A MONSIEUR O'REILLY
Cmt DE MONTFEKRAND.
Bordeaux, 25 janvier 4861
Monsieur le Curé ,
Le volome que vous venez de publier et qui est le troisième de la première partie de votre histoire complète, s*ouvre en pleine Fronde, à Tannée 1650, et se termine en 1789, après les élections préparatoires des États généraux. Cette période d'un peu plus d'un siècle fut pour Bordeaux , qui tint alors une large place dans l'histoire générale de la France, bien féconde en événements importants. Elle fut marquée par quelques joies , mais par plus encore de larmes et de misères. Aussi ne crains-je pas de dire que, de tous les volumes que vous avez publiés, celui-ci est le plus intéressant, non seulement à raison de l'importance des faits qu'il relate, mais encore à cause du nombre considérable de circonstances peu connues, et pourtant bonnes à connaître , et souvent à méditer.
rajoute, et c'est avec bonheur, que dans aucun de vos volumes précédents, vous n'avez aussi bien réussi que dans celui-ci à parer votre récit des qualités qui constituent le mérite d'une bonne histoire. J'ai trouvé l'exposition des faits plus méthodique, plus uniforme et plus claire. Vous avez presque toujoui*s évité ces retours en arrière, ces répétitions, ces groupements inopportuns de détails, au sujet desquels je vous avais franchement exprimé mes impressions , parce que vous m'aviez demandé de vous parler avec toute la franchise de l'estime et
de l'affection que je vous porte. Votre narration est plus rapide , votre style plus soutenu , et c'est là un mérite qui a droit d'être apprécié, quand il se joint à celui que vous aviez déjà d'écrire le français comme l'écrivent si peu d'hommes parmi ceux dont il n'a pas été la langue maternelle. En un mot, il y a progrès, et je cix)is pouvoir le dire, progrès très-marqué dans la rédaction de ce volume. Vous ne serez pas blessé d'entendre cet éloge adressé à un travailleur déjà blanchi par l'âge , car vous entretenez avec les lettres un commerce trop assidu pour avoir oublié que l'écrivain grandit à mesure que ses travaux se multiplient.
Les faits que vous racontez dans ce volume , se groupent sous trois chefs principaux : les quatre dernières années de la Fronde et les troubles partiels et momentanés qui la suivirent , — l'administration de M. de Toumy , — les événements qui précédèrent et amenèrent la convocation des États généraux.
Vous avez en bien des torts à signaler, et vous l'avez fait avec une consciencieuse franchise, alors même qu'ils venaient de ceux qui ont toutes vos sympathies. Vous avez en bien des crimes,
bien des hontes à stigmatiser, et vous l'avez fait avec l'énergie d'un cœur honnête qui parie sans peur, parce qu'il est sans reproche. Vous avez eu aussi quelques beaux caractères à dessiner, de grandes et d'héroïques vertus à mettre en relief, et vous l'avez fait avec cette chaleur d'âme qui doit caractériser l'écrivain qui n'a d'autre passion que celle du bien et du vrai.
Vous avez eu bien des fois ce bonheur, Monsieur, dans le cours de votre nouveau volume, et je m'en sois réjoui pour vous.
Quoi de plus noble, en effet, que la fidélité de Jacques de Filhot, lorsqu'il négocia les bases du traité qui fit rentrer notre ville sous l'obéissance du roi et le parlement dans Bordeaux (en 1653 , p. 112) ? Quoi de plus courageux que sa résistance désespérée contre les misérables qu'on nommait alors les ormisies, et dont les successeurs, un siècle et demi plus tard , se décoraient du nom de patriotes? Quoi de plus beau que sa constance à refuser, pendant quatre heures de torture , les noms de ceux qu'on appelait ses complices ? Ce courageux Bordelais reçut la récom-
pense de sod héroïsme , lorsque Louis XIY , après lui avoir conféré le droit de porter la fleur de lis dans ses armes , lui adressa cette parole vraiment royale : <x Eh bien ! sire de Filfabt , martyr de mou État, comment vous trouvez-vous de vos blessures?» La réponse fut digne de la question et du prince qui l'avait faite ; et lorsqu'un siècle plus tard, une alliance fut nouée entre la descendance de Fiihot et cette illustre maison de Lur, qui , en même temps que la sienne, avait donné presque une martyre à la cause royale* n*eùt-on pas dit que le grand roi, avec ses longs regards en avant, qui lui étaient propres, avait d'avance béni cette union , d'où devaient naître des serviteurs si fidèles de la monarchie?
