SUR L'ENSEMBLE DE L'HISTOIRE DE BORDEAUX
La publication du sixième volume, que nous livrons au public,
termine le grand ouvrage entrepris par le regrettable abbé O'Reilly.
Ainsi , grâce à ce labeur héroïque d'un homme qui , en sa qualité
detranger, n'avait nul intérêt à pénétrer dans le champ de nos
annales pour mettre sous nos yieux les événements dont nos pères
furent les acteurs et les témoins , nous possédons une histoire
complète de Bordeaux , qu aucun de ceux qui ont écrit avant lui
n'avait eu le courage d'entreprendre dans des proportions aussi
larges, et , disons-le en toute franchise , parce qu ils manquaient
peut-être des connaissances nécessaires pour ce grand travail et
d'une érudition qui ne faisait pas défaut au savant auteur que la
mort nous a trop tôt enlevé.
M. O'Reilly, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, ne s'est pas borné , comme la plupart de ses prédécesseurs , à effleurer simplement le champ de l'histoire pour ne nous donner que des fragments et des épisodes pris çà et là dans les siècles écoulés :.il voyait mieux et de plus haut, et quel que fût le labeur qui l'attendit, les difficultés disparaissaient devant son énergique volonté. La statue est dans le bloc, a-t-on dit avec vérité , mais il faut la trouYer. C'est à quoi notre regrettable ami s'est employé. Travailleur infatigable , il mit son existence au service de son idée , et le jour comme la nuit , s'enflammant devant les obstacles qui pouvaient se dresser sur sa voie , il a marché résolument vers le bat et l'a atteint en le scellant de sa vie ; car pour nous qui l'avons connu , nous savons , à n'en pas douter, qu'il creusait chaque jour sa tombe dans un travail pénible^ au-dessus de ses forces physiques. Nous pouvons dire de lui ce qu'un auteur moderne dit en
parlant de M. Fauriel : « Il avait celte horreur de Xà peu près qui marque les bons esprits : il était cajiable de tout , excepté de se satisfaire. » (1)
Remontons dans le passé et passons succinctement en revue ce que nous ont laissé les auteurs qui ont écrit sur l'histoire de Bordeaux. Nous possédons les Annales d'Aquitaine, de J. Bouchet; les Chroniques Bordelaises, de Delurbe, de Damai de Tillet ; V Antiquité et f Histoire des mouvements de Bordeaux, de Fonleneil ; YHistoire d'Aquitaine, Guienne et Gascogne, de P. Louvet; VEssai historique sur la Guienne, de l'abbé Boudot ; la Dissertation sur ta ville de Bordeaux, de Vénuli ; YHistoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, de Lacolonie ; YHistoire de la ville de Bordeaux, de Dom Devienne; les Variétés Bordelaises , de Tabbé Baurein ; les Etudes sur l'histoire de Bordeaux, de Guilhe; YHistoire de Bordeaux, de Bernadeau ; la Statistique du département de la Gironde, de Jouannct; la Guienne historique et monumentale , de Ducourneau, et autries documents plus ou moins intéressants que nous passons sous silence pour ne pas trop charger cette nomenclature. Certes ces richesses ne sont pas à dédaigner; mais de tous les auteurs que nous venons de citer, quel est rhistorien complet qui puisse satisfaire la curiosité du lecteur en l'initiant à la connaissance des événements dont son pays a été le théâtre ? Nous n*hésitons pas à le dire, aucun.
Est-ce dans les dix-huit ou dix-neuf pages de Dom Devienne sur le XIII^ siècle que nous pouvons apprécier comme il convient cette belle époque du moyen-âge , si féconde en grands événements pour notre patrie et surtout pour notre province? M. 0*Reilly n'a pas imité le laconisme de son prédécesseur: il a exposé avec de nombreux détails les grands faits historiques de ce siècle, et nous devons lui en savoir gré, car il a mis sous nos yeux les scènes émouvantes d'une époque qui a vu briller d'un éclat qui n'a pas encore été surpassé de grands hommes tels que saint Thomas d'Âquin, ce génie si profond de la science théolo-
(l)Ozanain, t. VIH, p. 105.
gique, Albert le Grand , saint Bonavcnlure , Vincent de Beau vais, Dante et saint Louis, ce roi que le ciel a voulu montrer à la terre l>our glorifier la justice et rbéroïsme chrétien.
