‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 106 sur 177 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Prestation da serment par les trois ordres. — Le clergé de retour à rArchcv^lié. —La noblesse au Musée. — Le Tiers-État dans la chapelle du collège (S^-Paul). — Les commissaires de la noblesse.— Une députation du clergé auprès de la noblesse.—Les sacrifices généreux. — Cahiers de la noblesse. — Opinion de M. de Ladebat. — Nomination des députés. — Scission fâcheuse dans le corps de la noUesse. — Conduite de M. le vicomte de Brous. — Lettre de M. dû Périerde Larsan. — Députation du Tiers-État introduite. — Élection des députés du Tiers- État.— Conduite dn grand-sénéchal. -^Dissensions intestines, etc.

ToQs les travaux préliminaires étant terminés , comme nous 1789. l'avons vu à la fin du tome m, cb. 12 , il fallait ensuite pro- ~~

céder au serment; c'était un point assez délicat : les mœurs, quelque mauvaises qu'elles fussent , n-étaient pas assez corrompues pour qu'on attachât peu d'importance à un acte si soleonel , où Dieu devait être appelé comme témoin. Le clergé prêta le serment purement et simplement; trois membres de la noblesse le firent de même, le reste avec des réserves. Le

l»* Part. B.c i

Chap. 1.

Livre XV. Tiers-Êtat de la ville fit comme le clergé; mais celui de la campagne ne fut pas d accord; les uns voulaient prêter le serment comme les ecclésiastiques ; d'autres opinèrent pour des réserves ; quelques-uns prétendaient ne devoir le prêter qu'en protestant contre le nouveau règlement et en supposant à son exécution. Dans l'impossibilité de concilier toutes ces prétentions avec les ordres de Paris, on renvoya la séance au lendemain.

Le grand-sénéchal avait donné aux députés de la ville acte de la prestation de leur, serment ; mais le procureur du roi fit en sorte que cet acte ne fût pas inscrit sur le procèsverbal. Quelques députés allèrent dénoncer cette affaire à M. du Périer de Larsan, qui ne put s'empêcher de dire tout haut qu'il avait de grandes raisons de se plaindre de cet officier ; l'acte fut transcrit et lu le lendemain à l'assemblée des ordres. Les députés de la campagne prêtèrent le serment comme ils l'entendaient, avec des réserves, et en protestant contre le nouveau règlement et contre son exécution. Puis les oidres se séparèrent ; le clergé se retira au palais épiscopal, sous la présidence de M*' l'Archevêque; la noblesse, dans la salle du Musée, sous celle du sénéchal; et le tiers, dans la chapelle du collège (Saint-Paul), avec le lieutenant général pour président.

Procès-verbal Comme le grand-sénéchal devait présider l'assemblée , il

prévint les membres, à l'issue de la réunion des trois ordres, que leur première assemblée aurait lieu dans la salle du Musée, à quatre heures de relevée, le 21 mars. On s'y réunit en effet ; la salle était remplie. Après toutes les formalités préparatoires, la formation du bureau, etc., etc., M. de Cazalet fut nommé secrétaire, à la grande majorité. On délibéra ensuite si la noblesse procéderait , conjointement avec les autres ordres, à la rédaction de leur cahier; il fut arrêté qu'elle le ferait séparément et que la rédaction en serait confiée à douze commissaires, indépendamment du secrétaire

des réunions delà noblesse.

21 Mars.

qui y aurait voix ainsi que dans toutes les opéralions et déli- Livre xv. béralions de la noblesse. ^^ '

Le lendemain , on procéda à la nomination des douze commissaires et à la vérification et au recensement des voix. Cette opération fut très-longue et ne se termina que le 23. Les douze commissaires étaient MM. le vicomle de Ségur, de Galatheau, le vicomte de Pontac, le chevalier de Verthamont, deSentout, de Lavie, le marquis de Dunes, de Marbotin- Conteneuil, le chevalier de Gazaux , de La Rigaudière, de Chillaud , de Gauffreteau , de La Gorce. Ces noms furent pro- 23 Mars. clamés dans la réunion du soir, et Ton nomma comme secrétaires-adjoints, pour aider M. de Cazalet, MM. le marquis de Dunes, de Chillaud et de Gauffreteau. La séance fut renvoyée au 26, après quelques motions peu importantes. 26 Mars.

