antres Sophistes : Prodicus de Ceos ; — Diagoras ; — Athéisme qui leur est attribué ; — défias \ Téritablc Athéisme.
Morale àcs Sophistes ; ils subordonnent la morale à U politique.
Double méthode des sophistes : — Emploi qu*ils font do ra*t oratoire^ — « Mode d'argumentation qui leur est pwprc*
SerTiccs indirects que les Sophistes ont rendus à l'esprit hnaaiB ; •— Parallèle des Sophistes et des Sceptiques. -— Deqoclqaea Téritables Sceptiques dans cette |tremière période et de Thistoire de la philosophie j — Métrodore, inaJDrqae, Xéniade, Anacharais.
Vers la fin de la 80^ Olympiade , la phîlotopbie éproava chez les Grecs ane révoluUou conâdcrable. Elle sorlit du sanctuaire où elle cuit restée jusqu'alors enfermée ; elle se produisît an grand jour ; elle s'efforça de devenir populaire. Mais , elle s'altéra dans cette transformation ; elle perdit en dignité réelle ce qu'elle obtint en succès apparens ^ en éclat
ëxiéneur. Cette révolution fut l'ouvrage des Sophistes.
Les Sophistes ne composent point une école proprement dite; ils forment seulement une classe, un genre de philosophes et de rhéteurs. On ne peut les ranger sous un mattre commun , les considérer comme liés par un symbole. Ils se séparent de leurs prédécesseurs par certaines circonstances extérieures , par la forme de leur enseignement ; ce qu'ils ont en commun , c'est le but y ce sont les moyens y c'est l'esprit de leur doctrine , ou plutôt de leur art. C'est en un mot une profession j plus encore qu'une académie philosophique.
Pour bien comprendre ce caractère qui leur est propre , il est nécessaire de jeter un coup ' d'oeil sur la ûtuation où se trouvait la Grèce , et particulièrement Athènes , à l'époque où ils se mputrèrent, sur les circonstances qui déterminèrent leur apparition et le rôle qu^ forent appelés a jouer. L'histoire offre peu d'exemples plus propres à mettre en lumière les étrcHts rapports qui nniasent la marche de la philosophie avec l'état politique et moral de la société^ soit que la philosophie obéisse, soit qu'elle concoure elle-même à la condition générale des choses humaines.
Noos avons vu que la philosophie^ lorsqu'elle prit soi/ essor chez les Gfecs^ trouva d'abord dans les colonies ioniennes et de la grande Grèce le premier théâtre de ses exercices. Elle ne commença guère à être cultivée avec quelque éclat à Athènes que vers les temps de Péridès. Athènes avait alors atteint le plus haut terme de sa prospérité ; les causes morales auxquelles elle en était essentiellement redevable y avaient paiement obtenu le plus haut degré de leur développement. Les lois de SoloD, en donnant une sage direction à rimour de la liberté, avaient fait éclore aussi Paciivité et le génie des arts. La victoire de Marathon 9 les exploits de Sfiltiade, avaient eiahé f enthousiasme des Athéniens, accru leur puissance , et leur avaient procuré d'abon* dantes ricbesses. Les triomphes de Salamine et deliatée répandirent sur Athènes un nouvel édat f et dans son sein une opulence nouvelle. Thémistocle avait créé sa puissance navale, Pavait étendue au loin ; les galères Athéniennes sîUoonaient de toutes parts les mers de la Grèce, le pontEuxin, la Méditerranée, jusqu'aux colonnes d'Hercule; revenaient chargées des tributs acquittés par les lies plutôt soumises que confédérées ; * le commerce et Fin-
dusf rîe s^élaient déployés avec les richesses ; Athènes, en supportant presque seule le poids de rinvasion des Pênes, en procurant le salut de la Grèce par ses eflbrts héroïques, avait obtenu sur toute la confédération une grande prépondérance politique ; elle était le centre des négociations; totisles regards se dirigeaient sur elle ; les étrangers accouraient dans son sein* Il brillait enfin de tout son éclat, ce beau siècle de Périçlès, réunissant tous les genres de succès et toutes les palmes de la gloire. La muse tragique étalait avec orgueil sur la scène les chefs • d'oeuvre de Sophocle et d'Euripide; la muse de l'histoire léguait à la postérité les écrits de Thucydide et d'Hérodote ; le génie des Phidias ornait les temples de la ville de Minerve , et consacrait la mémoire des héros. La philosophie, fuyant les colonies ioniennes oii s'appesantissait le )Oug des Grex», lllaUe où riuslitut de Pythagore avait succombé aux persécutions , ia Sicile, ensanglantée par les guerres, et opprimée par la tyrannie, vint, d'abord avec Anaïagoras, ensuite avec Zenon, chercher un asile dans le sanctuaire des arts et de la liberté, et solliciter dans la capitale de la Grèce le théâtre le plus digne d'elle. Le^ deux écoles
(flooie et cl'Ëlée. les débris de celle de Prttiaf^ore se réuDÎrent dans les murs d'Athènes , et roDcoarorent à lui assurer Peiiipire des lumières. D'aîllenrs , l'auslère Laccdémone repoussait les ' rirangers , dédaignait les arts et les sciences ; CorÎDthe , livrée au commerce y au travail mécanique^ soumise au joug d'une aristocratie jalouse , restait presque étrangère à ces noble» ciercioes. Athènes était, en un mot, comme dît Platon^ le grand Prytanêe de la Grèce* Mais, déjà le luxe s^ tait introduit à la suite des succès, avec les richesses immenses qu'Athènes avait accumulées, et les mœurs commençaient à se corrompre par les eflets du luxe» Les institutions de la republique avaient rapidement dégénéré ; Athènes passait tour à loor, des excès d'une démocratie illimitée, à vrae tjrannie qui en était le résultat inévitable. Uabus des lumières ne pouvait manquer de suivre les écarts de la liberté et rahération des mœurs publiques ; la science de la sagesse ne pnt se garantir de cette funeste influence ; elle put d'autant moins s'en garantir, que la philosophie, en se communiquant chez les Grecs , en se répandant dans les classes aisées, en se mâant aux affaires publiques, avait, sous quel- «•ues rapports , associé ses destinées ?i celles de
la société ; et déjà nous voyons les derniers Ioniens I les derniers Eléatiques^ comme entrât* nés par cette influence , donner les premiers exemples de la corruption des doctrines ; Démocrite et Diagoras préludent aux Sophistes;
Trois principales causes concoururent avec ces circonstances générales i produire cette secte nouvelle.
