Livre Xlil
Chap. 7.
Registres municipaux.
Vie privée du maréchal de Richelieu.
grâce les dames qu*il voyait au& balcons. Depuis l'entrée de Dunois, jamais les Bordelais n'avaient rien vu de semblable; la réputation du maréchal, son influence à la cour« Tiroportance de sa place et l'illustration de son nom , tout concourait à lui faire accorder une réception d'une solennité extraordinaire et quasi-royale.
Quelques jours après son arrivée , il donna , dans ses jardins, un splendide dtuer de 400 couverts, où se trouvaient invités tous les nobles du pays, toutes les belles dames de la ville. Presque tous les soirs, il donnait des soupers de 400 personnes, officiellement invitées; mais lui mangeait à une table de 30 couverts réservés aux plus jolies femmes du pays. Après le repas, il conduisait ses convives à la comédie, où il faisait jouer les pièces qui convenaient à ses goûts ou à ses penchants corrompus, et toutes les longues soirées de l'hiver, on ne voyait à l'hôtel du gouverneur que des toilettes brillantes, des bals où l'on n'entrait qu'en masque, des tables de jeu et des rafraîchissements de tontes sortes et pour tous les goûts. I^s nobles y perdirent leur honneur et leur fortune, et la ruine de plusieurs maisons trèe-respectées et respectables commença et s'acheva dans ces splendides salons convertis en tripots. Si nous ajoutons foi à l'écrivain qui a eu le triste courage d'écrire la vie privée du maréchal t les valets de chambre se partagèrent, dans un carnaval, ponr 40,000 livres de cartes et de dés !
Le maréchal ne sortait jamais que précédé d'une garde nombreuse et élégamment vêtue; mais il se rendit biedlôt odieux aux Bordelais par sa hauteur, ses actes despotiques et ses vexations arbitraires, qui faisaient dire au public que c'était d'Épernon ressuscité 1 II mérite des éloges pour avoir protégé les malheureux juifs portugais établis à Bordeaax; mais que de reproches ne peut-on pas lui faire d'avoir érige l'impudicité en système, honoré presque tous les vices et lïit rougir la vertu !
Cftap. 7.
Ses exemples influèrent sur la moralité publique et descen- j^îjre xin. dirent même dans Jes basses classes de la société; le vice ne rougissait plus et la vertu seule semblait condamnée à se retirer dans la solitude pour ne pas gêner, par son importune présence, les.déplorables égarenaents d'une société corrompue I I^ luxe s'étendait avec la corruption des mœurs, et le mot |»iamr servait de voile aux excès les plus scandaleux. Une feiBHie honnête ne sortait jamais de ces réunions nocturnes saos faire naître des soupçons sur sa vertu, et les vieux documeols du |)ays conservent malheureusement encore les scandaleuses traditions de Tépoque, les honteuses anecdotes de rh6tel du duc de Richelieu à Bordeaux 1 La corruption des DHeurs était devenue si générale que l'intendant vint un jour s'en plaindre au maréchal et insista, pour exemple, de renferma toules les malheureuses dont les écarts étaient les plus contagieux et les plus scandaleux, ce Oh ! dit Richelieu, haus- • saut les épaules en riant, pourquoi des exceptions? toutes » méritent une ^ale punition ; je veux les enfermer toutes, M et pour cela, je vais ordonner qu*on ferme les portes de la > ville. » Indigné de tant de cynisme, Tintendant se retira et laissa le maréchal à ses pensées et à ses œuvres d'immoralité.
Richelieu à Bordeaux, c'était Louis XY à Paris; c'était, sur aae nooindre échelle, le môme luxe, la même prodigalité, la ïtkéBke licence dans lé langage et dans les faits ; Louis XY était le roi de France ; mais le maréchal était en réalité le rei de Bordeaux. Bien ne se faisait sans lui; il avait obtenu un grand nombre de lettres de cachet et s'en servait pour se défaire de ses ennemis, inspirer des craintes à ceux qui seraient tentés de s'opposer à sa volonté absolue, et r^na par la terreur. Jamais prince n'a exercé autant d'autcM*ité que ce petit despote; et jamais, dans un agent subalterne, on n'a vu réunis tant d'arbitraire, tant d'immoralité et tant de mépris pour l'opinion publique; il fit oublier d'Albret et effaça même d'Epernon .
Cbap. 7.
