CHAPITRE IX
Seconde période. — Socraie.
SOMMAIRE
BuTAvaATioK opérée par Socrate ; — Point de vae dans lequel elle doit être considérée : — Etat dans lequel se troaTail la philosophie ; — Conditions jiécessaires à aon restaurateur ; — Moyens emplojéi par Socrate pour remplir cette mission; — Sources auxquelles on doit puiser pour bien déterminer le caractère de son enseignement^^- Cclte restauration rapportée à trois points principaux.
I*. D attaque dans leurs causes les abus qui égaraient les plûloiophcs. ^ Quatro caractères essentiels de cette ré« ' lome j — Insuffisance reprochée k la doctrine de Socrate.
a*. U rappelle la philosophie à la véritable source : La eomnaiisanee de soi-même. — Valeur qu*il donne k ce principe. — Influence de la morale pratique sur les études philosophiques.
3*. Méthode Socratique. — Caractères essentiels de cette ■élhode. — Caractère général. — Procédés particuliers z — Trois sortes d*analjse ; — Socrate créateur de la langue philosophique. — Ironie de Socrate. — Autres traits d« SOS enseignement.
Doctrine propre k Socrate : — Sa morale ; — Sa théologie aatmcUe ; ^ Sa démonstration de Texistence de Dieu. — > Lt théorie que Platon lui prête sur les idées ne lui appar* ticat point.
Inflaence générale exercée par Socralc : — Trois classc« de discipiesy — Disciples exclusivenieot fidèles à sa doctrine , — - Leurs travaux sur la logique.
Autre adversaire des Sophistes. — Isocratc. — 11 s^efTorce de rappeler Tart oratoire à sa dignité et à son véritable but. — Sa philosophie morale.
L'ÉPOQUE qui sépare les deux premières périodes de l'histoire de la philosophie est certainement la plus importante de toutes celles que celte histoire peut oflrir; elle est marquée pr le passage d'un état général Je corruption et de désordre dans les idées et dans les méthodes , à une réforme qui embrasse le système entier des unes et des autres. Cette réforme ne tombe pas sur les seuls résultats; elle porte sur les fbndemens. Ce ne sont pas les doctrines seules qui changent 9 c'est le point de départ^ c'est la direction y c'est la manière de philosopher.
Un aussi grand phénomène demande k être considéré dans son ensemble^ dans ses causes , dans les moyens qui l'ont opéré , dans les circonstances qui l'ont Hccompagné.
Si le luxe, l'altération des institutions sociales, la corruption des mœurs privées, avaient amène les Sophistes 9 favorisé leur funeste influence ; les Sophistes, à leur tour, avaient achevé d^*
rendre celle corrupiion plus générale cl plus profoode. Au beau siècle de Pérîclè» , AUièoes avait TU succéder l'ambitieuse et frivole administration du jeune Alcibiade, l'oppression des iviaos. La Grèce tournant contre elJemérae ses armes victorieuses des barbares , s^aflaiblissaic par la croellc guerre du Péloponése. De fré* queutes révolutions politiques eultaiem l'ardeur des partis ; les espérances d^ aqibitieux 'offraient un triste aliment aux passions ; tout dégénérait de plus en plus. Cétak une inspiration digne d'un véritable sage , qne Tidée <rarréler le cours des écarts qui affligcaî^it à la fois la morale et la raison , et le spcxrtade même de ces écarts devait faire naître dans le cœur d'un ami de l'Iiumanité le dcs^ir dV np* porter an remède. La présence d'un reformaleur devait cire invoquée aussi par les gens lie bien ; le Ixrsoin d'une informe devait se faire ieniir dans la société toiU entière. T/insirucâon, quoique vicieuse, était devenue pins générale ; les eiercices de fesprit^ quoique frivoles^ pouvaient iairc nahreclicz quelques-uns le goût de la vérité. L'attention du peuple lui«- Mième commenrait à se diriger sur les rcclier- •lies philosopiiiques. Vue siècle éclairé ne [k>u- .•jîf i»irp long-triTips salisfnif par ers disruîvMons
ioterminables qui mettaient tout en question sans rien résoudre , par ces vains artifices de l'esprit qui ne servaient qu'à faire briller l'habileté de quelque rhéteur. Une voix Secrète avertissait les hoimnes qu'il y avait pour la raison humaine une carrière plus noble , des résultats plus solides ; que la science n'était point un jeu puéril , et qu'en dehors de ce frivole étalage , il devait se rencontrer cependant quelque part un dépôt de connaissances sérieuses et positives.
Mais, que d'obstacles à vaincre, que de dan* gers a affronter dans cette généreuse entreprise! Le pédantisme des &ui savans , les prétentions de la vanité , les prestiges du talent , les subtilités de la dialectique, l'avidité de l'intérêt privé, les préjugés vulgaires ^ les passions politiques , semblaient conjurés à la fois contre toute tentative de réforme.
Quel est donc celui qui s'élève, qui ose se dévouer pour ce grand ouvrage? est-ce un homme puissant , qui dispose de Tinfluence attachée au pouvoir^ à la fortune^ au crédit? occupe-t-il une magistrature importante dans la république ? est-il appuyé par des amis nombreux et forts? est-il entouré d'une clientelle qui le fasse respecter ? surpasse-t-il ses adversaires en éloquence ? a-t-il sur eux quelque)
avantage naturel? Non ^ cVst un homme simple et pauvre 9 d'une condition obscure; il est seul^ il n'a pour lui que l'ascendant de son génie et 1 autorité de son caractère; toute sa puissance est dans sa vertu ; car , sa science et son génie Id-méme ne sont autres que sa vertu. Et c'est cda même qui le rend capable d'accomplir cette restauration si difficile.
En effet , cette restauration ne pouvait être aécutée que par l'influence d'un accord parfait entre le caractère , la vie et la doctrine de soD auteur; et la doctrine de Socrate , en pardctilier, était d'une nature telle qu'elle devait s'eiprimer et se définir, par son caractère et sa îie autant que par ses discours.
La plûlosophie s'était corrompue ^ parce que son enseignement avait été livré aux spéculations intéressées de la vanité y de la cupidité y de l'ambition. 11 fallait donc qu'elle retrouvât 00 oif ane digne d'elle , un organe dont l'amour àes hommes , l'amour, de la vérité^ cUctât seul toutes les paroles , dont les intentions fussent ausfi pores que généreuses^ un organe tel que Socrate.
