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» seille , Toulon , Bordeaux , Brest et le Havre. »
A cause des guerres civiles qui désolaient alors la France , on transformait parfois les bâtiments marchands en vaisseaux de guerre ; les capitaines devenaient des écumeurs de mer, et toutes nos côtes étaient infestées par des corsaires qui, renonçant aux paisibles expéditions du commerce, se livraient aux plus dangereuses entreprises de la guerre. Quelques-uns de ces hardis capitaines devinrent pirates et firent de nombreuses prises parmi les bâtiments anglais qui fréquentaient notre port. L'Angleterre, indignée de ces procédés des marins de la ligue et surtout de ceux de Blaye , envoya , du consentement de la France , six gros vaisseaux de guerre en station devant cette ville, qui était alors au pouvoir des ligueurs , dans le but de prot^er les bâtiments de commerce qui allaient à Bordeaux. Mais, voyant que tout cela ne réussissait pas, le maréchal de Matignon résolut de faire le siège de cette ville el de l'attaquer par terre , tandis que les six vaisseaux anglais, agissant de concert avec dix bâtiments bordelais qu'on avait armés en course , sous le commandement d'un capitaine nommé Lalimaille , tiendraient la rivière libre et s'opposeraient à l'entrée de la flotte espagnole que les ligueurs de Blaye. sous les ordres de M. de Lussan, avaient appelée à leur secours. Lalimaille descendit, avec ses dix bâtiments, vers l'embouchure ; mais voyant arriver la flotte espagnole , composée de seize vaisseaux de guerre , il se rangea sur la côte de la Saintonge et la laissa monter jusqu'à Blaye , dans le but, peut-être , de la prendre par derrière si elle voulait attaquer les six vaisseaux anglais. Le combat naval s'engagea en elfet; mais les Anglais , cédant à la supériorité numérique,
Livre XV. filèrent sur leur derrière avec la marée, jusquau Bec-d'Am- **-! bès , et, se trouvant dans un endroit favorable et à l'abri des
attaques des Espagnols, ils firent demander du secours à Bordeaux. Alarmés a la vue du danger, les Bordelais firent armer à la hâte seize navires et deux galiotes; c'étaient presque tous des bâtiments de commerce. On leur mit à bord des canons et on les fit partir avec le descendant. Mais les Espagnols , qui se voyaient entre deux feux , ayant Lalimaille au bas de la rivière et la flotte bordelaise par derrière , s'enfuirent à force de voiles et s'échappèrent sans répondre aux coups de canon qu'on leur tirait dans leur retraite. mercure Cette flotte étant composée en partie de bâtiments de com-
an^TeiTp -43- ^^^^^ • armés en guerre , on peut en conclure que notre mat. XIII, p. 199. rine marchande était très-puissante sur la fin du XVI*' siècle.
Pendant plusieurs années , à la suite de ce combat naval, les pirates parcouraient la mer et pénétraient même dans la rivière. On en redoutait deux surtout : ils étaient connus Chronique SOUS Ics noms de Saint-Flour Gaillard et Blanquet; ils occuborde atse. pgient la Gironde , à son embouchure , avec quelques navires, et forçaient les bâtiments de commerce d'aborder et de leur payer un tribut; c'était en 1617. Le roi donna des ordres d'armer des bâtiments pour s'en rendre maîtres. D'Épernon arma un navire; le marquis d'Aubeterre en fit équiper un; M. le marquis de Roquelaure et les jurats se donnèrent beaucoup de peine pour correspondre aux vœux du roi et pour rendre le commerce libre. Le seigneur de Barrault, sénéchal de Bazas , qui possédait le château de Lugagnac et le château de Barrault, qui appartient aujourd'hui à M. le comte de Fumel, fut nommé vice-amiral de la flotte. Il alla attaquer les pirates, s'empara d'eux et de leurs vaisseaux et les fit tous conduire à Bordeaux , où procès leur fut fait par la Cour.
Le XYII** siècle commença sous les auspices d'un roi bon et éclairé et d'un grand ministre , dont le nom a survécu à tous les désastres de sa patrie. On comprend facilement que
nous voulons parler de Colberl. Restaurateur de nos finances, i^î^re xv, Mécène de tous les savants , artistes et hommes de lettres , J. '
ministre habile, Golbert porta ses vues sur le commerce, qui avait besoin de lui pour se développer avec plus de hardiesse dans ses espérances et conquérir une belle position dans les temps à venir. Il créa, pour ainsi dire, Tindustrie française et la développa sur une grande échelle ; il lui ouvrit.de nouveaux débouchés , établit le conseil de commerce , fit bâtir des arsenaux et couronna toutes ses œuvres grandioses et utiles, en travaillant à achever le canal du Midi, cette artère magnifique par où devaient s'écouler toutes les richesses commerciales des pays méridionaux. Sully avait préparé la voie à Colbert et encouragé l'agriculture, et, à son tour, Golbert contribua immensément à la gloire du beau sièclede Louis XIY . Son projet de rapprocher, par le canal du Midi , Marseille de Toulouse, a été recueilli , de nos jours, par des hommes de génie. Grâce au canal latéral , qui n est que le prolongement (le celui du Midi , les villes de Bordeaux et de Marseille se donnent la main, pour ainsi dire, à Toulouse, ville des sciences et des lettres. Le Languedoc et la Guienne ne sont qa'un isthme qui sépare la Méditerranée du golfe de Gascogne. Le commerce de Bordeaux n'oublie pas Golbert dans sa reconnaissance; mais le génie de l'homme qui , par les chemins de fer et la vapeur, relie le Midi au Nord , l'Orient à l'Occident, nous a fait faire un grand pas de plus; et Marseille , avec son commerce, se trouve presque aussi rapprochée de notre cité que l'étaient La Réole ou Bazas , il y a cent cinquante ans.
On se plaignait à Londres de la falsification des vins de Bordeaux ; les commerçants de notre cité essayèrent , dans un mémoire détaillé, de. prouver que c'était une charge calomnieuse inventée par les ennemis du commerce bordelais. L'ambassadeur français intervint, mais sans succès : le gouvernement anglais persista dans son refus de recevoir nos vins. La France usa de représailles et défendit à ses mar-
Livre XV. chands d'acheler la morue et le poisson salé des Anglais J. ' avant Pâques , et leurs étoffes de drap avant la Saint- Jean. Pendant longtemps les relations commerciales entre FAugleterre et la France se maintinrent dans une certaine froideur. Les intérêts de nos villes maritimes, surtout de Bordeaux et de Nantes, en eurent beaucoup à souffrir. En 4650 , ce fut un Bordelais , le vicomte Salomon de Vireiade , qui se chargea officieusement d'entamer , avec le cabinet de Saint- James, des négociations pour le rétablissement complet des relations commerciales. Le négociateur demanda d'abord an roi de France de lever les défenses de faire entrer en France les draperies anglaises et d'autres marchandises en soie ou en laine. Cette faveur ne devait s'accorder que sous la condition que les Anglais permettraient, chez eux , l'entrée des vins et des marchandises françaises. La révocation de l'acte de prohibition, en date du 28 août 1649, était indispensable au succès des négociations. Une difficulté cependant se présenta : la Normandie s'opposait à l'entrée des draps anglais. M. de Vireiade demanda qu'ils fussent regus à Bordeaux , à La Rochelle et en Bretagne; mais toujours sous la condition que les vins et les marchandises françaises fussent reçues en Angleterre.
A ces demandes du négociateur bordelais, M. Walter Frost, secrétaire du Conseil d'État, siégeant au palais de Whitehaven, à Londres, répondit que des rest-rictions ou lois prohibitives du pays avaient été provoquées par des mesures semblables; que si la France pouvait se passer de l'Angleterre et de ses marchandises , les Anglais appr^draîent à se passer des choses manufacturées en France; que la procuration des villes de Bordeaux et de Nantes, dont lui , M. de Vireiade était pourvu , ne suffisait pas pour renouer des relations internationales ou commerciales ; que les affaires majeures comme celles dont il était question , ne pouvaient se traiter et se régler qu'entre les deux cabinets.
