‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 37 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

D*Épernon gouverneur de la Guienne. — Voyage de Louis XIV, de Langon k Bordeaux. — Sa réception. — Son départ. — On exige des docaments justificatif, des titres de bourgeoisie. — Règlement pour Tadmission des nouveaux bourgeois. — Vauban reconstruit le Château-Trompette. — Plaintes des Bordelais k cet égard. — Nouveaux projets de Tadministration municipale pour les divers besoins de la ville et pour Tamortissement de la dette. ~- Nouvelles demandes. — Le roi en fait peu de cas. — Le pouvoir absolu commence à respecter les libertés publiques. — Arrêt du Conseil à Paris, qui modifie l'élection des jurats et prescrit plusieurs mesures utiles au commerce et au bien-être des Bordelais.— Le maréchal d*Albret arrive à Bordeaux en qualité de gouverneur de la Guienne, etc.

Livre XII. L^ roi D avait pas oublié raccueil flatteur que d'Éperuon lui avait fait à son arrivée à Cadillac; il voulait lui en témoigner sa reconnaissance et ne voyait rien de plus convenable à

faire que de le nommer gouverneur de la Guienne. D'Epemon fut sensible à ce souvenir de son roi ; les sieurs de Gamarsac, Yideau et le procureur syndic se rendirent à Agen pour le complimenter à cette occasion. Le temps n'était pas loin, où tous les bourgeois se fussent levés en masse à cette nouvelle; aujourd'hui c'est de l'indifférence : il faut si peu pour soulever ou apaiser les flots de la colère populaire! Le mariage fut célébré à Saint-Jean-de-Luz, par procuration, le 13 juin. Leurs Majestés reprirent la route de Bordeaux; elles devaient coucher à Langon, le 29! du même mois. Le lendemain , à sept heures du matin , elles s'embarquèrent , au bruit des canons et des trompettes, dans une maison navale doublée de velours cramoisi avec des passements d'or ; les fauteuils de Leurs Majestés étaient recouverts de velours de la même qualité et séparés des autres personnes de leur suite par une magnifique balustrade étincelante d'or. Les

prÎDces, les ministres et les principaux seigneurs avaient des Livre xii. chaises garnies de velours noir; la galiote était richement '-1 ' dorée et ornée d'emblèmes d'amour , de chiffres entrelacés , . «w- ^ de diverses devises appropriées aux circonstances; elle était couverte , d'un bout jusqu'à l'autre , d'élégants tapis , et tout aatoor se trouvaient des bancs garnis de velours avec des crépines d'argent. Le haut du bateau royal avait la forme d'un dôme très-élevé , doublé de velours cramoisi ; il était tiré par quatre bateaux plats azurés et semés de couronnes d'or avec les chiffres de Leurs Majestés et de la ville ; tous les matelots étaient habillés de taffetas blanc avec passements d'or et émargent. Cette galiote portait le roi , la jeune reine , la reine^mère, toute la cour; plusieurs autres bateaux la suivaient portant la suite de Leurs Majestés , et accompagnés de violons et de musiciens de Bordeaux. Le peuple, stationné sur les rÎTes, répondait par des vivats prolongés aux chants de joie du clergé ; l'écho jouait sur les eaux et répétait au loin les accents d'admiration et d'amour d'une population profondément émue et ivre de joie; le tout offrait un aspect féerique et charmait les sens. A plusieurs reprises , le roi témoigna combien il était sensible an gracieux accueil que les Bordelais levr avaient fait, à lui, à son auguste épouse et à la reine sa mère.

Arrivées à Bordeaux à deux heures, Leurs Majestés furent chrontqve torreçues sur ie port par le goaverneur d'Ëpemon , qui s'était ""''"rendu en ville à cet effet le 21 , et pour y ordonner les préparatifs nécessaires. Il présenta au roi les clés de la ville; mais le prince lui fit signe de les offrir à la jeune reine , qui les loi rendit. Les trois clés de la ville , d'argent massif, étaient réunies , dans un bassin d'argent , avec un anneau de deux serpents entrelacés ; au bout de chaque clé étaient deux dauphins, portant sur leurs têtes des fleurs-de-lis en vermeil ; le reste des dés était parsemé de fleurs-de-lis semblables. D^Épernon avait ordonné un grand nombre de carrosses pour

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Livre XII. le corlége; le roi et la reine furent conduits chez le président de Pichon, au Gbapeau^Rouge. La reine-mère et Monsieur descendirent à rarcbevêché, et Mademoiselle logea chez M. de Pontac, premier-président. Les rues oii devait passer le corlége étaient tapissées ; les balcons et les fenêtres étaient garnis de dames qui agitaient au debors des moucboirs blancs en signe de joie, et l'air retentissait des cris mille fois répétés de : Vive le rai! vive la reine I etc., etc.

