Livre XI
Chap. 5.
se généralisa ; les frondeurs s'armèrent partout ; les intrigues du cardinal de Retz , les menaces du duc d'Orléans , l'habileté et l'ambition du prince de Gondé, mirent la France à deux doigts de sa perte. Paris semblait une ville conquise que les factions se disputaient. Le roi abandonna la poursuite de Condé, comme nous lavons déjà fait observer, pour aller étouffer les germes des discordes civiles qui menaçaient d'ensanglanter la capitale.
Averti , par une dépêche de Chavigny , des divisions qui régnaient entre les dncs de Beaufort et de Nemours , les deux chefs de la fronde , sur les bords de la Loire , Condé quitta Agen le dimanche des Rameaux 1653, sous le prétexte d'aller passer quelques jours à Bordeaux. Le marquis de Lévis l'attendait à Langon; il allait en Auvergne avec sa famille et ses domestiques, muni d'un passeport du comte d'Harcourt. Coudé Lenet, liv. ui. et sa suite , qui se composait du duc de La Rochefoucauld , du MoDtgiât, id. prince de Marcillac , Guitaut, Ghavigny et son valet de chambre , se mirent en route en qualité de domestiques et arrivèrent , à travers mille dangers, auprès du duc de Nemours. Accueilli et fêté comme un sauveur , il prit le commandement de l'armée , gagna la bataille de Bléneau et entra dans Paris le 11 avril y au milieu d'une population enthousiaste et ivre de joie.
Pendant ce temps, le prince de Conti parcourait la Haute- Guienne avec une armée dévouée. Le marquis de Saint-Leu , lieutenant du roi, avait essayé d'arrêter ses courses triomphales; mais la perte de six régiments, que Gondé lui avait fait éprouver à Astaffort, avant son départ pour Pans, laissa la campagne libre pour les troupes de Gonti. L'arrivée d'Harcourt, au secours de Saint-Leu, compliqua les affaires de ces contrées et commença une nouvelle série d'événements et d opérations militaires , mais qui n'appartiennent guère à rhistoire de Bordeaux.
Peu après le départ de Gondé pour l'armée de la Loire, la
La Rochefoacault, id.
La Rochefoucattlt, id.
princesse son épouse acooucba , à Bordeaux , d'un fils dont le Livre xi. chevalier de Todias fut parrain et la duchesse de Longue- ^^' ville marraine : Ou lui donna le nom de Louis de Bordeaux; il ne vécut que peu de temps. Les Bordelais étaient alors partagés en deux fractions; Tune d'elles se composait des hommes influents de la ville , qui mettaient toute leur confiance dans le parlement, et se conformaient, dans leur conduite, à ses décisions ; l'autre se recrutait dans le peuple, et se composait d'hommes séditieux qui n'avaient rien à perdre dans les guerres civiles et beaucoup à gagner dans les désordres de la société. Ces nuances politiques se remarquaient même dans le parlement : c'était la Grande Fronde et la Petite Fronde, tes exaltés et les modérés, tous opposés, plus ou moins, à la cour; tous ostensiblement les amis du prince, mais jaloux les uns des autres, lorsqu'il s'agissait d'avoir la confiance ou de recevoir les marques de la bienveillance de Condé. C'étaient deux armées ennemies en présence. Une circonstance légère , mais naturelle , faillit les pousser à des hostilités ouvertes . une misérable jalousie , de détestables passions en furent le prétexte. En partant de Bordeaux , Condé avait confié le soin de ses intérêts au comte de Marsin et à Lenet , qui avait été toujours le sage et fidèle conseiller de la princesse dans les troubles de Bordeaux. En arrivant à Paris , il écrivit à Lenet, le 24 août 1562 , et lui dit : « Je vous prie de demeurer tou- » jours à Bordeaux , jusqu'à ce que vous ayez de mes nou- » velles , puis de vous rendre auprès de moi. Cependant ne > cessez , je vous prie , de continuer vos soins pour mes inyt téréts et le bien du service, etc. , etc. »
Le prince de Conti en fut vivement contrarié; la duchesse de Longueville partagea son irritation , et tout semblait présager une rupture inévitable. Conti prit ombrage des soins assidus que le duc de Nemours avait pour sa sœur, la duchesse de Longueville ; c'était un prétexte pour une scission complète. Il s'efforça de se faire un parti dans Bordeaux et
1'' Part. B.c 5
Chap. 5.