C'est alors que Colbert intervint dans ces négociations reia-
tives au commerce bordelais. Dans un mémoire qu'il publia Livre xv. alors, il demanda, dans Tinlérét des deux nations, deux ^J. ' choses indispensables à la prospérité des deux peuples : la sûreté et la liberté. Il démontra aux Anglais comme aux Français, qu'ils éprouvaient des dommages considérables par ces lois restrictives et prohibitives , au profit des Hollandais qui importaient en France des marchandises anglaises et rapportaient en Angleterre les vins de Bordeaux et du Midi, transvasés dans d autres futailles. Golbert n'était alors que simple conseiller d'État ; il était pour la liberté du commerce , et toutes ses démarches, toutes ses correspondances aboutirent enfin à un traité de commerce entre Louis XIV et Cromwell, le 24 octobre 1655; nous en avons parlé plus haut. Le 8 janvier 1656, Cromwell écrivit en termes flatteurs aux jurats, pour leur donner plein pouvoir de décider quelques affaires concernant l'amirauté anglaise et de faire , à cet effet , les actes nécessaires.
En 1602, une semblable mesure, provoquée par l'état de la politique internationale, fut adoptée par l'Espagne, au préjudice du commerce français. Le roi de France répondit à cette législation par d'autres mesures restrictives sur l'introduction des denrées espagnoles. Le commerce entre les deux États était complètement nul. Le blé étant rare et cher , le ministre en défendit l'exportation. Bordeaux, lésé dans ses intérêts les plus chers, envoya à Paris MM. Damai et du Paty, avec mission de supplier le roi de vouloir bien révoquer son édit; il le fit au grand contentement de Bordeaux et à l'avantage du commerce des deux peuples.
Aux États-généraux de 1614, la noblesse demanda de pouvoir faire le grand trafic (commerce) sans déroger. Le préambule de l'ordonnance de 1669 est curieux ; il est ainsi conçu : « Comme il importe au bien de nos sujets et à notre propre Anciennes lou » satisfaction d'effacer les restes d'une opinion qui s'est uni- ^ xvmT**/? » vcrsellcment répandue, que le commerce maritime est
Livre XV. » incompatible avec la noblesse. . . . , nous avons donné , etc. »
J. ' Montesquieu blâme cette mesure et dit : a qu*il est contre
EspriidesLoU, » l'espritde la monarchie que la noblesse fasse le commerce. »
liv. XX ch. 21.
Montesquieu pouvait avoir raison au point de vue de la monarchie; mais Colbert, pas plus que Richelieu, ne voulait sacrifier la puissance nationale aux intérêts d'une caste. L ordonnance royale d*août 1669, dont nous venons de parler, autorisa « tous gentilshommes à prendre part dans les vais- » seaux marchands, denrées et marchandises d*iceux, sans » être censés déroger à la noblesse , pourvu qu'ils ne vendent » point en détail. « Dûcum. inédits Richelieu, comme on peut le voir dans son testament po- ^^e^F^anc^'^^ litique, désirait que la France fût très-riche en vaisseaux, correspondance afin de Contrebalancer la puissance de l'Angleterre, qui s altritome i«!" ' buait la souveraineté de la mer. La marine espagnole et portugaise venait de s'éclipser, et Richelieu prévoyait le mouvement graduellement ascensionnel et prospère qui signalait la puissance maritime des Anglais. Sous Jean Sans-Terre , au commencement du XUP siècle, les bâtiments anglais exigeaient , en vertu des ordonnances de ce roi , le salut de tous les vaisseaux étrangers. Plus tard , Edouard P*^ ordonna à ses officiers de maintenir la souveraineté des mers, et, en 1381, Richard II défendit à tout sujet du roi d'importer ou exporter aucune marchandise dans dUautres vaisseaux que ceux munis de la permission du roi.
La France gémissait de son infériorité et faisait des efforts pour s'élever aussi haut que sa rivale ; les escadres de Harfleur et de Tréguier , par leurs hardies descentes sur les côtes de l'Angleterre, abattirent un peu les ambitions prétentieuses des Anglais; mais, après les cruelles représailles sur les révoltes de la Hollande, on vit affluer, en Angleterre , des milliers de contrebandiers hollandais, qui aidèrent cette nation à se créer un matériel formidable, et, en lui fournissant des marins, à devenir en réalité la souveraine des mers. Elisabeth encou-
ragea les armateurs et augmenta sa marine; ses escadres Livre xv. croisaient dans les mers du Nord , fomentaient en France les ^^ ' criroinelles entreprises des calvinistes contre la monarchie et la paix du royaume, et pendant que Drake ravageait les possessions espagnoles en Amérique, elles soulevaient les Pays Bas contre Philippe II, et enfin, la destruction de Tin- ^ vincible Armada anéantit pour toujours la puissance maritime de TEspagne.
Au commencement de Tan 1604, toutes les forces maritimes de l'Angleterre consistaient en quarante-deux bâtiments de guerre, de 16,935 tonneaux, montés par 7,531 hommes; deux d'entre eux étaient de 1,000 tonneaux et trois de 800. La guerre avec la Hollande finit par mettre entre les mains des Anglais le commerce presque exclusif des villes anséatiques.
Henri IV fut le premier roi qui s'occupa à créer une marine nationale. A sa mort, le commerce était dans un état (le langueur affligeant. Richelieu, en 1625, devint grandmaître , chef et surintendant général de la navigation et du commerce ; ce grand ministre releva la marine et encouragea le commerce; il chargea M. Leroux d'Infreville de parcourir les côtes de l'Océan , de rétablir le droit d'ancrage auquel Henri IV avait soumis les vaisseaux étrangers , et de lui faire un rapport circonstancié sur tout ce qui regardait la marine. Arrivé à Bordeaux, il y vit M. Clairac, le célèbre compilateur des Us et Coutumes de la mer. « A Bordeaux, dit » M. d'Infreville, j'ai vu le sieur Clairac, avocat au parlement, » exerçant la juridiction maritime en l'absence des juges, » fort amateur de la navigation ; il nous a fait voir son tra- » vail, ses livres , ses instruments pour prendre les hauteurs ; » il propose d'enseigner l'art de la navigation , s'il est honoré » d'une chaire de lecteur public en icelle. »
Dans les guerres d'une partie du XVII** siècle, le bras droit de Richelieu était Henri de Sourdis, archevêque de Bor- pag. 440,48i.
Livre XV. deaux , dont nous aurons occasion de parler plus en détail ^î!l ' dans notre Histoire ecclésiastique du diocèse de Bordeaux.
U^ de Sourdis avait pour les opérations navales et militaires une aptitude incontestable; ses dépêches le prouvent, il paraissait doué de cet esprit qui affronte les dangers sans > crainte et qui , quoique contenu par le sacerdoce, se développe rapidement et se manifeste avec beaucoup de gloire.
La défaite de Tarragone était le fruit de Faction malveillante, sourde et continue de M. de Noyon, ennemi caché, flatteur hypocrite de Tarchevêque.
Un procès fut donc commencé et le prélat accusé :
« 1° D avoir pris la fuite avec l'armée navale devant Tarra- » gone, sans tirer un seul coup de canon ; 2® d'avoir fait sortir » les vaisseaux du mouillage , pour donner jour à l'entrée des » ennemis ; S"" d'avoir eu intelligence avec les ennemis du roi » et d'avoir reçu de grandes sommes [>our ne pas les défaire, » tant à Gènes qu'à Tarragone; 4^ d'avoir donné des ordres » contraires au service du roi. »
Le 7 mai 1639, il rétablit à Cadillac les pères de la doctrine chrétienne, ordre fondé par d'Épernon ; le 1*' juillet 1640 , il fonda un couvent de la Visitation , et un autre de la Magdeleine , le 1 4 août 1641 . Étant allé à Paris pour présider l'assemblée du clergé , il mourut à Auteuil , le 18 juin 1645, âgé de cinquanle-un ans. Son corps fut enseveli dans l'église des Âugustins ; on lui fit de pompeuses funérailles.
En 1624, on se plaignait de la rareté du numéraire en France , tandis qu'il y en avait en abondance en Espagne. Par lettres-patentes du mois de février , le roi ordonna que les négociants qui exporteraient des blés pour l'Espagne seraient tenus de rapporter en France la moitié du prix, au moins, en argent monnayé ou en lingots, et de donner caution. Cette mesure provoqua de vives réclamations de la part du commerce de Bordeaux, qui n'avait déjà que trop de raisons de se plaindre, en particulier, de l'état languissant des affaire? avec
les lies Britanniques. La faute n*en était pas aux Bordelais : Livre xv. la guerre en était la cause; et les empiétements des Anglais ^^ ' et leur conduite toujours intéressée ne faisaient qu'accroître les embarras de la position. Ils allèrent, en 1615, jusqu'à instituer à Bordeaux une espèce de tribunal pour juger les différends qui pourraient naître entre leurs compatriotes et "^ les étrangers. Le juge et \es consuls s'y opposèrent et firent avorter ce projet si contraire à leurs droits et à l'autorité du roi.