La philosopliie avait perdu son autorité^ parce qu'elle avait substitué de vaines argimieuutioot à* la solidité des preuves. Il &llait dono
qu'elle pûur jostiGer , se légitimer par des faits réels , évidens , incontestables. C'était à la vie iran sage a les fournir; ses actions devaient être la confirmation de ses maiimes; il devait être en tout conséquent à lui-méaie ; la plus grande des immolatians devait Ini imprimer le dernier sceau; le sage qui entreprenait cette réforme devait être prêt à en devenir la viciime volontaire, n fiillait la vie et la mort de Socrate.
La doctrine de Socrate avait essentiellement pour objet de fonder la pbilosopbie entière sur la morale, et la morale sur le témoignage de la conscience. Elle avait pour but de faire rentrer l'homme en lui-même, pour lui iaire découvrir la vérité dans la source^ pour lui faire reconnattre que I0 vrai et l'utile sont une même chose. Elle devait donc être mise en quelque sorte en action y plus encore qu'être eipliqoée par des maiimes ; les exemples devaient en être le principal commentaire. Socrate avait besoin d'obtenir des imitateurs , pour avotr de véritables disciples. C'est pendant le cours de I'ac«cusation dirigée contre lui , de sa captivité y cfest Je jour même de sa mort^ que ses leçons se sont mieux fiiit entendre , que Xénophon et Platon les ont recueillies et transmises avec im soin plus religieux. Grand toute sa vie, alors il fut sublime*
Nq) philosophe^ aussi , n'a obtenu de la postérité une vénération plus juste, plus constante y plus unaniine. 11 semble qu'où ait épuisé tout ce que cet admirable sujet peut offrir d'instructions utiles , et le nom seul de Soerate dit plus aujourd'hui que tous les oommentaires. 11 reste y cependant^ si nous ne nous trompons, quelque» recherches à faire sur la part précise qui 'peut lai élre assignée dans lea prog^ès de œt ordre de théories qui se rattache aux prin*cipea des consaissances humaines , et tel est le pcnnt de vue spécial qui à(M fixer notre attenûoo.
Biais, au premier abord, on se demande coBuneot en effet Soerate aurait pu concourir aux dévdoppemens de ces théories, puisque son enseignement n'avait peur ohjet essentiel que la morale, puisque , rekdvement ht la morale efle-méme, il n'a pas écrit, il n'a mâme préleDda établir aucune doctrine systématique, puisque, se bornant à un simple rôle d'interrogateur, il déclarait toujours ne rien savoir, s^an- Dooçait toujours comme prétendant à ne rien aflirmer.
Et, cependant, Soerate a le premier rappelé a ses vrais principes la théorie de la connaissance; c'est à lui que se rapportent , comme &
( ia8 ) leur auteur, les rapides progrès qu'obtint dsius son siècle cette parlie de la science.
Pour établir cette impoataqte vérité, il est nécessaire de s'élever à quelques considérations générales , de pénétrer le véritable esprit de renseignement de Socrate^ de bien apprécier le caractère de la méibode qu'il institua.
Les discours que Platon prête à Socrate^ dans ses dialogues, ne doivent point être considérés conune uue exposition de la doctrine de ce dernier^ du moins en tant qu'ils renferment les dé veloppemens de diverses théories positives. Eschine, contemporain de Platon, lui reproche déjà d'altérer la philosophie de son maître^ de confondre avec elle les systèmes de Pythagore. Timon lui faisait le même reproche; a Platon, i> disait-il , prête à Socrate des ornemens qui D lui sont étrangers ; il lui enlève son caractère I» essentiel^ celuideréformateurdesmœurs(i). Socrate lui-même, au dire de Diogène Laërce, en entendant la lecture duLysis, s'écria : Dieux! combien ce jeune homme en impose sur mon compte! Sextus l'Empirique confirme encore cette observation. Mais^ Platon^ lorsqu'on se
(i) Sextus r£nip. > Jdv» math. , YII , S it-
( ï?9 ) j^oèlre de l'esprit de ses écrits , n'a pas sous ce rapport des torts aussi graves que ceux quW «serait lente de ]ui attribuer. Platoo , dans ses dialogues^ n'est point un historien » ne prétend })as l'être. 11 expose sa propre philosophie, sous une forme di*amatique; il introduit le personaj^e de Socrate , ainsi que les autres philoso-^ I lies oQ les Sophistes j il le fait apparaître comme interlocuteur^ sans s'astreindre même à observer i exactitude des dates et des circonstances locales; il prête à son maître les maximes qu'il veut faire prévaloir. Du reste > fidèle observattar des convenances et des vraisemblances , Platon conserve à chaque personnage le ca-« ractère^ la physionomie^ la manière qui leur est propre* Sous ce rapport > Platon fait revivre Socrate, aide à le faire mieux connaître; nous {«oQvons le consulter avec fruit, si nous le con^ viltoos avec discernement^ si nous le considé* roos moins comme un commentateur que ^ Dmme on peintre. Cest à Xénophon que nous recourrons pour recueillir les fidts j pour ob-* tenir les maximes expresses qui appartenaient Ymtablement à son maître. Xénophon^ dans sà sîmplidté, est un historien exact, quoique trop abrégé sans doute ; un disciple rautant plus fidèle qu'il ne prétend point II. 9
lui-même atoir un système qui lui soii propre ( A)*
On peut rapporte^ à trois points principaux la réforme que Socrate entreprit et exécuta. Il attaqua, dans, leurs causes mêmes, les errcur> qui avaient obscurci la philosophie, les écarts qui Tavaient égarée; il ramena l'esprit humain vers les sources principales delà vérité ; il indiq ua la route la plus sûre et la plus utile pour le diriger dans cette investigation.
1*. La plupart des philosophes, en spéculaut sur la science , avaient négligé de se demande v à eux-mêmes quel était le but réel de leurs spéculations. Une curiosité vague et indéfinie seriiblait seule animer et diriger leurs recherches. l\> croyaient avoir assez fait s'iU avaient coordoni:< avec une apparente harmonie les élémens d'ni; système , s'ils avaient réussi à le construrre à peu près comme ces ouvrages de Fart qui sont destinés seulement à flatter les reganl> ou à satisSiire l'imagination. Socrate vouhii avant tout que la philosophie déterminât et reconnût le but qu'elle doit se proposer à ellemême, qu'elle se rendit compte desapropn destioaûon. Il jugea que le premier mérite d'la science est dan:» sou utilité réelle. Aux reclior-
lies oiseuses et stériles , il opposa l'épreuve dei L'>ultats pratiques (i).