LiYre XI. répandait partout le bruit que le parlement n'agissait pas de bonne foi et qu'il y avait dans cette compagnie beaucoup de membres disposes, les uns en faveur des ormistes et les autres à favoriser le retour du cardinal. Plusieurs d'entre eux étaient irrités contre le conseiller Guionnet, partisan de Gondé; on voulait même le poursuivre pour certains actes antérieurs auxquels la cour avait adhéré. Guionnet en prévint Gondé, qui, le 19 mai, écrivit à Lenet, le chargeant de dire aux adversaires de Guionnet qu'il leur serait reconnaissant s'ils arrêtaient le cours de leurs poursuites. « G'est une chose, ajoute-
» t-il , qu'il faut ménager fort doucement Néanmoins ,
» faites votre possible pour assoupir cette affaire. » Geux qui aimaient le désordre faisaient semblant d'ajouter foi aux bruits qu'on répandait, mais que les modérés, avec Lenet à leur tête , s'efforçaient en vain de démentir. Le peuple , en général , adopta l'opinion des exaltés et s'assembla sur une plateforme qui se trouvait entre Sainte-Eulalie et le fort du Hâ , qu'on appelait l'Orm^e, à cause de quelques centaines d'ormeaux dont elle était complantée.
Gette plate-forme était une masse de terre élevée, à mains d'hommes, à la hauteur à peu près de celle du rempart du fort du Hâ; elle s étendait depuis le coin de la place de l'Hôpital actuel jusqu'au mur de clôture de la ville , après Sainte-Eulalie. Gomplantée de beaux ormes, elle servit longtemps de promenade agréable, au bout de laquelle on avait établi un café et un billard. Le nouvel hôpital, bâti en grande partie sur l'emplacement de cette ancienne élévation , les bâtiments de la caserne et les jardins à leur suite derrière les maisons du cours d'Aquitaine, couvrent le reste de l'étendue et de l'espace que la plate-forme occupait ; elle était soutenue, dans toute sa hauteur, par un mur de rempart très-épais ( trois mètres ] , flanqué d'une tour à l'angle du côté du cours d'Aquitaine , et au bas de ce mur se trouvait un fossé large et profond. Au levant, vis-à-vis de l'église S^^-Eulalie , au lieu de muraille.
il ny avait qu'un glacis ou talus couvert d'herbes; au nord, i-we xi. elle était également soutenue par une muraille flanquée d'une ^^' tour tombée de vétusté du temps de Tourny. Cette muraille et le reste de ces ruines tombèrent en 1806. Les fondements en étaient affaiblis, depuis que Tourny avait fait emporter, pour combler et exhausser les marais, les terres qu'elle soutenait.
La plate-forme était séparée du fort du Hâ par un jardin assez vaste qui se trouve en grande partie représenté aujourd'hui par la place d'Armes ou de l'Hôpital. Le fossé de la plate-forme était contigu et faisait presque suite au fossé du rempart du fort. Peut-on en conclure que la plate-forme fût construite en même temps que le fort? Il est possible; le fort fat bâti en 1 454. La plate-forme datait de bien loin ; les ormes séculaires qui s'y trouvaient en sont les meilleures preuves* En pratiquant des fouilles pour les fondements de l'hôpital, on trouva une tombe en marbre , d'une forme semblable , sous tous les rapports , à celle des tombes découvertes à Saint- André, lors de la construction de la sacristie ; mais rien n'indique ni l'époque, ni la cause, ni l'occasion de la construction de la plate- forme.
La terre étant enlevée pour les marais , on voulut utiliser le terrain vide en y faisant construire un hôpital pour les enfants-trouvés, qu'on avait reçus jusque-là dans celui qui était situé dans la rue Bouhaut et qui avait une entrée sur cette rue et une autre sur la rue Mingin ; ce dernier édifice était vieux , incommode et insuffisant pour les besoins du temps. L'hôpital fut construit (aujourd'hui une caserne) ; mais l'administration jugea convenable de faire porter les enfants-trouvés à la manufacture ; c'était une économie , car les enfants pou-^ vaient , sans changer de résidence » apprendre un métier sous les yeux des mêmes maîtres, sans que la ville eût à entretenir deux maisons et leur nombreux personnel.
Le fnaréchal de Richelieu voulait y transférer les grandes carmélites; sa volonté était une loi à Bordeaux. Il leur offrait
Livre XI. d*ailleurs de grands avantages, et ne croyait pas trouver d'obstacle : il se trompait. Il rencontra, dans la supérieure de cette communauté, une femme d'un caractère fort, qui ne se laissa pas intimider : elle refusa. Ce débat dura plusieurs années. Dans cet intervalle, une princesse , fille de Louis XY, prit rbabit des carmélites. Richelieu, craignant une défaite, renonça à son projet. Ce bâtiment resta inoccupé pendant dix ans. C'est dans une aile de ce bâtiment que fut fondue la grosse cloche de S^-Éloi.