Livre xiii. Homme de plaisir, despte dans le fond et dans la forme, ennemi de tout contrôle, il vrvait dans les extravagances d'un luxe oriental ; les portes du théâtre ne souvraient jamais qu'à son arrivée , ce qui avait lieu souvent bien avant dans la nuit. Découvert dans une basse intrigue de coulisse , à la honte et au scandale des mœurs, contrarié souvent dans la satisfaction de ses désirs par les jurats qui avaient la police du théâtre , Richelieu leur en garda rancune et essaya de se venger. Jusque-là les jurats avaient la libre entrée au théâtre. Richelieu s'éleva contre ce droit, qu'il qualifia d'usurpation, et prétendit que le seul. jurât qui était chargé de la police, pouvait y prétendre. Après son arrivée à Paris, il n'oublia pas la surveillance tracassière et incommode des jurats; il jura de les humilier et envoya à Bordeaux, dans cette intention, un suisse, nommé Bersier, qui, en qualité de concierge, devait, d'après ses ordres, refuser l'eirtrée libre au théâtre à tous les messieurs du corps de ville, excepté toutefois le jurât chargé de la police. Le suisse se conforma à ses instructions; mais les jurats, vexés, indignés de ces innovations, réclamèrent à grands cris le respect de leurs anciens privilèges. On s'en référa à M. le vicomte de Noé, maire de Boixleaux, qui, offensé de cet oubli des convenances et des droits séculaires des jurats, manda le suisse, lui rappela son serment, lui reprocha son manque de respect envers les autorités de la ville et lui enjoignit d'être plus soumis, plus respectueux et plus circonspect à l'avenir. Le suisse écouta, en silence , les reproches et les injonctions du maire ; mais, fidèle aux ordres de Richelieu, il renouvela le soir même les scènes des soirées précédentes et ne laissa entrer sans payer que le maire, le lieutenant de maire et le jurât gentilhomme. Furieux de cet affront, les jurats, avocats et négociants s'adressèrent encore au maire.
Le corps de ville instruisit le ministre de tous les détails de cette affaire , mais sans satisfaction et sans réponse. Les
Chap. 7.
maire et joints allèrent, au mois de février, en robes de livrée, ^îvre xiu. TJsiter ia salle de spectacle. Le suisse les arrêta; le maire le fit relever et l'emprisonna. Procès-verbal fut envoyé au ministre ; celui-ci déclara que le suisse n'avait pas tort; qu'il ne faisait qu'obéir à sa consigne. Il fut mis en liberté et le corps de ville condamné; le suisse reprit son poste. Les maréchaux s'assemblèrent en tribunal du point ^honneur et se iéclarèrent compétents dans cette affaire, oii, par leurs titres H en raison de leur liaison avec Richelieu , ils étaient pour mi dire juges et parties. On ne voyait plus dans le maire (|q'qd gentilhomme, dans le suisse portier qu'un factionnaire, et Tordre transmis par un gouverneur sans commandement , comme une consigne militaire! On cita le maire de Bordeaux, sus en exprimer la cause, et, sans se soucier, le moins du monde, des formes légales, on le condamna le 8 mars sans renlendrel Malade, il ne pouvait obéir; officier de justice, il ne le devait pas; simple citoyen , il n'était pas leur justiciable. Il présenta une requête à la connétablie; on la lui rendit. Les maréchaux , Richelieu à leur tête , ordonnèrent l'arrestation du maire de Bordeaux , qu'ils n'avaient pas entenda ; ils le déclarèrent interdit de ses fonctions de maire pendant un an et le condamnèrent à faire des excuses au laaréchal , qui ,* donnant à sa vengeance toute Tex tension possible, fit insérer ce jugement dans plusieurs journaux de France et de l'étranger. Pour éviter ces humiliations imméritées et les dégoûts que son tout-puissant adversaire n'eût pas manqué de lui susciter, le vicomte de Noé quitta Bordeaux et alla passer quelques années en Angleterre , jusqu'à la mort de son persécuteur.
Le roi ne fit pas droit aux justes et légitimes réclamations de son parlement en faveur de M. de Noé , tant était grande l'influence de Richelieu , quoique eïilé de Bordeaux.
Kien n'arrêtait les extravagances du maréchal , et ceux qui avaient le malheur de le contrarier éprouvaient bientôt après
i'« Part, i.c 20
Chap. 7.
Lirre xiu. toQjl le poids de a^ colère. Le pa^leipeiat mqI cra( devoir Uiî faire sentir ses torts de quelque maDière , d'après les sug-gestions de M. d'Espréménil , conseiller au parlement de Paris, qui , ayant connu M. Noé à Bordeaux « fut le premier à dénoncer le jugement des maréchaux à rindignalioo publique.