En 1642, le maréchal d'Ornano crut devoir, par un louable acte de prévoyance administrative , faire construire un magasin des vivres, a Bordeaux. Le commerce y vit une atteinte à ses droits et au préjudice de ses intérêts. Il renonça à son projet. Mais, quelque temps après, on finit par faire bâlir des magasins à blé sur les bords de la rivière. Les marchands accapareurs y entassèrent des sacs de blé et ne contribuèrent pas peu à produire une hausse considérable dans le prix de cette denrée. Le peuple se plaignit de la cherté du pain , au milieu d'une si grande abondance de blé et de farine. Les jurais demandèrent que le parlement nommât des commissaires pour visiter avec eux les greniers et les ouvrir au commerce dans toute la ville et la banlieue. L'avocat général Du Sault fut commis à cet effet; le délit d'accaparement fut constaté et sévèrement puni. Six ans plus tard (1648), le froment, le seigle et l'orge étant excessivement rares, et même le pain noir très-chv, le peuple se souleva en masse et il fallut la force armée pour comprimer cette émeute, qui était sur le point de prendre de fâcheux développements.
Vers le milieu du XVII'' siècle, les marchands étalaient leurs marchandises partout où ils espéraient faire de bonnes affaires, pendant les deux grandes foires de l'année. C'était un désordre ; la surveillance était plus difficile et les règlements de la jurade étaient complètement violés. Les juge et consuls obtinrent une ordonnance royale qui défendit aux marchands
Livre XV. forains d'exposer leurs marchandises ailleurs que dans la cour ^ J. * de la Bourse et sur la place , au devant de cet édifice. L année suivante, la ville se trouvait accablée de dettes; la peste en avait moissonné la population; la guerre lavait appauvrie et diminué ses ressources et ses moyens de bien-être. La jurade s'en plaignit au roi. Sa Majesté autorisa ces magistrats à frapper d*un impôt toutes sortes de marchandises à leur entrée et à leur sortie; à procéder à la révision des comptes-rendus pendant les derniers trimestres; à constater le montant des dettes anciennes et nouvelles, et les causes pour lesquelles elles avaient été contractées.
En 1651 , les embarras commerciaux étaient devenus plus grands et plus nombreux : le marquis de Saint-Lac avait défendu de porter du blé à Bordeaux. Le duc de Saint-Simon se fortifiait à Blaye, levait des droits sur toutes sortes de denrées , sans autre titre que la volonté de Mazarin ; il avait fait sombrer cinq grps vaisseaux lestés de pierreSy pour rendre impossible la navigation sur la Garonne, ruiner le commercede Bordeaux, et, en dirigeant le courant djff côté de Blaye, forcer les commerçants de toutes les nations qui trafiquaient avec Bordeaux , d'aborder à ce port et d'y payer un tribut. Le parlement s'en plaignit amèrement au roi et demanda Téloignement du cardinal, ennemi du commerce et de la prospérité de Bordeaux et de la province.
Pendant de longues années du Xyil^siècle , le commerce maritime ne pouvait guère se faire av^sûreté : des corsaires et des pirates infestaient les mers du nord et arrêtaient toutes les importantes expéditions; ils capturèrent le Saint-Paul, bâtiment bordelais, appartenant à Pierre Lestrille, bourgeois de Bordeaux , et commandé par Pierre Boisseau , de Talmont. Lestrille porta plainte au Conseil de l'amirauté de Zélande , séant à Middlebourg, qui répondit , par une lettre très-polie, qu'on allait s'occuper de cette affaire, et qu'en rendant justice à un citoyen de Bordeaux , il espérait pouvoir se concilier
l'amitié des Bordelais et étendre davantage leurs relations Livre xv. commerciales. . 1.
En 1661 , il y eut à Bordeaux une disette considérable; le blé se vendait si cher que la jurade fut obligée de faire défense d acheter en gros ou d'enchayer, par un coupable monopole, les blés et farines. Cette pénurie de provisions alimentaires fut presque générale ; mais la récolte, en Guienne , fut assez abondante, en 1662, pour pouvoir charger plusieurs bâtioients destinés aux contrées où le manque des denrées de première nécessité se faisait sentir.
Louis XIV comprit de bonne heure les immenses avantages qui résulteraient d'un commerce bien réglé et très-étendu. Dans rintérêt de la navigation, ce prince accorda, en 1663 , une prime à tous les navires de 100 à 120 tonneaux quon construirait sur les bords de la Garonne. En 1673, il affranchit de tous droits les marchandises expédiées pour les colonies; cependant, en 1681 , il établit un entrepôt pour le tabac des colonies et en réserva lé monopole à l'État; cependant, dans l'intérêt des colonies et de la navigation, et, pour ainsi dire, par compensation , il diminua, en 1684 , les droite établis sur les sucres. Colbert fit tout cela, mais la gloire en appartint au roi. Le ministre n'eut et ne désira qu'une consolation, qu une récompense digne de ses grands talents , celle d'avoir été agréable à son roi et utile à sa patrie.
La disette se fit encore sentir, en 1667, d'une manière désastreuse ; la cupidité des marchands accapareurs en augmenta les malheurs. Enfin, le Conseil d'État fut obligé de défendre toute exportation de grains, par mer comme par terre, sous peine de 3,000 livres d'amende, de confiscation des grains, des vaisseaux , voitures ou tous autres moyens de transport. Un mois plus tard , en septembre , on découvrit que les marchands bordelais s'étaient entendus avec les marchands étrangers pour favoriser le monopole des farines et' blés à Bordeaux. Les jurats défendirent à toutes sortes de gens
l'*' Part. D. lu
Livre XV. d'emmagasiner les grains et toutes sortes de comestibles, ^^ ' d aller au devant des bâtiments étrangers pour en acheter la cargaison, avant qu'ils ne fussent entrés au port, soit du haut, soit du bas de la rivière , et cela , sous peine de 2,000 livres d'amende et de correction corporelle. On rédigea un règlement ou tarif des droits imposés aux blés, farines et menus grains qui entreraient dans les ports, les faubourgs et la banlieue de la ville, depuis le Bec-d'Ambès et l'île Cazeaux, au bas de la rivière , et depuis Rions, du côté d'en haut, de quelque part que ces blés ou farines fussent venus. On défendit aux marchands étrangers de s'établir en ville , sans la permission des jurats , et aux marchands forains d'y vendre en détail des marchandises quelconques. £n 1694 , on essaya de monopoliser le commerce des grains , mais sous une autre forme que celle de 1642. On établit des magasins à vivres dans le Haat- Pays; on y accaparait les blés, de manière qu'on les vendait aux Bordelais à des prix exorbitants. Le parlement interdit ces intrigues commerciales, défendit ces sortes de magasins, fit inhibition de porter du blé de Médoc dans la Saintooge , et mit fin au règne des monopoleurs, en procurant aux Bordelais une suiEsante abondance de grains de toutes sortes. Si un boulanger transgressait ces défenses générales , il était condamné à une amende de 500 livres; c'était une précaution salutaire contre les abus du monopole et les suites qu'ils pouvaient avoir.
Je trouve dans un vieux document qu'un ami de Bordeaux a eu la bonté de .me remettre , plusieurs des renseignements que je viens de publier, entre autres celui-ci qui ne me parait pas assez explicite : a II entrait dans le port de Bordeaux » environ cent vaisseaux en temps ordinaire et en temps de y> foire cent cinquante. » Faut-il entendre cela de la semaine ou de chaque jour? Il est probable qu'il faille entendre par là les arrivages journaliers, en comprenant sous le nom générique de vaisseaux les embarcations de toutes les formes et
(limeDsions qui naviguaient sur le haut et le bas de la rivière. Livre xv. On voit par là la grande extension qu'avait pris le commerce *^îl ' bordelais au XVIP siècle. Les juges et consuls de la Bourse étaient très-considérés et leur charge ambitionnée par les chefs des grandes maisons de commerce ; mais, pour atteindre à ces psles honorables, il fallait avoir un intérêt de deux mille liv. sur un vaisseau construit en France et du port au moins de cent tonneaux.