Le 26 , l'assemblée était complète ; il se présenta plusieurs note i. volants qui navaient pas répondu à Tappel nominal fait en présence* des trois ordres , ou contre lesquels il avait été donné défaut ; on délibéra de ne pas les admettre au nombre des votants.

A la suite de cette opération , on introduisit quatre députés du clergé, qui avaient demandé d*étre admis. L'un d'eux, M. Boudin, dit que son ordre déclare renoncer à toute exemption pécuniaire , consentir à l'estimation contradictoire de ses biens , et supporter une contribution proportionnée à celle des autres ordres.

Cette déclaration du clergé impressionna vivement rassemblée ; c'était la première démarche faite dans un esprit d'union el de concorde , le premier acte d'adhésion volontaire à un nouvel ordre de choses dans lequel son influence sociale devait être détruite et ses biens confisqués. M. du Périer de Larsan répondit en ces termes : « Messieurs, la noblesse est sensible au témoignage de » confiance dont le clergé vient de l'honorer; elle désirerait » seulement savoir si, pour sa contribution à l'impôt, votre

Livre XV. » ordre entend se confondre avec les autres ordres, pour la -1 ' » forme comme pour le fond ; après quoi , la noblesse déli- » bérera et aura l'honneur de vous envoyer une députation. » M. l'abbé Coppinger répliqua, par manière de conversation, que son ordre était disposé à faire des sacrifices quant à ses anciennes formes, mais qu'il n'y avait encore rien d'arrêté à cet égard.

Après la sortie de ces ecclésiastiques, plusieurs nobles firent observer que la plus vulgaire honnêteté exigeait qu'on envoyât au clergé une députation; l'idée fut adoptée, et des députés furent chargés de répéter au sein du clergé les choses en substance que le grand-sénéchal venait de dire. Après quoi la séance fut renvoyée au 31 mars, afin de donner aux commissaires le temps de rédiger le cahier.

31 Mars. Au jour indiqué, la noblesse se réunit pour examiner le

cahier, dont on fit trois exemplaires pour en faciliter la lecture à tout le monde; mais il fut défendu, à qui que ce fût, de transcrire le texte dont la minute devait rester chez le secrétaire.

Le 4 avril , on se réunit de nouveau, et, après plusieurs discours peu importants, on arrêta qu'on délibérerait le soir

NOTE 2. môme sur chaque article du canevas ou projet de cahier dressé le 10 février et sur les changements ou modifications à y apporter.

Gomme le local était trop petit pour un si grand nombre de personnes , on arrêta qu'on s'assemblerait le soir du même jour dans la salle des Concerts de la Comédie. Au procès-verbal de cette séance , le grand-sénéchal fit des ratures qui excitèrent des réclamations bruyantes ; nous aurons plus bas occasion d'en parler.

L'examen et la discussion des articles du cahier projeté

5 Avril. furent continués le 5 avril, dans la salle des Concerts; mais

6 Avril. le lendemain , on se réunit dans la salle du Musée, et le caliicr

fut enfin lu en enlier. L'assemblée désirait ne donner à sos

députés que des pouvoirs conformes aux articles et leur de- L»vre xv. fendait de passer (aux États-généraux) à aucune délibération avant que les objets contenus dans la première section n eusser\t été arrêtés définitivemenl. Les articles du cahier furent approuvés , mais avec des réserves par quelques membres ; pnis on passa aux voix pour déterminer l'étendue et la nature des pouvoirs qu il faudrait conférer aux députés. Il y avait ce jour-là 560 membres inscrits : 213 voix sclevaient pour des pouvoirs limités; les autres 347 hésitaient; enfin, les uns se retirèrent , les autres firent des réserves et allèrent signer une protestation.