La première de ces causes nous reporte & une considération que nous avons déjà indiquée au chapitre quatrième de cet ouvrage , et qui se reproduit ici sous un nouvel aspect. Nons avons vu que la poéne et l'éloquence avaient puissamment contribué à Pessor de la philosophie chez les Grecs. Mais , si la poésie et l'éloquence devaient seconder les premiers effi>ris de la science , Tune et l'autre aussi pouvaient l'^arer ensuite, en conservant sur elle un empire trop étendu j lorsque, ayant atteint son adolescence^ elle était appelée à suivre ses propres inspirations. Ces deux ordres d'effets se firent apercevoir d'une manière successive. L'empire de la poésie prédomina d'une manière sensible sur les premiers philosophes des écoles dlonie , d'Italie et d'Elée ; il détermina la hardiesse de leurs concepûons, la beUe coordination de leurs plans ; mais il les précipita dans la région des
iivpoiliéses ; U les porta à concevoir anssî l^l-» nivers comme une sorte de grand poëme que ia raison devait approuver^ si l'imagination s'en trouvait satisfaite^ où l'harmonie tentiit la place de l'exactitude logique^ où les notions idéales devaient servir de type aux réalités.
L'empire de l'éloquence fut plus tardif , il produisit des résultats analogues. Les philosophes, en cessant d'écrire en vers, avaient emprunté les formes oratoires ; ils employoient le dialogue^ ils élaient en présence des autres hommes, ils étaient conduits par là, même sans le savoir, à chercher plutôt les moyens de persuader les autres, que ceux^d'arriver eux-mêmes à la vérité* Ils aspiraient à sortir triomphans d'une discussion, plutôt qu'à marcher dans la voie des découvertes* Si cette direction avoit donné naissance à la logique, nous avons vu aussi, par Vexem pie de Zenon, qu'elle avait déna tu ré cet art à sa naissance, en l'engageant presque exclu-* ttf ement dans les subtilités de la dialectique.
La philosophie avait eu , dans l'origine , un caractère austère et grave, lorsqu'elle présidait aux conseils des lé^slateurs des peuples de la Grèce ; elle avait joui d'une noble indépen-* dance; ses méditations n'avaient pour objet que le bonheur de la société et l'amélioration II. 4
des hommes. Mais, lorsque les instiiulions po^ Jitique& se irouvèrent livrée* aux agitation» produites par les passions populaires, lorsque dans une démocralie irop peu sagement ordonnée les ambilieux se disputèrent le pouvoir , que l'art oratoire devint un instrument nécessaire pour l'obtenir, lorsqu'il s'abaissa ainsi à flatter les passions , lorsqu'il invoqua le secours de la philosophie pour l'introduire à l'étude de la politique, à la connaissance du cpeur humain, pour lui enseigner les moyens de captiver la raison, l'auguste science de la sagesse descendit du rang éminent qui lui appartenait j elle ne Ait plus qu\xn instrument ; elle coût ut le danger d'être l'apçlogiste de ces mêmes passions qu'elle avait pour bint de combattre et de réprimer. Elle ne fbt plus l'art de découvrir la Write , mais celui de prêter à l'erreur les couleurs de la vérité, suivant l'intérêt du moment.
La (vofirasion qu'embrassèrent tes Sophistes, ou plulôt quib se créèrent, dut rendre cet abus plus prompt, plus sensible, plus universel ; elle devînt une seconde cause , une cause immécfiate et prochaine du caractère nouveau que la philosophie prît dans leurs mains. D» s'érigèrent en instituteurs , ils se chargèrent
d'un eiueig&ement public , ik atiachérent ua nlnre à lean leçons.