De ce temps, date la première idée de la compagnie des Raynai, Indes occidentales et orientales, ainsi que celle de l'Afrique pour ^tabnêslments le commerce de la Méditerranée et du Levant. Colbert fit tout etc. etc. ce qui était humainement possible pour maintenir la compagnie des Indes occidentales, créée en 1664; il la recommanda à la bienveillance protectrice de tous les parlements et en particulière cellede la Cour deBord eaux. C'était dans celte ville, essentiellement commerciale, qu'il crut trouver le plus solide appui à cause des immenses relations commerciales qu'elle entretenait avec l'étranger; il fit écrire au nom du roi aux jurats et aux bourgeois de Bordeaux , pour les inviter à entrer dans la nouvelle compagnie des Indes orientales. On convoqua à la correspond''^ Bourse, Ie26 juin, l'assembléedes Cent-Trente, pour délibérer ^^ ^««« A7V,
'' / ^ tome III.
sur la demande du roi et pour savoir quels étaient les négociants qui voudraient s'associer à la nouvelle compagnie. M. de Pontac, premier-président au parlement , se donna beaucoup de mouvement pour faire réussir l'entreprise, et dans sa lettre à Colbert, en date du 24 octobre, il déclare qu'il en avait parlé aux juges et consuls, et fait tout son possible pour les décider à se rendre aux désirs du roi. La nouvelle jurade semblait plus disposée à seconder les vues de Sa Majesté ; elle se composait de MM. de Saint-Cricq,. écuyer; Dalon, avocat, et Minvielle , bourgeois. Ils avaient tous des connaissances spéciales et favorisaient, de leur mieux, le mouvement commercial. Une nouvelle assemblée des Cent-Trente fut convoquée pour le 19 novembre, et, d'après une délibération bien
Livre XV. réfléchie, il fut résolu que Ton convoquerait une assemblée ^L générale , afin de savoir pour quelle part chacun voudrait con-
tribuer au succès de la nouvelle compagnie des Indes. M. de Pontac écrivit , en novembre , au ministre , et après loi avoir dépeint le mouvement général des esprits en faveur du projet, dit qu'il avait fourni lui-même six mille livres, et que Messieurs les présidents de Pichon , Montesquieu , Grimard et Salomon avaient mis chacun trois mille livres. De leur côté, les jurais déployèrent beaucoup d'activité pour avoir des associés, parce quon avait dit que le roi était mécontent du peu d'empressement que montraient les Bordelais pour une entreprise si utile, une institution dont leur ville devait profiter plus quaucno autre port du royaume.
La Cour des Aides agissait avec une certaine réserve el se tenait en arrière du mouvement général; d'après ce que M. de Colbert écrivit le 28 novembre, chaque membre de celte Cour ne voulait fournir que mille livres. Étonné de ce peu de zèle en faveur d'une mesure si éminemment utile à notre port, le ministre en écrivit au gouverneur de Guienne, M. le marquis de Saint-Luc, qui, dans sa réponse du 5 décenâbre , atteste le concours empressé et le zèle des Bordelais Correspond''^ ^n faveur de la compagnie des Indes , et il ajoute : « Il ns a eu,, ibid. j, q^^ le clergé qui s'en veut dispenser, et la Cour des Aides » qui ne fait pas , il me semble, tout ce qu'elle pourrait. Le » premier corps dit que ce serait contre son ministère , el » l'autre, assurément, n'a pas de raison de ne pas faire an » plus grand eflbrt; elle ne prétend donner que vingt-qualre » mille livres; ils sont quarante officiers plus accomro^odésâ » proprtion que ceux du parlement. » Il termine en conseillant au ministre d'adresser des paroles un peu vives à ce sujet au premier-président de la Cour des Aides.
La compagnie des Indes fut dissoute en 1769, et Iccodh mcrre, rendu libre, fut exercé par des particuliers jusqu'au
moment où la guerre de 1777 suspendit toutes les entreprises Livre xv, et arrêta les expéditions commerciales. J.
Un nouveau privilège, fruit de l'intrigue, vint en 1785 anéantir la liberté du commerce; mais il fut à son tour détroit par un décret du 6 juillet 1791. La guerre survint alors et le commerce suspendit complètement ses opérations. On ne voyait pendant de longues années que quelques rares gabares, quelques timides caboteurs dans le port de Bordeaux.
Les courtiers commençaient alors à se croire des personnages très-importants; ils prétendaient qu'outre leur première déclaration , les bourgeois qui faisaient entrer leurs vins en ville devaient en faire une seconde au bureau et produire leur livre de raison , pour donner la certitude que leur première déclaration , faite an bureau de la comptablie , ne contenait point de fraude. Un procès eut lieu à cette occasion, mais les jurats intervinrent pour empêcher ces injustifiables prétentions qui seraient préjudiciables à la liberté du commerce.
La guerre dans les Pays-Bas occupait l'attention publique, et par contre-coup ruinait les finances et le commerce avec le Nord. Bordeaux avait contracté des dettes; on obtint des leUres-patentes pour mettre un impôt de cinq sous sur chaque boisseau de froment , de quatre sur un de mesture , de trois sur le seigle et les fèves, de deux sur chaque boisseau de toutes sortes de menus grains qui se débiteraient et se consommeraient dans la ville, faubourgs et banlieue. On espérait par là faire face aux nécessitésdu moment; maisde nouveaux besoins surgirent bientôt après et nécessitèrent, pour la construction (l'un quai au devant du Château-Trompette, un nouvel impôt don écu par tonneau sur le vin bourgeois. On désirait aussi faire révoquer l'arrêt que les habitants des paroisses circonvoisines avaient surpris pour la libre entrée de leurs >ins, au préjudice du privilège des vins des bourgeois. La commune envoya , à cet effet, des députés au roi ; mais, n'es-
— ioO —
Livre XV. pérant pas réussir, ces députés écrivirent à leurs commettants J ' qu'il fallait renoncer à Timpôt d'un écu par tonneau et trouver un autre moyen d'éteindre la dette de la ville.
Sur la fin du XVII* siècle , on voulut vivifier le commerce et rindustrie. C'est dans cette vue que le roi créa la Chambre de commerce, qui devait se réunir une fois par semaine ; elle était composée de M. d'Aguesseau , de plusieurs notabilités, de deux négociants de Paris et de dix autres pris dans lesdii principales villes du royaume et à Bordeaux en particulier. Henri IV avait créé quelque chose de semblable en 4607. le cardinal de Richelieu reprit et protégea cette institution, mais elle ne survécut pas à Louis XUI. Louis le Grand , qui imprimait à toutes ses œuvres un cachet de grandeur et d'immortalité , s'empara de l'idée d'Henri IV et créa ce Conseil de commerce, dont nous venons de parler» sur un plan plus grandiose , avec les plus belles pei*spectives et les plus flatteurs encouragements. L'arrêt du Conseil fut enregistré au parlement en 1701 ; mais la Chambre qu'il établit ne fut en plein exercice qu'en 1705 : elle se composait des membres de la juridiction consulaire et de six anciens magistrats qui devaient être remplacés par élection, chaque année. L'intendant de la généralité en était de droit le président. Elle était chargée de rédiger des mémoires sur l'état du commerce , sur les moyens de le vivifier et de l'étendre et sur les mesures à prendre pour pourvoira l'entretien de cette Chambre à Bordeaux. Le 5 septembre 1705, les négociants s'assemblèrent dans l'ancienne Bourse, place du Palais, et consentirent, par délibération , à ce qu'on affectât aux frais d'établissement et à l'entretien de la Chambre de Guienne la somme de quatre mille quatrevingt-six francs, que le Gouvernement payait tous les ans aux corporations des marchands et artisans, comme repnfsentalion de Tintérôt d'un capital de 93,380 fr. que ces corporations avaient donné au roi, en 1697, pour le rachat des ofïices d'auditeurs des comptes, qu'il avait créés par sesar-
rêts du 25 janvier 1695 et du 26 mai 1697. Cest alors que Livre xv. Louis XIV déclara formellement, dans un arrêt , que les no- ^[i ' blés pouvaient faire le commerce sans déroger. C'est une circonstance très-remarquable dans le règne de ce grand roi qui , tout épris qu*il était de sa puissance et de sa gloire , ne se disait que le premier noble de son royaume. Par cette mesure, il attaqua un misérable préjugé répandu parmi la noblesse; elle n'était pas nouvelle, car il n'avait qu'à reproduire un édit de 1669, qui, sans doute, était tombé en désuétude ou n'avait pu vaincre les scrupules des classes aristocratiques^ Aucun noble de Bordeaux ne crut pouvoir profiter de Tédit ; aucun ne se fit négociant ni marchand .
