Livre Xli
Ctoap. 4.
Recueil des
lettres du cardinal
Mazarin , par Tcibbé
D*Alin.val.
Guinodie,
Huioire
de Ubourne.
Bordeaux allaient venir lui présenter leurs hoiQinagesau oom de leurs concitoyens , Forgueilleux ministre , qui n'avait pas oublié les temps passés, en rit et en écrivit de suite à la reinemère le billet suivant : « Il est déjà minuit passé , et je dois ». partir à deux heures; je finirai donc en vous disant que le » parlement de Bordeaux, ayant appris qae je ne faisais pas » état de passer par la dite ville, m'a fait unedépntatioa que » je rencontrerai demain à Libourne , nonobstant qu'ils n'en x> aient jamais usé ainsi. Je les eusse bien dispensé de ce com- » pliment, ne croyant pas que cette civilité extraordinaire » m'élève beaucoup, puisque la manière incivile dont ils en » usèrent avec moi autrefois à Bordeaux, ne me visitant pas, 9 ne me fit pas grand tort. Ce sont des gens de bonne eon- » science, qui veulent faire leur salut, me rendant à présent » ce qu'ils m'ôtèrent alors? » En entrant au salon de madame Belliguet où il devait loger à Libourne, il y trouva les députés du parlement de Bordeaux, les magistrats de la ville et une foule de personnes notables du pays. Il avança vers la mattresse de la maison, et lui prenant les deux mains, il Ipi dit : « Me voici donc dans la maison et dans la ville de mes vieux » amis. » Puis se tournant vers les magistrats de Libourne , il leur dit : « Messieurs, Leurs Majestés n'ont pas oublié les » témoignages de fidélité et d'attachement qu'elles ont reçus » de la part des habitants de Libourne, lorsque tant d'autres » sujets leur faisaient la guerre dans cette province. »
Ces derniers mots étaient à l'adresse des Bordelais : les députés du parlement le comprirent à merveille et en furent consternés. Cependant ils eurent le courage de lui adresser an discours flagorneur, où , oubliant Leurs Majestés, ils lui prodiguèrent à lui seul tout leur encens le plus suave et le plus enivrant. Mazarin ne fut pas dupe de leur ruse ; il omit à dessein de parler de lui-même et les entretint long-temps du roi et de la reine et de leurs droits à l'amour et au respect des peuples de la Guienne. Les jurats de Bordeaux furent
alors admis ; ils s'exprimèrent avec esprit et délicatesse ; le i^ivre xil cardinal en fut si satisfait qu'il leur dit tout haat et en pré- ^L ' sence des députés du parlement : « Que jamais la jurade de ^^^*
> Bordeaux , quand elle n'avait pas été induite en erreur, » menacée , intimidée et outragée , n'avait cherché à lutter
> contre l'autorité royale. » C'était encore une allusion blessante au parlement.
De Libourne , le cardinal se rendit à Cadillac , où le duc d'Épernon le traita avec magnificence. Les sieurs Grenier , CkramqHe bor- Lestrilles, jurats, accompagnés du clerc de la ville et de plusieurs bourgeois distingués, y allèrent le saluer encore.
Louis XIV, plein de confiance dans l'habileté du ministre et dans les dispositions amicales de la cour de Madrid, se décida à aller au devant des bonnes nouvelles qu'il attendait. Il Montg]at,t.in. partit de Fontainebleau avec sa mère et sa suite, le 28 juillet, et arriva à Blaye le 17 août, où le prince de Conti, gouverneur de Guienne depuis 1658, avait fait venir toutes les barques , gabares et bateaux des ports de Libourne, de Cubzac et de Bourg pour servir à transporter à Bordeaux les équipages de la cour et les troupes qui accompagnaient le roi. Sa Majesté avait défendu toute dépense extraordinaire; cependant les jurats firent préparer une galiote ou maison navale , ornée Chronique bord'une manière splendide et dans le meilleur goût et enjolivée au dehors d'une manière superbe ; elle avait des ouvertures vitrées et sur le dôme des fleurs-de-lis d'or avec des étendards aux quatre coins , aux armes de France. Le dedans , comme le dehors, était également peint en bleu de ciel et orné de glaces et d'emblèmes; le dais était de velours cramoisi avec des dentelles d'or et d'argent; on y voyait un fauteuil de velours cramoisi pour le roi , un autre de velours noir pour la reine, et plusieurs autres sièges moins élégants recouverts de velours rouge pour les divers personnagesqui formaient sa suite. Le 19, Louis XTV s'embarqua, à deux heures de l'après-midi, dans cette magnifique galiote, remorquée par trois chaloupes
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Livre XII. et quatre-vingts matelots habillés des couleurs du roi. Il fut
^II ' accueilli sur le quai, à Bordeaux, à cinq heures du soir, par
^ ^^' une population ivre de joie, au milieu de mille acclamations,
mille témoignages d'allégresse et de bonheur et au bruit de
rartUlerie des forts et des vaisseaux en rade. Les jurats le
complimentèrent en débarquant et lui présentèrent les clefs
de la ville, qu il refusa comme étant en bonnes mains; il alla
Montgiat, t.in. loger chez M. le président de Pichon, au Chapeau-Rouge; la
Mé ok'es d ^^^"® ^^ '® ^^^ d'Anjoju descendirent à Tarchevêché ; Made-
jtf"« de Mont' moiselle prit ses appartements chez M. de Pontac , premier
Wkl'petitot.' président. Le soir, la ville était splendidement illuminée;
partout inondés de flots de lumière, étourdis de chants de joie
et de vivats pour Leurs Majestés , les Bordelais ne voyaient
que des danses, des feux de joie , des amusements de toute
sorte; TOrmée était tout à fait oubliée ; on n'en gardait plus
le souvenir !