On se ferait difficilement une idée de Timmense labeur accompli par M. O'Reilly, à l'érudition si vaste et à Tintelligence supérieure, quoi qu'en aient pu dire quelques critiques. Pour nous, par un privilège que nous n'avons pas recherché , il nous a été donné d'avoir à notre disposition ses nombreux manuscrits sur l'histoire en général, sur l'archéologie religieuse et un grand nombre de sujets littéraires et autres. En présence de ces documents précieux à plus d'un titre , notamment ceux sur l'histoire ecclésiastique du diocèse, nous avons compris qu'il devait infailliblement succomber dans l'accomplissement d'une œuvre au-dessus des forces humaines; et en assistant à ses modestes obsèques nous avons pu dire de lui ce que le jeune et savant Ozanam disait sur la tombe d'un ami que la mort venait de frapper : <x Ce sont les » fatigues que s'imposait cet homme, non du XVI® siècle, non » du siècle d'Érasme et de Scaliger, mais du nôtre , où nous trou- » vous le travail si difficile et le temps si disputé. »
Tout a été dit , ou à peu près , sur le mérite de l'ouvrage de M. O'Reilly. Notre savant cardinal en a fait ressortir les beautés et quelquefois aussi les défauts dans ses lettres livrées à la publicité et toujours accueillies avec le plus grand intérêt par les érudits; la presse locale n'a pas non plus manqué à sa mission en préseace d'une œuvre qui a pu l'étonner par l'érudition de l'auteur et surtout de ce courage qu'il puisait dans sa conviction pour bire jouir ses contem^iorains du fruit de ses laborieuses recherches.
Nous n'avons pas l'intention de détailler ici ce qui nous a le plus frappé dans les six volumes de Y Histoire de Bordeaux ; le temps et l'espace qu'on veut bien nous accorder nous manquent pour cela. Nous mentionnerons en passant, pour les signaler une fois de plus au lecteur, les luttes héroïques de la France pour chasser définitivement les Anglais de la Guienne , la mort de ^dibotdans les plaines de Casti|lon, la présence dans nos murs de la princesse de Condé, les troubles de la Fronde, les luttes
du parlement avec la royauté, la conduite si belle et si ferme do clergé en présence des événements dont la lueur sinistre éclairait déjà les consciences catholiques sur les tristes conséquences que nous avons vu se produire. Toutes ces scènes émouvantes sont palpitantes d'intérêt sous la plume de Thistorien, et nous regrettons de ne pouvoir leur consacrer ici quelques développements ; mais nous ne pouvons nous empêcher de faire ressortir ce qui a trait aux troubles religieux du XYP siècle.
L'histoire de la Ligue, les révoltes incessantes des protestants et le massacre de la Saint-Barthélémy sont examinés par M. OHeilly avec ce calme et cette impartialité qui devraient tonjours distinguer un historien. Quand on juge ces événements sans passion , sans parti pris d'avance de tout approuver d'un côté, de tout blâmer de l'autre , on ne peut s'empêcher de rendre justice à l'auteur, qui s'est entouré de tous les documents les plus importants et les plus véridiques pour colorer ces belles pages que nous lui devons. On sait à n'en pas douter que le protestantisme était une conspiration permanente à la solde d'Elisabeth d'Angleterre, pour renvei^er le trône et protestantiser la France, et ceux qui pourraient Tignorer n'ont qu'à lire l'excellent travail de notre auteur pour en être convaincus. Ainsi on apprendra avec étonnement peut-être que le nombre des victimes de la Saint- Barthélémy, à Bordeaux , que Dom Devienne n'a pas craint de porter à 264 , sans en administrer la preuve , ne s'est élevé qu'au chiffre de sept. Cette affirmation trouvera des incrédules, nous n'en doutons pas, mais nous tenons |)Our irréfutables les aveux des protestants eux-mêmes, qui, dans le martyrologe qu'ils dressèrent à l'appui, ne trouvèrent que sept noms à Bordeaux.