M. de Ladebat voulait qu'on donnât aux futurs députés des pouvoirs généraux et sufiisants, pour plusieurs raisons; mais principalement parce que les lettres de convocation émanées da gouvernement portaient que « les députés seraient munis » d'instructions et de pouvoirs généraux et suffisants pour » proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut » concerner les besoins de TÉtat, la réforme des abus, leta- D blissement d'un ordre fixe et durable dans toutes les parties » de l'administration, la prospérité générale du royaume, le » bien-être de tous et de chacun de nous. » C'était aller contrele cahier présenté par les commissaires; il n'accordait pas ces pouvoirs généraux ; il limitait au contraire l'action , le vote et la conscience des députés.

Les raisons sur lesquelles se fondait M. de Ladebat, les voici : Les délibérations des États-généraux seraient impossibles, si chaque député ne pouvait délibérer dès qu'on s'écarterait des termes de son mandai limité ; il n'y avait aucun danger à craindre en donnant des pouvoirs généraux, puisque la voix publique était fixée sur les principes qui devaient former la constitution et assurer la liberté de la patrie; vouloir que les députés fussent obligés de recourir à leurs commettants pour avoir des instructions spéciales sur tous les objets non compris dans les limites de leur mandat , c'était vouloir

Livre w. que la noblesse restât toujours assemblée ; c était arrêter à chaque pas les travaux et les délibérationsdes États-généraux. On proposerait peut-être une commission toujours subsistante, mais aurait-elle , oui ou non , des pouvoirs généraux et suflt sants? Dans la première hypothèse, pourquoi revêtir quelques membres de la noblesse de pouvoirs suffisants , qu'on déniait aux députés? Dans la seconde, la difficulté était, toujours la même. N'était-il pas plus sage, plus raisonnable, dedonoer des pouvoirs suffisants aux députés qui , se trouvant au sein de l'Assemblée nationale , aux discussions savantes et approfondies de leurs collègues, en présence de toutes les lumières de la France, seraient à même de juger, mieux que leurs commettants chez eux , de tous les rapports , de toutes les mesures politiques, de tous les liens qui devaient unir et coordonner les différentes parties de l'administration entre elles. Enfin, en imposant silence aux députés, en certains cas, n'était-il pas à craindre qu'on augmentât par là la force des opinions contraires et qu'on laissât le champ libre aux députés non limités.

A ces arguments , qui paraissaient péremptoires à quelques membres, la grande majorité répondait que la lettre du roi n'était qu'une invitation et nullement une injonction; qu'elle laissait toute liberté aux votants, et , en effet, ne serait-il pas ridicule qu'au moment où le roi, ayant reconnu leurs anciens droits à la liberté , les appelait à en jouir, il eût la pensée , au premier pas, de les charger de chaînes? qu'on pouvait, à la rigueur, leur donner tous pouvoirs sur les points principaux qu'on venait de constater et développer ; mais qu'il y avait mille autres points accessoires qu'on ne prévoyait pas et qui, avec des pouvoirs vagues et généraux, sous Tinfluence des ruses de la cour, pouvaient compromettre le sort de la liberté ; les députés représentant la nation ne devaient pas se fier à leurs propres sagesse et lumières; leur volonté individuelle devait se subordonner a celle de leurs commeltanLs

dont l'autorité déléguée ne reconnaissait d'autres limites que i-»^'*^ xv. celle de la pluralité des voix aux États-généraux; que le roi pouvait fixer d'une manière impérative la forme de la convo* cation ; mais les délibérations des députés convoqués devaient être libres.

