CHAPITRE IX
Le mode d'élection poar les jarats est changé. — Le roi se réserve leur nomination. —Création de nouvelles places qu'on achète. — Dons volontaires ou prix des places. — Les Bordelais asservis.— Lettre de l'Intendant de la Guienne au ministre ChMeaoneaf. — Cest un taUeau des mœurs de l'époque, etc.
Noos sommes obligés de nous arrêter encore un peu sur Livre xu. les mesures fiscales dont le gouvernement de Louis XIV a ^^ frappé ia ville de Bordeaux ; le sujet est instructif sous le rapport politique et moral : on verra par quels sacrifices la France a payé la gloire du règne du grand roi ; les Bordelais verront ce qu'elle a coûté à leurs ancêtres.
Jusqu'alors, en vertu des privilèges et des libertés anciennes de la ville, un conseil de notables élisait, pour deux ans, les jurats et nommait à vie le procureur-^syndic et le secrétaire de la municipalité. Ces magistrats avaient le droit de délivrer gratuitement les commissions des oflSciers de la garde bourgeoise et des fonctionnaires subalternes de la police. Le gouvernement s'attribua la nomination à ces places et en vendit cher les brevets ; il institua des jurats perpétuels, des avocats du roi à l'HôteMe-Ville, leur adjoignit des assesseurs, établit des titres pour ceux qui voulaient être taxateurs de poissons, de tavernes , du charbon ; il créa des médecins royaux , des crieurs d'enterrements , des mesureurs de sel et plusieurs autres charges ridicules et sans profit pour la population. Le gouvernement lui-même était bien convaincu de l'inutilité de ces prétendues fonctions; car il était permis aux diflFérents corps d'en faire le rachat au prix porté au tarif ofiiciel , si on voulait les éteindre ; c'est ce qui arriva. T..es corporations ainsi
LiTTê xîi. que les adminislrations civiles , plutôt que d'avoir à leur tête Jl ' des hommes étrangers et dévoués au gouvernement, firent de grands sacrifices pour racheter ces charges. Toutes les professions libérales et artistiques étaient alors organisées sons la direction d'un chef, et les titres de directeurs de ces associations différentes faisaient af&uer des sommes immenses dans les caisses du trésor. Ainsi, la charge de collecteur des deniers
Chronique bor- d'octroi , nouvellement créée par les édils de juillet et de
14 janv, l'ew. décembre , fut achetée par l'assemblée des Cent-trente pour
27,000 liv. ; les offices de procureur du roi, de secrétaire et 26 Octobre, de greffier à THÔtel-de- Ville, furent achetés avec les deniers de la ville, pour 60,000 liv. réparties inégalement sur ces trois places , selon leur importance respective. L'année suivante (1691), la municipalité acheta, moyennant 72,000 liv., les offices de poissonniers, taverniers, mesureurs de sel, jau* geurs, empaqueteurs, marqueurs de vins, visiteurs de grains, sacquiers, visiteurs de rivières, encanteurs, taxateurs de poissons, auneurs, raffinenrs, marqueurs de poids et mesures. On supplia Sa Majesté de réunir aussi, pour la même somme, à l'Hôtel-de-Ville, les offices de crieurs jurés des enterrements et de laisser aux jurats la faculté d'en supprimer Vexercice ou d'en disposer selon les intérêts de la ville et le service de
2 Jain 1692. Sa Majesté. L'impôt mis sur les arts et métiers fournit au roi la somme de 115,000 liv. payables en trois termes. En décembre 1691, le gouvernement avait créé l'office de greffier des domaines des gens de main-morte : on délibéra à l'Hôtel* de-Ville qu'on offrirait , pour obtenir la suppression ou l'in-
26 Juin 1695. corporation de cet office, la somme de 16,457 liv. et les
deux sous par livre ; on offrit aussi , pour éviter à l'Hôtelde-Ville le désagrément d'y avoir des assesseurs, la somme de 3,000 liv. comme don gratuit; on y délibéra qu'au surplus il serait offert à Sa Majesté la somme de 165,000 liv., en témoignageduzèledesBordelaispour son service, savoir : 66,0001. lorsqu'on recevrait larrét de l'homologation de la délibération
