CHAPITRE VHI
!(oafeaux embellissements et accroissements de Bordeaux. — Le quai de Bacalan. - On achève la porte IHjeaux.— On commence la place Daupliine. — Le passage de La Bastide.— Mésintelligence entre le parlement et Richetieu.— L'état inquiet delà société. — Nouvelle organisation municipale k Bordeaux. — Les carmélites transférées. — Le couvent des capucins rebâti. — Le palais archiépiscopal. — Sa construction. — Détails historiques sur les théâtres h Bordeaux. — Une émeute ^ Bordeaux, au sojet de la cherté des grains et du pain, etc.
M. de Tourny n'existait plus; mais l'impulsion qu'il avait Livre xiii. donnée au commerce età l'industrie locale continua longtemps ^^ après son décès. On avait commencé , quelque temps après son départ pour Paris (1760), le quai de Bacalan et la route qui aboutit au passage de Lormont. Le courrier de Paris y passait, venant de Blaye. Jusqu'alors^ il n'y avait pas à Bordeaux de bains publics; M. Poucet en établit au Chapeau- BoQge, sur les bords de la rivière, en 1763. On acheva aussi, i763. celle même année , les portes Dijeaux , de Tourny et de la Comédie; ces deux dernières n'existent plus. On commença la place Daupbine sur un terrain vide et boueux , dont la parlie située au couchant était autrefois occupée par un cimetière. C'est aussi à la même époque que la municipalité afferma , pour la première fois , le passage de La Bastide. Le profit que faisaient les bateliers sur le grand nombre de voyageurs, suggéra cette idée aux oflSciers municipaux. Le bail tut modifié en 1767; il rapporta à la ville 4, ISO livres par au. £q i765, on accorda à un nommé Muret le privilège d'établir des carrosses de place , avec droit de percevoir tS sous pour chaque petite course et 20 sous pour les cour- ^ à Vheure« Ce fut aussi vers la fin de cette année que furent
Livi-exin. achevées les élégantes scalptûres du piédestdl de (a stdtae équestre élevée sur ja place Royale , en 1743, et dont nous avons déjà parlé au Livre XIII, chap. 3.
Le progrès matériel était sensible à "ftordeaux, comme on le voit; mais Tétat moral se présentait pas un aspect sf consolant. L'expulsion des jésuites avait laissé sur Tesprit public une impression fâcheuse, et l'antipathie que Richelieu et ses agents montraient pour le parlement et qui rencontrait , 'chez presque tous les membres de cette compâgiiié, dès éenliments réciproques aussi peu bienveillants, jetait une ombre désagréable sur la vie publique et refroidissait les relations sociales à Bordeaiix. On commençait même alors à sentir partout un malaise indéfinissable , un esprit d'incertitude, ce vertige mystérieux qui tourne toutes les têtes, annoncé les orages et précède les grands changements et les révolutions. Personne n'était content : tous voulaient l'inconnu , tous désiraient changer de place, comme un pauvre malade qui se tourne et se retourne au lit; à chaque mouvement, il croît se mettre plus à l'aise et ne fait qu'aggraver son mal . Une nouvelle administration municipale était regardée comme nécessaire à Bordeaux. Le gouvernement publia des lettres-patentes dans ce but et fit convoquer, par les jurats, les habitants deis douze quartiers de la ville en assemblée générale. Les jura ts le firent par une invitation générale; mais le parlement,' qùf %{^it en souverain, censura ce mode et prescrivit une cohvocélion individuelle. C'était aussi la pensée du gouverneur : eiléfnt réalisée. Les réunions se tinrent à rflôtef-de- Ville, sous la présidence du gouverneur lui-même. On y'élut Irènté^deux notables, pris en égal nombre et par quart pariidri les nobles, les avocats, les commerçants et les bôurgédis- t?it)on:t ndWement! Ces trente-deux notables étaient investis du pouvoir d'élire douze conseillers de ville parmi le& classes désignées, et les uns et les autres, réunis en conclave, comme on disait alors, procédaient à l'élection des jurats. Celte manière de
faire déplal aux jurais; ils voulurent y apporter des modifi- i^i^rc xni.
calioQS : le gouverneur s*y opposa et triompha de leurs in- ^-L '
Irigues. Dans les circonstances graves, les trente-deux notables
se réunissaient avec les conseillers de ville et les jurats; mais
dans les circoDStances majeures , qui touchaient aux grands
intérêts de la communauté» on convoquait une assemblée gé-
oérale des cent trente membres dont elle se composait ; les
délibératiooB qu'on y rédigeait avaient pour tous force de loi.