)ua Cour , encouragée par cet exemple , dxréu , les cbam* bres assemblées , le 31 aottt 1784, de très-humbles et respectueuses remontrances au roi, à l'occasion de la procédure suivie et du jugement rendu contre le vicomte de Noé, maire de Bordeaux. Le parlement cita l'ordonnappe de Charles IX, en 1565, qui déférait aux maréchaux le jugsment des démenti3 , et l'édit de Henri IV , concernant le point d^ honneur entre les gentilshommes et autres faisant pro^ fession de^ armes; enfin , Tédit de 1626 , plus explicite encore sur le môme sujet , démontrait que le maire de Bordeaux n'était nullement justiciable du tribunal des maréchaux, parce qu'il n'était coupable ni d'un coup, ni d'un démenti, ni d'uqe menace , ni d'une querelle , .ni même d'une parole injurieuse , et qu'il ne s'agissait là que d'un conflit de police , non du maire, mais dq corps municipal, au gouverneur de la province. Le vicomte de Noé n'était, dans cette affaire, ni gentilhomme, ni militaire, ni seul; la police des théâtres lui appartenait ; le suisse , portier et garde du théâtre, était à ses gages et lui avait prêté serment, Richelieu était alors exilé de Bordeaux et n*y résidait pas^ et même, y fût^il alors, il q'avait pas d'ordre à donner au suisse*
Nous ne finirions pas si nous vouliops raconter toutes les hou-* ^uses traditions du pays bordelais sur le compte de cet ancien gouverneur de notre province ; il suffit de reproduire les lignes suivantes que nous trouvons dans Feller, biographe véridique, réservé et impartial ; elles suffisent pour compléter notre ta* bleau : « On comprend sans peine» dit Felleri quelle a été la » vie d'un homme qui l'a passée presque tout entière dans les » intriguer et la galanterie, i» — « Ce n'est pas « a dit un
Chap. 7.
17SJB.
> critique, à la vérité, la vie de Neatot*; <^ n'est qde celte Livre xii).
» d'uQ hùmmè à btnrnes fortunes; mais enfin, on a leà pièces
I justificatives , c'est-à-dire les lettres galantes désfyrin'ciesaes',
I dàchesâes ^ comtesses et vicomtesses qni n*ont pas pu tenir
: contre la tactique du vainqueur de Mabon, L'éditeur offre
I de consigner ces graves manuscrits chez un notaire. Ainsi,
i vingt familles d'un grand nokn , les princes du sang , les
» ducs français pourront s'assurer chez le tabellion de l'écri*
I tare et de l'infidélité de leurs grand'iûères. C'est Alcibiade
} racontant ses exploits galants et tenant école de plaisir et
idevolupté »
Le maréchal était tout-puissant et, ne connaissait pas de cûQtrAle.
Le parlement seul crut servir de contre-poids à tant d'autorité et s'opposa à l'usage capricieux qu'il faisait des lettres de cachet; le maréchal lui en garda longtemps une haine profonde qu'il ne put assouvir complètement qu'en 1771 , lors de la dissolution de ce corps ; il y avait ménagé des intelligences » et l'amitié de M. de Gascq et de quelques autres le servit admirablement pour découvrir les secrets projets de ses adversaires et faire avorter leurs intrigues. Il venait tous les ans passer quelque temps à Bordeaux; mais, à compter de 1765^ il Y resta dix-huit mois en butte à tous les traits de la critique, à toute la malveillance de ses puissants adversaires du partement/Son influence diminuait tous les jours ; son autorité était moins respectée; ses salons moins fréquentés par les dames qui se respectaient ; les seigneurs du pays, les jeunes cadets des familles nobles qui n'avaient rien à faire, les riches négociants qui aimaient le jeu, conservaient encore à son liitel one ombre de cette bruyante animation qu'on y avait remairqnée. Il tolérait le jeu , le parlement le condamnait; il détestait tout contrôle, et le parlement, jaloux de sa prépondérance, ne négligeait aucune occasion pour contrarier ses projets et humilier sa fierté. Fatigué, indigné même de cette
Livre XIII. éternelle lutte, il embrassa les nouvelles idées de Maupeou cl
~ ' conseilla la dissolution des parlements, comme étant une gêné
. pour l'autorité du prince et comme tendant, par esprit de
corps, à usurper une puissance qui contre-balancerait celle dq
roi. Il cherchait une occasion de se venger; elle ne tarda pas
à se présenter.
