CHAPITRE VII
Nouvelle révolte. — Un placard séditieux. — Le peuple se soulève k cause du papier timbré, etc., etc. — L*arcbevèque de Bordeaux se rend sur le lieu de rémeote. ^ On ne l'écoute pas. — Le maréchal d'Albret poursuit dans leurs quartiers les émeutiers. — Le curé de Saint-Michel intercède pour eux. — On arrête les coupables. — Ils sont punis. — Les troupes prennent leurs quartiers d'hiver à Bordeaux. — On désarme les Bordelais. — Conduite du parlement.— Le papier timbré' et autres impôts sont rétablis. — Des portes démolles. — De grosses cloches portées au Château-Trompette. — On veut démolir le clocher de Saint-Michel. — Les exactions et les vexations des soldats. — Bordeaux traité en Tille conquise. — Les lettres des Jurats aux ministres du roi , etc. , etc.
Pendant quelques jours Bordeaux jouissait d'un calme appa- urre xiL rent; le peuple se livrait à ses travaux, mais les principaux r^ agitateurs ne se reposaient pas. On craignait toujours qu'on rétablit les impôts sur la marque d'étain et sur le papier timbré ; on répandait , à cet égard , des bruits alarmants et le peuple ne manquait pas de donner des signes de mécontentement. Enfin, on afficha à la porte de THôtel-de-Ville , le 19 juin, le placard que voici :
« Nous savons que l'intendant a rendu une ordonnance pour » rétablir le papier timbré; nous n attendons que cela pour » tuer et brûler les jurats qui prêtent la main à cette tyrannie, » et même le maréchal dAlbret et ses adhéretxts.
» Signé : Les Enfants perdus. »
On découvrit que les auteurs du placard étaient un crocheteur et un porteur de chaises. On envoya ces deux enfants perdus aux galères.
Quelques jours plus tard , des gens du peuple aperçu- le Août. rent sur le port deux balles de papier qu'on allait expédier pour Bergerac. On soupçonna bien vite que c'était du papier
Livre XII. timbré. Des attroupements se firent autour de celte marchandise ; on porta une balle chez le jurât Villate , qui , vu l'heure avancée de la journée, leur donna pour avis de renvoyer cette affaire au lendemain, espérant que la nuit porterait conseil ; il ajouta que cétait la fêle de Sainl-Rocb quon solemnisait à Bordeaux , et pendant laquelle il ne pouvait pas s'en occuper, aUen(]u que les bureaux étaient fermés et qu'il lui était impossible de donner des ordres nécessaires. On allait déposer à THÔtel-de- Ville le ballot saisi ; mais le peuple s'attroupa et l'émeule devint terrible et exigeante. Quelques jurais se rendirent à la hâte sur le quai ; ils essayèrent de faire entendre la voix de la raison et de la sagesse à la foule ; c'était peine perdue ; une nouvelle troupe de misérables accourut, et, après avoir éventré le ballot, ils déchirèrent le papier, mirent le feu au bateau et le réduisirent en cendres. Les jurais, dont on venait de méconnaître le caractère, se retirèrent à l'Hôtel-de-Ville ; la foule les suivit avec des accents de colère et de menace , criant avec force qu'on songeait , par une violation de la foi promise , à rétablir le papier timbré. Informés de ces faits et des attroupements tumultueux qui s'étaient formés devant rHôtel-de-Ville , le maréchal d'ÂIbrct se rendit sur la scène de ces désordres. Sa présence intimida la foule et le calme allait se rétablir ; inais tout à coup un groupe nombreux de paysans, appelés par les éternels et infatigables instigateurs des discordes civiles à JBordeaujc , arriva sur la place , grossi en route par une multitude de curieux et de mécontents et apportant un formidable renfort aux insurgés de la ville» lis se crurent encore assez forts pour faire la loi à l'autorité; leur attitude devint menaçante, leur langage plus impérieux et leur insolence insupportable.