Cette assemblée générale devait avoir lieu au moins une fois
par an; on la convoqua pour le 10 août, afin de délibérer
sar des affaires importantes de la ville. Il y fut arrêté qu on
demanderait au roi des fonds pour la construction d'un Hôtel-
de-YilIe et pour payer les bâliroents de la maison professe et
du noviciat des jésuites, acquis, le premier pour y installer le
collège de Guîenne, le second pour y caserner le guet. On y
délibéra aussi de transférer les grandes-carmélites dans le
bâliment commencé par M. de Tourny, à la plate-forme, pour
servir de maison de correction pour les filles de mauvaise
vie. On fit part de cette délibération aux religieuses, qui,
ayant viâté le local, acceptèrent leur translation (1).
A cette époque, le couvent des capucins, bâti en 1602, tombait en ruine. La ville était reconnaissante des services (pe le& bons pères avaient rendus à la société; ils étaient génélalement esjliinés et respectés. On le rebâtit à neuf et dans un goût moderne et somptueux; les jurats y posèrent la première pierre je 2 avril 1768. C'est aujourd'hui le Grand-Séminaire. «768. Bordeadx s'einbellîssait de plus en plus : de nouvelles rues ^forinèrei^ dans les faubourgs; de nouvelles bâtisses s'élevaienl^aos tous les quartiers, et son domaine s'étendait tous •es jours par de nouvelles acquisitions. ( Voir note 13.) Mais ^^^e 15. le plua intéressant embellissement que la ville reçut à cette
0) River extrêmement rigoureux, depuis le 4 janvier 1766 jusqu'au 15 février; icthernoiDëtre descendit k 12 degrés 'A sous le point de congélation.
Ghap. 8»
Livre XIII. époque , c'est , sans contredit , celui produit par la ooflslruction du palais archiépiscopal et par celle du Grand-Théâtre. L'ancien palais archiépiscopal , que Frqissart appelle Vabbaye de Saint- André j parce que les chanoines y demeuraienb sous une règle commune, comme des religîevix qui ont un abbé à leur tête, était très-vaste et ne réppndaitt plusapx bf96oio8 de la demeure d'un archevêque. M. le prince Ferdioaiid— Mériadeck de Roban-Guén^enée, sacré arc^ievôquede Oor^^ux 4771* en 1770, obtint, en 1771, l'autorisation de démolir cette ancienne résidence des archevêques de Bord^ux, d'eo .v0odi^ les matériaux dont on n'aurait plus besoin, iine grande* pf^rtÎQ des terrains ainsi que les marais, par lots» a6n de, pourvoir aux frais d'un nouveau palais archiépiscopal. ; ;
L'ancien palais ou Y abbaye était très-vaste ipeijL commode et pas assez bien distribuée à l'intérieur; on en reU*ace l'origine au XIY*. siècle ; c'est là que logeaient les princes et les grands personnages qui passaient par Bordeaux ; c'est là que. la roi Jean fut conduit prisonnier par le prjnce de Galles^ aprè^ la fatale bataille de Poitiers, et, plus tard, Louis XIII y logea avec toute sa cour, lors de I^ célébration de son mariage* La façade de cette vieille bâtisse s'étendait d^lHiis^ Tej^tréœM'é occidentale de la rue des Trois-Conils jusqu'au côté n^ridional de la place Rohan. Le portail de l'avant-court à l'alignement de l'arc-boutant de Grammont, était remarqualpile par sa gra* cieuse simplicité, si nous en jugeons par un aDcien.plao gravé de la ville. On vantait beaucoup la belle salle, dite duPaipe, la plus splendide, la plus vaste* de toiH Tédifioe; on y avait réuni un grand nombre de tablea^x prépieux t, des bustes.» des bronzes de grand prix. C'est alor^ que futfiirq^ la. place Rohan et la rue Rohan, et que furent ouverta^, sur les côtésdu palais, les portes Rohan et. Ferdinand^ aipsi appQ)éfi3 dii prâioe archevêque. Ce prélat avait aussi conçu le projet de faire construire une magnifique porte d'entrée à Saint- André; mais sa translation à Cambrai, en 1780, l'empêcha de donner suite
Chap. 8.