Jasqa'alore la plupart des philosophes n'avaient point en de disciples proprement dits ; Us avoient commaniqaë leurs opinions à un petil nombre d'amis ; ils les avaient exprimées
dans leursécrits. Les Pyihagoricien8avaiemeu,il est Trai, des adeptes; mais ils les avaient choisis , iJâ avaient exercé sur eux nue grande autorité ■Donle, ibavaient voulu les souiiietlreà la vertu, autant qne les éclairer par la science. Les S(^ phûte» obéissaient en quelque sorte à leurs disdpies, an lien de le» diriger. Ces disciples se composaient de jeunes gens nés dans les AmiUes riches et puissantes qui aspiraient à iowr on rôle dans la République, par tous leè «noyées qui peuvent procurer Tinflûettce ; ils appartenaient aux diverses factions ; il s'agisSait d« leur préparer les armes dont ils devaient se servir on joor ; il n'importait pas de les 1-end^e rédlememsavans, il était qoestiofli de les rendre baUe* i il n'importait pas de les guider dani da éada apécnlatives , il fallait les eierter k discourir, leur ouvrir la voie du Succ^ chet M pénale iogénienx i tnaà» fritéJ* et oas-
Ain«, et cette observation est fondamentale
dans rbistoirc de la science , la philosophie se corrompit parce qu'elle perdit le caractère gé^ néreux et désintéressé qu'elle avait eu à son origine , parce qu'elle devint en quelque sorte vénale^ comme l'enseignement destinéà la transmettre. Dans les autres arts libéraux ^ les effets de cette influence sont moins pernicieux ; le disciple n'a lui-même, d'autre but que d'exceller dans l'art auquel il s'exerce. Mais la vérité, la vertu, but essentiel de la philosophie, n'étaient plus le but de ceux qui sollicitaient ses lumières ; ils demandaient à employer , suivant les vues de letfr ambition, les formes du raâsonnement et les notions de la morale.
Cette vénalité qui résultait du salaire des leçons n'était pas la seule qui empoisonnait l'enseignement de la philosophie. 11 en était une autre, plus brillante sans doute, mais noa moins dangereuse ; elle consistait dans l'ambi-* tion du succès , dans l'éclat qui accompagnait les triomphes remportés en disputant dans le concours , dans les applaudissemens des auditeurs, dans la faveur publique, dans l'étendue de la clientelle.
Les méditations solitaires, les pèlerinages lointains , les longues investigations qui avaient formé les premiers sages, avaient donc fait
j^lace à un genre d'eiercice bien dîflerent , ou ploiôt enlièreaieot oppose. Les Sophistes devaient avoir moins d'ardeur à s'instruire euxmcnies, qu'à se mettre en état de paraître instruits et de séduire les autres hommes. La science était transportée sur la scène tumultueuse du monde. La vanité et la cupidité aspiraient à s'emparer de ses trésors, ou du moins à se revêtir de ses apparences. Les Sophistes de-^ raient aussi préférer Tétude des connaissances morales et politiques à celle de la nature , et fart de la dialectique à une logique conscienôeose et sévère.
Une troisième cause , enfin , résulta de la situalion dans laquelle se trouvait la philosophie -mèiDe à l'époque oii les Sophistes parurent, n'avait point de philosophie indigène , s'il est permis de s'exprimer de la sorte , de philosophie qui eût germé sur son propre sol. La science était pour elle une plante exotique qm j avait été transplantée après avoir pris déjà de grands accroissemens. Les doctrines qui arrivaieni à la fois de l'Ionie et de l'Italie offraient les résultati les plus contradictoires, et l'on a vu que les deux écoles d'Élée n'étaient pas moins opposées . entre elles. Ce contraste d^ïvait jeter dans l'incertitude les esprits super^
ficieb , incapables de Téoergie aéoessaire poar pronoocer eoire les OfMmons divergentes, on plutôt de remonier à la source de leur divergence ; il prélait un merveilleux secours aui esprits subtils qui prétendaient tout démontrer à leur gré ; il offrait de malbeureux prétextes à ceux qui voulaient également tout ébranler ; il favorisait tous les abus de la raison , en même temps qu'il en décréditait Fautorité.
Les derniers philosophes ne s'étaient guère accordés qu'en une seule chose ^ c'est à dire à prononcer que les sens nous trompent , ne faisant point attention que les sens ne jugent jpêSy et que par conséquent ils ne peuvent nous tromper 9 et que 1 erreur appartient en réaUté à renteodement hii-ménie, lorsquHl fait un raativais emploi des matériaux que les sens lui livrent. On avait ainâ enlevé tour appui aux vérités de rexpérience, et cependant un instinct universel y une sorte de conscience intime avertit les hommes que ces vérités sont le fondement réel des connaissances poûtives.
Les spéculations abstraites auxquelles on réservait eiclusiveraent le droit de diriger la raison ^ exigent une précision et une rigueur dont ou était encoi^ bien éloigné de savoir faire usage ^ des méthodes qtii n'avaient point
eaeore été trouvées. ï>aD5 cet état de chosea elles pouvaient servir toutes les vues intéressées ; elles servaient mieux l'indiâerence à la vérité que la recherche de la vérité. En s'élançant au-delà de la sphère accessible au légitimé exercice des facultés humaines y on avoit imaginé des hypothèses qu'il était également impossible de justifieretde contredire; onélait plaCésuruu terrain qui ne pouvait engendrer que la dispute. Une impadence présomptueuse , une impru* dente témérité ouvraient la voie à tous lesécarts, préparaient le découragement. Il suffisait donc qu'il se trouvât des hommes disposés à profiter et CCS tristes avantages ; et ces honunes , les drconstances les donnèrent.