du 26 jnin , et le restant en trois pactes égaux. Plus tard, le Livre xii. 21 juin 1695, on ofiFrit à Sa Majesté la somme de 35,000 liv. ^*"'L^pour l'office de receveur des deniers patrimoniaux d'octroi *^^'' et 27,000 livres pour les offices de colonels, majors, capitaines et lieutenants des milices bourgeoises , créés par les édits de mars et juillet de l'année précédente. La charge de garde-sel coûta à la ville 6,000 livres. En 1698, Sa Majesté fit incorporer à THÔtel-de- Ville l'office de mesureur de grains, moyennant 45,000 livres; en 1700, les offices de lieutenant général 7 janvier, de la police, de procureur de Sa Majesté, de greffier général, de commissaires, d'huissiers audienciers, etc., etc., furent achetés par l'assemblée générale des Cent-trente, pour 200, 000 livres. Toutes ces sommes furent extorqoées aux Bordelais par des voies prétendîmes légales ; toutes servirent aux profusions de toute espèce auxquelles se livrait la cour. Le monarque ne savait pas, sans doute, les odieuses mesures qu'on employait pour remplir son trésor; le ministère seul était coupable. La France était bien glorieuse et son roi bien grand ; mais que de sacrifices ne fut-elle pas obligée de s'imposer, et Bordeaux en particulier, en échange d'un règne glorieux et prospère, que nos politiques modernes méconnaissent et décrient même sans pour cela en nier ni contester les bienfaits. Nous venons d'esquisser à la hâte un tableau imparfait et incomplet des dépenses que Bordeaux fut obligé de supporter pour couvrir, en partie, la prodigalité de la cour sur la fin du XVn* siècle; nous n'osons pas aller plus loin. Jamais ville ne fut si durement frappée du fouet de la fiscalité ; jamais peuple , réputé à juste titre attaché à ses libertés , n'a courbé plus servilement la tôte sous le joug du despotisme ministériel. Tous les expédients étaient bons, toutes les ruses administratives permises pour extorquer, per fas et nefas, de l'argent à une population asservie et muette. On cherchait, on inventait de nouveaux noms pour de nouvelles charges ; la liberté étouffait faute d'air, et Bordeaux, si fier, si indépendant, si jaloux
Litre XII. de ses antiqoes privilèges, ployait les (}eux genoux devant ud *— ' pouvoir grand et glorieux , il est vrai , mais assez despotique pour lui imposer les conditions fiscales les nooins honorables et les plus ruineuses. Tout Targent des Bordelais s'écoulait, comme le sable du Pactole, dans les poches des ministres, et pas une voix ne s'éleva pour protester contre leur empiétement sur les droits et antiques libertés de noire cité I Les places nouvellement créées étaient inutiles, puisque la ville les supprima plus tard, du consentement du ministère; mais pour les supprimer, il fallait les acheter; leur création était une spéculation , leur suppression était la réalisation du bénéfice. Quand on songe qu'alors l'argent valait 28 livres le marc , on s'étonne en calculant les sommes immenses que le jeune et victorieux roi arracha au peuple libre de Bordeaux. Louis XIV nous apparaît aujourd'hui, dans le lointain, la tête entourée d'une auréole de gloire ; il figure, à juste titre, à la tête des plus grands rois de France et d'Europe ; mais les exigences fiscales, trop imparfaitement déguisées, seront toujours pour les Bordelais une tache sur sa renommée, une source de pénibles souvenirs que le temps ne saurait tarir.
Obéi, respecté, admiré partout comme l'était Louis le Grand, on comprend la haine que le protestantisme et ses troubles lui inspiraient; il voulait l'unité en fait de dogme, pour arriver à l'union et à la concorde, et, par elles, à la force et à la cou* solidation du pouvoir monarchique. Le parlement se prêta à ses vues, à cet égard , avec un dévoûment que l'on qualifiait de sévérité, de persécution sur le sol libre de Guienne ; mais on oublie que les complots , les insurrections , les crimes des protestants ne servirent que trop à provoquer cette sévérité et même à la justifier : nous en donnerons de plus grands détails dans notre Histoire ecclésiastique du diocèse de Bordeaux.