D autres, quoique se proposant effectivement un dessein, n'avaient point pris leurs motifs dans 1 :^ besoins de la science p mais dans les calculs de I intérêt personnel. TelsétaientlesSophistes. Us jv^ient donc dégradé la philosophie en la faisant ^rvir d'instrument mercenaire aux vues del'am-^ Miion^ de l'avidité, de l'orgueil. Socra te rappela il philosophie à sa noble mission. Il jugea que I'.* seul but digne d'elle était celui qui s'appli- •juait à la société, à l'humanité entière, qui 1 4>nsistaità rendre les hommes plus éclairés pour ! -s rendre meilleurs, à les rendre meilleurs uussî, pour les rendre plus heureux. 11 ne distin- :^uau point la science de la sagesse,. Aux étroite^ combinaisons des vues intéressées^ il opposa 1 inspiration des sentimensles plus généreux (:3). En créant à l'envi des systèmes sur toutes les ;arties de la science, on avait négligé précisémeut le soin essentiel par lequel il eût fallu! • -^mniencer ; on avait négligé de circonscrire U domaine légitime de la science^ d'en poser
(i) Xénophon , Mémorables de Socrate , liv. 42) XénopboD, iàid.^ liv. IX, § 17, 18, 24*
les limiles. De là tact d'excursions téméraire» dans des régions inaccessibles à l'esprit humain ; delà tant de questions agitées sans fruit , et dont l'examen ne produisait que des contradictions interminables, parce que ces questions étaient de leur nature insolubles; de là tant d^bypotbèses éleviées avec précipitation , et détruites presque aussitôt. Socrate condamna des prétentions que l'orgueil ou l'inexpérience avaient fait naître, que la raison ne pouvait avouer. Il s'efforça de restreindre la sphère des études , pour leur rendre plus de solidité; à cette vaine agitation de l'esprit, il opposa la défiance modeste , et une prudente réserve (i).
L'ambition du succès avait accrédité cette vanité frivole qià s'environne de l'appareil de la science, en disant méconnaître le prix réel de la vérité; la philosophie , dénaturée par les Sephistes, s'engageait dans une maheureuse rivalité avec lesartsbriUans qui régnent sur la scène, ou qui décorent les monumens publics ; s'ofirant ea spectacle à la multitude, il lui suffisait d'avoir captivé lessuffrages , sans aspirer à mériter Festime. De là ces formules toutes prêtes pour
« (i) Xënophon , ibid.y liv. I. § 3, 4i U^* lYy $ s^-
iiscourir à volonté sur les sujets r]u'on avait '.%'Ijgé d'approfondir; delà ce luxe d'éloquence, \
:etce filasse érodition, qui subordonnaient le mé- '.ite des choses à l'éclat dû triomphe littéraire. Socrste distingua d'une manière aussi neuve que l'idicîeose deux sortes d'ignorance : L'une qui [t^ai être un malheur, parce qu'elle est une [rivatioo, mais qui peat devenir utile, parce •;U elle fiût sentir le besoin d'acquérir; c'est Ti- ^QoraDoede bonne foi, qui s^ôue à elle-même ce qui loi manque ; l'autre qui, au contraire, se Mieot à elle-même, pendant qu'elle i&ent aux ^utres> qui affecte de savoir ce qui lui est inconnu; ignorance présomptueuse qui est le plus grand des dangers pour* l'esprit hutnain, ['aroe qu'elle est la source prîntipalè des et- TOQn(i), U opposa donc ^. an fàur'appâi^il' du «^ivoîr, ce doute réfléchi qui! n'est autre que le ^'soin d'apprendre.
Sans doute , Socrate parait', sdrtbut si Ton
n croie le ténv^ignage^ de Xraophbn (2), avoir 'oné jDSfpi'à l'exagération réloignemént qu'il
'soignait pour les scîetices positives^, et parti-
u XHMphM, ibid., Uv. IV'. S s:
7) ikid.,ii%.ïw. $M.
pulièrement pour la géoDiétrie et la physique, et Fidëe qu*U s'était formée de leur inutilité ; saD3 doute y il restreignait lui-même d'une manière trop étroite le but assigné aux recherches de l'esprit humain , si, comme Xénophon nous l'assure , il le concentrait uniquement dans les choses usuelles^ dans une application immédiate (B). Sans doute , il aurait proscrit tro)i sévèrement toutes les théories spéculatives , enveloppant dans la même censure, avec celles qui n'ont aucun fondement solide, celles qui peuvent être légiûmemcnt dànontrées. L'histoire de l'esprit humain nous montre que toute vérité^ dès qu'elle a réellement ce caractère, quoiqu'elle semble peut-être isolée et stérile au moment de sa découverte, trouve tôt ou tard l'application qui lui convient, que 1 vérités générales portent dans leur sein un fécondité ignorée jusqu'au moment où l'on a l^ssemblé les faits sur lesquels elle doit se répandre; la vérité d'ailleurs a son prix intrinsèque ^^ qomme la beauté, un prix auquel la raison ne peut refuser la plus haute valeur; elle mérite d'être recherchée, contemplée pour elk* même. Mais , il ne&ut pas oublier que Socrate, f]ans son austère censure , s'attachait essentiellement à réprimer les abus dpnt il était témoin
i criiiqtiait donc les ihéories spéculaiivcs telles )u elles avaient éié produites jusqu'alors, plutôt jull ne préjugeait les résultats de celles qu'on p ,^urrait tenter a l'avenir ; Tetcès des abus donlll tlait tëmoÎD pouvait excuser à quelques cyards fciagération de ses reproches. On a d'ailleurs fjii observer que Xénophon a pris souvent trop 4 U lettre certains discours de Socrate sur ce :>jet, ei prêté en prtie à son maître lespréventiaus excessives qui lui 'étaient personnelles. Socrate n'avait point donné l'exemple du délain pour les sâences physiques et mathémaîiqucs; il les avait lui-même étudiées avec :.nieor; il avait clé à l'école d'Archélaiis , et possédait toutes les connMSsancès qui existaient ik son temps. Enfin , la science de la morale , telle que l'entendait Socrate , avait une exten- Mon bien plus grande qu'on ne le supposerait m premier abord ; elle comprenait tout ce qui m: lie à la connaissance do riiorame , à son amé- ; >nitiDn , au bonheur de la société; elle com- ; renaît les rapports de l'homme avec Dieu, S>cratc meiuit au premier rang des trésors de iiiomroc le vrai, le bon et le beau, etnejes iistinguait point de Futile, (c Ne connaîssez- » >oaspas, dit-il àEuihydèmç, dansXcnopUou, - une espèce de gens qa'on appelle esj>rits srr-
1» viles?.... Et c'est à cause de leur ignorance D qu'on leur donne ce nom.... On le donne à » ceux (i) qui ignorent ce que c'est que le )) juste , le beau et l'faonnéte. »
lï faut donc bien entendre quelle était la véritable pensée de Socraie, lorsqu'il disait qu^il ne savait qu'une seule chose ^ celle-ci j qu'il na savait rien; et c'est bien à tort que plusieurs commentateurs ont voulu y chercher un prétexte pour le ranger au nombre des sceptiques. Celait une sorte de devise qu'il opposait aux fastueuses promesses des Sophistes; une manière d'exprimer celle défiance de soi-même qu'il cherchait 'à inspirer aux autres; une formule dans laquelle il déguisait ce doute méthodique que Descartes y dans les temps modernes, a érigé en principe de la science. C'est dans le même sens encore qu'il entendait celte autre maxime , que la science ne peut être enseignée. Il Ëiut^ pour entrer dans les idées de Socrate, se représenter toujours sa position donnée , et les adversaires qu'il avait en tête.
