CHAPITRE VIII
État malheareux de Bordeaux.— Esplanade du Château-Trompette.^ Les PiHerS" de-^Tuteite démolis. — Le fort Saint-Louis construit. — Les troupes sortent de Bordeaux. — Les vivres rares. — Un nouvel impdt sur le vin^ — Louis XIV veut détruire le protestantisme dans ses États. — Révocation de TÉdit de Nantes. — Conduite du parlement de Bordeaux envers les protestants. — Mesures fiscales du roi. — Les charges rendues vénales. •— Le parlement rentre 11 Bordeaux moyeiuant un dou eoDsidérableu — Brix de» pkifes au paiiement, etic.
Livre XII. Jamais hiver n a passé plus péniblement sur le pays bori676 délais , que celui dont nous venons de parler ; la licence des soldats, la rigueur du châtiment, Timpitoyable vengeance du gouverneur , la stagnation des affaires, la stupeur d'un peuple puni pour les fautes de quelques individus , l'engourdissement de l'esprit public, firent de Bordeaux un séjour désagréable, livré au génie de la discorde ; la crainte glaçait tous les coeurs et paralysait toutes les langues ; la vie semblait aux Bordelais pire que la mort, mais ce silence forcé ne voilait pas entièrement le débordement de leuHnéfgnation. Quinze mille homnaes hébergés aux frais des habitants , dans une petite ville qui , à cette époque , ne contenait qu'à peu près neuf mille maisons, dont presque le quart avait été abandonné des maîtres, étaient un véritable fléau ; plusieurs familles perdirent alors toutes leurs ressources et n'ont jamais pu se relever depuis. Le maréchal s'était vengé et les Bordelais voyaient avec douleur que le roi s'en était rendu , sans s'en douter, le complice. Peu satisfait de l'asservissement des Bordelais , le gouvernement voulait les mettre dans l'impossibilité de renouveler ces désordres , et , pour atteindre ce but si désirable , il fut ordonné, par un arrêt du conseil en date du 21 mars, que,
pour former l'esplanade du Cbftteaa « d'après le plan com- i^^^ro xii mencé en 1660, il serait pris cent toises da terrain à l'en- >1 ' tour, et que la valeur des maisons qui se trouvaient dans- ce rayon serait remboursée aux propriétaires expropriés , par note 5. une augmentation sur les droits d'octroi que la ville était auto* risée à effectuer par arrêt du conseil. Les propriétaires, pour avoir droit à Tindamnité, étaient obligés d'apporter leurs litres, dans la quinzaine, à M. de Sève, intendant daos la province , chargé de dresser procès-verbal des maisons démolies et de recevoir les réclamations.
Il était chargé,. en outre, de présider à la' liquidation gé-* oérale à laquelle les jurats , de concert avec lui , devaient pourvoir au plus tôt. C'est alors que disparurent , non seulement de belles maisons , deux grands couvents et Tantique porte de Saint-Germain, mais aussi le magnifique temple romain, connu sous le nom de Piliers-de^Tutelle , Ton des plus antiques et des plos précieux monuments de France; il fut démoli aux mois de février et mars 4677. Les Francs, les Barbares, les hordes du Nord, qui sont venus visiter ou conquérir notre pays, avaient respecté cet antique ornement de notre ville; un maréchal de France le fit abattre, en inspirant ses aveugles préventions à un roi ami des beauxarts. Les Bordelais Tont toujours regretté (1).
Ce ne fut pas assez d'avoir asservi les Bordelais à la volonté du monarque : il fallut briser l'esprit public du pays en les mettaot dans l'impossibilité de renouveler les désordres. pas*sés; le Chftteau-Trompette ne suflSsait' pas pow calmer les craintes du gouvernement ; on fit construire par Yaubau, du côté sud-est delà ville, près de Sainte-Croix, un autre fort>
(1) Le maréchal avait obtena l'ordre de détruire ce monument. n>iQOurut'k. Bordeaux, le 4 septembre 1676. Homme adroit, ambitieux et ami d'Anne d'Autriche et de Mazarin, il était l'an des trois oflBciers de la maison du roi qui firent prisonniers Gondé , Conti et le duc de Lonpeville , le iS janvier 16S0» H eut pour swceweiif M. de Roquelaurei qui fit son entrée le 9 mai 4S77»
Livre XII. (fort Louis) moins grand, moins dispendieux, parce que, Ten- -1 ' droit étant marécageux et presque inhabité , il n'y avait que peu ou point d'expropriations à faire ou d'indemnités à donner. Le nouveau château était composé de deux petits bastions qui dominaient la ville, et défendu par des ouvrages extérieurs, outre le fossé et le chemin couvert; il avait un commandant et une garnison qu'on y enyoyait du Château-Trompette et qu'on relevait tous les mois. Pour construire le petit fort Louis , il fallut détruire un établissement très-utile , l'hôpital de X Enquêteur ; mais cette petite citadelle a disparu à son tour , et à sa place on a établi un abattoir et des rues , en 1828. Pas plus que le Château-Trompette de Yauban, le fort Louis n'a servi en rien les intérêts de l'État.