Uinfluence de cette dernière cause devient encore plus manifeste, lorsqu'on considère que les Sophistes sortirent essentiellement de Pécole dlElée^ c'est-à-dire de celle qui offrait dans son propre sein la plus frappante des contradictions y de celle qui s'était abandonnée avec le plus d'anikce aux théories spéculatives. Protagorat , Je premier et le plUs éminent des Sophistes , est rangé par la plupaft des historiens parmi les Éléatiques; Gorgias était disciple d'EmpédocIe; Afistote l'associe à Xénophane et à Zenon. D'an autre côté , nous voyons Zenon et Mesis-
ku» comptés par Isocrate au nombre des So*
phlstes.
Par une rencontre bizarre , mais qui s^est
cependant renouvelée plus d'une fols^ les sa-» perstltlons vulgaires exerçoient encore un grand empire^ pendant que les plus hautes et les plus pures vcriics de la religion et de la morale étaient traitées avec une légèreté singulière j les classes inférieures de la société , fortement attachées aux premières^ ne comprenaientguère l'importance des secondes; les classes supé^ rieures pouvaient avoir appris à mépriser les unes, mais n'étaient point arrivées à cette conviction solide qui pouvait les attacher aux autres. Il arrivait de là que , dans un enseignement public, les sciences positives étaient arrêtées par les nombreux obstacles que les superstitions populaires opposent aux notions les plus simples, tandis qu'une carrière indéfinie restait ouverte aux systèmes les plus dangereux. Dé* mocrite pouvait enseigner hautement que les atomes et le mouvement également éternels ont produit tout ce qui existe ; mais , Anaxagoras ne pouvait avancer que le soleil est une matière opaque et brillante.
Si les Sopliistes exei*cèrent , lorsqu'ils se furent montrés, une influence aussi funeste que
(67)> générale, il e$t donc juste de reconnohre que leur appariiion fut aussi le résultat des causes amérieures. Us ne se produisirent point d'^eux-^ mctnes ; ils furent appelés , ils furent produits , et ik mirent en valeur le champ qu'on leur avoit M bien préparé.
On se demande si nous pouvons bien , au* jourd'bui , porter sur les Sophistes un jugement équitable et impartial^ si Platon^ Aristote, leurs adversaires naturels sont des témoins qui méritent à leur égard une entière confiance^ et H nntérét qu'a voient ces deux derniers philosophes à £iire prévaloir leurs propres doctrines, ne les rend pas très-suspects dans le tableau qu'ils DOtts présentent des opinions sur lesquelles ils voukîent obtenir le triomplie. En s'adressant cetteob/ection, la plupart des historiens y ont réponda que PJaton et Aristote^ si voisins du temps oit les Sophistes avoient occupé la scène , placés encore en présence de leurs successeurs^ n'au« roient pu altérer ce tableau y sans s'exposer à ctre démentis parle témoignage public. Mais y il nnns semble qu'on accorde en général trop de valeur à ce genre de raisonnement, surtout quand on l'applique à des temps , à des lieux ou la circulation des lumières éloit plus bornée, u îérification des dits plus difficile. Même depuis
h déooavane de Hnipriiiieiiey lors<|ae taot d Mtres ciroQUlaDces rendent oetle circaiadon pins généraJe et cette vcrificalion pins frôle , combien de ims nVt-<m pas yu Pesprit de parti y les préventicios de systèmes^ dénaturer les opîoioos pour les combaure avec plus d'a-> ▼antages , et aveugler roéoie jnscjn'ao point de frire commeitre de semblables inâdéUtés avec une sorte de droiture? on plutôt combien n'estil pas rare de voir les écrivains, dans les con-* troyerses politiques, religieuses, littéraîre& même , ooaserrer leurs Traies couleurs aux doctrines de leurs, antagonistes? On sait d'ailleurs qoe Platon et Aristote n'ont pas obserré en général une fidélité scrupuleuse dans le langage qu*ils ont prêté aux autres philosophes. Ne soyons donc point surpris si Gorgîas , après avoir lu le dialogue que Platon a intitulé de son nom , s'écria : « Je ne me reconnais pràit dans » les discours qu'on m^attriboe; ce feune n homme a un grand talent pour la satyre , et n remplacera bientôt le poète Archiloque (i). » U arrive souvent à Platon de frire figurer dans les entretiens avec Socrate des hommes qu'il n'a jamais pu rencontrer. Mais^enreconnoissant
(0 Hermippe » dans Allirncs , XI , 18.
que Plaloo surtout a probablement employé quelque exagération dans le portrait qa'U nous a tracé des Sophistes , en reconnoissant que ses dialogues sont^ en général, moins un récit qu'une scène imaginée , arrangée par lui , pour en iâire ressortir quelque roaiime philosophique ^ et qu'il y.&it parler les Sophistes , plutôt d'après Fesprit ordinaire de leur enseignement , que d'après leurs déclarations expresses ; nous ne pouvons supposer cependant que les fan-* dateurs de l'Académie et du Lycée aient entièfemenl défiguré le caractère de l'enseigne* ment des Sophistes ^ qu'ils aient menti en présence des mêmes auditeurs qui venaient d^entendre leurs adversaires, et que d'aussi graves accusations soient dépourvues de tout finodement. D'ailleurs , le témoignage unanime des historiens les moins éloignés, de l'époque à laqudle les Sophbtes. parurent, Xénophon en partîculier,dans plusieurs passages de sesMe/mhrabiê9y et spécblement dans Teotrelien de So^ craie avec Antiphon,(i), s'aocords à représenter ceux-ci avec les traits principaux qui leur sont géoénlement attribués. « Soorale., » dit aiK»
.) Liv. I,$a3.