Vous dites (ajoutent-ils en interpellant las partisans de M. de Ladebat) que les pouvoirs que vous entendez donner ne seront ni absolus ni illimités ; ils ne seront donc pas généraux. Ou vos pouvoirs sont généraux ou ils sont limités : dans le premier cas, rien n'arrête le mandataire ; c'est le pouvoir arbitraire. Au lien d'un despote, on s'en donne des centaines. S'ils sont limités, ce ne sont donc pas des pouvoirs généraux que voas demandez , et alors nous ne voyons pas la raison d'an sacrifice parmi nous.

Dire que les députés seront des hommes sages et éclairés , qui ne laisseront planer aucun doute sur leur conduite, nous le croyons comme vous ; mais ce n'est pas les offenser de dire que l'honneur n'est pas infaillible; des milliers de commettants peuvent voir plus loin, se tromper moins et juger mieux qu'un seul mandataire.

Vous dites que les délibérations des États-généraux seraient impossibles, si chaque député ne pouvait délibérer dès qu'on s'écarterait de son mandat. Sans doute ces délibérations seraient , non pas impossibles , mais difficiles ; tous les points essentiels étant développés dans les cahiers, rien n'arrêterait le vote du mandataire là-dessus; la difficulté ne surgirait que lorsqu'on s'écarterait des mandats; elle aurait un bon résultat, celui de mûrir avec plus de temps l'objet mis en délibération.

U grande majorité vota pour des pouvoirs limités. On se rénnitle soir pour nommer les scrutateurs; on élut au scrutin MM. le chevalier de Verthamont , qui eut soixante-dix-neuf voix de majorité'; le chevalier de La Rigaudière, soixantequinze voix ; le vicomte de Ségur , soixante-six voix. ComoQe suppléants, en cas de maladie ou d'absence, furent

Livre XV. noHimés MM. de Chillaud , quarante-cinq voix ; de Conteneuil- -1 * Marbotin , quarante-une voix ; de Galatheau , quarante-une voix. L'assemblée se prorogea au lendemain pour pi-océder à la nomination des députés.

Le lendemain , le cahier n'étant pas encore rédigé avec les additions et les modiâcations proposées , l'assemblée ne pon- NOTE 3. vaut pas, par conséquent, procéder à la clôture, s'occupa d'une motion sur la nécessité d'aviser aux moyens d'améliorer le sort de la noblesse pauvre; on décida qu'il serait inséré dans le cahier un article sur cet objet. Le soir, on lut le cahier; les commissaires reçurent ordre de le clore et de le signer comme arrêté et approuvé par ordre.

On procéda ensuite à la nomination des députés, par voie de scrutin : M. de Leberthon, premier-président du parlement eut deux cent vingt-six voix sur trois cent soixantequatorze votants. Après la vérification du scrutin et s'être assuré que les formes légales avaient été observées, M. de Leberthon fut proclamé député. Le secrétaire remit à M. le Grand-Sénéchal une copie du cahier, dûment collalionnée et signée par les commissaires; laquelle copie le grand-sénéchal se dit obligé de remettre aux députés qui seront élus.

Dans la soirée, une partie de la noblesse, réunie chez M. du Périer de Larsan, déclara adopter les sentiments de M. de Ladebat et ne pas considérer comme constitutionnels la forme et le fond de tous les articles portés dans le cahier, par la pluralité des gentilshommes de la sénéchaussée; ils se dirent persuadés qu'il y avait des articles d'une haute importance omis dans le même cahier, tels que les Etats provinciaux , le jugement parjurés, la liberté de la presse, et qu'ils regardaient ces points comme essentiellement liés à la constitution qu'on allait faire et à la liberté qu'on désirait assurer et consolider.

Ils protestèrent donc contre le mandat donne aux députes de ne voter que par ordre; la forme de délibérer ne pouvait émaner que des Étals-généraux eux-mêmes.

Ils protesièi^nl contre Y ordre positif donné aux députés, Livre xv, de prendre des instructions ultérieures sur les objets qui leur -1 *

seraient proposés et qui ne seraient pas compris dans ce cahier.