Compte-rendu On voit au Musée des Antiques de notre ville , un bas-
Commission, relief qui se trouvait sur la porte orientale du fort et qui re-
années 1845-46 présentait les armes de France unies à celles de la ville et
soutenues par des griffons. Les armes de la ville étaient : « de » gueules à la porte de ville, dite tour de la grosse cloche, » d'azur, flanquée de deux tours fuyantes du même; le » massif de cette tour percé , au-dessus de la porte , d'une » deuxième ouverture pour la cloche d'argent pavillonnée » du même et supportant un lion de haute grandeur et do » même ; au chef d'azur, chargé de fleurs-de-lis d'or, et » portant en pointe un croissant tourné d'argent. »
On assure qu'il y avait au-dessus de la porte d'entrée , sur une plaque de marbre noir, une inscription latine constatant que le fort Saint-Louis avait été construit en trois mois , en l'an 1675, sous l'administration de César-Phœbus d'Âlbret, gouverneur de la province. Cette plaque commémoralive n'existe plus; le château fort lui-même a été démoli en 1828, pour faire place à l'abattoir général.
Cette petite forteresse remplaçait un autre genre de défense construit en 15S17, aux frais de la ville, par le maire et les jurats; il existait encore dans le même état, en 1635, sous
le nom de boulevard Sainte-Croix. Dans une émeute qui eut Livre xii. lieu le 10 mai de cette année, pour s opposer à la publication *— d un arrêt du conseil qu'on supposait porter Tordre d'imposer ^^^^' UD écu par chaque tonneau de vin vendu chez les cabaretiers, H. d'Épernon ordonna aux capilaines de la ville de faire garder THôtel-de-Ville , le fort du Hâ , le boulevard Sainte- Croiw et la cloche de Saint-Michel.
Lors de la démolition de ce château , on essaya de copier rinscription lapidaire qui se trouvait au-dessus de la porte d entrée; impossible. La pierre descendue fut portée dans le cabinet de M. Durand , l'architecte, qui donna le plan de l'abattoir actuel, achevé en 1834.* Cette pièce était une propriété publique, celle de la ville; on aurait dû la déposer au Papiers de Musée. M. Lagarde alla chez lui pour demander la permission ?*' ^.j'^'"?^" de copier l'inscription; M. Durand dit que la pierre était cas- desooéiecteurs sée, et, après bien des politesses, promit l'inscription qui n'a *" ^^^^' jamais été donnée.
Une compagnie se forma pour la construction de l'abattoir; elle créa des actions de 1,000 fr., dont l'intérêt devait être payé à 6 1/2 p. 100; elle traita à forfait avec un entrepeneur pour une somme de 900,000 fr. ; la jouissance de la compagnie ne devait commencer qu'en 1834, époque à laquelle l'entrepreneur était tenu de livrer les bâtiments, et s'il devançait l'époque de la livraison , il devait avoir part dans le produit, jusqu'au jour convenu pour la livraison. La compagnie devait jouir de l'abattoir pendant vingt-neuf ans et neuf mois; elle commença sa jouissance en 1832.
On trouve dans ce local vingt-un corps de bâtiments ; ils occupent une superficie de 13,221 mètres.
Le Château-Trompette et le fort Louis furent les monu* Votrt.ii,p.67. ments de la vengeance du maréchal d'Albret.
La tristesse régnait toujours à Bordeaux ; on y ignorait le bonheur; on n'y voyait plus cette activité, cette énergie morale qui avaient toujours caractérisé les habitants. Le peuple
Livre xfi. gémissait sous le poids du despotisme do maréchal d'Aîbret , -1 ' dont la fâcheuse influence continuait , même après sa mort.
II avait fait plus de mal à notre cité que Montmorency ou les huguenots. Les troupes commencèrent à sortir de Bordeaux le 2 août 1^76 , et peu à peu elles s'écoulèrent* comme le torrent qui , après avoir promené son cours dévastateur sur tout un pays ravagé , reptre enfin dans son lit et rend le 4677. calme et l'espérance aux contrées désolées d'alentour. L'hiver était assez rigoureux , cependant la récolte était assez abondante : on exporta beaucoup de blé en juillet , de sorte qu^it devint rareet très-cher en septembre , par suite d'une coupable entente entre tes négociants étrangers et ceux de Bordeaux. La police découvrit la cause de ces pénibles circonstances et dévoila les menées de l'égoïsme et de la cupidité. i«r Septembre. Le gouvernement défendit l'accaparement des grains^ tout
monopole de comestibles, sous peine de 2,000 livres damende et de punition corporelle. Cette ordonnance trouva des infracteurs obstinés; ils furent punis avec rigtieur .