(i) Xénophon^ Mémorables de SocratCy Ht. Il , § i3; liv. III, § i4; liv. IV, § i4. — Platon , dialogue intUpIë : Le pr. Aldhiade. — Cicéron , De offlciis^ lir. III, cap. 3.
a*. Lorsqu'on considère d'une part la nature des systèmes qu'avait enfantés jusqu'alors la philosophie dogmatique^ et de l'autre les jeux frivoles auxquels les Sophistes- livraient la raisoa humaine^ on voit qu'il était nécessaire de recoQstruiro entièrement la science sur ses premières bases^; que l'ouvrage entier était en quel- 4Qe sorte à recommencer; que ce qui était- de** Neou nécessaire avant tout^ c'était de se défiouilier des idées acquises^ et de bien fixer le [KÂnt de départ pour l'investigation de la vérité; et , telle est l'idée dominante | l'idée constante tle Socraie (i).
De là suivait une première conséquence; cV^t que les opinions empruntées ne sont point la vraie scienoe; c'est que chacuu doit la tirer de son propre fonds ^ la conquérir par ses pro« preslbraes; c'est qu'en se dirigeant aveuglément (>ar le jugement d'autrui on abdique tout droit à ^^ sagesse. Et voilà pourquoi Socra le rép^ait si )ouveDi que la sagesse ne peut être enseignée (2),
Le disciple de Socrate se trouvaiti ainsi sur
(a) Ibid^ lit, III > S 6. Platoo , Protagoras , Aici^ thode^ elc«
la voie qui devait le conduire à la véiiiahle source, à la source unique de la science. Cette source^ suivant Socrate, c'est la connaissance de soi-même. Pourrions- nous ici mieux exprimer sa pensée que ne le &it Xénophon ? Voici l'entretien qu'il met dans la bouche de Socrate et d'Euthydème : a Dites-moi, mon ^ cher Euthydème , avez- vous été quelquefois » à Delphes? — J'y ai été deux fois. — Avez- » vous pris garde à cette inscription qui se lit D sur la façade du Temple : Connais- toi toi- » même? — J'y ai fait attention. — Aveaj-vous » méprisé cet avis, ou vous-«tes vous bien » examiné vous-même pour chercher à vous » connaître ? — Non en vérité. C'est une con- 1» naissance que je croyais posséder parfaitement, » puisque sans elle on n'en peut obtenir aucune n autre. — Eh bien, reprit Socrate^ qu'appelez- » vous se connaître? Croyez-vous qu'il suffise y> pour cela de savoir son nom?... Celui qui y> veut se connaître ne doit-il pas s'ifxaminer )> sur toutes les facultés nécessaires à l'homme ï) pour connaître ses devoirs ? — Il me semble )) que ne pas connaître ses facultés^ ce n'est » pas se connaître. — 11 est certain aussi qu'on » trouve dans cette connaissance bien d&savan D tagcs dont on ne peut jouir si on se ment ,',
•> sot-même. Celai qui se connaît sait ce qui » lui est utile, ce que ses forces peuvent sup- » porter, ce qu'elles refusent... Celui qui ne V se connaît pas et qui s'abuse sur ses facultés, » ne sait pas mieux juger les autres hommes 0 qoll ne se juge Iui--méme ; il ne s'entend pas > mieux en afiàires; il ne sait ni ce qu'il lui » &nt, ni ce qu'il Ëiit, ni ce qui peut lui être i uiile; il se trompe en tout, perd de grands *' afaotages , et tombe dans les iaconyéniens » les plus funestes (i). »
Platon développe à sa manière les mêmes nuûmes dans son beau dialogue intitulé Le premier Alcibiade , ou de la nature humaine. Après avoir (ait reconnaître à son jeune élève qœ la sagesse consiste essentiellement â devenir metUeor, il en conclut qu'elle doit avoir pour principe la connaissance de soi-même; et sur cela iJ commente la célèbre inscription du temple de Delphes. Mais , Platon prend ensuite occasion de là pour exposer sa propre théorie sur les idées, sur l'essence des choses, sur l'archétype éternel qui réside dans la divinité. Et c'est ici qa'on reconnaît les limites qui séparent
îiy XénophoOy ibUL, liv. IV, § 7.
renseignement propre à Socrate , de la doctrine que le fondateur de l'académie a mise ordioai^ rement dans sa bouche. On peut faire la même séparation dans /y0 Théœtète, lorsqu'il arrive à la définition de la science ; dans le Phsedon y lorsqu'il veut expliquer comment tontes nos idées ne sont qu'une réminiscence*
On a justement remarqué que le principe assigné par Socrate aux connaissances humaines était trop restreint^ s'il fallait lui donner une valeur universelle, et qu*il ne pouvait s'appli-* quer^.en particuliet*, aux sciences naturelles et à la physique. Mais , Socrate n'entendait chercher en effet que la source des études morales ; et n^eût^il fait que séparer avec précision te do* maine des sciences morales , decelui dessciences physiques^, il eut déjà rendu un érainent service, en prévenant lé retour d'une confusion d'idées prolongée tour à tour par les Pythagoriciens , les Eléatiqucs et les Sophisteë.
Mais , le perfectionnement que devaient recevoir les sciences moraks ne pouvait manqoer de réagir i»ur tous les antres ordres des connaissances , par cela seul qu'il portait sur le centre commun dans lequel ils viennent tous correspondre. En effet, si nous renfermons la philosophie dans la sphère qui lui est essentiellement
propre, si nous considérons la notion de I» >cieiice dans sa valeur la plus universelle , celle que la philosophie lui donne, -nous reconiiaitrons que Socrate ramenait du moins indirectement la raison humaine k l'origine preiniôre et véritable de toute science , même relativement à l'empire qu'elle s'attribue sur les ' objets extérieurs. Car , si cet empire n'est autre chose que le pouvoir donné à Fesprit humain ^ de conclare de ses propres perceptions à ce qui existe hors d« lui , c'est encore dans l'examen de s€s propres facultés qu'il découvrira non-seulement le* droit qu'il peut avoir de prononcer sur les choses, mais encore l'exercice le plus utile qull en peat faire. Toutes les vérités réellement prioûiives résident au fond de nous-mêmes ; les idées génératrices les plus fécondes sont déduites de notre propre nature. La distinction établie entre les connaissances qui dérivent des sens et Gelks qui dérivent de la réflexion n'est point absolue. N'est-ce pas la réflexion qui les élabore, <jiii les combine, qui les applique?