Ils prolestèrent contre toute limitation de pouvoirs ^ qui pourrait mettre les députés de Bordeaux dans la nécessité de ne concourir k aucune délibération , si le vœu général s'écartait des ordres portés dans le cahier , et finirent par déclarer qu ils donnaient aux députés des pouvoirs généraux et suffisants pour faire là constitution , assurer la liberté , réprimer les abus et pourvoir aux besoins (1}.

Le vicomte de Brons ayant appris que quelques membres de la noblesse , au nombre desquels se trouvait M. le baron du Périer de Larsan , son fondé de procuration , avaient protesté contre la limitation des pouvoirs que rassemblée générale avait cru pouvoir donner aux députés , écrivit , le \0 avril , aux nobles réunis, qu'il n'avait jamais eu l'intention de se séparer de l'ordre dont il avait l'honneur d'être membre ; que sa procuration n'avait pu ni dû s étendre jusqu'au pouvoir de protester, pour lui , contre une délibération

(1) Signataires de cette protestation et déclaration : MM. le comte de Preissac, lieutenant général des armées; le duc de Duras, en son nom et pour le maréchal doc de Duras ; le yicomte de Grenier, en son nom et pour M^^^ Louise de Grenier- Fiûirac, Barrot de Ferraud, le chevalier de Cosson, le marquis de Joigny, le marquis de Joipy fils, de Morin, le chevalier de Filley , le chevalier Dnfau, en son nom <it pour M. Le Moine ; le chevalier Jean du Périer, le chevalier Louis du Périer, d'.^lide de Pardaillan, de Bellot, en son nom et comme procureur fondé du duc de lesparre, le baron de Wormeselle, Lavergne de Peyredouble; Rattier du Pin, du Périer, tant en son nom que pour le vicomte de Brons et le comte de Calvimont Saint-Martial ; de Ladehat, tant en son nom que pour M. Lafibn-Ladebat , son père, et M«t la comtesse de Wavrans; Grenier , Bodet de Lavalade, tant en son nom que I^«r M. Boyer bras-de-fer; Dublan, en son nom, et par procuration, pour M»* Dublan de Lahet ; Barbot de Bellegarde , le baron de Ségur La Roquette , le tbevaUer de 'Paty-Mayneviel , en son nom et pour M. Sudre des Ardouins, de I-aville , Louis-Hyacinthe du Devant.

« Whcre k la publication faite par les gentilshommes ci-dessus, parce qu'elle est

mkmt aux sentiments que j'ai manifestés dans les assemblées où j'ai assisté.

» De Sotres. »

— iO —

Livre XV. prise par Tordre en général et qui était d'ailleurs conforme à ses sentiments. II désavoua donc et annula, en ce qui le regardait , la protestation signée pour lui par M. du Périer de Larsan , et déclara adhérer formellement et en tout poiot aux dispositions du cahier.

Cette rétractation exigeait une réponse; c'était un désaveu blessant et une rétractation d'un pouvoir accordé sans réflexion, sans prévoyance. M. du Périer ayant appris, en Médoc, que M. de Brons l'avait désavoué d'une manière offensante , crut devoir publier les observations suivantes en réponse à cette rétractation :

a Un gentilhomme qui , dans toutes ses démarches , n'a jamais écouté que la voix de l'honneur et de sa conscience , ne croit pas devoir se reprocher d'avoir uni à son sort celui qui l'avait choisi pour être son représentant.

» La procuration de M. le vicomte de Brons (1) autorisait le sieur du Périer à donner aux. députés des Ëtats-généraux des pouvoirs généraux et suffisants ; il paraît conséquent que M. du Périer pouvait faire jouir les dits députés du droit que lui avait donné M. le Vicomte. Mais les pouvoirs donnés aux députés par la plus grande partie de la noblesse, n'ont été ni généraux ni suffisants. M. du Périer , à qui sa conscience prescrivait de les donner conformes aux règlements, n'a pas cru devoir adopter des pouvoirs trop bornés; il a protesté, en conséquence , contre la restriction portée dans le cahier.