leurs Xénophon^ a ne faisait pas toutes les y> belles promesses dont les professeurs mer-* » cenaires de la vertu sont toujours si prodi- » gués (i). )) La vie entière de Socrate, sa doctrine^ son procès, sa mort, composent à eux seuls un témoignage non moins certain , et dont nous recueillons les mêmes lumières. Mais, nous avons surtout l'autorité d'Isocratc qui avait recueilli les leçons de Gorgias et de Prodicus de Ceos, qui n'était attaché à aucune école de philosophie, et dont l'impartialité ne peut être suspecte. Dans son éloge d'Hélène/dans sonPanathéaaique, il les peint des mêmes couleurs que Xénophon. Cet orateur a dirigé expressément contre eux l'un de ses discours; il les distingue en trois classes : ceux qui enseignaient la dialectique et la morale^ ceux qui s'adonnaient à l'éloquence politique ceux qui appliquaient Tart oratoire aux exercices du barreau; il leur reproche leur vénalité, leurs promesses fastueuses, leurscontraditions, l'abus qu'ils font de l'art de la parole, la passion qu'ils ont pour les disputes et le soin qu'ils prennent de les entretenir. On peut donc ajouter foi à Platon et à Aristote, lorsqu'ils se trouvent en harmonie
•Ma
(i) LiT. I,S6.
arec ce concours d'autorités; on peut recueillir leur récit avec quelque confiance >' lorsque , au lieu de commenter les Sophistes , ou de leur foire îouer un rôle dans leurs propres coni>> positions ^ ils se bornent à nous en rapporter quelque citation positive.
Pbton ^ au reste y est vraiment admirable dans cette espèce de drames philosophiques^ par l'art avec lequel il y groupe ses personnages , ' dessine leur physionomie , les fait paraître^ agir et discourir. Son dialogue intitulé Les So^ phistes^ ou Protagoras^ est un chef-d'œuvre du genre. C'est à dessein qu'il a choisi le plus habile et le plus célèbre. d'entre eux; et^ il faut convenir qu'il a réuni tout ce qui peut le làire briller, comme pour i;^pandre un plus vif inlérèt sur la lutte que Socrate vient engager avec Joi^ et relever^ autant qu'il est possible, le triomphe de son héros. Protagoras a paru à Athènes, précédé de toute sa renommée; son arrivée a occupé toute la ville, a ému tous les esprits; il est descendu chez l'un des principaux citoyens, chez CaUias, fils d'Hypponicns, qui avait* commandé avec Nicias à la journée de Tanagres. La maison de CaUias est encombrée par le nombre des hâtes qu'il a rerus avec l'illustre instituteur. Celui-ci est en--
tourë dllyppîas d'Êlëe , de Prodicus de Ceos , d'un essaim d'autres Sophistes^ de quelque» jeunes gens qui aspiraient à obtenir le même titre 9 d'étrangers venus d'Elëe , des plus distingués parmi les Athéniens, et, entre autres , des deux fils de Périclès et du jeune Alcibiade. C'est ainsi que Protagoras se promenait devant le Portique... a Derrière eux^ marchait une D troupe de gens donc la plupart étaient des l> étrangers que Protagoras mène toujours avec }D lui, de toutes le^ villes où ij passe, et qull y> entraîne par le charme de sa voix , comme >» un autre Orphée. U y avait aussi quelques 7> Athéniens parmi eux. Quand j'ai aperçu T> cette belle troupe , dit Soerate , j'ai pris un i> singulier plaisir k voir avec quelle discrétion » et quel respect elle marchait toujours en » arrière ; dès que Protagoras retournait sur 9 ses pas avec sa compagnie , on voyait celte n troupe s'ouvrir avec un silence religieux , D jusqu'à ce qu'il eût passé, et se remettre à V le suivre. » Soerate a eti beaucoup de peine à être introduit avec le jeune^ Hippocrate^ qui brAlait du désir de recueillir les leçons d'un homme aussi célèbre. U (e présente à Proia-*goras. d Rlppocrate qu6 voilà, lui dit il, est v 6l$d'Apo]lé(kldre^ de Fune des pTu^ grandes
)» ei des plus riches maisons d'Athènes ^ et » aussi l^îeii né que jeune homme de son âge ; j» il vent se rendre illustre dans sa patrie^ ac- 1» <{aérir de la réputation^ et il est persuadé s que pour y réussir il a besoin de vous pen- » dant quelque temps. »
Cette ordonnance générale du tableau , le personnage éminent qu'y remplit dès l'entrée ProlagoraSy le rôle modeste que Socrate s'y réserve y suffisent déjà pour marquer quelques^ ans des earactères principaux de l'enseignement des Sophistes. Mais^ tous les autres traits qui peuvent servir à les déterminer sont amenés tour à tour de la manière la plus naturelle , et sans que Socrate cesse jamais d^observer pour Protagoras les plus grands égards y soit lorsqu'il peiie de lin> soit qu'il lui adresse la parole* a Oh f » dit Socraleau jeuneHi^Mwrate qui se pbtot de ee que Protagoras ne lui a point en-» eore oomiiHHiiqné sa sagesse, « si vous voulez lui donner du bon argent > et que vous puis» sieB Fengager à vous recevoir parsai ses disciples, U vous retidra sage. Aussi vous allez loi offrir de Vargent afin qn il vous admette k 9on easâgnement» Mais k quel henune pf^ndem«vona offrir un salaire, et quel ■M vovleK-'VOoa devenir vooe-raéme es