Après quelques jours de réjouissances à Bordeaux , Leurs Majestés se mirent en route (9S7 juin) pour Paris, par Blaye , accompagnées de MM. de Camarsac, de Déjéban, du procureur-syndic et des clercs de la ville. En reconnaissance de leurs bons offices et à l'occasion de son mariage , le roi crut bonorer la ville où il avait été si magnifiquement reçu , en donnant aux jurais des lettres de noblesse et de confirmation pour ceux qui en avaient déjà. Les jurats d'alors, c étaient MM. de Camarsac, écuyer; Grenier, avocat; Lestrilles, bourgeois; Ricbon, écuyer et trésorier de France; Yideau, avocat, et Déjéban, bourgeois. Leur autorité était alors très-grande et très-étendue et leur influence sur la population bien considérable. Comme ces magistrats étaient obligés de consacrer tous leurs moments aux affaires publiques, le conseil général crut devoir, en 1661 , porter le traitement de chaque jurât à 1 ,500 livres ; c'était une indemnité en raison de l'abandon momentané qu'ils faisaient de leurs propres affaires pour celles de la ville. Dans ce temps, le titre de bourgeois de Bordeaux était encore très-recherché ; mais , à la faveur des discordes civiles, plusieurs habitants de la ville l'avaient usurpé. On provoqua un arrêt du conseil , en décembre 1660, qui ordonnait qu'on prouvât, par des pièces justificatives, le droit qu'ils avaient de prendre le titre honorifique de bourgeois de Bordeaux.

Les privilèges des bourgeois avaient été grands et étendus, mais on en avait suspendu , nié ou violé plusieurs pendant les

guerres de la Fronde et de TOrmée. Il s'agissait de les faire i^^^re \\u revivre et de les remettre en vigueur. Ck)nforinéinent donc aax anciens usages du pays , le parlement avait défendu , le 30 mars 1664, aux cabaretiers, de vendre ou d'acheter d'autres vins que ceux provenant des crûs des bourgeois. Cet arrêt Tôt remis en vigueur à la grande satisfaction et au profit de la boui^eoisie. On arrêta encore qu'après avoir vérifié tous les titres, et examiné tous les registres des bourgeois, aucun iodividu ne serait pins admis à se faire inscrire sur le tableau des bourgeois s'il n'avait un intérêt de 2,000 livres sur un na- Tire de fabrique française, et si trois ou quatre jurats ne voulaient apposer leurs signatures au titi'e sollicité ou accordé. On fit trois registres de la bourgeoisie véritable et légalement instituée; l'on d'eux fut déposé au bureau des finances; l'autre aa greffe de THôtel-de-Ville ; le troisième à la connétablie. Les bourgeois avaient eu le privilège de porter l'épée et de se munir partout d'armes à feu ; mais ces privilèges étaient devenus la cause de rixes et de crimes et une sorte d'abus ; m arrêt du conseil les supprima en 1670 , le 18 juillet. Cette sage défense fut renouvelée en 1706 , et une amende de 600 livres fut imposée à tout individu qui porterait des pistolets de poche « un poignard , baïonnette ou d'autres armes défendues, à l'exception toutefois des gentilshommes et des officiers des armées du roi. Les bourgeois avaient en outre le singulier privilège d'être dispensés de recevoir chez eux des gamisaires, sans au moins un jugement préalable ou un ordre du roi.