Enfin 9 l'influence de la morale restreinte même à une acception plus étroite j et considérée comme le code des préceptes de la vertu , embrasse Tl'une manière bien plus puissante yioïï oe serait tenté de le croire toutes les
brandies de la philosophie , et spécialement celle qui concerne la thëoiie de la connaissance humaine. On ne sait point assez combien la pratique de la vertu^ les habitudes d'une vie honorable et pure, favorisent les exercices de la méditation , desquels dépendent ^ en définitive , les vrais succès de l'étude. Elles seules donnent à la raison un empire constant et absolu sur toutes les &cultés j elles seules la font jouir de ce calme que ne donne point toujours l'insensibilité, parce qu'elle n'affranchit pas des inquiétudes de Tégoïsme , de ce calme nécessaire pour bien voir ; elles seules préviennent les nombreuses illusions par lesquelles la vanité obsède l'entendement; elles seules attaquent dans leurs causés toutes les erreurs qui proviennent de nos passions. Elles entretiennent le goût de l'ordre qui est une préparation à la recherche du vrai; elles conservent à la raison cette candeur et cette bonne foi qui sont une condition nécessaire de la rectitude du jugement. Il y a dans le sentiment des devoirs quelque chose qui donne à letude même quelque chose de plus sérieux, qui y porte des dispositions en quelque sorte consciencieuses. Une âme nourrie dans la contemplation de ce qui est beau et bon, trouve en
M'ieniémc des puissances inconnues pour ies . *'tTort3 de Tesprit , comme pour tous les autres «*!Il)Hs; elle puise en elle même les inspirations 1*> plus heureuses pour toutes les conceptions grandes et utiles. L'amour de la vertu se confond presque avec celui de la vérité^ il l'exalte et le lortifie. Par cela Seul que Socrate rendait les iiaiumes meilleurs, il les reconduisait donc à b véritable école où devait leur être révélée une plus saine philosophie. Ne leur enseignâtil que dans ce seul but le grand art de la con* tui^sance de soi-même, il leur montrait, en se dépouillant des préjugés funestes à leur boniieur, à découvrir par analogie la source de icai qui les égaraient dans les autres branches lies sciences humaines. INe leur enseignât-il qu'à régler leurs penchants , il leur enseignait , (ur une sorte d'induction , à régler les opéra- •ioDS de leur esprit. Ne leur fit-il apparaître «iaos tout leur éclat que les vérités éternelles de U justice, il leur apprenait à sentir lepiîxde ^>ut ce qui est vrai , et à mesurer les forces qu'ils i*os6edent pour y atteindre. Il y a en un mot , si l'ju nous permet cette expression, il y aune reii;^OQ delà vérité, qui fait aussi partie du culte !ela morale, quilui est inhérente, quieudécoule; f , cette religion , Socrate eu fut le digne apôtre.
3*. On a MTuvem et justement cité comme un modèle cette méthode, qui , du nom de son auteur y a reçu le nom de Tuéthode socratique. Mais, est-elle bien connue, bien définie ? Sans donner ici à un sujet aussi intéressant les développemens qu'il demanderait , mais qui sortiraient des limites de notre plan^ essayons de marquer les caractères essentiels du procédé qu'il employait.
Cette méthode n'était point absolument et rigoureusement uniforme, a 11 avait y dit Xé- » nophon, une manière diflerente de traiter avec )) difTérens caractères (i). 11 avait, dit encore » Cicéron j plusieurs manières de discuter , et » de cette variété , non moins que de celle qui )) régnait dans les sujets qu'il embrasisait^ eu D résulte la divergence des philosophes formés ;» à son école (2). » En discutant avec les So-* phistes, il employait un genre de raisonnement auquel il n'avait garde de recourir lorsqu'il s'entretenait avec de jeunes élèves; il semblait quelquefois emprunter aux premiers leurs propres armes pour les combattre; quelquefois aussi, en s'entretenant avec ses dbciples, il se
(i) Mémorables de Socrate y Hv. lY, § 3. (2) TuscuL quœêUy% i5.
ehargetk ofiiôeciseiiieiit lol-niérae dm rôle éoê Sophistes , et ne négligeait aucune des ressources de leur art , pour mieux en Êiire ressortir en* luite Tinsuffisance, comme on le Toit dans le Protagoras de Platon.
G>pendant , une forme générale présidait or^ dioairement à ses discours : c'était celle de Tin* tfrrogationé U feignait d'ignorer entièrement lui-même les choses sur lesquelles devait rouler renlretîeu ; c'est pourquoi il répétait «ans cesse ^t/il ne ëauait rienj souvent méme> il laissait tchapper , comme au hasard ^ une proposition nbsorde^ comme pour confirmer encore son ignorance. Il contraignait ainsi son intcriocu» leur â agir ^ à produire , à s'interroger en secret^ a découvrir ce qu'il voulait lui enseigner. Cette marche était en accord avec son principe £bndameotal que nous venons d'exposeï*. Si une errcar avait été commise par son adversaire ou •on disciple, il Famenait ainsi à la reconnaître ^ à Tavoucr | si son disciple était embarrassé pour loi répondre^ il le mettait insensiblement sur b voie, en lui posant des questions qui pussent le contraindre à se rendre comple de ses propres pensées, et diriger son attention vers le pointdé-eisif , jusqu'à ce qu'il fût rentre assex avant en Ini-^méme pour le saisin Tel était cet art qu'il n. lo
«Taît coutume' de comparer à celui des sagesfemmes, et de designer eo s'appelant lui-même
^accoucheur des esprits. Mais il ne se bornait pas là ; c'était daQS son ensemble une sorte de gymnastique intellectuelle; il eierçaît ses élèves à^>enser et à réfléchir^ de manière qu'un jour ils pussent se passer de lui.
Ce procédé de Socrate, le langage qu'il y employait, ressemblait^ comme nous l'avons déjà remarqué, à une sorte de scepticisme ; mais c'était le doute suspensif, le doute d'épreuve qui sert de préparation à la vérité^ le doute méthodique, tel que Descartes l'a reproduit dans les temps modernes.