Nous voici arrivés à la fin du XVII° siècle, époque glorieuse où Louis XIV remplit seul la scène de l'histoire et occupe toutes les trompettes de la Renommée. Parmi les grands hom-
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mes dont il étendit, encouragea et ennoblît les talents, se trouve wvrc xii. Montesquieu , célébrité bordelaise , génie vaste , profond et observateur, qui savait écrire avec tant de grâce sur les sujets les plus frivoles , dérouler le vaste tableau des institutions politiques et compulser avec art les archives du monde, pour retrouver, disait-on, les litres du genre humain.
Charles de Secondât, baron de La Brède et de Montesquieu, naquît au château de La Brède le 18 janvier 1689. Son grandpère avait été président à mortier au parlement de Bordeaux; il avait épousé la fille du président du Bernet ; son père avait servi dans Tarmée, mais il destina son fils à la magistrature. Le jeune Charles fut reçu conseiller au parlement le 24 février 1714 et épousa, le 30 avril , M"* Jeanne de Lartigue; il fut reçu membre de l'académie naissante de Bordeaux, le 3 avril 1716. Ses talents supérieurs lui acquirent une brillante réputation et contribuèrent puissamment à la gloire de la nouvelle académie ; il y acquit bientôt le premier rang et personne n'osa contester ses mérites ou lui disputer la supériorité intellectuelle. Voltaire seul osa jeter un peu de boue sur cette haute intelligence; ce n*est pas étonnant de sa part, il en avait couvert Dieu lui-même : il était jaloux de sa gloire !
Mais il ne faut pas voir Montesquieu de profil : il faut le regarder en face. Il a eu de grands mérites, mais il a eu des torts; on vante ses bonnes qualités, mais on cache un peu trop ses défauts. Il est beau , grand et souvent admirable ; mais des taches enlaidissent cette imposante figure et déparent ses écrits. Ses ouvrages ont été diversement jugés et sévèrement critiqués. Admirateur passionné des Anglais et de leur gouvernement représentatif, il trouva parmi eux des panégyristes exagérés , des flatteurs intéressés. La philosophie en Fraiice préparait alors ses batteries contre le trône et lautel ; il y avait de Tintérêl pour elle à préconiser Técrivain bordelais et son Esprit des Lots; c était un acte de reconnaissance. On n'a , pour s'en convaincre , qu'à lire les Lettres familières
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Livre XII. de Montesquieu ^ in-l 2 , publiées en 1 767. L'auteur s'y montre l'un des plus fervents adeptes de la secte philosophique, l'un des chauds partisans des injustifiables erreurs et des impiétés de Voltaire et des encyclopédistes. Qu'on lise, si on en a le courage , les Lettres Persanes de Montesquieu , et Ton verra s'il a bien mérité des ennemis des bonnes mœurs, de la religion et des convenances sociales ; rien de plus immoral n'ôst sorti de la plume du philosophe de Ferney. Nous ne tairons pas le bien qu'on peut dire de lui ; mais pourquoi dissimuler ses fautes et ses défauts, que la saine et impartiale critique doit signaler? Nous voulons être juste : à lui comme à nos lecteurs, nous devons la vérité ; nous saurons la dire tout entière dans notre Histoire littéraire de Bordeaux, au risque de déplaire.
L'ouvrage de dom Devienne sur Bordeaux s'arrête ici ; ouvrage im* parfait, incomplet, rarement inexact, mais toujours consciencieux.
Notre Histoire de Bordeaux, à compter de ce moment, c'est-à-dire depuis la fin du XVII® siècle jusqu'en 4830 , sera écrite d'après des documents originaux et presque tous inédits, qui sont intéressants et absolument nécessaires pour compléter notre travail.