Pendant son séjour à Bordeaux , Louis XIY eut souvent occasion de voir l'affreuse misère qu'entraîne à sa suite la guerre civile; désireux de prévenir chez les Bordelais, dont il avait apprécié les bons sentiments , le retour de semblables désordres , il songea à faire reconstruire le Château-Trompette et à en faire une place forte pour réprimer plus aisément toute tentative de révolte ou de résistance à l'autorité

Livre XH. dont led Bordelais, Datarellement boDS et faciles à égarer, ' 'L.^' n'avaient que trop souvent donné le funeste exemple. Il donna ^®^* ordre à Vauban de reconstruire le Château-Trompette. Le plan déplut aux Bordelais ; les bastions devaient prajeter trop en avant sur la rivière et intercepter par conséquent tonte communication entre la ville et les Chartrons , par le littoral de la Garonne. Le commerce s'en plaignit; mais Vauban, qui ne voyait que l'intérêt du roi , et voulant que son fort dominât à la fois la rivière et la ville, continua les travaux. Le cas paraissait assez grave pour exciter l'attention la plus sérieuse de l'administration. On convoqua un conseil général, et on délibéra qu'il fallait envoyer des députés à Paris, poar supplier le roi de faire reculer les bastions , ou , s'il était iai" possible de réformer cette partie du plan , de vouloir bien y faire un quai qui fournît aux habitants des Chartrons et de la ville un trajet plus court et plus de facilité pour leurs communications joarnalières et le transport de leurs marchandises. On chargea les députés de demander encore avec instance la suppression des cinquante sous par tonneau imposés è chaque vaisseau étranger à son entrée dans le port, la réanion des offices des courtiers au domaine de la ville , la réparation de la tour de Cordouan et l'établissement d'un fonds d'amor* tissement pour l'extinction des dettes de la ville. Les dépotés 1661. partirent le 1^' septemibre et furent accueillis avec bonté par le roi ; il fit droit à quelques-unes de leurs demandes et Tome H , promit de s'occuper des autres. En efiet , en 4665 , ce monarpag.383et673. g^^^ ^^^ ^^g beaux-arts , fit restaurer, d'une manière grandiose , le magnifique phare de Cordouan, par Louis de Foix. Quant au droit de cinquante soos par tonneau , la mippression en offrait des difficultés pour le moment ; mais en 1664 , M. de Malet , premier jurât , renouvela la même demande avec plus de succès et supplia Sa Majesté, au nom de la ville, de révoquer le privilège qu'elle avait octroyé au marquis de Doras, de pouvoir faire descendre du Haut-*Pays, contrairement aux

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privilèges des boai^jeois de la ville , mille tooneaux de vin en Lim xii. barriques de jauge bordelaise, immédiatement après les vendanges. Cet abus se renouvelait tous les ans , de sorte que les jorats forent enfin obligés de mettre des gardes aux portes et sar les quais pour empêcher l'introduction en ville des vins du Haut-Pays , et pour s'informer et constater avec soin de i|o^ crûs étaient les vins arrivés en rade. Le zèle des employés du fisc ne connaissait pas de bornes et faisait des mé*omtettis; la rigueur de leurs procédés ne ralentit pas la contrebande et ne fit qu'augmenter les précautions pour échapper à Qoe surveillance vexatoire. En 4665>, les courtiers s'ar^ 1665. rogereut on droit que la loi leur déniait ; ils voulaient forcer les commerçants qui avaient déclaré au bureau de la conné* lablîe la nature, l'origine et la destination de leurs marchandises , de venir faire la même déclaration devant le juge de FamiraMé et y représenter leur livre de raison; mais ces préleiitîoas des employés subalternes furent repoussées comote ittaoKles et mii^bles aux relations commerciales. A cette époque, le commerce renaissait avec splendeur et le roi en bvorisa le développement en fondant , en 4664 , la compagnie des Iodes ocddentales. Le 19 novembre , on convoqua le eonaeil général des Centr trente, pour savoir oe que chacun vou-* lait donner, afin de former un fonds spécial pour les opérations de celte compagnie. Le roi donna plus de six millioœ de notre monnaie ; les princes- y contribuèrent avec empressement; les cours souveraines donnèrent 12,000 livres; les Siècu Enances, deux millioes ; la caisse des marchands, 660,040 ^ t.:^^^ ' livres. Toule la nation secondait son roi , dit Yillars , dans ses géttéretix efforts pour la prospérité de la France.

liais enfin Goibert arrive , et avec lui le crédit et la confiance ; il crée les arts et Tindustrie , favorise le commerce extérieui* , ouvre de nouvelles routes , des canaux nouveaux etguandibses, en particulier celiii du Midi, cette grande artère de la France. Ses {N^miers soins sont pour l'industrie et le

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Livre xf(. commerce de l'intérieur, qa'il encourage et protège , pendant JL ' que l'agriculture fleurit partout, grâce à Timpulsion que loi avait donuée Sully. Colberl ne s'arrête pas, il porte la marine française à cent vaisseaux de guerre , fait réparer Brest et Toulon , crée Rochefort , ranime Bordeaux , établit, comme nous l'avons dit, les compagnies des Indes orientales et occidentales, et, un peu plus tard, celle de l'Afrique, pour le commerce de la Méditerranée.