Ce caractère général de la méthode Socratique a été bien saisi par les historiens; mais le détail des procédés qui la composent n'a peut- être pas été aussi bien étudié. C'est un grand art sans doute, que celui de poser les questions; c'en est un non moins difficile .que de déterminer l'ordre le plus convenable pour en développer le cours. 11 iaut voir quelle est la route que suivait Fesprit sous la direction de Socrate.
ce Quand il voulait établir un sentiment, dit » Xénophon , il procédait par les principes les 9 plus généralement avoués , persuadé que c V
(i47 9 tait b méthode de porter la démonstratioQ » JQscju'à Fëvidence. Aussi ^ nVi- je jamaiscoanu ]» personne qui sût mieux amener ses auditeurs » à convenir de ce qu'il voulait leur prouver. |
D Cesty disait -il, parce qu'Ulysse savait dé- 9 duire ses preuves des idées reçues de ceux 9 qui récoulaicnt, qu'Homère a dit de lui, 9 que c'était un orateur de sa cause. 9
Par ces principes généralement avoués , il iaut bien se garder d'entendre les axiomes , ou tout autre principe abstrait. Quelques entre* ûcns de Socraie conservés par Xénoplion, et la manière de procéder que Platon lui prête dans ses dialogues, nous montrent que Socrate emplopit trois es{)èces d'analyse qu'on a le. plus souvent coufoudacs, quoiqu'elles soient à quelques ^ards fort distinctes.
La première nous montre une analogie frappante avec l'analyse employée par les géomètres ; elle consistait à admettre par hypothèse une proposition comme vraie , et à en poursuivre ensuite toutes les déductions jusqu'à ce ^ qu'elle se fût résolue en une vérité ou en una absurdité évidente, ou à décomposer une vérité reconnue en ses données constitutives jusqu'à ce qu'on eût pu en reconnaître toutes les conditions. Noos en voyons un exemple dans ces deux en*
treûens de Socrate , rapportés par Xëoopbon , Pan y dans lecpiel il enseigne à Critobale les con- IKtîons nécessaires pour mériter de vrais amis ; l'autre dans lequel il montre à Euihydcme les conditions nécessaires pour se rendre capable ée bien gouverner un état. Dans la suite de ce même entretien, Socrate établit tour à tour diverses suppositions dont il presse les conséquences pour arriver à son but (i). flous en voyons encore un exemple frappant dans le dialogue de Menon , chez Platon ^ où fiocraie annonce lui - même qu^il va procéder à la manière des géomètres (a), comme aussi dans le dialogue du /^npmiier Alcibiadey où Socrate, voulant ramener ce )eune ambitieux à l'étude de lui-même , commence par le transporter sur la place publique , le flattant d'un succès qu'il vfi remporter , et lui fait successivement recou- Battre que ces succès dépendront d%>ne vraie capacité dans les affaires publiques, que les intérét$ publics reposent essentiellement sur la justice , que le principe de la justice dépend de ia connaissance de soi-même.
(a) Tome lY jet 9eaTr(» M .Halon, éditiii» de 1>eiui-PoBtt , page 36or
( «49) La seeoode consiste à remonter des &îts par* ticiifiers aux vërilés générales^ k détacher ainsi les notions abstraites des groupes concrets auxquels elles appartiennent, pour les obtenir pures et sans mélange ; elle a quelque analogie avec les roéiliodes des naturalistes. Cest la méthode inductive préconisée par *Bacon. Socrate en faisait un usage Labituel. De là ce grand sombre d'exemples familiers qu'il accumulait dans le commencement de ses diicours , et ces conipraisons qu'il empruntait sans cesse aux arts et aux métiers de la vie. C'est ainsi que commence, dans Xénophon , l'entreden de So^ craie avec Aristippe , lorsqu'il v^ut l'arracher aai liabitodes de la ndollesse; qu'il encourage Charmidc à s'engager dans la carrière publique. Cest ainsi qu'il conduit Euthydème, par l'éuumention des bienfaits de la Providence ,.à concevoir les plus hautes idées des attributs de la divinité (i). C'estainsi que, dimslc premier Hippîas de Platon , Socrate , voulant obtenir la no*^ tioD du beau, dans toute sa généralité, parcourt iQCcessivement toutes les espèces de beau ^ et l'attache à faire Toir que dans chacune la
(i) IbiJ. , lîv, n, S I ; liv. in, §9 ; Iiv. IV, S»
tiotion est imparfaite quoique réelle , parcPB qu'elle est encore trop particularisée.
La troisième espèce d'analyse consiste à sépa<rer les notions qui se trouvent associées dans le» idées complexes, à les distinguer entre elles, et à faire disparaître *ainsi la confusion qui peut nattre d'une assimilation précipitée , ou des associations formées par l'habitude. Elle a quelque analogie avec les procédés des mécaniciens et 6.es chimistes ; c'est la méthode recommandée par Condillac. 11 n^est rien à quoi Socrate donue plus d'attention y que ce soin de bien déterminer les idées, par des énumérations exactes des élémens qui lui sont propres. Voyez comment, dans Xénophon , Socrate s'efforce de déterminer l'idée de la sagesse , celle de la vertu , celle d'un bon gouvernement , celle du bonheur , celle de la piété, celle du véritable bien (t) ! Voyez, dans le second Alcibiade de Platon, comment il distingue les deux espèces d'ignorance, l'une présomptueuse, l'autre sincère , et les effets propres à chacune ; comment , dans le Criton , sollicité de s'évader de sa prison , et de proGter des moyens qu'on lui a ménagés à cet
(I) Ibid. , Hv. I , §§ aa , a3 ; liv. III , § i6 ; liv. IV,
effet , il déierraine la véritable valeur cpi'on doit atiacber à Topinion du peuple^ et les caractères essentiels qai constituent la notion de la justice.
Qudquefois il réunissait ces trois modes de procéder^ en les employant tour à tour dans le cours de la même démonstration. Telle était précisément cette méthode socratique dont Gcéron a bit un si« juste éloge (i)^ et que Platon s portée ensuite à un si haut degré de perfection ^ mais qu'il avait certainement empruntée de son mattre (2). Epicure et son école l'ont blâmée il est vrai ; mais c'est parce qu'ils n'y trouvaient point cette sévérité rigoureuse et soa« ▼eot sèche , cette formé* didactique à laquelleils donnaient la préférence (3).
L'un des principaux caractères de renseignement de Socrate^ et l'un de ceux qui ont peutêtre été le moins remarqués^ consiste en ce qu'il 8 hé, chez les Grccs^ le véritable créateur de la langue philosophique. Nous avons vu que la philosophie avait d'abord, et pendant long*
(0 De OjUficiis ,$ 1^5.