W^ de Béthune , archevêque de Bordeaux , voulant épargner à ses diocésains les horreurs de la guerre civile, se rendit en rochet et en camail au lieu du rassemblement ; son ministère de paix et de conciliation lui inspira ce noWe dé-
Chap. 7.
voùment qui aurait pu lui coûter la vie, mais qui reflétait Livre xii. tant d'honneur sur son caractère et sur I episcopat. Ses paroles fareni celles de la charité , mais elles ne furent pas entendues de ces forcenés; il aurait fallu de la charité pour les comprendre ; ses exhortations paternelles furent repoussées , et les aveugles agents de quelques misérables mais adroits coryphées restèrent sourds aux sages avis du pasteur , aux remoDtraoces désintéressées de leur père et ami. Le prélat se relira et laissa cette foule fanatisée à son aveugle fureur; les uns couraient partout, excitant et encourageant la résistance; d'autres , pris de vin , allaient pénétrer dans rHôtel-de-Ville; mais les jura ts, pour se défendre contre ces misérables, firent tirer quelques coups de canon qui en tuèrent quelques-uns et en blessèrent plusieurs autres. Le désordre était à son comble , et la foule dispersée allait revenir pour assouvir ses haines et ses vengeances, lorsque trois cents hommes bien armés arrivèrent du Ghâteau*Trompetle et refoulèrent les insurgés dans la rue Saint-Jean. Le maréchal se mit à leur tête et les poursuivit jusque dans leurs quartiers de < Saint-Michel et de Sainte-Croix , qui furent toujours , dit d. Devienne, B un auteur, le centre des séditions , comme n'étant habités 9 que par la plus vile populace (4). » Il faisait nuit ; on ne jugea pas prudent de les poursuivre dans ces rues étroites et ténébreuses. On laissa une garde de soixante hommes à rHôtel'de-Ville ; on occupa quelques autres postes importants et on remit au lendemain la fin de cette expédition.
En effet , le lendemain matin , le maréchal se prépara à poursuivre les insurgés chez eux ; mais cette fois-ci la nuit ramena ces misérables à la raison ; ils avaient reconnu leur faute et s'attendaient à un châtiment exemplaire. Voulant conjurer Forage , ils allèrent de bonne heure prier le curé de
(1) Nous croyons que cet écrivain a calomnié les paisibles et religieux habitants des quartiers de Saint-Micfael et de Sainte-Croix.
liv. X.
Livre XI!. Saint-Michei de devenir Tinterprète de leur douleur et le garant de leur bonne conduite pour le temps à venir. Le pasteur se chargea volontiers de ce rôle si propre à son caractère et vint au devant du maréchal, pour l'assurer de leurs regrets et de leur vive douleur pour le passé , et de leur soumission et entière obéissance à ses volontés. On lui dit que le peuple avait été dupe de quelques intrigants étrangers à ces quartiers, et qu'on espérait qu'il ne voudrait pas envelopper dans la même peine les innocents et les vrais coupables. Le maréchal accueillit avec bienveillance la demande du curé et promit la grâce sollicitée, à condition qu'on lui livrerait les hommes qui avaient abusé de leur faiblesse , afin d'en faire une punition exemplaire. Le parlement publia un arrêt contre les attroupements ; lesg'urats rendirent compte au ministre de ce qui s'était passé et le calme se rétablit.
Conformément aux désirs du maréchal , on fit des recherches pour découvrir les coupables , et l'on arrêta une femme et douze hommes qu'on conduisit dans la prison de la Conciergerie du palais. Trois de ces malheureux furent convaincus d'avoir été les principaux instigateurs des désordres; ils furent brûlés vifs , dans la place de Canteloup. La femme et les neuf autres criminels furent exécutés dans les endroits où ils avaient commis des crimes, et la tête du plus coupable fut placée au sommet de la tour de Sainte-Eulalie, près de l'endroit où on voyait encore le crâne de Dureteste, qui fut jeté alors dans les fossés de la ville. On dressa sur le lieu même une pyramide à laquelle on attacha une plaque de cuivre où était marqué, en gros caractères, le sujet pour lequel il avait été exécuté. Enfin , on éleva au-dessus de la maison du conseiller Tarneau , à rentrée des fossés Saint-Éloi , un monument expiatoire pour rappeler au peuple le souvenir d'un homme de bien que la populace avait assassiné.