i759. A cette époque, la France était en guerre avec l'Angleterre ;
on craignait que ces ennemis de notre pays ne descendissent
sur nos côtes et ne s'emparassent de quelques positions favorables. Richelieu déploya beaucoup d'activité en cette occasion , et fit lever , dans la province , vingt-cinq compagnies de milice et dix-huiL de dragons , dont les unes étaient de Bordeaux et les autres de Libourne et de Fronsac; Bordeaux avait fourni en outre une compagnie bourgeoise particulière , composée de cent hommes, non compris les officiers; c'étaient des corps qu'on mobilisait à volonté et qui prenaient le nom de garde-côtes. L'esprit militaire se réveilla parmi nos compatriotes, et le parlement même, voyant le commerce prèsque ruiné et le pays appauvri par la stagnation des afi*aires, crut enfin devoir exciter le patriotisn^e des Bordelais et des habitants de la province, et les engagea à faire construire une frégate de guerre qu'on pût offrir au roi dans sa lutte avec 1760. l'Angleterre. Le parlement souscrivit pour 50,000 livres et la chambre de commerce pour 40,000. La ville avait déjà fait présent à Sa Majesté de six prames ou vaisseaux à ^ond plat, sans quille et d'un petit tirant d'eau. La première et la plus grande, de cinq cents tonneaux environ, fut lancée le 16 juin 1760, en présence du maréchal de Richelieu. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, les Français désiraient la paix; elle fut faite en 1763, à la grande satisfaction de Bordeaux et des autres villes maritimes (1).
(1) Le 10 août, k dix heures du soir, an violent tremUMnent de terre fil crouler la voûte de Téglise des Religieuses de Notre-Dame. Nous en parlerons dans notre tableau du XVII(« siècle.
Ghap. 7.
Rendn ^isle par les grands sacriflces que nécessitait la ^|vr« xiii* gaerre, le peuple de Bordeaux fut ramené à l'étude de ses propres intérêts et à la conservation de ses privilèges; les bourgeois jouissaient de grandes faveurs , entre autres , de celle de faire entrer en ville et de vendre, sans payer de droits, h vins de leurs crûs. Le même privilège était concédé et TecoDDU au clergé; mais des embarras financiers mirent les jirats dans la nécessité de supprimer ce droit; le titre d'eo^ dsiastique n'impliquait pas , selon ces magistrats , celui de iiOQi^is. Ce nouveau règlement fut cependant homologué aii parlement le 7 janvier et reconnu fondé en droit. Les eœlésiastiques de Bordeaux réclamèrent, mais en vain; ils î&teQtèrent un procès à la ville et convoquèrent une assemblée des curés du diocèse, au couvent des cordeliers , dans le but I6 Avril. d'aviser aux moyens de maintenir leurs antiques droits et de nommer deux syndics pour les défendre ; travail et dépenses inutiles : le temps des privilèges s'en allait peu à peu; un esprit d'égalité s'infiltrait dans les têtes et dans les mœurs ; linéiques années d'innovation, quelques écrits des philosophes mms de Dieu et des rois ; la corruption des individus des blés classes et leur influence délétère sur le peuple, ont %ffi pour niveler le travail social des siècles et préparer les voies à la destruction de toutes les distinctions et de tous les privilèges. Les jésuites mêmes qui , jusque-là, étaient restés ÔDinobiles, en présence de cette mobilité qui s'emparait de iOQt^ les têtes, furent enfin attaqués, calomniés et forcés de quitter leur patrie dont ils avaient été l'ornement et la gloire. Ils étaient considérés comme l'avant-poste de l'égli^ , le repart du catholicisme; ils s'étaient opposés, comme une ^Arrière, aux progrès du protestantisme, du jansénisme et de toutes les sectes engendrées par la réforme; c'était plus qu'il n'en fallait pour les rendre odieux aux hérétiques et 3Qi philosophes; ils étaient en outre riches des économies de l6Qr ordre, c'était assez pour les princes dont les finances
Lim xitK » glement jwiiu'è dire qae le» jésuites n^'avaient pas prod«l -1 * » de raatbëmalicieoB. Je faisais alors la lable de mon aslro-