Grâce à Louis XIV, Bordeaux était devenue une ville de commerce de première classe; il avait encouragé par des primes la construction dans notre port des navires de commerce de 100 à 120 tonneaux; de l'année 1673 à 1675, les marchandises expédiées de notre port pour les colonies étaient affranchies de tout droit. En 1681, on créa à Bordeaux un entrepôt pour le tabac des ileset en particulier de Saint-Domingue; en 1684, on diminua les droits sur les sucres. Toutes ces mesures , soigneusement maintenues pour un temps , puis légèrement modifiées selon les circonstances, contribuèrent puissamment à la prospérité commerciale de notre place ; la Chambre de commerce en fut le couronnement. Le dix-huitième siècle hérita des ressources de son devancier ; il n'eut qu'à en suivre les errements, à imiter sa hardiesse et à agrandir son horizon. Le commerce alors étendit ses spéculations à tous les coins du globe , et la population qui, en 1580 , ne dépassait pas 45,000 âmes et n'arrivait pas tout à fait à 60,000 dans le XVn^ siècle , s'accrut si rapidement par le commerce que, vers le milieu du XV!!!"", elle atteignit le chiffre de 80,000. On exportait habituellement, sur la fin du XVIP, cent mille tonneaux de vin par an pour les pays étrangers. Les vins de Médoc et de Graves, que les Anglais appellent clarel , étaient
Livre XV, alors, comme aujourd'hui, recherchés par les maisons opu- J. ' lentes des seigneurs des pays étrangers ; mais une très-grande partie des vins exportés, de qualité moyenne, venait de l'Âgenais et du Haut-Pays, et même du Languedoc. Ces vins, d'après une transaction en date de 1 500 , ne devaient descendre à Bordeaux avant la fête de Noël ; c'était ménager aux vins de notre sénéchaussée un temps convenable pour en effectuer l'écoulement par la consommation à l'intérieur on par exportation. Le petit commerce se faisait par les marchands français; mais les grandes affaires passaient par les mains des étrangers naturalisés avant 1660, ou par des négociants établis temporairement dans notre cité, pour nouer des relations, et qui s'en retournaient chez eux après y avoir fait leur fortune et créé des moyens d'y entretenir des relations avantageuses. Les Ghartrons en étaient pleins.
Depuis 1660 , les marchands ont cessé de prendre des lettres de naturalisation, parce qu'on révoqua alors les privilèges des bourgeois. Les principales cargaisons que des navires étrangers prenaient dans notre port consistaient en vins, eaux -de-vie , pruneaux , vinaigre , résine , etc. , etc. ; les étrangers nous apportaient, en échange, des draps , des étoffes de toutes sortes, les toiles de Hollande et d'Angleterre , le beurre d'Irlande , le bois du Nord , avec une immense quantité de morue , de sardines , de harengs , de poissons de tontes sortes, des farines, du fromage, de la chair salée, etc. [V.. Nous ne croyons pas devoir reproduire ici tout ce qui concerne les combats livrés sur mer ou en rivière pendant le XVII® siècle ; on trouve assez de détails sur cette matière dans le cours de notre ouvrage ; mais nous tenons à constater que notre marine marchande y a figuré avec distinction. On peut en conclure que notre commerce était alors très-étendu et
(1) Mémoires f par M. de Hczon, intendant de \à gcnêcaliliMlc Guicnne, ou |upicis de M. Burguet , juge de paix de Grignols.
nos bâtiments en état de prêter un puissant secours contre les Livre xv. élrangers qui oseraient entamer notre sol. Les marins ne roan- -L
qaaient pas; cette corporation dut être très-flatlée et honorée de voir Tarchevéque de Bordeaux nommé commandant de la flotte et dirigeant avec habileté des combats sur mer, contre des vaisseaux ennemis, en 1636; ils affectaient publiquement de le faire passer pour un excellent marin. L'exemple des grands influe beaucoup et toujours sur la conduite des inférieurs; tous les jeunes gens de Bordeaux voulaient alors suivre leur archevêque ; les officiers de l'armée de terre abandonnèrent leur drapeau et allèrent se ranger sous le pavillon du vaisseau amiral de leur prélat belliqueux ! C'étaient les mœurs de répoque , personne n'y trouvait à redire. Le ciel était peutêtre seul mécontent de la confusion de ces deux vocations diverses et, selon nos idées, incompatibles.
Sur la fin du XYI'' siècle , la population de Bordeaux ne surpassait pas 45,000 âmes; les familles nobles y étaient rares; mais les négociants ou marchands de toutes les classes y étaient très-nombreux. Le XVII* siècle, comme nous venons de le voir, développa d'une manière étonnante le commerce de notre ville, et des navires bordelais, sillonnant l'Océan et toutes les mers, portaient avec nos vins si recherchés, depuis le temps d'Ausone jusqu'à nos jours , pour la table des favoris de la
fortune, nos denrées méridionales, tous les produits de notre sol.
Nous ne nous arrêterons pas sur nos relations avec les Indes françaises; nous n'avons pas de documents satisfaisants sur œ sujet. Bordeaux a eu des rapports commerciaux assez étendus, dit-on, avec Pondichéry et Karikal, sur la côte de Coromandel; avec Yanaon, sur celle d'Orixa ; avec Chandernagor, près de Calcutta , dans le Bengale, et avec Mahé, sur la côte de Malabar.
Henri IV, comme nous l'avons dit , organisa la première compagnie des Indes; elle n'eut aucun résultat; d'autres lui
Livre XV. succédèrent aussi infructueusement. En6n , Richelieu la réor- J. ' ganisa en 1641; mais elle se borna à coloniser Madagascar. On sait les nobles luttes de Caron et Martin contre les Hollandais; celles de Dupleix et de La Bourdonnaye contre les Anglais , le sort de Pondichéry pris et repris bien des fois , perdu enfin le 15 janvier 1761 , par Lally-Tollendal, qui paya ce malheur de sa tête ; mais la paix de 1814 nous rendit les cinq postes dont nous venons de parler. On nous assure que te commerce de Bordeaux eut beaucoup à souffrir dans ces luttes lointaines du XYII® siècle et dans celles du XYIII^, du temps du bailli de Suffren et du marquis de Bussy. Dans toutes les parties du monde, sur la route du commerce, la France rencontrait la jalouse Angleterre qui lui barrait le passage; mais « sur le chemin de la gloire, elle se tient prudemment à lecart; son léopard a peur du noble drapeau de France.
Pendant une grande partie du XVII® siècle, l'Angleterre n osait pas usurper le titre de maîtresse de la mer, ni porter ses prétentions si haut ni si loin qu'elle le fait aujourd'hui: elle respectait le pavillon blanc qui abritait la fortune des sujets des rois de France , et redoutait la rencontre des bâtiments commandés par des marins de Bordeaux, de Nantes, de Brest et de Saint-Malo ! On était fier alors d'appartenir à la marine de la capitale de la Guienne, la reine des villesda Midi, quand on voyait ses beaux navires sillonner toutes les mers, les uns allant en Angleterre , en Hollande, aux États- Unis, au banc de Terre-Neuve, pour la pêche de la morue et de la baleine ; d'autres, enfin, explorant les côtes de TAfrique pour la poudre d'or, et celles de la Guinée pour la traite des noirs. C'était l'usage et les mœurs du temps; mais ce monopole odieux de la vente de chair humaine, qui, depois 1716 jusqu'en septembre 1720 , fut limité aux quatre ports de Bordeaux , de Nantes , de La Rochelle et de Rouen , et sous la condition formelle de payer vingt livres par tête de nègre qui serait débarqué en Amérique et trois livres par
tonneau de poudre d'or, tomba au pouvoir de la compagnie Livre xv. (les Indes en 1721 ; il fallait à tout négrier de Bordeaux ou de J. '
tout antre port de France , une autorisation spéciale de celte compagnie pour faire le commerce de la Guinée , et moyen- Dant une rétribution de dix livres par nègre.
Cet état de choses subsista jusqu'en 1768; alors, dans l'intérôt des colonies , un arrêt du Conseil, en date du 21 mars 1768, exempta les négociants bordelais de cette rétribution de 20 livres par tête de noir. Par cette mesure , le Gouvernement voulait encourager la traite et y pousser les Bordelais, qui n'en étaient pas très-partisans. Il réussit dans ses projets. En 1715, il n'y avait qu'un seul navire bordelais, le Saint- Jean-Baptiste, qui se livrât à ce commerce infâme , et même, en 1740, il n'y en avait que trois, et en 1764, neuf ou dix; mais en 1784, le nombre s'était élevé à vingt-cinq. Malgré la réprobation dont on stigmatisait ce commerce, nous voyons que , môme sous la Restauration, les Bordelais s'adonnaient à ce honteux trafic.