Vous avez fait ressortir avec éclat un autre héroïsme, celui du joratFontenel. En 1675, le peuple, à peine sevré des orgies sanglantes de l'armée , s'insurge contre le nouvel imp6t du timbre et de l'étain. Les privations qu'il avait endurées auraient pu légitimer des plaintes , mais ne pouvaient excuser l'assassinat. C'est pourtant à la vie des pauvres commis gabeleurs qu'il en veut , et , fidèle jusqu'à la mort à ses devoirs de magistrat , Fontenel expose sa vie pour les défendre.
Plus loin , après avoir montré Louis XIY faisant fondre sa vaisselle pour soulager la grande misère de l'hiver de 1709 (p. 227) , et sondé le gouffre bien plus difficile à combler des folies du système de Law , vous avez saisi l'occasion de rendre un juste hommage aux estimables qualités du maréchal de Ber>vick et auK vertus du digne évéque de Marseille, W^ de Beisunce. Des mesures sanitaires furent prises avec intelligence à Bordeaux par l'autorité ecclésiastique et le parlement, et la contagion redoutée u arriva pas jusqu'à nous.
Ce n'est pas, du reste, la seule occasion que vous ayez eue de mettre eu relief le dévoùment et l'abnégation des membres du clergé. Au point de vue politique , du temps de la Fronde , lesRR. PP. Ithier et Berthod, cordeliers, avaient accompli des nterveilles d'intrépidit« en même temps que d'intelligence pour rétablir l'ordre dans la ville et la faire rentrer sous l'obéissance *l»roi. (P. 102 à 106.)
En 1675 (p. 174) , M«' de Béthune , archevê'que de Bordeaux, se porta de sa personne au devant des séditieux , dans Tespoir d'épargner à ses enfants les horreurs de la guerre civile. Bordeaux, en présence des efforts du saint vieillard, recule devant le crime qui, deux cents ans plus tard, devait ensanglanter les barricades de Paris.
Entre les deux époques que je viens de rappeler , en 1 787 (p. 430) , vous avez fait voir combien fut noble et généreux le désintéressement de M.^^ de Cicé et du clergé de France , qu oo accusait pourtant , ainsi que les grandes familles , de se refuser à tout sacrifice, à tout arrangement, à tout progrès. Vous avez montré quelle fut leur sollicitude pour les intérêts du Tiers-État. C'était justice de leur part, puisque les évéques n'ont qu'un seul troupeau, aux intérêts duquel ils se doivent indistinctement et sans hésitation; mais puisqu'on les a si injustement accusés d'avoir manqué à ce devoir, il est de toute justice de prouver qu'ils y ont été fidèles.
Vous avez rendu, Monsieur le Curé, aux jésuites de Bordeaux le public hommage qui leur était dâ. Vous avez éprouvé uoe satisfaction vraie, en prenant en main la cause d'une société objet de tant de calomnies et d'injustices , mais toujours calme et résignée, heureuse de souffrir pour la cause de Dieu. (P. 309 à 322.)
Les Bordelais vous sauront gré , mon cher curé , des témoignages d'estime dont vous avez été prodigue envers le parlement, qui déploya tant de zèle, et avec trop d'ardeur, peut-être, pour maintenir les privilèges de la cité , poar procurer le bien-être des citoyens, cicatriser leurs plaies.
Vous deviez à la ville de Bordeaux , à qui votre travail est comme dédié , cette prédilection avec laquelle vous vous êtes attaché à faire connattre les actes de ce parlement , ainsi que ceux de la jurade ; et, tout en signalant les fautes commises pai* quelques-uns des membres de ces corps , vous avez pensé avec raison de les compter parmi les gloires réelles de notre cité. Vous avez fait remarquer l'énergie calme avec laquelle ils combattaient souvent la hautaine âpreté des représentants du pouvoir.
comme le courage qu'ils opposèrent aux efforts de Tanarchie. Vous avez fait ressortir avec un soin respectueux les grandes Ggures que Bordeaux compte avec orgueil dans son sein , et vous avez appelé sur ces têtes vénérables la couronne d'honneur à laquelle a droit leur mémoire.