Correspond^* Le roi lui-même, d'après le conseil de Colbert, écrivit aux ^ tome ni. ' jurats et aux bourgeois de Bordeaux pour les engager à entrer dans la compagnie des Indes. M. de Pontac, qui avait la confiance du roi et de Colbert, écrivit, le 24 octobre 1664, à cet illustre ministre, quil avait mis lui-même dans la caisse de la compagnie 6,000 liv., et que le président de Pichon, les conseillers Montesquieu, Grimard et Salomon, y avaient aussi mis chacun 3,000 liv. Les jura ts s'étaient donné bien des peines pour trouver des actionnaires ou des hommes décidés à encourager cette entreprise ; le commerce était alors peu accoutumé à ces grandes spéculations; il reculait à la vue des hasards et des dangers possibles ; l'Angleterre et la Hollande savaient s'élever au-dessus de toutes les craintes et recueillaient seules tous les avantages. Le gouverneur de Guienne, le marquis de Saint-Luc, écrivit le S décembre, et, attestant le zèle des Bordelais pour les travaux de la nouvelle compagnie, ajouta : « Il n'y a que le clergé qui s'en veut » dispenser, et la Cour des Aides, qui ne fait pas, il me sem- » ble, tout ce qu'elle pourrait. Le premier corps dit que ce » «erait contre son ministère, et l'autre assurément n'a pas de » raison de ne pas faire un plus grand effort; elle prétend » ne donner que 24,000 liv.; ils sont 40 officiers plus accom- » modes à proportion que ceux du parlement. » Il conseilla un appel plus sévère au premier président de cette Cour.

On voit tout ce que Louis XIV et Colbert tentèrent de faire pour étendre nos relations commerciales avec les Indes. Les

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cirooDStaDoes ciroonscrivaienl laciion da génie, et les com- uvrexii merçants d'alors n'osaient pas monter à la hauteur où Ton croyait pouvoir les élever ; mais ils ne perdirent pas de vue la prospérité de notre ville; rien n'a été négligé pour en faire la reine du Midi; en Colbert, les sciences et les beaux arts avaient trouvé on Mécène, le roi un grand ministre et Bordeaux an ami ; la prospérité commerciale de notre cité date de cet homme célèbre. Le commerce des Bordelais avec le Nord prenait alors d'heureux et étonnants développements; mais, par malheur, une épidémie désastreuse désola, pendant 1664, la Hollande et la Zélande; les jurats de Bordeaux, pour prévenir l'introduction de la contagion, ordonnèrent à tout vaisseau venant du Nord et sortant surtout de ces parages , de mouiller pour leur quarantaine devant les palus de Blanquefort, vis-à'Vis de Montferrand, afin d'y décharger et de parfumer leurs cargaisons; le commerce de Bordeaux en éprouva de grandes pertes (1).

Les observations des jurats de Bordeaux , sur les bastions du nouveau Château-Trompette , furent enfin couronnées de succès; le roi leur permit de construire, en dehors des bastions, on quai , mais aux frais de la commune de Bordeaux ; cependant, sur les représentations de l'administration municipale, qui démontrait que les ressources de la ville étaient insuffisantes pour un ouvrage si dispendieux , le travail fut abandonné pour quelque temps, puis repris avec vigueur, et enfin achevé par le gouvernement avec le secours de la ville, dont les dettes furent vérifiées par ordre du roi , le 22 septembre 1667. Pour former l'esplanade du Château, il fut décidé plus tard, par un arrêt du Conseil, qu'il serait pris cent toises de terrain tout autour; la ville fut autorisée à augmenter les. droits d'octroi pour indemniser les propriétaires expropriés.

(I) De Cftte époque date la fondation du village dit La Grange, vis-k-vis de VontferraDd.

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