En 1716, I^w organisa la Banque générale, qui devint une source de malheurs pour la France. La compagnie émit des billets dont on plaça un grand nombre à Bordeaux , oîi elle avait désigné des directeurs-inspecteurs. S'étant chargée du commerce du Sénégal , des fermes générales et même de l'ancien privilège de la compagnie des Indes , elle inspira d'abord nne grande confiance aux spéculateurs, que malheureusement elle ne justifia pas. Bordeaux y avait consacré de grands fonds; ses intérêts y étaient immenses , mais ses pertes étaient aussi très-considérables, lorsqu'au jour du malheur général on vit tomber ces innovations monétaires de l'aventurier Law. Le commerce bordelais fut guéri de son anglomanie financière ; le malheur lui apprit à se méfier de ses voisins d'outre- Manche.
Vers le milieu du XYIII*' siècle , la guerre éclata entre la France et TAnglcterre; elle arrêta l'essor de la prospérité
Livre XV. générale , et le commerce de Bordeaux se ressentît, plus que ^^ ' toute autre ville , des calamités qu'elle entraînait à sa suite.
Les Anglais, maîtres de la mer, s emparèrent de plusieurs de nos bâtiments, et le golfe de Gascogne était devenu le théâtre des hostilités. Les négociants armèrent plusieurs navires en corsaires ; ils vengèrent noblement les pertes que Bordeaux avait éprouvées, et firent des prises nombreuses et importantes sur les Anglais. Parmi les bâtiments armés en course dans notre port, se trouvèrent la Comtesse-de-Noailles, frégate superbe, ayant à bord trente-deux canons et cent cinquante hommes d'équipage , sous les ordres du capitaine Jalineau; le Stock, corvette commandée par le brave lieutenant de vaisseau Jacques de Galvimont , enfant de Bordeaux, qui captura plusieurs bâtiments anglais et chassa de nos c6tes des corsaires de ce pays qui infestaient nos parages et surtout Fembouchure de la Gironde ; la Brune et Y Opale appartenaient à MM. Gradis, négociants et armateurs respectables de Bordeaux. Ges bâtiments mirent à la voile sans commission de guerre; les messieurs Gradis ne la croyaient pas nécessaire lorsqu'il s agissait à la fois de venger le pavillon national et les intérêts du commerce bordelais. Après des courses hasardeuses et pleines de dangers, ces deux bâtiments conduisirent dans la Gironde, en 1760, quatre navires anglais capturés dans leur expédition. Bordeaux en fut enchanté; mais comme les armateurs n'avaient pas pris une commission pour armer en course , l'amiral confisqua les prises ; c'était pour la forme seulement et pour se conformer à la loi , car le même jour il fit main-levée de la confiscation, désirant, dit-il, traiter les dits sieurs Gradis favorablement.
Il manquait à Bordeaux une institution commerciale qui pût garantir les intérêts engagés dans les expéditions maritimes. Jean Deforest en conçut le projet et sollicita, auprès du gouvernement, l'autorisation d'établir un bureau d'assurances. Ses idées furent tellement goûtées par le Gouvernement, qu'il
réussit et obtint, en 1744, pour lui seul, le brevet de courtier Livre xv. d'assurances, jusqu'à la paix; alors on en augmenta le nom- ^^ ' bre. Cette institution rendit de grands services au commerce de Bordeaux et à celui du Midi en général.
C'est alors (1744) qu'on établit à Bordeaux un bureau pour l'envoi des lettres aux colonies ou pour la réception de celles qui en venaient. C'était encore à Deforest qu'on le devait , ainsi qu'un pamphlet maritime ou registre quotidien où se trouvaient les arrivages et les sorties des navires, l'état des chargements, leurs destinations, et toutes les nouvelles qui pouvaient intéresser les négociants. Cette feuille donna l'idée des journaux de commerce qui ont paru successivement à Bordeaux.
Ed 1761 , les juifs, expulsés de l'Espagne, vinrent se réfugier à Bayonne, où, peu à peu, ils s'emparèrent de tontes les industries et presque du haut commerce. Quelques-uns d'entre eux vinrent s'établir à Bordeaux : le théâtre était plus vaste, les ressources plus abondantes et le succès plus certain. Il y avait déjà dans nos murs des juifs allemands, avignonais et portugais ; ces diverses ramifications de la grande famille israélite vivaient séparées ou se fréquentaient peu. Cependant le monopole du commerce et de l'industrie tomba bientôt dans leurs mains ; mais les dissentiments , les jalousies et les haines firent nattre des conflits fâcheux, des altercations nuisibles à la paix de la ville. Le maréchal de Richelieu les expulsa tous, à l'exception des juifs portugais, les moins offensifs et réputés aussi les plus probes. Cette ordonnance était à la fois impolitique et trop préjudiciable aux intérêts du commerce pour ne pas provoquer des réclamations; elle fut révoquée bientôt après.
En parlant des réfugiés portugais , nous ne pouvons passer sous silence la maison Gradis, dont le chef était, au commencement du XVIIl^ siècle, David Gradis, banquier et armateur très-distingué. David , dont les ancêtres étaient
Livre XV. venus en France du temps de Henry II, fonda une maison ^^1. ' opulente à Saint-Domingue, en 1724 , et une autre à la Martinique, en 1727. Il mourut en 1751. Son fils Abraham devint l'agent ou correspondant commercial des ministres de Id marine, sous Louis XV et Louis XVI; ils lui confièrent lexécution de plusieurs vastes opérations, parmi lesquelles nous citerons Fapprovisionnement du Canada et de Ttle Royale, depuis 1748 jusqu'en 1763, époque où la France perdit ces belles possessions. En 1758, il expédia, pour ces colonies, d'après la demande du ministre, 4,500 tonneaux de marchandises; il chargea et fit partir à la fois , pour Québec, une flotte de quatorze navires , et , pendant tout le temps de la guerre, les bâIimenLs de la maison Gradis eurent à lutter bien souvent contre les croiseurs ennemis de la France.
En 1759, après la dispersion de la flotte de M. de Conflaos, Abraham Gradis donna ordre à ses correspondants, en Angleterre, de pourvoir aux besoins de tous les officiers de la marine française qui auraient le malheur d'être faits prisonniers; il leur ouvrit, à Londres , à cet effet , un crédit illiaiité , ce qui reflète un honneur immortel sur ses descendants et leur donne des droits à la reconnaissance de la France.
De 1764 à 1767, il approvisionna, pour le compte du roi, nos colonies de Cayenne et de Gorée, et fit, en grande partie, les fournitures de Saint-Domingue , de la Martinique et de la Guadeloupe. En 1779, il fut chargé d'effectuer la remise des fonds nécessaires au service de Saint-Domingue, et s'engagea, par traité avec le gouvernement, de verser tous les ans neuf millions dans le trésor de celte colonie.
Abraham Gradis mourut le 17 juillet 1789 et eut pour successeur Moïse, son associé et beau-frère. Abraham fit bâtir, en 1752, Thôtel que ses successeurs occupent encore aujourd'hui sur le cours Napoléon (fossés de THÔtel-de- Ville".
Le bien de Monadey, à Talence, lui appartenait; il l'en)bcllit d'une manière splendide et Taffectionnait tellement,
qu'il y passait no jour ou deux toutes les semaines pour se Livre xv. délasser de ses affaires; il y accordait une généreuse hospita- ^^ * lilé aux étrangers de distinction qui passaient par Bordeaux. Il était lié d'amitié avec les Rochechouart, les d'Harconrt , le Diarécbal de Richelieu, etc., etc.
Le représentant actuel de cette ancienne n^ison est M. H. Gradis , qui vient de s allier avec la respectable famille de Brandam , également distinguée par l'honorabilité de son caractère et par l'étendue de ses relations commerciales. M. Benjamin Gradis, père de M. Henri , mourut en avril 1858; ce fat une perte irréparable pour la communauté israélite, qui accompagna à sa dernière demeure les restes mortels de cet homme de bien. Nous avons eu quelques rapports avec ce boD vieillard et avons toujours admiré en lui une aménité bienveillante , une politesse exquise , une modestie et une simplicité de manières qui contrastent trop avec les formes légères de la société moderne. Il avait beaucoup lu et beaucoup retenu ; il se distinguait par la sagesse de ses observations, la finesse de ses spirituelles réparties et la solidité de son jugement. Dans le cortège funèbre de ce bon israélite, on voyait confondu les représentants de toutes les administrations, de la magistrature, du barreau, du commerce et de tons les cultes.