» Que devait-il faire à l'égard de M. le Vicomte? L'ayant

(i) La procuration porte : « Donne pouvoir de , pour lui et en son nom , etc., etc., » concourir, au nom du dit constituant , à l'élection des députés de son ordre , f qui seront envoyés aux États-généraux, dans le nombre et la proportion déter> » minés par la lettre de Sa Majesté ; de leur donner tous pouvoirs généraux et suf- » fisants pour proposer, aviser, consentir, etc., etc.

» Promettant , le dit constituant , agréer et approuver tout ce que le dit sieur » procureur constitué aura fait, délibéré et signé en vertu des présentes, comme » si le dit constituant y avait assisté >en personne, etc. »

fait comparaître dans l'assemblée des trois ordres, comme Livre xv.

Chap. 1.

gentilhomme, il devait bien se charger de lai jusqu'à la fin; la procuration qu'il avait acceptée l'y obligeait ; M. du Périer a donc protesté tant pour lui que pour le vicomte.

» Si M. du Périer avait obtenu des grades militaires à peu de frais ; s'il réunissait , sans les avoir méritées , des pensions considérables ; s'il craignait enfin d'être ridiculisé pour certaines prétentions, qu'il aurait pu avoir comme bien d'autres , il se serait gardé peut-être de quitter un parti dans lequel il avait trouvé beaucoup plus d'indulgence , en le suivant , qu'il n'en aurait éprouvé en s'en séparant.

» Mais comme il l'a déjà dit , il ne connaît que sa conscience et il n'a aucune raison pour ne pas la suivre. Si M. le vicomte de BroDS a cru que son procureur-fondé dût se conduire autrement , il aurait dû choisir un représentant plus digne de lui et lui dicter ses volontés.

» M. du Périer croit devoir finir ses observations par l'assurance qu'il donne à M. le Commandant des ville et pays de Libourne , qu'il est au désespoir de l'avoir , suivant lui , si mal représenté , et que son plus grand désir serait de l'avoir placé dans le rang où il croit naturellement que M. le vicomte de Brons devrait être.

» Du Périer de Larsan ,

> Chevalier honoraire de Malte et procureur-fondé de M. le vicomte de Brons, chevalier, seigneur de Vérac, Pommiers et Litterie, colonel au corps de l'état-major des armées du roi, commandant, pour Sa Majesté, des ville et pays de Libourne. »

Cette réponse si verte , si incisive , et cependant si mesurée, produisit une profonde impression parmi la noblesse; il n'y avait pas de réplique possible , et le vicomte lui-même , soit qu il eût honte de sa démarche si offensante , si irréfléchie , soit qu'il ne comprit pas bien la profondeur do la plaie que lui avait faite la plume acérée de son procureur-fondé, se lut et n'osa plus élever la voix.

Cbap. i.

8 Avril.

Litre XV. Le 8 avril , les nobles se réunirent pour réiection des autres députés ; M. le vicomte de Ségur-Cabanac, maréchal-decamp des armées du roi, obtint deux cent cinquante-quatre suffrages sur trois cent soixante -cinq votants; il fut proclamé député.

Uordre délibéra ensuite qu il fallait communiquer ait Tiers- État larticle de son cahier concernant la renonciation aax privilèges pécuniaires. MM. de Sentout , de La Marlhonie, le baron de Ségur et le vicomte de Pontac furent envoya au palais où le Tiers s'assemblait. M. de Sentout, portant la parole , s'exprima ainsi :

« Messieurs , Tordre de la noblesse de la sénéchaussée de » Guienne désirant être uni avec vous de cœur et de senti- » ments, nous charge d*être l'organe des siens et devons » annoncer qu'il met son plus vif désir à cimenter l'union » qui doit exister entre de vrais citoyens. Persuadés de la » façon de penser de l'ordre essentiel du Tiers-État et assurés » qu'il rend justice à la loyauté de la noblesse , nous sommes n chargés par elle de vous communiquer l'article de son » cahier qui porte renonciation à ses privilèges pécuniaires. »