Il fallait pourvoir au paiement de l'indemnité accordée aux propriétaires des maisons démolies autour du Château-Trompette. On s'assembla à l'Hôtel-de-Ville , et là on reconnut la nécessité de grands sacrifices pour faire face aux divers besoins du moment. On prit quelques mesures convenables pour arriver au but proposé ; on surveilla plussévèrement la vente 7 Octobre, du poisson salé ; on imposa un nouvel impôt de douze po(s (au lieu de trois) sur chaque barrique de vin qui se vendrait dans les hôtels et cabarets de la ville , faubourgs et banlieue, et même dans les juridictions des chapitres de Saint-André et de Saint-Seurin. On frappa d'un impôt de trois pots par barrique le vin du crû des bourgeois qui se vendrait à pot et à pinte dans leurs maisons ; il fut arrêté en outre que, sur tous les impôts , le receveur de THôtel-de-Ville prélèverait , pour les charges ordinaires de la ville , la somme de vingt mille livres, et que le reste serait, concurremment avec les nou-
velles impositions , >emf]lloyé pour iortemrriser *le6 propriéCmres titre xii. expropriés autour de château. OnéieiAh aassid'aotres petits Hopdts 8Qr le -charton , les planches, la résine et autres niar^ chandises Tenant des Landes , et un peu plus tard isur ke blé ^ le meBfo graîn qui entraient au port de Bordeaux , depuis le Bee-<l'AHibès jusqu'à Rions.
Louis XiV aimait la guerre; son courage et sa •constance lui TthiDeiit des succès et lui ^firent donner, même de son vivant, le titre de Grand. Le titre est peu de chose; c'est beaucoup quand c'est la France et l'Europe ^i le donoent , et quand la postérité le sanctionne. Cette qualification rappelle les plus gk»rieux souvenirs et renferme tout ce qui grandit et ennoblit BQ être bumain ; le nom d'un homme qui a fiait de grandes choses pour la patrie , pour rbumanité et pour la civilisation , impose plus de respect à la postérité que toutes les épithètes ionginables. Mais, outre ia gloire que ses conquêtes reflétaient sar la France , il voulait enfin le bonheur intérieur, la paix et runion des Français ; et , convaincu que la religion est la seule solide base de la morale , l'unique et le meilleur fondement de la paix et du bonheur des États , il crut pouvoir rétablir par la force , l'unité ^ malheureusement brisée par les doctrines protestsmtes. L'hérésie et le schisme étaient à ses yenx plus dangereux et plus nuisibles aux peuples que des insurrections contre l'ordre politique ; une idée impie ou irréligieuse faisait plus de mal que des baïonnettes. Cette pensée 06 le quittait pas ; il se croyait obligé de travailler à ramener les esprits égarés , à réprimer les folles tentatives des propagandistes protestants , à faire honorer et protéger la religion et ses Bdinistres; il défendit aux catholiques ignorants ou ^arés d'apostasier leur foi , sous peine de bannissement perpétacl; il facilita le retour des hérétiques, défendit aux ministres protestants de recevoir dans leurs temples les catholiques renégats, sous peine de voir fermer leurs consistoires et leurs prêches , fit démolir quelques temples qu'on élevait, malgré
Livre XH. son édît, et se croyait assez fort pour étouffer Thérésie. Il révo-
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— qua, en 1 685, le fameux éditdeNantes, ouvragededrconsiance et de nécessité. Ce coup d'Ëtat n eut pas, dans nos contrées, les fâcheuses suites qu'on eut à regretter ailleurs. Les protestants restèrent calmes et paisibles , et bien peu de ces reUgionnaires se crurent obligés d'émigrer à l'étranger. Les malheurs passés avaient servi de leçon à la population de notre cité. On s'était habitué peu à peu au pouvoir absolu du roi. Quelques familles , préférant la liberté de conscience à leur patrie , passèrent à l'étranger ; d'autres dissimulèrent leurs convictions religieuses et, par une coupable hypocrisie, restèrent tels qu'ils étaient; d'autres enfin abjurèrent leurs erreurs pour ne pas abandonner le sol natal , ou cédant peut-être à de nouvelles convictions, résultat d'un examen plus consciencieux des vérités de la foi.