Le commerce de Bordeaux se débattait contre les dangers et les mille entraves que lui créait la guerre de sept ans; la flotte anglaise était , pour ainsi dire , maîtresse des mers , et Qos relations au dehors complètement interrompues pendant quelque temps. Pour mettre fin à cet état de choses , les négociants firent faire plusieurs constructions navales dans le chantier du Roi , en Paludate, et, entre autres, V Utile, le Bordelais , le Ferme , le Flamand ; c'étaient des prames ou vaisseaux à fonds plats , d'un petit tirant d'eau , et propres à naviguer près des côtes ou dans la Gironde, où les grands bâtiments anglais n'oseraient pas les suivre. Chaque prame
Livre XV. avait vingt-quatre canons et un équipage convenable. Oulre *L. ces vaisseaux , il sortit de nos chantiers plusieurs frégates :
YAmphitrite , la Belle-Poule , la Tourterelle et la Dédaigneuse , et quelques autres que les Anglais ne rencontraient jamais en pleine mer qu*avec de justes et sérieuses appréhensions. En 1761 , au mois de janvier, le commerce de Bordeaux proposa une souscription afin d'offrir au roi un vaisseau de ligne pour les besoins de la marine. On voulait, à tout prix , en finir avec les Anglais, qui infestaient les mers; les jurats votèrent une somme de 150,000 livres. Les autres navires étaient armés, mais ils servaient aussi presque tous
comme bâtiments marchands. Le navire qu'on devait offrir à Sa Majesté était un grand vaisseau de ligne qui pût balayer les corsaires anglais et servir partout les intérêts de la marine et du commerce. Bordeaux était devenu un port de guerre : depuis le temps de Richelieu , les flottes françaises étaient réparties dans les ports de Marseille , Toulon , Bordeaux, Brest et le Havre.
Nous ne nous occupons ici que du commerce ; il serait trop long de consigner dans ce travail les courses, les combats ^ les victoires et les prises faites par les corsaires et les flibustiers bordelais; les grands faits d'armes maritimes ont trouvé place dans d'autres parties de notre histoire.
En 1763 , la cessation de la guerre rendit la liberté à la mer et au commerce. On expédia alors pour les colonies plus de cent cinquante-cinq navires , du port moyen de 220 tonneaux ; on arma quatre navires pour la côte d'Afrique , huit pour la Louisiane, douze pour Cayenne et trois pour Miquelon. L'année suivante , on en expédia davantage , près de troi> cents navires de Bordeaux, et l'on vit armé dans notre rade od nombre égal et peut-être plus fort de bâtiments chargés de toutes sortes de denrées coloniales. Saint-Domingue , la Guadeloupe , la Martinique voyaient arriver dans leurs ports nos bâtiments de commerce chargés de nos bons vins, de li-
qaeurs, d*eaux-de-vie , de graines de toutes sortes , d outils Livre xv. et ustensiles domestiques et de labourage, de tous les produits ^ ' de notre sol , de notre industrie et de rintelligence d'une natien éclairée. En échange , on nous envoyait pour nos besoins et pour être réexpédiés à d'autres parties du continent , le café, le sucre, l'indigo, le cacao, l'acajou et tous les produits exotiques de ces climats méridionaux.
Depuis Richelieu et Louis XIY, la marine française s'était considérablement augmentée ; les vaisseaux de guerre , les frégates et les brûlots surveillaient les côtes et protégeaient au besoin les navires qui entraient dans nos ports ou qui en sortaient. Grâce à sa formidable marine, l'Angleterre avait acquis d'immenses possessions territoriales dans toutes les parties du monde; la France voulait l'imiter et même l'éclipser.
Vers le milieu du XVIIl* siècle , la terre semblait refuser * la sève productive aux efforts de l'art et inspirait des craintes sérieuses d'une infertilité générale. Le sieur Péconét inventa une sorte d'engrais approprié à la nature du sol bordelais. Il sadressa au ministre Bertin, qui, heureux de pouvoir encourager le labourage et le pâturage , comme Sully « en écrivit, le i juillet 1772, à M. Esmengard, intendant de la province, et l'engagea à encourager l'inventeur Péconet , dont les idées pourraient avoir de bons résultats. Il lui témoigna aussi la plus grande surprise de ce qu'on n'avait pas fondé à Bordeaux une société d'agriculture, à l'exemple de la généralité d Auch et de presque toutes les provinces du royaume. Les membres de cette société , dont l'utilité ne saurait être un sujet de doute, s'occuperaient à encourager les cultivateurs par leurs exemples, et donneraient plus d'étendue et de réalité à des objets de culture , qui n'avaient été jusqu'alors qu'en projet. Les landes de Bordeaux avaient donné lieu à des spéculations sans résultat satisfaisant, parce que les spéculateurs étaient des étrangers qui cherchaient plutôt à se faire une fortune qu'à défricher réellement la vasle étendue de ces terres infer-
irt Part. d. 1 1
LWrcXV. tiles. Le ministre recommanda la formation d'une nouvelle
^^ ' société composée de personnes désintéressées du pays, qui
s'occuperaient avec zèle de l'agriculture locale, ou pour mieux
dire, de leurs intérêts domestiques. En 1761, il fut question
d'établir ces sociétés partout ; les circonstances paraissant plus
favorables que jamais, le ministre exhorta l'intendant à réu-
Archives nir un certain nombre de propriétaires de bonne volonté et
du département j^^g p^^. |q patriotique désir de se rendre utiles à la patrie.
On voit ici l'idée première de- nos comices agricoles et de CCS récompenses qu'on accorde de nos jours aux meilleurs cultivateurs, aux propriétaires les plus distingués par I élève des bestiaux , la variété et l'excellence de leurs produits, leurs procédés ingénieux pour faciliter le progrès de l'iadus^ trie , de l'agriculture, de Thorticulture et de tous les travaux rustiques si intéressants et si indispensables à la société. La grande Révolution arrêta l'essor et le progrès de lagricullure et de l'industrie, si heureusement encouragées en 1772.
M. Ësmengard , intendant, ne 6t pas d objection an projet de M. Péconet; et tout en louant les efforts de M. Boutio, intendant en 1762, en faveur des travaux agricoles, il ne put s'empêcher de dire que , si ses succès ne furent pas couronnés du succès le plus complet, c'était au parlement et à FAcadémie qu'il fallait en attribuer la cause. Des membres de la Cour, qui appartenaient en môme temps à rAcadëmie, s'occupaient quelquefois de travaux agricoles ; ils craignaleol une concurrence de la part de l'intendant et faisaient tout ce qui était humainement possible pour discréditer les vues de M. Boutin et les réunions des agriculteurs. M. Esmeoganl réunit quelques riches pî'opriétaires , mais il n'eut pas plu» de bonheur que M. Boutin. La révolution fit avorter les projets du ministre.
Le commerce des vins a toujours été pour Bordeaux une source de prospérité , et , à toutes les époques de notre histoire , n'a cessé d'attirer dans notre port des navii'es de toule^^
les parties de l'Europe , et , dans le dernier siècle , du Non- Livre xv. veau-Monde. On sait loas les privilèges que les rois ont '
accordés au vin provenant des crûs des bourgeois de Bordeaux et du clergé , aux dépens des régions viticoles du Midi. On mettait dans les entrepôts des Chartrons les vins du Languedoc et du Quercy , et généralement tous ceux qui sont recueillis hors de la sénéchaussée ; on ne pouvait les introduire en ville qu'à la Noôl; il y avait cependant quelques contrées auxquelles on avait accordé le privilège de faire entrer leurs vins dans les entrepôts , à la Saint-Martin ; mais, d'après les franchises de la ville, les jurats pouvaient saisir les vins étrangers après la fête de Notre-Dame (8) de Septembre. Ce jour-là , au plus tard , on était tenu de faire sortir ces vins (les limites de la sénéchaussée.
M. Jarreau , commissionnaire de la Compagnie des Indes , désirait garder dans son entrepôt une partie de ses vins. Le parlement s'y opposa; mais, à la demande du contrôleur général, il y consentit par une grâce toute exceptionnelle. M. LafTon de Ladebat, négociant de Bordeaux, ne pouvant obtenir la même faveur, pria le ministre de la marine d'appuyer sa demande auprès de la Cour de Bordeaux; mais avant de recevoir la réponse , il adressa à la Cour du parlement une requête motivée, qu'il remit à M. Drouilhet de Sigalas, conseiller du roi à la Grand'Chambre, où sa demande Archives avait été refusée. du département
M. Laffon de Ladebat avait déjà acheté trente-huit tonneaux de vins de Cahors, et, par suite du refus du parlement, s'était trouvé dans la nécessité de- renoncer à l'expédition, qui ne pouvait avoir lieu qu'au mois de décembre suivant à cause de la mousson , et pour laquelle il fallait de quatrei vingts à cent tonneaux de vin des premiers crûs de Quercy et de soixante à quatre-vingts tonneaux de vin de nos meilleurs paluds.