Vous avez rempli le même devoir envers ce grand administrateur qui fut la gloire la plus incontestable de notre ville , parce qu'il consacra les plus belles années de sa vie à son bien-être, à son embellissement. C'est de M. de Tourny que la génération actuelle a reçu Boi*deaux dans sa majestueuse beauté ; non qu elle fût , quand il quitta l'intendance , arrivée au degVé de splendeur qne des travaux encore désirables lui feront bientôt atteindre, mais parce que Tourny a élevé ce qu'on peut appeler les premières assises de ces travaux , après que l'un des plus illustres de mes prédécesseurs, le cardinal de Sourdis, eut desséché les marais qui répandaient périodiquement la pestilence dans nos murs. Comme figure administrative, nul n'est au-dessus de M. de Tourny, et chez lui les mérites de l'homme étaient en parfait équilibre avec ceux de l'oi^anisateur : aussi a-t-il joui du privilège de n'être pas compris de son vivant et de n'avoir été apprécié qu'après sa mort.
Quittons maintenant , si vous le voulez bien , les grands intérêts et les grands acteurs du drame historique dont Bordeaux fut le théâtre , de 1 520 à 1 789 , et délassons-nous quelques instants en portant nos regards sur ce qui , dans cette longue période , intéresse spécialement les lettres et les arts.
Vous avez consacré tout un chapitre de 70 pages à l'histoire des théâtres de Bordeaux , et spécialement à celle du splendide édifice qui fait la gloire de l'architecte Louis. Il se pourrait que quelque esprit frondeur, se trouvant à bout de querelles à vous faire sur un volume si bien rempli , feignit de vous reprocher un travail aussi développé sur un sujet peu compatible avec les études ordinaires d'un ecclésiastique. Mais ce sujet , qui a effectivenoent tenu une place considérable dans l'histoire des finances et de la jorade bordelaises au XVIIP siècle , votre devoir d'historien était de le traiter, et vous Tavez fait avec soin, d'après les
documents amassés par les autres; vous Favez traité avec gravité, et cela ne vous messied pas plus qu'il ne messied à un prêtre archéologue de disserter sur des temples et des théâtres grecs ou romains. La seule chose que j'eusse désirée , c'est que cette dissertation étant tout à fait spéciale et fonnant un tout, absolument isolé du courant de f histoire, vous en eussiez dit seulement quelques mots, à leur heure, dans la narration chronologique, et que vous eussiez reporté la fio//ce historique à la fin du volume, comme pièce justificative, comme appendice, ainsi que vous l'avez fait pour votre trèsv-curieuse notice sur les trois croissants de Bordeaux et les couleurs nationales, comme aussi pour vos savantes recherches sur la porte Dijeaux»
Je serais fort tenté d'en dire autant au siyet de votre chapitre de 1 4 pages , beaucoup plus court, mais tout aussi spécial , sur la fondation et l'histoire de l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de Bordeaux.
H ne me reste plus du plan que je me suis tracé , qu'un eompârliment à épuiser, et c'est un détail bien futile qui me sert de transition pour arriver à le faire.
Vous donnez in extenso (p. 28) le texte d'une lettre adressée (mais non écrite, je pense, et ce serait une circonstance atténuante en leur favem*!) par les dames du parlement de Bordeaux, en 1650, pendant la Fronde, aux femmes de Messieurs du parlement de Paris. Vous donnez aussi (p. 48) une adresse de la même année, signée les Enfants de Bordeaux, au prince de Condé. Il n'est ni de votre gravité ai de la mienne que je m'arrête à faire ressortir le ridicule du style littéraire de cette époque. Aussi bien, Molière en a fait bonne justice et n'a laissé qu'à glaner après lui aux plus joyeux écrivains de notre petite presse. Ce que je veux tirer de ces grotesques épitres, c'est cette remarque, que Louis XIV, en qui était inné le sentiment profond de tout ce qui est grand, si ce n'est de toutes les nuances du beau, fut contraint en quelque soile , par les escès de la littérature qui précéda son règne , de résister à l'invasion de tous les genres de mauvaise littérature par une réaction forte et puissante comme lui-même. Seul monarque véritablement
absolu qu'ait eu la France avant 89 , le seul alors qui ait pu dire avec vérité : ce L'État, c'est moi ! » Louis XIV réussit à imposer celte réaction , non seulement à son royaume , mais encore à l'Europe, parce qu'il était roi de France* Comme toutes les réactions, celle-ci dut être et fut exagérée. De là, la raideur ample et majestueuse du style, des vêtements, des décorations; et comme les lettres touchent aux arts et que tons les arts se touchent, la même raideur ample et majestueuse, et par suite incorrigiblement lourde et froide , s'impatronisa dans rarchiteclure ; en sorte que rien ne fit défaut à ce grand ensemble qu'on a si bien nommé le siècle de Louis XIV.