» Facquiltani ? » Yoîci déjà la vénalité ^69^ leçons ; voici maintenant le vague de leur objet : a Vous allez offrir un salaire^ à qui ?-— A » un Sophiste. — Qu'est-ce qu'un Sophiste ? 7> ^— C'est un homme habile qui sait mille )) bonnes choses. )> Socrate presse le jeune homme de nouvelles questions , et Hîppocrate croit y répondre en disant que Protagoras a fait y> profession de rendre les hommes éloquens. » Mais lorsque Socrate finit 'par lui demander ce ce qu'il sait^ et ce qu'il enseigne aux autres. D En vérité^ répond naïvement le jeune homme> » je ne saurais vous le dire. )> Même embarras lorsque Socrate l'interroge pour expliquer ce qu'il veut devenir lui-même à une semblable école , et lorsque Socrate l'a conduit à recon-^ naître qu'un Sophiste ne peut lui enseigner qu'à dévenir Sophiste , a Je vous jure, Socrate^ a répond encore le jeune homme , que j'en au« » rais honte ^ puisqu'il £aiut vous dire la vé- )) rite. y> La vanité de Protagoras se dévoile par les éloges pompeux que Socrate lui donne et qu'il accepte, par ceux qu'il s'accorde à luimême ; il promet à Hippocrate que dès le premier jour il deviendra plus habile, et qu'il fera chaque jour de nouveaux progrès, c< Hippo- » crate, dit-il, n'a à craindre avec moi aucan
i des inconvëniens auxquels il s'exposerait iii'* h failfiblement avec tous nos Sopbistes; car, v tous les autres Sopbistes causent un préjudice » notable aux jeunes gens, en ce que par B leurs beaux discours ils les contraignent 9 d'apprendre les arts dont ils ne se soucient » point. Au lieu qu'avec moi un jeune bomme 3» n'apprendra jamais que la science pour la-* B quelle il m'est adressé^ et cette science n'est p autre cbose que la prudence à l'aide de laquelle 9 on gouverne bien 5a maison ^ et qui , sur les 9 cboses qui Regardent la république , nous » rend très-capables de dire et de faire ce qui B lui est le plus avantageux. » Protagoras, à qui Socrate a laissé Poption d'un entretien par* liculier oo d'un entretien public, préfère le second, où il recueillera les suffrages de son nombreux auditoire.
D^QS cet entretien , rien ne manque à Prota* ffur^Sf en talens, en adresse, en érudition de (ont genre; mais, les vices essentiels de son ensdgncment se trabissent insensiblement tour* à tour; plus il faitd'eflbrts, soit dans rattaqtie> soit dans la défense, et plus ces vices se 'découvrent. Protagoras redoute les questions pré^ cUes, évite les réponses directes et simples , .se complaît dans les longues divagations. c( Après
D aroir prononcé ce long et beau discours^ Pro- H tagoras s'est tu y et moi , après être demeuré B long-temps interdit comme un honmie charmé n et ravi, je mesnis rais à le regarder commes^d ib eût dà parler encore , et me dire des choses B que j'attendais avec beaucoup d'impatience. i> C'est ainsi que Socrate raconte l'impression qu'il a éprouvée, ou plutôt qu'il a feint d'éprouver après av(nr entendu le début du Sophiste, a Si nous consultions sur ces matières quel- 3» ques-uns de nos plus grands orateurs^ peut- }» être tiendroient-ils des discours semblables , 1» et â nous leiu* adressions ensuite quelques ob- 1» jectîons y ils ne sauraient que nous répondre , y> et demeureraient muets comme un livre. 7> Mais y pour peu qn'cm les interrogeât sur ce )» qu'ils auraient déjà dit, ils ne finiraient point j> et feraient comme les vases d'airain , qm , 3» étant une fois frappés, continuent long-temps » à retenûrsi on n'y pose la main, d Protagoras ne paratt occupé qu'à échapper à l'embarras du moment sans prévoir les difficultés plus réelles qui l'attendent par la suite. Il s'engage dans les distinctions les plus subtiles, et il &ut avouer que Socrate ne lui cède point sous ce rapport, sans doute par un tour de cette ironie qui lui était naturelle. On n'aperçoit jamais
J'noe manière distincte le but réel auquel le Sophiste veut tendre^ si ce n'est celui de faire valoir les mérites de Tart qu'il exerce. On ne découvre en lui aucun principe fondamental, aucune maxime arrêtée. Il flotte, il tombe dans des contradictions fréquentes. Il se trouve conduit par ses définitions à des conséquences qui choquent le témoignage de l'expérience reçue et le sens commun. Il professe un dédain superbe pour les opinions du plus grand nombre. Surtout, il méconnatt la source des grandes iostmctioDS que l'homme reçoit de la nature, et de ce fondsde lumière et de force qu'il doit trouver en hii*méme. Car» pour bien comprendre le botdeoedialogue^il&utse rappeler que la maxime principale de Socrate était que tous les hommes^ ^sont bien interrogés, trouvent tout par euxmêmes, et que s'ils ne possédaient pas la science et la droite raison , ils n'y parviendraient jania]s(i)» Platon s'est proposé démontrer que les Sophifties se comportaient d'après une maxime tonte contraire.