» oomie ; le nombre m'étoaca ; j'eus occasion de voir La Ch^- » lottais à Saintes, en 1773. Je hii reprochais softiaJQStice ; il » en oraviat. »
€epeiidant le même La ChaloUais , ennem des jésskes- et le premier fondioDiiaiire public qui s'^eiwça de sonfefer les parlements contre eux , reconnot leur mérite et Tabsiivdité des crimes qu'on leur imputait : « Loin d'aecuser ifordre» en- » tier des jésuites, dii4], je les diseutpe presque tous et sur- » tout les jésuites français. »
Mais la calomnie que leurs ennemis exploitèrent le était , sans contredit , celle qni eoneemait le régicide, abominable charge, comme mille autres choses absurdes. Ait . publiée , commentée , amplifiée par les courtisans et jetée , comme une perpétuelle menace , dans les palais dea rois. YoHaire la rejeta comme absurde : ce Vous deves voir, dîtril » à Damiiaville, que je n'ai pas ménagé les jésmtes ; aMis je » soulèverais la postérité en> leur faveur, si je les accusais » d'un crime dont l'Europe et Dumien les ont justifiés; je ne » serais qu'un vil écho des jansénistes, si je parlais aiotve- » ment. »
A force d'entendre répéter la même chose, quoique* fiwase, on finit par croire qu'elle peut avoir quelque chose de vrai ; on redit, sur tous les tons, que les jésuites étaient dangereux et professaient des maximes contraires aux lois; que leur général, dloyen de* Rome , avait un> pouvoir absolu sur leurs biens et personnes, et qu'il était indispensabletd'en oiotKfier la règle. On envoya à Rome un plan de réforme pour lefaine approuver de leur général ; maiscelui^i refusa deise prêter à un arrangement et répondit : Sint ut sunt, oui nonamt. Le mi de France , effrayé par le» exagérations intéressée» des courtisans jansénistes , voulut enfin voir clair dans ces abominables^ charges; il crut devoir coonilter la France et invita
Im pertemeirtB à prendre- ooDMflRBaoce* (tes constUatmiB de L^m xul i'ofdra et à statuer sur ce qui conviendrait à son égard. '^ '
(Tétait le traîner devant le tribunal de ses ennemis.
Le parlement de Bordeaux , qui renfermait, dans son sein^ tant d'âéments hétérogènes, des oalvinistes, diss incrédules, dM ttidifférenis en matière de religion , des adversaiires privé» de l'ordre des jésuites , crut devoir» enfo s'eooupisr activement' de mUe matière grave d'une* nature pelitioo^^relîgieuse.
Le: 8> rnans , teote» les chambres assemblées , la Gour or^ donna que dans trois jours le supérieur des trois maisons dea jésuites à Bordeaux , serait tenu dé remettre aa greffe civil' de la Gourun exemplaire imprimé de leur crniMitution, no^ tamment la dernière édition de Prague , en 47ft7. Le veiH dredi suivant , 42 mars , la Cour, informée que cette remise avait été faîle , chargea les sieurs Marl)Otin , Baritauk, Guyoanét, Malromé , Lamontaigne , Bacalan , Féger et Bar^ b%uière d*examiner les différents points de doctrine et de morale contenus dans les ouvrages des jésuites. Les i3 et 44 mai, ces Messieurs rendirent compte à la Coor du résultat de leur travail , par l'organe de M. Pierre-Jules Dudon , avocat général»
Dans ce compte-rendu, . on se récriait contretle pouvoir exr- Buiu$ eecUt. cesaif du général de* Tordre; maia ce pouvoir, loin d'étre^ 2Sjaia^i59i. iilk»te ou excessif, avait été reconnu et sanctionné pavJe pape. Une aulori té torte et centrale est nécessaire dans toufesv les sociétés civiles et religieuses ; cette constitution ipo^< BuiUi ecciéê. narchique, c'est ainsi que Grégoire XIV l^a qualifiée, m* ^e^!i^"Viîi4 reeoanatt pas un pouvoir absolu au général de Tordre <:* la constitutioa peut être efaangée , modifiée par le général agi»* sant conjotnteœent avec la société t C'était donc une monar^ cUe censtHutionnelle , le rôvede nos optimistes politiques, qui veulent- aujourd'hui , dans Tordre civil, ce que les^jansé*. nistes, le» sectaires et les philosophes du %ViB^ «èole , nei voulaient pas ob^ au ordre religieuii 1
Gbap. 7.