(1) Cujus (Socrates) ratio dispuiandi Platonit memorùt <i lUieris consecraia ; Cicëron , TuscuU
(3> Aldcus , dans Cîceron.
temps I emprunté le langage des poêles j elle s'empara ensuite des formes du style Oratoire i celle marclie éiait naturelle. Socratei le pre— mier^ lui donna enfîn la bngue qui lui est pro* pre. Il n'est rien dont il s'occupa avec plus de soin , que de fixer l'accepiion des termes ; il avait rcmarcpié que la plupart des disputes no sont que des équivoques, a II fut le premier , )!> dit Aristole, qui s'appliqua à définir les ter* r> mes (i). d II rejeiait tons les orneniens amljî* lieux et frivoles; la clarté y l'exaciitnde, la shnplicité régnaient dans lous ses discours j le langage n'était pour lui qu'un transparent fidèle, dcsiiné à transmettre , sans les aliérer , les rayons de la psnsée. Celle seule création de* vait avoir une utilité plus réelle pour les pro« . grès de la raison ^ que toulcs les règles de la logique.
Celte ironie dont Socrate faisait un usage si fréquent, entrait dans ses desseins ^ eiait en quelque sorte nécessaire pour la lutte dans laquelle il se trouvait engagé; elle faisait partie de l'art qu'il s'élait créé pour introduire la renferme. Ayant à combattre , auprès d'un peuple
(i) Uttaphgr$* f I y 6.
ipiritoel et fin y au milieu d'Athéoes ^ de» adreranres doues «de talens remarquables , d'une grande habileté^ et supérieurs dans l'art de Vé^ ioqoence, accoutumés à tous les genres de ^uo* CCS, il saisit l'ironie comme une arme novlvelle qui pût les atteindre et les frapper palk* leur eotd faille» Il entreprit de punir ces hommes v^iarf et oi^aeilleux par le châtiment le plue juste ^ pQf le ridicule. On le voit , tour à tour^ enchérir encore sur les louanges qu'ils reçoivent ^ alora même qu'il est prêt à les confondre, aOecter iuî-mcme une apparence de bonliomie ei mèam de msliâté y qui contraste avec Félégance fleurie de leurs discours, quelquefois les imiter et éotreprendre leur apologie pour mieux assurer leur dé&ite ; on le voit varier à l'infini , sutViMrf les circonstances, ces tours et cet allusions quo labbë Fraguier a si bien décrits dans les Mé* moires de l'Académie des Inscriptions (i). L'em* ploi qn^l en fait dans les dialogues de Platon rend quelquefois difficile, pour le dire en pas-» sant , pour les esprits peu exercés, la vraie in«* lelKgence de certains passages* Par on autre contraste encore avec la ma-
: 1} T«me lY , page 36o . BnU
nière des Sophistes , Socrate mettait ordî-nairemeut ses disconrs à la portée des aaditears les moins instruits; il s'attachait essentiellement à la clarté; il ne dédaignait point de descendre à des comparaisons quelquefois triviales ; il empruntait au sens commun de tous les hommes les maximes qu'il choisissait pour points de départ. Il ne pensait pas que lasdence bienfaisante de la niorale dût être un privilège réservé à un pedt nombre d^iudividns favorisés de la fortune; il regardait la vertu comme le patrimoine de l'humanité tout entière. Telle était la popularité qu'il ambitionnait , popularité bien opposée à celle dont se vantaient les Sophistes. Ceux-ci aspiraient à rendre plus habiles les jeunes gens appelés aux premiers rangs de la sodété; Socrate aspirait à rendre tous les hommes meilleurs, a Quant à v ceux qui ne savent pas ce qu'il est né- P cessaire de savoir, les plus éclairés^ di- 1» 8ait*il, ont sur eux un beau droite celui de » les instruire (i). i>
Combien ne devait-il pas être exercé dans l'art de la méditadon, celui 'qui demeura nn jour entier immobile à la même place , occupé
(i) Xénophoa , Memor. de Socrate , Ht. I . § i 2.
(iS5)
i U recherche d'une vérité importante y san^ t*a[iercevoir du cours des heures^ et sans songer aux besoins du corps !
On a remarqué que^ dans la plupart des dia* logues de Platon , Socrate termine sans con-* ilure. C'était eu quelque sorte une suite de sa luêtbode* 11 avait atteint son but dès qu'il avait mis soD interlocuteur en mesure de trouver !e résultat qu'ils avaient cherché ensem- Uf. Si Pon résume avec attention la discus- MOQ tout entière y on voit qu'elle conduit otcessairenient à cette conclusion que Platon a supposée tacitement , maïs qu'il a évité d'exprimer, comme pour exercer sur son lecteur un art analogue à celui dont Socrate faisait usage. ^
Quoique Socrate fût opposé en toutes choses aux philosophes dogmatiques, quoiqu'il évitât le langage affirmatif , quoiqu'il n'ait point légué » la philosophie un corps y un système de théo* ries , il a cependant sa doctrine , et celte doc*trioe embrasse les objets dont l'importance est U plus considérable pour l'homme, les maximes les plus fécondes en conséquences. Elle porte f-vsentiellement sur les fondemens de la morale rt de la législation y sur la théologie naturelle
et sor les rapports qm uoisseni les deux premières sciences à la dernière.