Hans sa requête au parlen)r ., AI. Laffon de Ladebal ,
Livre XV. aroiatcur, exposa qu'un ouragan ayant détruit , le 4^ mars **!! ' 1772 , la majeure partie des vivres destinés aux habitants de France et de Bourbon, le ministre de la marine, M. de Boynés, lui avait écrit qu'il verrait avec plaisir qu'il (Laffon) ex{>édiât pour les îles son navire le Terray, du port de 500 tonneaux , avec une cargaison de comestibles. L'armateur s empressa de se rendre à ce vœu du ministre; mais il y avait des obstacles à vaincre. Quelque grande que fini la disette aux îles , le vaisseau ne pouvait partir de Bordeaux que dans le mois de décembre , pour arriver au cap de Bonne-Espérance dans le temps propre à le doubler. Il était aussi indispensable, pour assortir sa cargaison , d'y faire entrer de quatrevingts à cent tonneaux de vin de Cahors, des premiers crûs.
Comme ces vins ne pouvaient rester dans les chais des Charlrons que jusqu'au 8 septembre , à moins d'une autorisation expresse de la Cour, le suppliant demandait la même faveur qu'on avait, dans une autre circonstance, accordée au sieur Jarreau.
Il était impossible de clarifier et de rebattre ces vins eu peu de temps; l'armateur demandait que la Cour lui accordât la permission de garder ces vins dans des chais , jusqu'à l'époque du chargement, faisant en même temps l'offre de déposer à l'Hôtel-de-Ville une déclaration de la quantité du vin de Cahors qu'il destinait pour l'expédition et du chai où il serait déposé, de faire pareille déclaration lors du chargement, afin qu'on en fit la vérification.
Le ministre écrivit le 24 août 4772 , en sa faveur, à M. Esmengard , intendant; mais dans cet intervalle oo avait signifié au procureur-syndic de la ville un arrêt du Conseil . du 11 août, qui dérogeait, pour cette année (1772), aux privilèges sur les vins, dont les Bordelais étaient si jaloux. L'intendant en instruisit M. deBoynes, et M. Laffon de Udebat fut affranchi des entraves d'une législation locale de privilèges et de faveurs.
Le commerce éprouva, vers le milieu du XVIII* siècle, des Livre xv. échecs et TEspagne de grands revers. En novembre 1762, la ^H ' France cédait ses colonies aux Anglais; elle promettait, par une convention secrète, la Louisiane au roi d'Espagne, pour le dédommager de la perte de la Floride. Une colonie française pleine d'avenir, vierge du feu ennemi , dernier reste du seul empire continental d'Amérique, était cédée comme un troupeau ! L'opinion en France était indignée ; le cabinet de Versailles tâcha d'apaiser les esprits , en disant que la Louisiane était menacée du mémo sort que le Canada et qu'on abandonnait sagement ce qu'on ne pouvait plus garder.
Les Louisianais furent désolés de se voir dénationalisés. Le gouverneur mourut de chagrin; la désolation fut générale el profonde. En 1768, un capitaine-général vint prendre possession de la colonie : une insurrection eut lieu et le gouverneur fut obligé de partir.
En 1769, un nouveau capitaine-général, parent de celui qui écrit ces lignes, M. O'Reilly, descendit avec 3,000 soldats à la Nouvelle-Orléans. Les magistrats essayèrent d'apaiser le peuple qu'ils avaient soulevé; O'Reilly, conformément à ses ordres, fit condamner à mort les plus coupables, le procureur général et plusieurs autres , et l'Espagne resta maîtresse de la colonie si éminemment française et dont la perte a été si préjudiciable à notre commerce.
Le Canada nous fut donc eulevéavec plusieurs de nos tles : les meilleurs débouchés de notre commerce ne nous appartiennent plus. Les Indes, conquises par des marins anglais, enrichissaient les magasins de Londres de leurs magnifiques produits, et le monopole du commerce semblait vouloir setablir sur les bords de la Tamise. Il fallait humilier cette puissance colossale et élever la France comme puissance maritime à son niveau. La chose n'était pas facile; mais une occasion se présenta, et Louis XVI, arrivé au pouvoir, en profita pour enlever à la Grande-Bretagne le plus beau fleuron de sa
Livre XV couronne , en favorisant l'indépendance des États-Unis. C était "H ' ouvrir à notre commerce de nouveaux et immenses débouchés. Des vaisseaux de la marine royale convoyaient nos bâtiments marchands et tenaient la mer libre pour que nos relationsavec le dehors n'éprouvassent ni pertes ni interruption. Nos rapports avec Saint-Domingue continuaient toujours, grâce à dos admirables flottes, qui étaient alors commandées par le comte d'Eslaing, vice-amiral, et par MM. de Guichen et de Grasse. Près de trois cents navires , appartenant à des armateurs de Bordeaux , faisaient le commerce avec Saint-Domingue el les colonies, et le pavillon de la marine militaire et royale flottait sur toutes les mers pour protéger la marine marchande, qui, organisée en flottilles , était toujours munie d'artillerie (1).
En 1778, à la fin de décembre, quatorze vaisseaux anglais poursuivaient, dans le canal de Sainte-Lucie, une flotte de vingt-six voiles escortée par une seule frégate et dont une partie appartenait au port de Bordeaux. Le comte de Laraothe- Piquet, Tun de nos plus célèbres capitaines et chef de Tune de nos escadres , se trouvait alors à la Martinique ; il apprit le danger que couraient les bâtiments français et ordonna qa on appareillât de suite pour secourir ses compatriotes. VAnnibal mit à la voile et alla engager le combat. La lutte était inégale; mais, rejoint et secouru par deux autres vaisseaux, les seuls (le son escadre en état de tenir la mer,- il réussit à sauver la frégate et dix-sept des vingt-six navires quelle convoyait. Les périls furent nombreux et grands; notre commerce n'en souffrit cependant que bien peu , grâce à la protection (le la marine. Ainsi on vit arriver sur nos côtes soixante voiles venant de Saint-Domingue, escortées seulement de trois vaisseaux de ligne : le Sphinx , le Robuste et VAmphion, sons le?
(I) lue compagnie de Cordeaux arma douze bâtinioiits de ligne. L'Elat l«i'i (i»uriii^s>it l'arlillerlc {gratis et leur abandonnait les deux tiers des prises; l'a'itn" Uers efait pour la eaisse des invalides de la marine.
ordres de M. de Grasse. Quelques jours plus lard , quarante- L»^re xv. quatre uavires destinés pour Bordeaux vinrent , par un gros J. *
temps, mouiller dans la rade de Rochefort et appareillèrent Journal bientôt après , avec le beau temps , pour Bordeaux ; leurs 3« ann^e, n« i riches cargaisons firent la fortune de plusieurs maisons de négociants de Bordeaux : c'était trente ou trente-cinq millions jetés dans le commerce de notre place , conjme Je dit le Journal Militaire (Tan 1780).
La guerre continuait toujours; mais quel que fftt le succès des corsaires anglais , les pertes des Bordelais ne furent ni nombreuses ni importantes. En 1782 , les hostilités touchaient à leur fin, et jusqu'au dernier moment les Bordelais continuaient leurs expéditions maritimes. Plus de trois cent dix navires, jaugeant ensemble 118,000 tonneaux au moins, sillonnaient les mers en tous sens et nous rapportaient, en retour de nos exportations, pour près de 140 millions en denrées coloniales. Grâce à ce mouvement commercial, Bordeaux était devenu Tune des places les plus commerçantes du monde , une ville industrielle, artistique et commerciale (1). Parmi les armateurs-négociants de Tépoque, Bordeaux cite avec orgueil les noms de Viard, Granié et C*, Bellard , Fauchey, Delbos , Labat de Serenne , Lavaud , Barraud , Barthez , Sers et Barbier, Romberg et D, Rieuker et Terstorf, Ludin, Estesse, Paul Nairac, Féger, Journu, Groc, Petit frères et C*, Vignes, M™* Dravemon, Dubosq et plusieurs autres moins célèbres dans les fastes commerciaux de Bordeaux , mais cependant assez hardis pour exposer leurs navires et leurs fortunes aux raille périls d'une guerre marilime et sur une nier couverte de voiles ennemies.
H parait certain que, môme pendant la guerre avec les Anglais, à l'occasion de l'émancipation de leurs colonies améri-
<i) Des documents Importants, tombés en notre pouvoir, nous font diflerrr .wev M. Joirannet , qui traite le mtMne sujet dans sa Statisiique (te ta (iirotide.
Ribadiou ,
de Bardeaux