uvre lau. Od ne voulait pas que le général et la oommunaolé euaseni. le ponvoir de changer, renouveler on rétablir les priacipes. fondamentaux de la consU ta tion. «C'était, disait-on, rendre » celte société purement politique , la soustraire à Tinspection », de toute autorité spirituelle et temporelle et lui assurer. » une indépendance également funeste au bien àf^ la r/eligîjoii » et à la tranquillité des États. »
Cette charge nous paraît purement paradoxale* Toutes les institutions humaines sont susceptibles d'amélioration , siçlon les circonstances; rien n'est immobile ici-bas. Pourquoi donc . exiger chez les jésuites cette fixité , cette constitution irréformable et presque divine , qu'on ne voit nulle part dans les œuvres humaines. L'Évangile seul , avec son code célf^sle , reste toujours le même; les règles des sociétés religieuses se modifient selon le progrès ou la décadence des mœurs , les besoins des hommes et les exigences des temps. Le général est à la tête de la société , mais il n'est pas au^lessus d'elle; elle peut le déposer si le bien de la religion et de l'ordre l'exige , et dans les cas prévus par la constitution.
Dans les doutes , il était ordonné de consulter le général 1 Le parlement en conclut que la société était un corps sam loU, conclusion absurde , inspirée par la passion et condamnée par le bon sens. Paul Y ne jugea pas comme le parlement de Bordeaux. Par sa bulle du 4 septembre 1606, il rendit le général perpétuel et approuva tous les décrets, statuts et ordonnances qui pourraient avoir été faits jusqu'alors pour le gouverne*ment de la société.
On s'arrêta longtemps sur les vœux simples et les vœux : solennels des jésuites ; c'étaient des vœux de pauvreté » de chasteté et d'obéissance. Qu'y avait-il de contraire au bien de la religion et à la paix de l'État? Leurs privilèges étaient grands et étendus; mais ces [privilèges se renfermaient dans la sphère de la religion ; y en a-t-il qui blessaient les lois civiles? La société , par la multiplicité de ses statuts et de ses privi-
l^es, voulut se consolider, se cimenter et prévenir les abus Livre xiii. que des esprits inquiets pourraient essayer d'y introduire. '^ * Le nombre ne fait rien, c'est la qualité qu'il faut examiner; n ont-ifs pas déclaré qu'ils n'entendaient pas , par leurs pnmléges, préjudieier aua> lois royales, libertés de F église, concordats faits entre le pape, le Saint-Siège apostolique et le roi, ni contre les droits épiscopauœ et paroehiauœ, ni amtre les chapitres, ni autres dignités, etc. , etc. On les accusait d'obéir aveuglément à un monarque étranger I Mais le géiiéral des jésuites n'est pas plus étranger dans son ordre que le pape ne Test dans l'église; partout où se trouvent ses enftints, il a te droit de leur donner des conseils et des ordres, pourvu qu'ils ne blessent pas les droits des consciences et ne violent pas les lois des pays où se trouvent ses subordonnés.
On les accusait ; mais de quoi né les a-t-K>n pas ac6u- M.deRavignan,
sés^f Après avoir délibéré sur le compte-rendu des consti- ^^ 'j^^jj'*"^*
tuHons des jésuites, singulier et ridicule factum où on entassa rinttuutum des paradoxes sans nombre , des paralogismes haineux et des ^*{^^^'' sophismes irréligieux et auxquels la nature de notre ouvragé ne nous permet pas de nous arrêter, la Cour, tontes les chambres assemblées, rendit, le 26 mai 4762, un arrêt défavorable , dont voici les principales dispositions :
« A déclaré et déclare les dits régime , institut et
» constitution de la dite société soi-disant de Jésus , attenta- » toires à toute autorité spirituelle et temporelle , incompati- » blés avec les principes et les règles de tout État policé, » destructifs de la subordination légitime à laquelle tous » sujets sont tenus envers leurs souverains, spécialement » répugnants aux libertés de l'église gallicane, aux quatre ^ articles de l'assemblée générale du clergé de France , » en 4682, contraires aux lois et maximes fondamentales du » royaume , inconciliables avec le droit public de la nation » et irréformables par essence (4).
Que de mensonges dans ce pen de lignes!
Litre XIII. ^ A dédwé tat déclene ks vœux et fiennents fiils dMieraot ^* * » par les prêtres et écoliers sondisant jjémi/ie&..,^..k afavsifs , » téûnéraires, inoOBsiâëpés et non valablemâoi'éiiiiB (4)^-
• Fait très-expresse laiiibitkfQ et défeiise à tons snjiete du » roi ûe vivre dést^rmais en commun, souô l'enpîre desidîtes » ràglOSt ooiistiUltioB et institut; d'obéir, ccMûmmiiqcier. ou ^ entreteair aocane eorrespandaoce avee le gàséral 4e ladite » société ou autre supérieur par lui proposé^ elie. {%]..