Tout semblait fini, le calme paraissait rétabli , les jurats veillaient toujours au maintien de l'ordre , dans la crainte
qo'il ne restât encore quelque étincelle de ce grand feu ca- ^*^" **'• chée sons les cendres. Le marquis de Chftteauneuf approuva -^ ' les mesures prises et loua ces magistrats de leur conduite. qitoiiwJ bor- Le gouverneur avait demandé la punition des coupables et éeiaiu. accordé la grâce qu'on sollicitait pour leurs dupes ; le roi témoignait être satisfait , et les Bordelais avaient toute raison de croire que cette dernière échautfourée n'aurait pas d'autres sQites et qu'on pouvait ensevelir ces tristes événements dans le plus profond oubli. La cour cependant ne pensait pas ainsi ; elle n'avait pas oublié que les Bordelais avaient violé les lois, sopprioié des impôts , aboli la marque des ustensiles en cuivre et commis des actes de rébellion ; il^ lui fallait un exemple. On attendait, pour en faire un , quelque occasion favorable. Dans ce temps, on rappela les troupes qui avaient servi en Espagne, avec ordre de prendre leurs quartiers d'hiver à Bordeaux. Les jurats en furent très-surpris et se rendirent chez le maréchal, qui confirma la nouvelle et leur dit de pourvoir, le plus tôt possible , au logement des soldats et oflSciers qoi allaient arriver le lendemain. Craignant de nouveaux désordres , les jurats se hâtèrent de faire ce qu'on leur avait commandé; ils mandèrent les capitaines de ville , leur ordonnèrent de dresser .un rôle des bourgeois , manants et habitants de Bordeaux. On prépara des billets de logement, et rien ne fat négligé pour satisfaire les exigences de l'autorité supérieure.
Cepei^nt la crainte fut générale ; on prévoyait de grands désordres ; le peuple était mécontent ; il voyait avec peine qu'on foulait aux pieds ses droits et ses libertés et qu'on allait venger des écarts qu'on avait pardonnes et oubliés. Les habitants aisés abandonnèrent la ville pour ne pas être obligés de loger des soldats dont ils craignaient la licence et les désordres. Informé que la ville allait devenir un désert, le maréchal enjoignit, par ordonnance, à tous les absents de rentrer en ville dans trois jpurs, sous peine de désobéissance à la loi.
1« Part. B.c 42
Lif re xit. li fit , de concert auec les prats , plaaienrs «âges rèiglements ^tl ' poor coatenir iles troupes dans le devoir et ne inégligea rien pour assurer l'ordre et le respect des personnes et des propriétés. 11 défendit de s'assembler fdus de deux dans chaque maison .et.de paraître f soit simple citoyen , soU soldat, dans les rues aspi'èS'SefA heures du 6(ùr ; et^ pour<qn'oQne.pût{iré^ texiter ignorance à cet égard , il ordonna de battre da retraite tous les jours à six heures «du soir. Si les habitants .avaient des plaintes à port^, ils devaient s'adresser direoteaient auK jurats , qui étaient chsurgés de les communiquer à l'intendant ou au commandant, tenus, eux aussi, d'en rendre compte a» gouverneur. Le même jour, conformément aux ordres du rot , qui avait prescrit à l'intendant de faire ftmmir, par les bourgeois , habitants de la ville et des faubourgs de Bordeaux , les fourrages nécessaires aux troupes en garnison dans la cité, et de leur foire payer de quoi pourvoir à la snbsistance de ces troupes , afin qu'elles ne ae rendissent pas coupables de quelcp&es désordres , ce fonctionnaire , par une ordonnance spéeiale , obligea tous les bourgeois et habitants de fournir JQttmeHement aux officiers , cavaliers ei dragons logés chez eux , vingt livres de foin , dix livres de paille et un dixième de boisseau d'avoine , par chaque ration , avec «ne certaine somme d'argent, et régla, avec un soin minutieux, les rapports des soldats avec leurs logeurs ; il détermina tout ee qu'on devait leur donner, tout ce qu'ils étaient en droit d'exiger, et pouryi9t ainsi à la sûreté de l'hôte et aux besoins du soldat.
Quelque» vie;&atoires que fussent ces règlements, ils semblaient faits ponr assurer l'ordre ; les charges étaient lourdes , mais on espérait en échange une discipline sévère et le respect de tous les droits et de toutes les libertés. On se trompait ; la cour voulait punir les Bordelais d'avoir enfreint les lois; le maréchal avait à venger les torts du parlement à son égard , et des ordres avaient été donnés de traiter Bordeaux en ville conquise.
Leëimanebe 47 novembre, à deux heures après mtéi, Livre xfi. dix-httit régiments, commandés par Le Bret, oflScier général, ^**^P;^''entrèrent dans Bordeanx , Tépée è la main , par les portes de SftÎDt-JalieD et de Sarote-Eulalie , et se rangèrent en bataille dans les mes Boubaut, Sainte-Eulalie et sur les fossés, où on leur distribua des bïUéts de logement dans la ville et anx faubourgs ; on envoya quelques compagnies à La Bastide.