Étant de retour au Musée , les quatre députés rendirent compte de leur mission et de la manière gracieuse dont ils avaient été accueillis et placés sur les hauts-bancs par M. le Lieutenant général, président de l'ordre, qui leur aurait répondu : « Que le Tiers-État était très-sensible à la démarche » loyale que la noblesse venait de faire et que le Tiers ne » tarderait pas à lui en témoigner sa reconnaissance. »

A quatre heures du soir , l'assemblée se réunit encore : M. du Périer de Larsan, président , écrivit au bas du procèsverbal, malgré l'opposition de la majorité de la réunion, ces lignes relatives à une protestation que vingt députés avaient signée et fait déposer au bureau : « Lecture ayant été faite » à l'assemblée de la noblesse de la signification à nous faite » des protestations signées par vingt membres de la noblesse

Chap. 1.

» de la présente sénéchaussée , et ayant reqais que les dites ^wre xv. » protestations fussent insérées dans le verbal , il a été una- )) uimement décidé de les refuser et de me remettre les dites » protestations. Telle a été la délibération.

» Signé : Du Périer. »

On allait procéder à Télection des autres députés , lorsqu'on

annonça une députation du Tiers-État. Elle fut introduite par

MM. de Sentout, de La Marthonie , le baron de Ségur et le

vicomte de Pontac , et placée à côté de M. le Grand-Sénéchal.

Alors, l'un de ces députés, M. RouUet , se leva et s'exprima

ainsi au nom de son ordre : a Messieurs, l'ordre du Tiers-État

» de la sénéchaussée , qui s'est toujours fait honneur de sui-

» vre l'exemple de la noblesse , soit à la défense , soit au

• soutien de ce royaume, la félicite de l'avoir aujourd'hui pré-

» venu par le seul acte, peut-être, qu'il ne puisse imiter,

n puisqu'il en doit recueillir tout le fruit. On n'attendait pas

» moins d'an ordre aussi distingué par la gloire de ses servi*

» ces que par les prérogatives qu'il s'honore de n'avoir ac-

« qoises et pu recevoir qu'à ce titre. Les sentiments de

» reconnaissance du Tiers-État ne sauraient être comparés

> (il ose et doit s'en flatter) qu'aux sacrifices de la noblesse;

» il suffit que l'honneur l'y ait engagé pour qu'on ne puisse

» (loQter de la loyauté qui l'a guidée dans sa renonciation à

» ses privilèges pécuniaires. Ce ne fut jamais un vil intérêt

» qai dût se mêler à l'antique et pur héroïsme de la noblesse

n française. Elle s'élève aujourd'hui plus haut que ses aïeux ,

» en se dépouillant d'une portion de jouissances qu'elle en

» avait hérité ; elle rend à la nation ce qu'elle avait obtenu

» de son acquiescement. La nation lui devra toujours un sen-

» liment de vénération et de reconnaissance qu'après un

» abandon si généreux elle ne saurait assez lui rendre. »

Le grand-sénéchal répondit à ce discours en ces termes : « Messieurs , l'ordre de la noblesse vous a témoigné le désir » qu'elle a de vivre avec vous dans la meilleure intelligence ;

Livre XV. » elle ne négligera pas une seule occasion de maintenir celle ^^ ' » union nécessaire pour le bien de la patrie, qui est également » chère à votre ordre et au nôtre. »

Alors Tun des députés du Tiers-État demanda à la noblesse qu'on leur donnât communication de l'article de son cahier, qui contenait la renonciation à ses privilèges. Le secrétaire lui remit de suite une copie. Ils répondirent que a l'intention » de leur ordre , en demandant cette copie , était de la con- » server dans son greffe, comme un monument de la générosité » de la noblesse.- » Ils furent accompagnés en partant comme à leur arrivée.