£u parlant du commencement du XVP siècle , M. O'Reîliy dit avec beaucoup de raison : « Nous sommes sur les bords d*nn nouvel univers, » et il cite à ce sujet les hommes que la Providence fit paraître sur la scène pour accomplir les grands événements de cette époque de rénovation. Ces pages sont curieuses à lire, non seulement comme une appréciation historique parfaitement tracée , mais encore par un style tQpt à fait à la hauteur des faits.
La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'histoire de ces
temps malheureux , n'ont vu dans les événements accomplis quer les aberrations ordinaires de Fesprit humain , flottant sans hou»sole et sans règle et courant d'illusions en illusions à la recherche d un progrès toujours insaisissable quand il n'est pas dans l'ordre divin. La cause première de ces désordres , qui ont coûté à Thumanité tant de larmes et de sang , a été écartée ou méconnue par la plupart des historiens ; ils ont disserté à perte de vue sur les effets, mais il n'ont pas pris la peine de les ramener à leur point de départ, à leur seule et véritable origine, à l'orgueil, et, avant tout, à l'impudicité du père de la réforme. Cependant ce moine débauché avait pris la peine de leur indiquer lui-même la source de sa révolte conti*e Dieu , quand il leur avait dit en termes qui excluent tout doute : a Je brûle de mille feux dans ma chair
» indomptée Moi qui devrais être fervent en esprit, je ne le
» suis qu'en impureté. » Voilà la source d'où découlent tous les maux qui ont affligé le monde; c'est à l'impureté, à cette passion immonde , que nous devons d'avoir vu les autels renversés , les trônes s'écrouler, les rois conduits à l'échafaud par leurs sujets révoltés , et les peuples traînés à la boucherie par les réformateurs politiques et religieux issus du moine de Wittemberg.
Cherchez une autre cause à ces effroyables désordres, vous ne la trouverez pas. Vous rencontrerez bien ce qu'on a vu dans tous les temps, l'ambition des grands, la licence des petits, cherchant à briser les entraves qui s'opposent à leurs convoitises; mais après avoir parcouru inutilement ce cercle pour trouver la clé de ces terribles événements, vous serez forcé de revenir à cette parole effrayante de Luther, à ce non serviam sorti des profondeurs de son impudicité. Le mal intellectuel et moral est là; il ne peut être que là , et Dieu n'a pas permis qu'il en fût autrement , pour montrer aux ennemis de son Église la profondeur de l'abîme que l'impureté creuse sous leurs pas.
Voilà ce que l'historien a fait ressortir à grands traits dans les SSO pages consacrées à reproduire les événements du XY 1° siècle ; voilà ce qu'on lira toujours avec intérêt quand on cherchera la vérité de bonne foi et sans parti pris de rejeter ce qu'elle peut avoir de blessant pour certaines opinions.
Quoique né sujet anglais, M. l'abbé O'Reilly ne professait pas une baute eslime pour i' Angleterre ; mais , disons-le , il n'était que juste envers une nation qui s*est appliquée constannnent, depuis l'ère de sa réforme, à bouleverser le monde pour satisfaire sa passion dévorante de l'or. « Si les Français, dit-il, voulaient » remonter à l'origine de leurs malheurs politiques, de leurs » guerres religieuses et de leur Révolution, ils rencontreraient, » comme nous, à toutes les époques de leurs embarras histori- » ques, le doigt de l'Angleterre et l'influence anti-française de sa » politique et de ses écus. i>
Ce langage pourrait paraître passionné dans la bouche d'un fils de cette malheureuse Irlande, qui a tant souffert et souffre tant encore pour sa foi ; mais quelque violent qu'on le suppose , il est loin d'être aussi expressif que ces paroles prononcées en plein parlement, en 1839, par un ministre de l'Angleterre : Outmd la Grande-Bretagne se dirigera par des principes de justice y elle sera perdue. L'accusation de notre historien pfllit en présence d'un tel aveu et n'a pas besoin d'être justifiée.
L'auteur s'était engagé à publier une histoire des Israélites de Bordeaux, comme pouvant intéresser les lecteurs, et son travail était à peu près terminé quand la mort l'a surpris; mais nous nous sommes aperçu, en vérifiant ses manuscrits, qu'il n'avait fait que reproduire l'excellent travail publié par M. Detcheverry, en 1850, en lui faisant de nombreux emprunts.