Le lendemain (18), le maréchal exigea ta remi^ dés armes à THâtel-de-Ville ; on les y porta ; l'obéissance était un devoir, toute résistaiice un crime. Le parlement rétablit le papier timbré, le contrôle et autres droits dont il avait or^ dooné ta sorséance le 29 mars précédent ; il avait alors cédé à la force majeure. Maintenant qu'il n'y a pas de nécessité et qM cette force n'existe plus , il rét&blit ces impôts , ces chaV^ odieuses pour le service de Sa Majesté. Mais le partéméM oetait pas plus libre le 18 novembre qu'il ne l'avait été le 38 mars : il fléchit avec prudence, en mars, devant l'émeute; eo novembre , il fléchit avec lâcheté devant la vengeatice dun gouverneur despotique , agent empressé d'un roi trompé. Le parlement était lâche ; il aurait dû et aurait pu résister et repousser tonte atteinte à sa puissance et à sa liberté. Tout a^a contraire t il courba servilement la tête sous le joug ; il en firt puni , car il enregistra sa translation dans une autre ville ; il signa sa sentence de mort, ou au moins l'arrêt de son avilie sèment.
La conduite des Bordelais avait extrêmement irrité le rot; depois ses lettres d'amnistie, ils avaient repris les armes en différentes occasions ; il crut devoir agir à leur égard avec une franche sévérité : la bonté, après tant de révoltes, serait fiéputée faiblesse; la dissimulation, en présence de faits si.évidents et si coupabFes, ne saurait plus exister sans discrédit et inéme sans péril pour la couronne; il était temps que la colère essayât de produire les effets qu'il avait attendus vainement de sa clémence. Il résolut de frapper les chefs et le peuple, Bor-
Livre XII. deaax et les Bordelais. Par la déclaration du 45 novembre , ^L ' il transféra le parlement à Condom ; mais, n'y ayant pas toutes les commodités désirables , la compagnie demanda et obtint sa translation à Marmande , où elle siégea jusqu'au mois de mai 1678; elle alla ensuite à La Réole jusqu'en 1690. Le roi annula sou arrêt du 29 mars; il supprima et révoqua les exemptions des droits de convoi , comptablie, grande et petite coutume; il imposa la ville à l'avenir pour la somme de quinze mille livres pour le taillon et autant pour la subsistance. Le parlement enregistra docilement cette déclaration et ne tarda pas à quitter la ville. La Cour des Aides reçut ordre, en même temps, de se transporter à Libourne. Voilà la vengeance du roi ; celle du maréchal ne tarda pas à la suivre. Le 22 novembre, il publia une ordonnance pour faire démolir la porte de Sainte-Croix et cinq cents toises des murs de la ville, depuis la porte Saint-Julien jusqu'à celle de Sainte-Eulalie. Tous les maçons de la ville et des bourgs des environs furent commandés pour exécuter cette <)euvre de vandalisme. Cela ne suffisait pas encore à assouvir la vengeance du maréchal ; il fit transporter au Château-Trompette les grosses cloches de Saint*Michel et de Sainte-Eulalie , qui avaient servi à sonner le tocsin pour réunir la populace (1), ainsi que les armes que les Bordelais avaient été contraints de déposer à l'Hôtel-dei676. Ville.
D. Devienne, Ce ne fut pasassez pour le vindicatif gouverneur ; il obtint du
lîy V
roi un ordre pour faire démolir le magnifique clocher de Saint- Michel, l'un des plus beaux monuments de la cité, sans autre raison que parce qu'il avait servi de retraite aux insurgés et avait caché quelques factieux. Cet ordre fut signifié aux jurats, le 17 janvier 1676; il fallait en procurer l'exécution, sous peine d'en répondre en leurs propres et privés noms. Ces magistrats rendirent en conséquence, sur ce sujet, l'ordonnance
(1) Ces cloches ne furent remises en placé que le i5 moi i601.
Chap. 7.
soivante : « De par Messieurs le Maire et jurais, gouverneurs LWre xii. » de Bordeaux , juges criminels et de police : les dits sieurs
> font savoir à leurs architectes, niaçons et à tous autres qui 8 voudront entreprendre la démolition entière du clocher de • la paroisse Saint-Michel , conformément à Tordre du roi et « à l'ordonnance de Monseigneur le maréchal d'Albret , gou~
I verneur de la province, du 17 du présent mois , qu'ils aient B à se trouver demain dans la chambre du conseil de l'Hôtel- » de-Yille, à dix heures du matin, auquel jour la délivrance » sera faite au rabais à celui qui fera les conditions meil- » leures.