Pendant les deux jours suivants, le roi reçut les dîférents corps de la cité et les députations des villes voisines. Profitant de son séjour au milieu d'eux , les Bordelais eurent souvent occasion de l'entretenir de leur gêne et de la misère produite par les guerres passées. Touché de leurs plaintes, qui n'étaient que trop réelles et trop fondées , il fixa le talion à six mille 50 août 1650. livres et la subsistance à deux ; il rétablit à Bordeaux la Cour
des Aides et montra un sincère désir de cicatriser les plaies de la ville et de la province , de soulager le peuple et de le rendre heureux. C'était chez lui un mouvement naturel de reconnaissance , car il était enchanté de Taccueil affectueux qu'on lui avait fait, et ne se gênait pas pour le dire, même devant ceux qui auraient désiré qu'il l'ignorât. Un jour, entendant autour de lui les mille .t;it;ato de ce bon peuple, il se retourna et, s'adressant directement à d'Épernon, lui dit : (c Mon cousin, nous ne connaissions pas, vous et moi, les vé- » ritables sentiments des Bor(3elais et leur affection pour leur » souverain. » C'était une douce satisfaction, un peu tardive,
il est vrai , pour un peuple qui aimait son roi, mais elle était i^îvre xii. accablante pour le duc qui l'avait tant calomnié. Quelque belle ' ^L * que fàt la réception que les Bordelais firent à Louis, Loret '^^' crut devoir et pouvoir la critiquer dans sa Gazette (1) :
Quelque agréable que fût le séjour du roi à Bordeaux , la reine-mère semblait ennuyée et contrariée des retards que souffrait la négociation de Mazarin avec Louis de Haro; elle avait toujours dit et espéré, dit Montglat, qu'on pourrait faire cette année et la paix et le mariage ; il lui tardait de réaliser ses voeux. Enfin elle apprit, d'une manière positive, que, par suite d'une attaque de goutte , le cardinal n'était arrivé à Saiot-Jean-de-Luz que le 28 juillet , et que les conférences nataient commencé entre les deux ambassadeurs que le 13 août. Louis de Haro y mettait autant de lenteur et de précautions que Mazarin y déployait de finesse et d'empres*sement. L'Espagne, toujours lente, affectait de l'être cette voltaire, fois-ci plus que jamais; elle insistait fortement sur la réin<^ ^^ uuu^iv tégralion da prince de Condé dans ses chairs et gouverne- chap. vi. méats , la restitution de ses biens , et sa réhabilitation sons
(i) Voiei ipielqves nauvaia vers sur ce sujet :
t Bordaaox, la famenaecité, » Nonobstant son adversité » Et qu'eHe n*eût sujet de rire, » A traité le roi , notre sire , » Avec assas d'affection;
• Toniefois la collation
j» Qui fut le treizième d*octobre, 1 ttait maigre , petite et sobre ;
• Ensoitaonit jouer un feu, » Qui parut et dura fort peu ;
» N*ayant pas beaucoup d*artifice 1 Tant en soi qu*en son édifice , » Dont la caur en faisait des ris 9 Dit : Ce n*est pas ici Paris, > Et pour régaler un grand prince » Tont ceci nons semble bien nince. »
Chap. 4.
Livre xii. tous les rapports civils et politiques; elle insinuait même qa'en cas de refus, elle procurerait à ce prince des établissements considérables dans les Pays-Bas. Cette dernière clause semblait tout à la fois une menace et une injonction; elle blessa la fierté d'âme du monarque français; mais, considérapt qu'il aurait au Nord un nouveau germe de discordes civiles , il consentit à tout ce qu'on demandait , et le traité 7 Novembre, et le mariage furent enfin arrêtés. Les deux cours furent contentes des arrangements conclus; mais, d'un commun accord , on renvoya le mariage au printemps. La reine se détermina à parcourir le Midi , et , le 6 octobre , Leurs Majestés , avec une nombreuse suite et escortées de MM. de Camarsac et de Ricbon, jurats, se mirent en roule pour Cadillac, où d'Épernon, devenu depuis peu gouverneur de la Guienne, les accueillit avec une pompe princière. Le leudemain elles arrivèrent à Bazas, où, en mémoire de leur joyeuse entrée , le roi fit mettre en liberté quelques prisonniers. De Bazas, la cour prit la route de Toulouse, par Casteljaloux et Nérac.
Le cardinal alla rejoindre le roi et la reine à Toulouse , en
novembre , et leur rendit compte de tout ce qui s'était passé.
Alors on décida que le roi irait en Provence , où l'on croyait
entrevoir des germes d'une révolte; mais l'excessive rigueur
de l'hiver fit renvoyer celte excursion jusqu'aux beaux jours
du printemps. Enfin le traité, ratifié aux applaudissements
de la France , fut publié avec une grande solennité à Âix où
se trouvait le roi et où il reçut du pape les dispenses de son
mariage avec Tinfante. C'était la fin d'une guerre de vingt-
Mémoket de cinq ans. La France se croyait heureuse : « C'était une joie
M»« de Mont- ^ gj générale , dit M"* de Montpensier, qu'on tfen a jamais vu
p. 435, etc. » une si naturelle dans l'esprit et dans le cœur de tout le
1660. ^ nionde. » A Bordeaux , c'était une vraie fête de famille que
le 23 juin 4660 ; tous les corps assistèrent, en costume , au
Te Deum, à Saint-André* On fit un feu de joie sur les fossés
de rHdtel-de-Yille , où tous les boargeois se trouvaient en Uvre xii. armes , et d'antres feux particuliers devant toutes les maisons respectables ; de tous côtés on ne voyait que des divertissements publics , toutes les démonstrations possibles d'un bonheur difficile à décrire.