Nous avons dû renoncer à donner suite à sa pensée, persuadé que cette partie de notre histoire locale, traitée avec autant d'habileté que d'érudition par M. l'Archiviste de la Mairie de Bordeaux, ne laissait rien à désirer.
Avec le sixième volume paraîtra , comme supplément au premier volume de la deuxième partie, l'histoire de la terreur à Bordeaux , contenant les noms des victimes des terroristes , ainsi que les jugements motivés de la Commission militaire présidée par le trop célèbre Lacombe. Ce travail curieux, et en partie inédit en ce qui concerne les interrogatoires et la défense des accusés , était terminé depuis longtemps , et l'auteur se propoi^ait de le publier tel qu'il était sorti de ses mains. Mais après sa
mort Féditeur a hésité pour savoir s'il serait convenable de livrer à la publicité les noms tristement célèbres de quelques individus ayant encore leurs familles parmi nous. La question nous a paru grave et délicate , et nous nous sommes demandé à notre tour s il était [lermis, pour ménager l'honneur de quelques familles, de jeter un voile sur l'histoire, en cachant les actions de quelques grands coupables.
Nous ne tairons pas notre embarras en pareil cas. L'histoire, qui n'est que l'exposé de faits accomplis, doit-^lle se prêter à ces ménagements pour tenir dans l'ombre l'auteur d'une action coupable ? ËD thèse générale , nous n'hésitons pas à nous prononcer pour la négative. La vérité a des droits qu'on ne saurait contester, et la taire ou l'amoindrir est un acte répréhensible au tribunal de la postérité.
Nous ne savons à quelles sources M. O'Reilly avait puisé les documents inédits qu'il possédait sur cette époque néfaste de notre histoire locale ; mais nous pouvons assurer qu'ils ne sont pas toujours d'accord avec les titres originaux déposés aux archives de la ville. Nous n'élèverons pas le moindre doute sur sa bonne foi ; il a pu les tenir de personnes qui les avaient religieusement conservés inédits pour des raisons qu'il ne nous est pas donné d'apprécier, et sous ce rapport ils n'ont peut-être pas moins d'importance que les mémoires parus après la mort de leurs auteurs. Mais les faits qu'ils contiennent n'étant pas la plupart de notoriété publique , nous avons cru prudent de les passer sous silence par respect pour la véracité de l'histoire elle-même.
Le récit du drame de 1793 ne perdra rien de son intérêt par cette suppression légitime : les 200 pages consacrées à retracer les hauts faits des hommes de la Révolution seront un mémorial suffisant pour apprécier à quel excès de bassesse et de sauvagerie la France était descendue, quand à la voix de ses philosophes qui engendrèrent les bourreaux , elle chassa Dieu de ses temples pour oifrir son encens et ses adorations à une prostituée affublée du nom de déesse de la Raison.
Nous reprocherons ici à M. l'abbé O'Reilly de n'avoir pas fait 3S8ex ressortir l'influence des abominables doctrines prêchées par
Voltaire et les ignobles écrivains quil traînait après lui, pour livrer la France à l'empire des bourreaux. Nous regrettons qu'il n'ait pas tiré parti de cet aveu de Condorcet , si précieux et si vrai : a Voltaire n'a pas vu tout ce qu'il a fait , mais tout ce qu'il » a fait nous le voyons. C'est lui qui a fait tomber la plus formi- » dabie barrière du despotisme , le pouvoir religieux et sacerdo- » tal. S'il n'eût pas brisé le joug des prêtres, jamais on n'eût brisé » celui des tyrans. »
£h rattachant les conséquences aux principes , il est évident pour tout homme de bonne foi que les misérables qui ont souillé la France de tant de crimes, étaient les disciples des philosophes du XVIU^ siècle. Encore une fois, nous regrettons que M. O'Reiliy n^ait pas entrepris ce travail facile pour son jugement et son érudition.
Disons en terminant cette revue succincte de l'œuvre remarquable de fauteur, que quelle que soit l'opinion que l'on se forme sur la valeur de l'écrivain, il n'en mérite pas moins la reconnaissance des Bordelais pour avoir eu le courage d'entreprendre et terminer un ouvrage qui sera de plus en plus apprécié par les érudits et les hommes amis de leur pays.
P. Marchandon.