Dans le Phaedon , Platon prête encore à Socrate une réflexion qui caractérise d'une manière
i) Platon: Phmdon^ou de V immortalité de Vdme.
non moins générale l'esprit de renaeignemeftt des Sophistes , et les effets qu'il produisait , lorsqu'il parle de ces misologues qui haissenK les raisons comme les misanthropes haïssent les hommes, a Lorsqu'un homme a reçu une D raison comme vraie, sans avoir été capable ]» de l'eiaminer, et qu'ensuite elle lui paratt » iansse^ qu'elle le soit ou qu'elle ne le soit i> pas^ lorsque la même chose lui est arrivée B plusieurs fois , comme elle arrive à ceux qui B s'amusent à disputer avec œs Sophistes qui » contredisent tout, il se croit enfin trèsr-ha- B bile , et il s'imagine être le seul qur ait com-« » pris que, ni dansles choses, ni dans les raisons, B il n'j a rien de vrai ni de certain , que tout x> est dans un flux et un reflux continoel, B comme i'Euripe y et que rien ne demeure B jamais un seul moment dans le même état, b
Xénophon reproduit en peu de mots (i) un portrait que Platon a fait des Sopbbtes dans CCS denx dialogues, dans son CU>rgias, son Hippias j et dans son Tiraée, son Euthjdéme (A) , etc.
Aristote, suivant sa manière, s'attache à définir les Sophistes plul6t qu'à les pendre :
fi) Memomh. Socrmt.^ XYI^II, m.
c Ploi»teurs , dit^il , ambiùonnent plulôt de ' 9 paroilre sages , que de Téu-e vériubleiiient ; » Pari sophistique est uoe sagesse appareotç ^ » mais qui n'a rieu de réel ; le Sophiste est s celui qui cherche k obtenir un lucr^ en pro- B fessant cet art (i). » Enfin, ce qui semble caractériser mieux que tout le reste^aux yeux de rhistoire la manière de philosopher introduite par les Sophistes , c'est Taccepiion même que reçut dans la langue le titre qu'ils s'étoient attribué. Des hommes eurent l'orgueil de se proclamer eux-*mêmes sages, et le titre de Sophiste y a servi désormais à désigner les faux sages, et le terme de sophisme est devenu^ dana la langue, le signe destiné à exprimer l'abus de Tan de raisonner*
L'apparition des Sophistes est donc dana riiîstoire un phénomène d'autant plus important que cette histoire s'étudie davantage à saisîr i'eodiatnement des effets et des causes. Kous avons vu comment cette apparition fut un cBet, nous verrons bientôt comment elle devint cause a son tour (B).
On peut distinguer deux espèces de Sophistes : les oos étaient essentiellement des rhéteurs;
(i) D€ S^phiii. Eleuek. trait. I , cap. i.
(7o) les autres s'exerçaient plus spéctalement à la dialectique. La plupart d'entre eux ne s^adon* naient guère a la philosophie proprement dite; c'était une sorte de professeurs ambulans qm enseignaient à la fois tous les arts. Philostrate nous a conservé les noms d'une foule de Sophia* tes qui se succédèrent et qui jouirent de quelque réputation comme étant des maîtres habiles; il a tracé des notices abrégées siur leur vie. Un petit nombre d'entre eux seulement s'exerça aux études philosophiques ^ et fit profession ><d'enseigner les principes de la science. C'est -de ceux-ci seulement que nous devons nous occuper.
Essayons d'abord dç rassembler les prînci* pales maximes qu'on attribue à ceux d'entre eux qui ont joué le rôle le plus distingué. Nous jetterons ensuite un coup d*ceil sur la méthode qui leur était commune.
Les maximes qui nous ont été conservées des Sophistes les plus célèbres ont pour nous cet intérêt particulier qu'elles se rapportent presque exclusivement à la théorie de la connaissance humaine. Ils cherchaient dans la philosophie moins une doctrine qu'un instrument. Us s'oc-^ cupaient moins de reconnaître ce qu'il est utile de . savoir y que de rechercher comment on
(71) peut saTOÎr ; disons mieux: ils s'étudiaient moins a fonder qu'à détruire.
Protagoras d'Abdére fut le premier , dit'-on , qui prit le titre de Sophiste. Suivant les uns , il reçut les leçons d'Heraclite; suivant les autres , il fut le disciple de Démocrite. Timon , dans Seztos l'Empirique^ le peiut Comme un orateur disert, dont les discours réunissaient l'agré* ment à la prudence (i). Aussi les Abdéritains lui donnèrent-ils le surnom de Discours ( Xûyo^). On lui attribue deux écrits , l'un sur les Dieux , Fautre sur l'art de la dispute. Sextus l'Empirique a exposé avec une grande clarté la doctrine qn^ professait (2). Nous commencerons par rapporter son témoignage, quoique beaucoup plus récent, parce qu'il est plus précis^ et aussi paroe qu'il est celui d'un historien ^ d'un homme exempt de prévention. aU homme est la mesure , » de toutes choses^ Protagoras dit de l'homme > le critérium qui en apprécie la réalité^ des a éures^en tant qu'ils existent^ du néant, en tant » qu'il n'existeps.Protagoras n'admetdonc que a ce qui se montre aux yeux de chacun. Tel est^ 1 à ses yeux, le principe général des connais-
(1) Àd^. phjrsic* ^ $57.