Déjà le parlement s'était montré intolérant envers les protestants ; mais, à tout considérer, c'était plutôt par des motifs politiques que par amour pour le catholicisme. Le ministre Brocas ayant employé , au prêche de Casteljaloax , des expressions peu mesurées, équivoques et d'une signification 1683. politique peu voilée, le parlement rendit , le 30 avril 1683 ,
l'arrét'suîvant : « La Cour a ordonné et ordonne que le
» dit Brocas sera conduit, par le conciei^e et deux huissiers » de la Cour , dans l'audience , et là , les fers aux pieds et à » genoux , il déclarera que , témérairement , inconsidéré- » ment , malicieusement et mal à pmpos , il s'est servi , dans » le temple de Casteijaloux , des expressions portées par les » informations et contraires aux édits et déclarations de Sa » Majesté; qu'il en est bien marri et en demande pardon » au roi et à la justice ; et, en outre , la dite Cour l'a banni à » perpétuité du royaume , lui fait inhibition et défense d'y » habiter , fréquenter , n'y faire aucune fonction de ministre » de la religion prétendue réformée , à peine de la vie ; le » condamne en la somme de SOO livres d'amende envers ie
L'oocasioD parut favorable pour obtenir le retour des Cours Livre xii. souveraines. Le parlement avait été transféré à Condom , par ^^' ^' nne déclaration du roi en date du 15 novembre 1675 ; mais cette ville n'ayant pas tout ce qu'il fallait pour les commodités de la Cour, elle fut autorisée à s'établir à Marmande, où elle siégea depuis le 15 janvier 1676 jusqu'au mois de mai 1678 et fut alors transférée à La Réole, à la demande de plusieurs de ses membres. L'exil de ces Cours ( la Cour des Aides avait été transférée à Libourne) nuisait beaucoup à la prospérité de Bordeaux , et compromettait l'honneur des Bordelais. Il leur restait un moyen pour effacer la honte et recouvrer ce qu'ils r^retiaient : le roi avait besoin d'argent ; il fallait lui en offrir, et le parlement rentrerait. Une assemblée générale fut convoquée à l'Hôtel-de-Ville , le 1«' septembre 1690, et il y 469o. fot arrêté , après de longues discussions , qu'il serait offert au roi une somme de 400,000 livres pour la réintégration des Cours souveraines dans la ville de Bordeaux. Le roi souscrivit bien vite à celte offre , et un arrêt du Conseil mit fin , le 19 du même mois , à l'exil immérité des Cours , qui revinrent reprendre leurs fonctions au palais : le parlement le 13 no- Tembre, et la Cour des Aides le lendemain. Le règlement, la répartition et le paiement de cette somme offraient quelques difficultés ; le conseil du roi autorisa les jurais à lever un quartier et demi des loyers de toutes les maisons de Bordeaux ; p^qte 6. celait un coup d'Ëlat, un attentat à la propriété, une honte pour la ville si elle acceptait cette mesure révoltante, n'ayant pour la couvrir que le manteau de gloire du grand roi I Se voyant libre , tout-puissant , sans opposition , sans contrôle , le prince profi'ta du servile acquiescement des Bordelais à ses volontés , pour en extraire de nouveaux profits. Il créa , par le même arrêt , au profit de TÉlat , une charge de président et six places de conseillers au parlement. La vente de ces nouvelles charges produisit, pour le trésor, près de 200,000 livres, sommé énorme pour le temps et égale à celle fournie
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Lifre XII. déjà au roi , comme don gratuit. Ou recherchait alors , avec UD étonnant empressement, les fonctions de conseillers; c'était la voie d'arriver à la noblesse et l'argent servait de moyen commode dans un temps où tout était vénal.
Le prix des places était exorbitant : d'après Lacoionie , le gouvernement ayant supprimé, en 1653, les places de deux conseillers compromis dans la rébellion des Bordelais, en créa deux autres qu'il vendit 80,000 livres chacune. Douze ans plus tard ( 1665 ) , par un édit du mois d'octobre , le prix des charges de conseillers fut fixé à 50,000 livres, et celui de la place de président à mortier était de deux fois autant. Alléché par le produit de ces charges timidement créées , le gouvernement en imagina d'autres dans toutes les branches des diverses administrations de 4'État. De toutes les villes de France , Bordeaux fut celle qui rendit le plus d'argent sous la pression de la fiscalité royale.
Le froid fut si vif en janvier, février et mars ( 1624 ] que les jurats crurent devoir faire allumer des feux sur les places et les carrefours de la ville pour y chauffer les pauvres, dont plusieurs se trouvaient morts dans les rues.
En 1627, les charrettes chargées roulaient sur la Garonne glacée devant Langon.
En 1677, la Garonne se glaça devant Bordeaux. Les blés furent chers et rares cette année.
Pour les hivers antérieurs, voyez tome II, première partie, pages 85 et 364.