On procéda de suite à l'élection des autres députés. Il y avait trois cent soixante-six bulletins ; aucun des candidats n'ayant réuni le nombre de suffrages suffisants , on procéda à un second tour de scrutin. M. le chevalier de Yertbamont d'Ambloy, ayant réuni deux cent trente-quatre suffrages sur trois cent quarante-trois votants , fut proclamé député. Le

9 Avril. lendemain ( 9 avril ) , le président de Lavie fut proclamé dé-

puté , par une majorité de cent soixante-dix-huit voix , sor

10 Avril. trois cent vingt. On procéda , le 10, à la nomination d'un

suppléant; mais personne n'ayant obtenu la majorité, sur trois cent dix-huit bulletins, on leva la séance, li Avril. Le lendemain, M. le marquis de Dunes et M. de Sentout

ayant eu le plus grand nombre de suffrages, savoir : le premier, quatre-vingts, le second , soixante-douze; mais aucun n'ayant réuni la majorité , M. de Sentout fut élu au second scrutin.

Alors, tout étant terminé, M. le Grand-Sénéchal demanda : i* que la minute du procès- verbal de l'assemblée de la noblesse, ainsi que celle du cahier, fussent remises à M. le Secrétaire, qui en ferait le dépôt au greffe de la sénéchaussée; 2° que les fonctions des commissaires nommés pour la rédaction du cahier , ainsi que celles du secrétaire , cesseraient après la remise du procès- verbal de l'assemblée et du cahier,

el le dépôt au greffe ; 3* que la noblesse récooDÛt le droit de Lî^re xv. M. le Grand-Sénéchal, d'avoir an fauteuil dans ses assemblées; 'L * i"" que lui, grand-sénéchal , ajoutât à la signature du procèsverbal de ce jour les termes qui suivent : « Sans préjudice , » néanmoins , et sous la réserve de la déclaration déposée en » nos mains par un grand nombre de gentilshommes de cette » sénéchaussée , et de la rédaction de leur cahier qu'ils » entendraient faire même de la nomination par eux de » députés aux États-généraux.

» Signé : Du Périer. »

On délibéra de suite d'accorder la première et la troisième demande. Quant à la deuxième, il fut aussi unanimement délibéré que la noblesse était en droit d'avoir et de conserver un secrétaire , aussi bien que les secrétaires-adjoints; savoir, ceux déjà nommés le 23 mars. Il fut aussi arrêté que les commissaires , à l'exception des quatre d'entre eux nommés députés aux États-généraux , seraient autorisés à s'assembler pour les affaires de l'ordre , avec les messieurs dont les noms sont consignés ici , et qui remplaceraient ceux qui avaient été élus députés, savoir : MM. du Périer, grand-sénéchal , de Reignac , de Léglise et de Perganson. La noblesse déclara à cet effet vouloir proroger et continuer son assemblée pour tout le temps que durerait la tenue des Etats-généraux.

La quatrième question souleva de grandes difficultés; elle était grosse d'orages ! La noblesse ne concevait pas ce que pouvait être cette déclaration d'un grand nombre de gentilshommes dont parlait M. du Périer. Parlait-il de la protestation faite, DOD par un grand nombre, mais simplement par vingt gentilshommes, comme M. le Grand-Sénéchal l'avait écrit de sa propre main, au pied de la délibération de l'ordre de la noblesse, dans la matinée du 8 du présent mois? En ce cas, il y avait lieu de rejeter et proscrire hautement une demande qui heurtait de front les droits de tous les corps politiques, lors-

Ghap. 1

Livre w. quils ont solennellement et loyalement délibéré, comme Tordre de la noblesse Ta toujours fait ^ sous la propre prési> dence de M. du Périer, lequel a signé et arrêté les procès- | verbaux et le cahier de Tordre , à la pluralité d^environ quatre i cents voix , contre vingt opposants. '

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