» Ordonne qua.xooipter du joar de la sîgmfiûatieia do » présent arrôt jusqu'au 4^ du mois d'ae&t prochain, les^- » disant j^ttes^ acUiallement existants dans le ressort delà » Cour« videront toutes et chacune les maisons qu'ils y oonu- » peut, maisons-professes , noviciats, collèges, pensioD- » nats (S).
» Ordonne qne les dits prêtres et écoliers, soÎHiîsant » actuellement jésuites , ne peuvent être admis à aucuns bé-
» néfices , à aucunes chaires , à aucunes charges dviles
» ou municipales », ou autres fonctions publiques, qu'au
» préalable , ils ne justifient de l'acte de serment par eux fait » en personne, devant le juge royal...., d'être iaviolabl^aient » fidèles au roi > de tenir et d'enseigner les quatre proposi- » tiens du clei^ de France, en 4689!.'. m de détester et de n combattre , en toute occasion , les maximes attœtatoires à » l'autorité des rois , à l'indépendance de leurs eouromm et » à la sfiireté de leurs personnes sacrées , etc. t etew (4). .
» Ordonne , en outre , qu'à l'instant de la siguififlation du
(i) Le periement S6 fklt pontife , et, pénétrant âftHl le fol* Intérieor, i SsmA des décisions sur ides choses de la conscience !
(2) Pas une lettre, pas un bonjour! quelle singulière excommunication !
(3) Aimable liberté ! c*est en ton nom que de petits despotes rivent les fefs aux esclaves !
(4) Quel absurde abus de pouvoir ! On frappe d'incapacité des hommes de nérile! on les oblige b détester des maximes qui n'étaient nullement attentatoires à Tantorité des rois on à Tindépendance des couronnes! A quelle époque les jésuites ont-ils demandé des charges civiles ou municipales ?
préMBt arrêt , ias ^eurs Labat et da Boy se traDsporteront ^^^ ^^^ ea la Maifion^professe des âolntisant jésuites de cette ville ; ' ^*
les sierirB Conilb et Lamontaigoe , dans la maison da novieiat; et lesaieurs de Baritauit et Féger , dans celle da collège t&an par les dits prêtres et écotiers , pour dresser, à reqaôtediii procureur général du roi, procès- verbaux contenant QB état exact de tous les prêtres , etc. , etc. (4). » Et , par tes dits sieurs commissaires , sera pareillement dressé état et inventaire des titres, papiers, mémoires, r^istreade recettes et de dépenses, etc*, etc»....; à Teffet deqiuHeeront aussi tenus, les supérieur, recteur, etc., de représenter aux dits commissaires leurs actes, registres, papiers, billets, obligations, contrats, etc., etc., à la charge de se purger, par serment , tout dol , fraude et équivoque cessant, qu'ils n'en cachent ni n'en recèlent au-« ewis direclement ni indirectement ; qu'ils n'ont point connaissance qu'il en ait été caché, brûlé, diverti, adhéré, • etc. , .etc.- (2).
»Odoane, la dite Cour , que les biens généralement
» quelconques, mobiliers, immobiliers, seront saisis, séquea^
^ très et oEÛssous la main du roi et de justice (3).
» Fait défense (aux pères, mères, curateurs, etc.) d'en- I voyer les étudiants dans aucun des collèges , écoles ou se- « minaires de la dite société, tenus hors du ressort de la Cour » ou hors du royaume. »
L'évoque du Puy eut le courage d'écrire en leur faveur; sdiuin. le parlement condamna au feu la lettre du pieux prâat et apprit aux autres évoques à ne pas suivre son exemple. Quelque temps s'écoula, et le ro), enfin, pressé par les in-^
(1) Où èUit alors le respeet pour le demicile des citoyens?
9) Quelle abomioaMe inquisition!
(3) On disait les droits sacrés de la propriété ! Nous voyons l'école où ont ét4 ^^és les anarebistes de 1793 et les socialistes de iStS, qui, tous, Proudhon en t^tei nsganlaient la propriété eomme nn fol.
Ghap. 7.