Enfin, en 1772, une compagnie qui se chargea de l'éclairage de la ville , demanda un local pour son établissement. Après quelques conférences entre Farchevéque et les jurats , ce prélat céda à la ville le vieux séminaire, rue Saint-Paul, en échange du bâtiment dont nous parlons , et de tous les terrains attenants aux restes de l'ancienne plate-forme.
L'établissement de l'éclairage fut donc établi dans le vieux séminaire qui existait rue Saint-Paul , depuis le temps de Pey Borland. Le séminaire n'eut pas à regretter l'échange; sa position était plus agréable et mieux aérée ; on y établit un jardin qui était , sans contredit , après ceux des Récollets et des Jacobins , le plus vaste , le plus beau de la ville. C'est sur l'emplacement de ce jardin , auquel on a joint ceux des maisons qu'on a démolies sur le cours, que s'élève l'hôpital ; sa construction fut commencée en 1820, et, le 4 novembre 1829, après la bénédiction de la chapelle et du local, par l'archevêque , le maire fit la remise de l'établissement aux administrateurs.
On a dit que la plate-forme fut formée en 161 V ; nous n'en avons pas la preuve. Quand les ormistes s'y rassemblaient , vers le milieu du xvii^ siècle , il y avait de gros ormes, témoins de son antiquité. Remonte-t-^Ue au temps de la construction du fort du Hâ, en 1454 , c'est possible; mais il est difiicile de le croire , l'orme ne résiste pas à l'action corrosive du temps et des éléments pendant deux siècles. Damai
parle d'ane bâtisse faite en 1617, pour fermer la grande LWrexi. brèche de S^nte-Eulalie, et pour la construction de laquelle -1 '
le roi donna aux ingénieurs 20,000 liv. S'agit-il là de la plate-forme? Les tours et l'épaisse muraille auraient-elles pu ^^^^ autoriser l'usage du mot bâtisse ou bâtiment ? Ce qu'il y a de page 169. certain, c'est que cette masse de terre rapportée à mains d'hommes fermait un espace vide qui offirait un accès trèsfacile aux ennemis de l'extérieur. Â défaut de documents positifs, cette dernière opinion nous paraît la plus probable.
Cest dans ce lieu, dans ces promenades ombreuses, que les révolutionnaires d'alors s'assemblaient, sous le nom diormistes, poar délibérer sur les circonstances du moment et pour surveiller la conduite des membres suspects du parlement et des modérés , surtout en ville. Leurs premières réunions furent sans ordre , sans aucune forme régulière; mais, à la longue, ils comprirent leur influence et s'organisèrent en corps par des règlements particuliers. C'était un tribunal dont les sentences étaient sans appel et les procédures sans contrôle; une cour de justice sans autre loi que les passions des juges et une aveugle fureur qui n'épargnait ni âge , ni sexe, ni condition. Les ormistes se lièrent par serment et s'engagèrent, au péril de leurs biens, à soutenir, envers et contre tous, qu'ils avaient le droit de donner leurs voix dans les assemblées générales de THôtel-de-Ville ; à se faire rendre compte par tous les percepteurs des deniers publics, par tous les employés des bureaux de finances, à se protéger mutuellement contre des corps ou dès personnages puissants, et, en cas de procès ou de mésintelligence, à s'en rapporter aux décisions des arbitres consciencieux choisis dans leur corps; à prêter de l'argent sans intérêt à ceux d'entre eux qui se trouveraient dans le besoin ; à secourir et défendre les veuves et les enfants des membres décédés de la société et à admettre dans cette association républicaine les étrangers qui en feraient la demande et qui auraient les qualités requises. En entrant dans cette société, on devait signer
Litre XI. ces statufis ou obligations et en assurer rexécation au péril de
Chap. 5. . ^ ^
— sa vie.