Cependant , à son tour, une autre réaction a eu lieu contre la grandeur massive et compassée qui , comme toujours , avait fini par être poussée, sous le premier Empire et la Restauration , jusqu'au dernier terme d'une insipidité glacée ; et c'est de là qu'est né le réalisme qui régna dix ans dans les lettres et les arts et qu'oa a tant de peine à combattre encore aujourd'hui.
M. de Tourny a décoré Bordeaux à la Louis XIV, Louez-le , c'est bien et c'est juste ; mais vous maudissez un peu trop ce que lious appelez le gothique et qui avait bien ses avantages, ne fûtce que celui de laisser aux différentes provinces, nuancées par les diverses' écoles régionales, une physionomie propre, qui contribue à leur enlever l'uniformité architecturale , tout comme luniformité des costumes modernes.
Je termine par une simple réflexion. C'est qu'il est impossible de ne pas admirer en vous la justesse du premier coup d*œil et l'éclair que vous jetez sur les situations que vous groupez autour de vous. Quelle vue sympathique , non systématique, sur tout ce qui tient au cœur de la nation et s'y rattache par quelque fibre profonde! Quelle modération ! on a droit de le dire, après avoir lu les historiens du temps dans les jugements sur tous les frondeurs de haute lignée ou de bas étage. Vous les désavouez pour leurs révoltes et pour leurs iniquités , mais vous sentez en même temps ce qu'il y avait dans quelques-uns d'essentiellement patriotique. I-àon a pu vous croire entraîné, fasciné, tant vous avez pé-
nélré avec satisfaction et avec plénitude dans toutes les branches de votre sujet , tant vous vous êtes laissé porter avec la pensée de vos plus fameux personnages jusqu'aux éblouissements de votre époque. Formé à votre tour à la connaissance des affaires, vous devenez un historien administratif et stratégique ; tous les ressorts des machines diverses, vous les touchez ; tous les plans et les projets jaillissent du front de vos héros; qu'ils s'appellent Gondé, Mazarin ou Louis XIV, vous les avez sous les yeux , entre les mains. Vous ne résumez rien, ce n'est pas votre manière : vous recommencez votre étude entière et toute votre information personnelle pour tous et devant tous. Vos lecteurs assistent dans le plus parfait détail à ce que des particuliers, comme on disait jadis en Angleterre , n'auraient jamais eu chance autrement de savoir, au secret des conseils, des négociations, à Fintimité des entretiens souverains, à la succession des pensées agitées sous les tentes de la révolte ou au chevet du monarque.
Le souffle de votre histoire , Monsieur le Curé , est le même dans toute son étendue. Votre admiration pour la personne de Louis le Grand encore plus que pour son œuvre , votre goût vif pour cette nature de conquérant organisateur et civilisateur ne vous quitte pas un instant ; et lorsqu'aux dernières heures de la lutte , lorsque Massiilon allait laisser tomber de ses lèvres ces grandes et si courtes paroles : a Dieu seul est grand! mes frères, » vous croyez le revoir tout d'un coup rajeuni , éblouissant de génie et d'ardeur; vous retrouvez à votre tour votre note jeune, émue; c*est le chant des premières victoires , trop tôt éteint et reperdu dans les deuils , dans les tristesses suprêmes des caveaux de Saint-Denis.
Agréez, etc.
Sujné : f Ferdinand, Cardinal Donnet, Archevêque de Bordeaux.