» Fait à Bordeaux, le 22 janvier 1676.
» Signé : Dubosq. »
Les Bordelais étaient Gers de ce beau clocher; c'était alors le plus bel ornement de leur cité, l'un des plus beaux clochers de l'Europe. L'ordre de le détruire les affecta sensiblement ; cetait an acte de vandalisme et un déshonneur pour la patrie.
II y aurait un profit considérable à en entreprendre la démolition; luais le patriotisme des Bordelais l'emporta sur la capidité : personne ne se présenta pour celte entreprise impopulaire, dont l'exécution eût été le déshonneur de Bordeaux. Les jurats, de leur côté, ne négligèrent aucune mesure qui pût contribuer à conserver ce beau monument. Le roi, louché des considérations qu'on fit valoir, le laissa subsister.
Il serait difficile de donner une idée exacte et juste de la liœnce des (roupes qui furent logées en ville et des désordres qu'elles y commirent : sans frein, sans mœurs, sans discipline, rien n'était sacré à leurs yeux. Voici comment les jurais crurent devoir s'exprimer dans leurs lettres à Colbert, à Louvois et au marquis de Châteauneuf, secrétaires d'État : « Le loge- Lettre du 30 » ment de cent cinquante compagnies d'infanterie et de cin- » quante-neuf compagnies de cavalerie , et la licence avec
> laquelle ils vivent épuisent la substance de nos habitants. » Nous avons cherché tous les moyens possibles pour arrêter
décembre 1675.
Livre XII. » \q cours de ces désordres; il nous a été ioiposeible jusqu'ici -- » d'obliger Tofficier et le soldat d'observer les règlements qui
» leur ODt été prescrits. La ville de Bordeaux n*est plus que » Tombre de ce qu elle a été , depuis que les compagnies » souveraines en ont été éloignées. Nous estimons que la jus- » tice peut avoir été satisfaite , après avoir fait abattre une » partie de nos- murailles , détruire plusieurs de nos portes , » désarmer nos habitants, transporter au Château-Trompette » les cloches de Saint-Michel et de Sainte-Eulalie , et démolir » les maisons du plus beau quartier de la ville , qui se sont » trouvées dans ce grand et vaste dessein de la citadelle qu!il » (le maréchal) a fait construire. Pour oomblede malheur, nous » voyons que tous ceux qui peuvent se retirer abandonnent la » ville; déjà plus de 4,&00 maisons sont devenues désertes. x> Les Portugais et les étrangers , qui font les plus grandes » affaires, cherchent les moyens de se retirer. Notre com- » iperce est interrompu; nos vins, qui sont toute notre sub- » sistance, ont diminué de moitié; enfin, nous sommes les » magistrats dupe ville désolée. La seule oonsolatioa qui nous » reste est d'avoir fait notre devoir, puisque nous avons ex- » posé nos vies pour le service du roi i, en toute occasion , et x> peni^nt la plus grande fureur de ce malheureux, peuple » qui a déserté pour se garantir de la punition de son crime. » Ces plaintes ne furent point écoulées ; on resta sourd à la voix des malheureux qui gémissaient sous le pJos odieux des despolismes , celui d'une soldatesque effrénée. Une licence sans bornes, une autorité municipale impuissante, bravëe ou méprisée, des vexations personnelles , des viols, le pillage le plys éhonté,, des incendies , des assassinats! Voilà un aperçu de l'fétat de Bordeaux pendant l'hiver de 1675-76. Les crimes se renouvelaient et se multipliaient dans une progression effrayante; les jurats, indigpés, écrivirent une seconde fois en
25 Janvier, cour et s'exprimèrent en. ces termes : « Trouvez bon. Mon- » seigneur, disent-ils am secrétaire d'État, que nous, vous
B porUons enoore nos justes plaintes sur les euctions que les Livre xii.