Cette association populaire , qui promenait la terreur pendant près de deux ans d'un bout de la ville jusqu'à Fautre , exilait ou condamnait à mort les personnages les plus marquants, et faisait exécuter, par la populace, ses impitoyables arrêts, était composée de cinq cents individus. Les plus exaltés, et par conséquent les plus distingués d'entre eux, étaient : Blanzin , Turquois , l'abbé Gai , poète , qui écrivait beaucoup en faveur des ormistes et oubliait son caractère sacré jusqu'à se dire Y aumônier de l'Ormée, Guiraud, Dupuy, Ma— zurier, le conseiller Trancars, Pontalieu, deBlaru, Tenet, Le Rousseau, Croiseillac, Tustal, Dureleste qui, de boucher, était devenu solliciteur de procès, et que Mary-Lafon , dans son Histoire du Midi , ose dépeindre , d'après Lacolonie , comme un homme franc, généreux, sans ambition personnelle , aimant la liberté en bon citoyen et voulant la donner à son parti. Ce portrait est trop flatteur; une âme comme la sienne n'a pas pu réunir tant de belles qualités. — Voilà les chefs de ce parti aveugle et sanguinaire, qui décimait impunément la population inoffensive et voulait faire de Bordeaux un vaste cimetière.
On établit dans YOrmée deux comités : l'un composé de trente-six individus, c'était le directoire suprême; il s'appelait le conseil des notables; il expédiait les aflaires qui n'étaient pas soumises à l'assemblée générale. L'autre était une espèce de convention révolutionnaire, et s'appelait la chambre d'exclusion : c'était là que se traitaient les questions de police intérieure et que se prononçaient les sentences d'exil contre les personnes suspectes. Au commencement , ils n'avaient pas de chef; mais, malgré leur farouche indépendance, ils témoignaient la plus servile déférence pour ceux qui se signalaient par leur hardiesse et la témérité de leurs projets. Villars, qui était attaché à la maison du prince de Conti, sut si bien les
dominer, qu'il se fit donner une garde de vingt-quatre gens ^^^^^ ^i« d'armes qui veillaient à la sûreté de ce singulier monarque. ' ^ ' Sa puissance n était qu'éphémère ; il tomba, et un boucher, digne complice de pareils monstres , s'assit sur le trône de boue de son sanguinaire prédécesseur. Ce boucher-roi de la population bordelaise, dont certains écrivains font un homme Montgiat, t. n. généreux, et que l'historien de Bordeaux représentera avec GourviUe, vérité comme un homme sans foi , sans loi , sans principe ^^'"l?*'
^ *^ page 275.
aucnn , impitoyable dans ses arrêts , capricieux dans son inhumanité et souillé du sang de ses concitoyens, ce boucherroi, c'était Dureteste I Pendant près de deux ans, il gouvernait en tyran; il se faisait suivre partout par ses séides et voyait parfois, réunis sous son drapeau rouge, plus de quarante mille individus ! L'imprudent prince de Conti lui-même , qui avait contribué à former et à animer cette puissante faction , était obligé, ainsi que la duchesse de Longueville, d'obéir à Dureteste, de courtiser et flatter ses misérables partisans. Souvent ce féroce dictateur lui disait : Allons, monsieur, il faut monter à cheval! Et le prince obéissait à l'instant même. En moins de huit jours , il fit chasser de Bordeaux tous les conseillers suspects. Lorsqu'on lui dénonçait un homme marquant en ville, il lui écrivait un billet conçu en ces termes : a Monsieur, ayant » appris que vous êtes malade, je vous porte une ordonnance
> pour aller prendre l'air. Si dans tout le jour de demain, vous
> n'êtes point sorti de la ville, vous serez poignardé et jeté » dans la rivière. » Un jour, le conseiller Denis l'ayant rencontré par hasard dans la rue, lui dit : Hé bien! monsieur
Dureteste , qu'avez-vous de bon à nous dire ? — Que vous ne valez rien, monsieur Denis, lui répondit brutalement le fier démagogue.
VOrmée ayant usurpé la puissance souveraine, le parlement vit condamner à la mort , sous son joug despotique, ses membres les plus distingués; les autres se sauvèrent au loin, el quelques-uns eurent la faiblesse de se courber, comme des
Chap. 5.
Livre XI. esclaves, devant ce tribnn démagogue , qui parlait beaucoup de liberté , tout en rivant les fers aux infortunés Bordelais. Le sceau de FOrmée représentait un ormeau gardé par un serpent et environné de cœurs enflammés , le tout encadré d'une branche de lauriers, dont les extrémités réunies étaient surmontées d'une colombe; la légende portait ces mots : a Estoteprudentes sicut serpentes et simplices sicut columba^ 1 } . » Dans l'exergue on lisait : Voœ populi, voœ Dei (2).
(1) Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes.
(2) La voix du peuple , c'est la voix de Dieu. M. H. Martin {Hist. de France, tom. XII, pag. 437) dit que sur le sceaa de
VOrtnée était gravée la figure de la Liberté.