(a) PyrrkoH. Hypot. , cap. XXXII , S >>^-
p saooes. ' » Cette dociiioe e»i dans uo parftn accord^ non-seulement avec les témoignages de Platon (j) et d'Aristote (2) y mais aveo ceux de Dîogène Laërce(5)9 Gcéron(4), etd'Ar ristoclès(5)« a Protagoras para tl ainsi ^ continue D Seitus, se confondre avec les Pyrrlioniens. Il V en difiere cependant ^ comme nous le mon* j> trerons par la suite. La matière^ disait-il, est D dans un flux continuel; pendant qu'elle subk p des additions et des pertes , les sens aussi p changent et se modifient suivant Tâge et les p autres dispositions du corps. Le fondement p de tout ce qui apparait aux sens réside donc p dans la matière; en sorte que la matière > p conûdérée en eUe-méme, peut éire tout ce p qu'elle paraît à chacun. Mais , les hommes^ p dans les difierens temps, ont des perceptions p différentes , suivant que les choses perçues se p transforment. Celui qui est dans un état p naturel aperçoit dans la matière les choses p qui peuvent apparaître à ceux qui sont dans
mm
(1) Dans le Crafyte et le Théœtète.
(a) Metap^ys.^ III. , 5-
(3) IX , S 5o.
(4) Acad. quœsU , lY , 46-
(5) Dam Eiuebe , Pnr/»ar. Euang. XIY, is.
» uaëiatseoiblable; ceux qui sont dans un ëtat » contraire à la nature perçoivent les choses » qui peuvent apparaîure dans cette autre con- » ditioo* Le mêoie eflet se prodoit dans les B dîflërensagesy dans le songe et Fétat de veiiie » et dans les autres espèces de disposition. D L'boomie est donc^ suivant ce philosophe^ le s crUerium de ce qui est^ et toutioe qui apa paraît aui hommes existe. Ce qui n'apparatt > à ancon homme , n'existe point. Nous voyons 1» donc qu'il a prononcé^ d'une manière dog- » malique, que la matière est mobile, chaoi> géante^ qu'en elle est placée la raison de toutes » les dioses qui apparaissent ; que ces cho- 3 ses sont incertaines^ et que nous devons sus- 9 pendre d'y donner notre assentiment. » AiUeoriy en rapportant les mêmes maximes, avec plot de détail , et en remarquant qu'elles ont foomi a plusieurs le motif de ranger Protagoftts au nombre de ceux qui rejettent toute ccrûtude des jugemens , tout critérium de la vmië, puisque ce crUerium doit servir à juger les cboies telles qu'elles sont par elles-miêmes, il ajoute : a Mais ce philosophe n'a admis rien • qui scHt ou vrai ou faux par soi*méme ; et » Ton dit que son opinion a été partagée par - Eothydème et Dionysidorei Car , ceux-ci
(74) » if^iiikmetit n'admirent cpi'une verké puremeot
S^vanl Diogènë Laërce (3) , Proiagoras ajoulyùl que 9 d chaque perception est opposée à )i^ une autre aussi bien fondée; car Tune et )» l'autre ont également leur fondement dans la 1» matière, d Et il établi^it d'une mamère gé^ nérale que l'âme n'est que la filculté de sentir. Ces deux maximes^ au reste ^ ne sont guère que le résumé de la doctrine exposée par Sexlus^ et que nous venons de rapporter.
Comparons maintenant cette exposition de Sextus avec celles de Platon et d' Aristote.
Pbton, dans le beau dialogue qui porte le nom du jeune Théaetète , et qui a pour objet de déterminer la nature de la science ^ a nonseulement exposé le système de ProtagoraS;^ mab lui a donné des développemens qui^ soit qu'ils appardennent ou non à ce Sophiste , excitent une juste curiosité, et sont dignes encore aujourd'hui d^une méditation sérieuse. — Le jeune Théœtète, pressé par Socrate de définir la science, répond ainsi : a U me parait que » celui qui sait une chose ne fait que la sentir >
(1) Àdv0rs. log. \II> S 60.
(OlXiSSi.
0 et par conséquent^ que la sdenoe n'est autre
» chose que le témoignage des sens. — Tu
» parais 9 réplique SocratCi ne donner d'autre
fi définicion de la science que celle dont Prota-*
p goras est Fauteur , quoiqu'il l'ait présentée
x» en d'autres termes. Car^ il dit que l'homme
p tast la mesure de toutes choses, de celles qui
» existent comme existantes^ de la non existence
» de celles qui ne sont pas. N'as-tu pas lu
B quelquefois ce qu'il en a écrit. — Je ^ l'ai
^ lu souvent. — Ne dit-il pas : Chaque
p chose est pour moi telle qu'elle me paraît^
D die est telle pour toi qu'elle te parait ?
^ Or, nous sommes hommes tous les deux.
t> — Sans doute, c'est ainsi qu'il s'exprime.
i> — Or, il est probable qu'un homme aussi
D sage ne tombe jamais dans le délirç; pour-
« suiroDS donc. N'arrive-t-il pas souvent que,
■ lonqne le même vent souffle , l'un de nous
1» a froid ^ et l'autre point? — Sans doute. -—
- Dirons-nous donc , que le vent en lui-
' même est froid ^ ou qu'il ne l'est pas? ou