Toute la morale de Socrate était fondée sur un principe désintéressé , mais en conciliant la vertu avec l^intérêt bien entendu. Il la fondait sur le principe de l'obligation > faisant consister le souverain bien dans raccomplissement des devoirs, et faisant dériver, des lois du créateur, la notion des devors. Et il n'est rien auquel il se soit plus attaché qu'à mettre ce principe en évidence. Il réduisait la politique à la justice ; il fondait la législation sur le droit natureL ce Ne 9 connaissez- vous pas aussi, mon cher Hippias, D dit-il dans Xénophon, des lois non écrites? B -^ Sans doute, et ce sont celles qui régnent ]» <Ians tous les pays. — Dites-vous que ce sont 9 les hommes qui ont porté ces lob? — Et D comment le dirais- je? Us n'ont pu se rasaem- 9 bler pour les dresser; ils n'auraient même 9 pu s'entendre, puisqu'ils parlent tant de D langues différentes. — Qui croyez-vous donc 9 qui ait porté ces lois? — Ce sont les Dieux D qui les ont prescrites aux hommes.... — Et 9 croyez-vous que les Dieux ordonnent des » choses justes ou étrangères à la justice? — Et 9 qui pourrait ordonner ce qui est juste, si ce 9 n'est les IXenx ? -^ Ce qui plait aux Dieux ,
r mon <dier Uippias, est donc en même temps » et JQsIe et conforme aux lois, (i) 0
La démonstration de l'existence de Dieu que Xënopiion rapporte d'après Socraie, et que Sextos l'Empirique répète d'après Xénophon^ fft la première qui nous ait été conservée textnellement et en entier , dans les monumens de rsotiquité. Cest la démonstration téléologi* qne^ telle qu'elle avait été établie en pnncipe par Anaxagoras. « Daignez me répondre,
V mon chei* Aristodème; y a-t-il quelques per- 9 sonnes dont vous admiriez les talens? -—
> Sans doute. — Voudriez-vous bien me les p nommer? — J'admire surtout Homère dan» s la poésie épique, Mélanippe dans le dithy- 3> rambe, Sophocle dans la tragédie , Policlète 9 dans Fart statuaire , et Zeuxis dans la pein- « tore, — Mais , quels artistes trouvez - voua 1 les plus admirables ^ de ceux qui font des
> figures dénuées de mouvemens et de raison ,
• OQ de cenx qui produisent des êtres animés
* et qui leor donnent là faculté de penser et
V d'agir* -*- Ceux qui créent des êtres animés^ 1 s cependant ces êtres sont Touvragc de l'intt tdligcoce et non do basard. — Mais suppo-
0) JiU«omMM,liv.IY,Si3,
D 80D8 des ouvrages dont on ne puisse recon- D natlre la destination , et d'autres dont on *D aperçoive manifestement l'utilité; lesquels » regarderez-vous comme la création d'une in- D telligcnce, ou comme le produit du hasard ? D — II faudra bien attribuer à l'intelligence les D ouvrages dont on sentira l'uiililé. » Socrate parcourt les merveilles dont l'organisation humaine est le théâtre. — a Eh quoi^ reprend-îl, D lorsque ces ouvrages sont exécutés avec tant D d'art^ vous doutez qu'ils soient le fruit d'une I) intelligence? — Je sens bien que, lesconsidé- » rant sous ce point de vue, il faut reconnaître ï) l'œuvre du sage ouvrier, animé d'un tendre D amour pour ses ouvrages (i), et, siladivi-* s> nilé ne se montre point à nos sens , notre » croyance n'en doit point être ébranlée. Car V nous ne voyons point notre âme; nous la 9 connaissons par ses opérations. De même D nous connaissons la divinité par ses œuvres. » Il faut voir encore dans XénophonTidée qu il s'était faite de la Providence , des attributs de la divinité, du culte qui lui est dû. a Dieu est y> immatériel; sa science et sa puissance ne sont
(i) Xénophon y Mémor. , Iît. I, § 19. Sextot VEmpirûiiic , Adv. Math. , lîv. IX, § gst et fnÎT.
9 soumises a aucunes limites ; il gouverne toutes p choses^ Tâme humaine n'en est qu'une faible S) et imparfaite image (i). )) C'est du code que b divinité a placé dans le cœur de Thomme^ du cuite que l'homme doit à son auteur , qu'il dérivait tous les rapports qui lient enive elles les diverses branches des connaissances morales. L'immortalité de Fâme, la perspective de la rémunération future, formaient le juste et digue complément de ce faisceau de vérités sublimes (a).
On a pensé du reste, avec assez de fondement^ que Xénophon a sacriûé à la prudence et aux idées reçues , ou peut-être cqnsulté ses propres opinions^ lorsqu'il attribue à Socrate un respect aveugle pour quelquessuperstitions vulgaires (3).
Le genre de raisonnement habituellement employé par Socrate montre assez combien il Hait étranger à la théorie des idées que Platon »c6t plu à mettre si souvent dans sa bouche^
(i) Xénophon, Mémorables^ liv. I» § 4» h^* I^» S 9 et lo.
(i) Xénophon, Cyropédie , VIII, ch. 7, § 3. — Platon, Phœdon.
f 3) L*abbé Garnier, de la philosophie Socratique , <laas les Mémoire» de TAcad. dei Inicript. , tome 3si.
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et qui n'était qu'on système pardculier à ce dernier, a Socrate, dit Aristoie, étudiant les 1» Yertos morales, s^atiachait le premier à en p donner nne définîdon générale ^ cherchait , » conformément à la raison , à reconnaître la 9 réalité des choses; car^ il y a deul mérites 9 propres à Socratc qu'on doit reconnaître en » loi; c'est d'avcMr introduit les raisonnemcns 9 d^induciion et les définitioDS générales. Tels 1» sont ^ en effet , les deux fondemens de la D science. Mais^ Socrate ne séparait point js les notions universelles des faits particup liers; ses successeurs les séparèrent^ et leur y> donnèrent le nom diidées (i). » Aristote répète plusieurs fois la même remarque. Quant au génie dont Socrate disait recevoir quel* qnefois l'assistance , qui a tant exercé les commentateurs^ et dont plusieurs se sont fait une idée si fausse , il nous snfllra de remarquer ici qu'on ne saurait y trouver rien de commun avec le principe d'illumination adopte par les enthousiastes et par les mystiques. Le génie de Socrate ne lui révélait point des vérités abstraites et spéculatives; il ne l'assistait que rebtivjement à des actions pratiques de la
(i) Méiaphysicn^ lir. YI, chtp. 4*
praïknoe hiunaine; de plus ^ il 09 liù conseîUaii jamaîa d'agir i ses avis n'avaient )amai^ uQ caractère positif; il l'avertissait senlement de s'abstenir ; c'était une sorte de pressentiineni des conséquences fiIcLeuses qui pourraient réfolier d'une détermination imprud^ite, ou peutctxe ce n'était qu'une sorte d'all^orie employée pour exprimer la réserve qu'insfûre une si^e piévojanoe (G).
Tel fiit cet homme qui resuiura la philo^* Sophie, en fondant la sagesse sur la céleste al-* iianœ de la piété , de U science et de la
TOtU (D).
Socrate atteignit le but principal qu^l s'était
proposé. Le vain édifice âevé par les Sophistes
fat renvené de fond en comble; les Sophistes
eox-^némes ne tardèrent pas d'être livrés à la
^jtne et au mépris. La mort du plus sage des
!;ommes fut son plus beau triomphe ; elle
-.:!iara enfin son ouvrage ; elle éclaira ceuK
its Athéniens dont les yeux étaient encore
' rmés a la lumière. Les regrets y la douleur
.bGqne, les hommages rendus peu de temps
iTcs k la mémoire de Socrate , le vengèrent
•as (fignement que la punition dont furent
•'ippés ses accusateurs.
Soeraie , d'ailleurs , ninstitua point une école ;