> troupes cootiauent à exercer sur nos habitants « et que, par ^^ ' 9 l'état cînjoînt, nous vous rendions un compte fidèle de la
> manière licencieuse avec laquelle elles ont vécu jusqu'à
> présent. Cet état pourrait être certifié par ceux qui « sous i vos ordres, ont dû se» mêler de la police des troupes, s'ils I n'avaient quelque négligence à se reprocher là-dessus. Nous » noua sommes adressés à eux pour cela, toutes les fois que 9 les occaâons' s'en sont présentées. Nous leur avons donné y conaeissanoe de violemeuts, de vols, de meurtres, d'incent dies et d'autres excès quî ont été commis , avec les noms » des coupables. Ces excès ont été si publics et ils sont si ex- » tracrdibaires , qpe nombre d'officiers, par la force de la
vérité et de la bonlne foi , ont été forcés d'avouer que, dans des villes de conquête, il ne s'en fût pas commis de plus grands. Nous leur avons représenté l'intention du roi , les règlements qui ont été fmts, l'autorité de vos ordres qui nous les a expliqués. Nous leur avons fait remarquer les desseins nlalicieux qui cmt été pris de provoquer nos habitants, par des exactions, à' venir à quelque résistance de voie de fait , pour avoir raison de leur imputer quelque râiellioni Jusqu'à présent, ni nos remontrances, ni nos plaintes n'ont pu produire un seul exemple de punition qui serve à contenir l'officier et le soldat ; nos fonctions ont été méprisées , nos personnes même maltraitées ; chaque jour il arrive de nouveaux désordres, que nous ne pouvons plus' dissimuler, et sur lesquels nous réclamons votre protection et voire justice. Nous avons souffert toutes cesdioses pafT'la seule crainte que notre ré^tAnce fût mal expliquée, sfilen paraissait la moindre marque et que l'on nous en fit un nouveau crime. Nous n'avons même osé eïivoyer personne pour' nous en plaindre de vive vcNtx , parce que Sa Majesté d'eu des misons de nous refuser jusqu'à présent la liberté » de nùùi attor jeter à ses pieds ; et puisqu'il ne nous reste
Chap. 7.
Livre XII. » plus de voie à nous faire entendre que celle de nos lettres, » souffrez, Monseigneur, qu'elles vous disent que, si elles x> vous touchent, le seul remède qui peut les faire cesser est » le délogement des troupes qui nous restent , ou, si le roi ne » croit pas son autorité suflSsamment établie et quil veuille » encore nous faire sentir la pesanteur de sa main par la con- » tinuation de ce logement, du moins. Monseigneur, ayez la » bonté de faire entendre ses intentions aux troupes et à ceux » qui sont préposés pour faire la police, puisque la maladie » de Monseigneur le maréchal d'Albret nous prive du secours » que nous recevrions sans doute de lui en cette occasion, s'il se » trouvait en état de pouvoir agir. Néanmoins , tout indisposé » qu'il est, nous ayant donné ordre de faire porter au Château- » Trompette toutes les armes qu'on a volées à nos habitants , » nous n'avons pas manqué d'exécuter les ordres du roi , et , » dans cette occasion, la licence des troupes a paru en ce que » les soldats en ont enleyé quantité et des plus belles, et il a » été impossible à ceux qui en avaient la conduite de l'em- » pêcher. C'est une chose connue de M. le comte de Montégul, » et de M. de Sève , intendant, de quoi nous avons cru être » obligés de vous informer, etc. , etc. »
Comme pièce justificative, ils envoyèrent sous le même pli un état officiel des dépenses que les Bordelais étaient forces de supporter pour les troupes. L'intendant les avait évaluées à cent mille écus à peu près; mais, par suite des exactions des soldats , la somme montait à un million de livres environ. La population était exaspérée ; elle s'était plainte aux ministres du roi , mais ils restèrent sourds à ses gémissements et insensibles à son malheur. Les vexations continuaient toujours , sans espoir d'en voir la fin : l'atrocité des crimes , la licence des soldats , les insatiables exigences des officiers chassèrent la plupart des habitants de la ville. Ne pouvant pas emporter leurs meubles, ils aimèrent mieux les abandonner à la rapacité des troupes et livrer leurs maisons au pillage, que de se voir
exposés toQs les jours à des insultes éternelles et à un système LWre xii. de déprëdalioD protégé par les lois. Les soldats s'emparaient ^^^^p^^des meables et les vendaient à Tencan. Rester en ville, c était *^'^®vivreen esclave et perdre peu à peu les fruits de son industrie, le patrimoine de ses pères et les économies de toute une vie ; foir Bordeaux , c'était au moins avoir la liberté des champs , échapper aux insultes de la soldatesque, s'épai'gner l'affligeant ^tacle d'une armée livrée à elle-même , sans loi , sans ordre , sans discipline et commettant toutes sortes de crimes , arec l'assorance de l'impunité. Bordeaux fut traité en ville conquise ! Les familles aisées s'en éloignèrent avec dégoût et tristesse.
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