Livre xui. cessantes importunités des eoDemis de la religion , prononça la dissolution de cette célèbre société qui avait donné à l'Europe catholique des théologiens tels que Pelau, Suarès« Sirmond, Garnier; des orateurs tels que Bourdaloue, Segaud, La Rue, Griffet, Neuville, etc., etc.; des historiens tels qae Daniel, d'Orléans, Longueval; des littérateurs tels que Rapin, Commire , Yanières , Jouvency , etc. , etc. ; des hommes de cœur. tels que les Xavier, les Borgia, qui ont porté la foi et la civilisation au Japon et à la Chine, dans les Indes, le Mexique et dans tout le Nouveau-Monde. L'ordre tomba, et, comme s'il était réellement une des colonnes nécessaires de l'édifice social , il entraîna dans sa chute les parlements, le roi et même la royauté. Son expulsion fut un crime commencé en 1762 et consommé en 1793, par la mort des princes et des prêtres.
Mais, éclairés aujourd'hui , après une longue et instructive expérience , nous ne craignons pas de le dire , et l'ignorance seule et la mauvaise foi pourraient nous demander de le prouver , l'abolition de l'ordre des jésuites est la plus grande faute qu'un pouvoir pontifical ou civil ait jamais commise. Napoléon , écrasé par les rois de TEurope , a pu licencier sa garde , ennoblie par des centaines de victoires; c'est lui qui l'avait créée; elle n'avait plus rien à défendre que son sang qu'elle avait donné si héroïquement ; mais comment s'expliquer la faute de Clément XIY, licenciant ceux-là que Frédéric appelait les grenadiers de la papauté? Comprend-on que ce pape ait pu dissoudre le corps des jésuites, cette garde pontificale immortelle, qui ne devait point son existence à sa pensée ; qui n'était -pas l'œdvre d'un pape, mais d'une inspiration que nous appellerons divine; qui comptait, quand on les supprima, plus d'actions héroïques, plus de services, plus d'œuvres de civilisation que tous les vieux soldats de Napoléon ne pouvaient vanter d'actions d'éclat? Organisés contrôla révolte du protestantisme, source fatale de toutes
Chap. 7.
nos révolutions sociales, par un homme qui avait à la fois le L|^re xiii. génie de la sainteté et la sainteté du génie , les jésuites formaient un corps compact et bien uni , qui a eu la gloire des sciences , des vertus chétiennes , des conquêtes civilisatrices , de Tapostolat et du martyre, et dont le génie collectif, retrempé sans cesse aux saintes sources de Tobéissance, aurait dû le préserver, ce nous semble, des coups d'un pouvoir qu'il n'avait jamais pensé qu'à défendre. Mais les temps étaient difficiles et le despotisme ministériel se voyait aux prises avec la liberté, l'ordre et les principes conservateurs des sociétés. Clément XIV était doué de grandes qualités, mais il était trop faible pour lutter avec la force ; il était trop bon pour résister à la prière et à la menace; il répondit : Je suis le père des fidèles et surtout des religieuœ , le pasteur du trou-peau ; je ne puis détruire un ordre célèbre , sans avoir des raisons qui me justifient aux yeux de Dieu et de la postérité.
Ainsi , pour le pape , il n'y avait pas de raison pour supprimer l'ordre ; pour les ennemis des jésuites , il y en avait plusieurs , et la meilleure , c'était la force ! Le pape vexé , tracassé , harassé de prières et de menaces , fléchit enfin sous la pression des princes aveuglés par des ministres infidèles , impies et anti-catholiques, et, par son bref du %\ juillet 1773, supprima l'ordre des jésuites. La faute était grave; mais, hélas! Pierre n'a-t-il pas renié trois fois son maître ? En 1 768 , l'ordre se trouva détruit dans tous les Étals de la maison de Bourbon, malgré les vœux des fidèles, les remontrances des évéques et les observations des gens de bien. Le pape céda à contrecœur aux exigences des ministres jansénistes et incrédules du roi Louis, qui ne haïssait pas les jésuites. La destruction de l'ordre était l'œuvre des amis de Port-Royal et le triomphe des protestants et des révolutionnaires; 1793 n'était pas loin!
Je n'ai jamais eu de relations avec les RR. Pères ; mon témoignage ne saurait donc être suspect ; tout ce que je viens de dire en leur faveur n'est que l'expression de ma convic-
\tt Pari. D.c 21
Chàp. 7.
Livre xiii. tioD , la voix de la raison; je puis dire avec Taciie : « Ayan » promis de dire la vérité sur les hommes et les choses , j< » suis sourd à la voix de lamitié et aux suggestions de h » haine (1). »
(1) Incorruptam fldem professis, nec amore quisquam et sine odio dicendus est ( Tacite , hi$t>, cap. i . )