à cette pensée, qui , à l'heure qu'il est , n'est pas encore réa* Livre xiii. lisée, quoique la nécessité en soit bien démontrée. Derrière cet antiqoe édifice s'étendaient les vastes marais de la Chartreuse, que le cardinat de Sourdis avait en grande partie défrichés. Ce terrain fïit vendu pour 500,000 livres à M. Dufau, capitaine du port , qui le revendit par parc-elles ou petits lots , à dirers individus. Depuis lors, on y voit un quartier très-popu* leax, de beUte rués, dé jolies habitations, l'un des faubourgs les plus agréables de la ville. Le nouveau palais s'éleva dans DBgoftt moderne, sur Un plan simple et agréable. La construction en fut interrompue par suite du manque de fonds et de la mort de M. Etienne, l'architecte; mais le pian primitif fut adopté par M. La Glotte, et les travaux repris, par ordre supérienr, eu 1775. Cet élégant édifice a subi plusieurs métamorphoses: de pàfais archiépiscopal , il devint, en 1791, un tribonai criminel ; en 1803, un hôtel de préfecture; en 1808, un palais impérial à la disposition de Nupoléon I**^; le f 2 mars 1814, uttpnlais royal, oh résidèrent quelque temps M<^ le Dauphin et M^ta Dauphtoe ; en 1836, l'hôtel de la Mairie. Louis-Napoléon, voyageant, en 1852, comme président de la République, y séiourn» quelques jours. Oh prétend qu'il va redevenir palais impérial, à Tosage de ce prince devenu empereur.
Josqu'Mors Bordeaux n'avait pas de salle de spectacle convenable et assortie aune ville si populeuse. H en fallait une; mhoh ne savait 6ù rétablir. L'emplacement de l'ancien temple de Tutelle aurait pu convemir (1); mais le parlement et les jorats'tetiaient beaucoup à conserver les belles al lées de Tourny qoicouvraienttoutt^ terrain jusqu'à la rivière. Nousconsacreronsi l'histoire dés théâitties de Bofdeauic le chapitre suivant.
L'état finatieier du royaunte inspirait des alarmes et mettait letmni^ère'datisikt nécessité de se créer de nouvelles res- 1773.
(1) L'antiquaire Spon déplore la destruction de ce temple : « Olim ubi Pila fuit ^^^^m fMnti nifâê vérenêug, >
Ghap. 8.
LWre XHi. soarces pour remonter ses finances* Une déclarsiion royale du l''^ juin 1774 semblait porter atteinte à rexemplion du franc-fief, dont les Bordelais avaient constamment joai ; ils étaient jaloux de leurs privilèges, et le parlement, protecteor^ né de la justice et des droits , adressa des remontrances au roi, le 18 mars 1772, pour la conservation d'un droit reconnu aux Bordelais par le traité de 1451, les maintemut dans l'exemption du franc-fief et confirmé par une déclaration de Henri II , au 2 aoàt 1550, qui k maitUient les habitants, quoique roturiers , dans le droit de pouvoir acquérir fiefs et terres nobles. »
1774. Le parlement cite ensuite les letti^-pa tentes de Charles IX,
de janvier 1 560, et de tous ses successeurs, et même de Ii>uis ^XIV, qui toutes maintiennent les Bordelais dans le droit d'ac«quérir des terres nobles et dans l'exemption de francs-fiefs. Il rappelle au roi régnant que les lettres-patentes du mois de mai 1716 avaient mis le sceau à l'authenticité de ces drmls. Dans certains endroits , on a pu obtenir des exemptions semblables par une somme d'argent payée dans les besoins pressants de l'État ou par abonnement annuel ; l'exemption des Bordelais était d'une nature plus relevée ; c'est une condition du traité de 1451, un privilège inhérent à la ville, en vertn duquel les roturiers de Bordeaux pouvaient posséder fiefe nobles sans être assujétis à un droit domanial. Ce privilège , accordé à Bordeaux par Charles VII, rendit de graads services à l'État, en attirant des étrangers dans nos murs, a Les » richesses principales de notre cité, dit la cour, se if ou vent » aujourd'hui dans le cercle du commerce et de l'indus- » trie. Ceux qui font le plus valoir les fonds de cette pro- » vince sont des particuliers qui , par une suite de travail » dans les tles de l'Amérique, ont formé une fortune doat ils D viennent jonir en France. La situation de votre capitale de » la Guienne en attire une foule de ce genre : le noble vend » et le roturier acquiert. Ce serait mettre des entraves dans
» le eoBunerae qoe d*impo6er une taxe sur le roturier, acqué-* ^^^ ^^* s renr d'an fief ou terre noble ; c'est écarter les plas riches
s de l'acquisition des biens nobles sans intérêt pour Votre
I Majesté, poêqne la taxe, pour raison du droit de franc*fief, » ne peat être fixée aujourd'hui au-dessus du trentième, tandis 9 qu'en facilitant les mutations par le maintien des privilèges, » une vente seule (d'un bien noble) donnera à Votre Majesté I le huitième du prix, etc. »
Ces raisons péremptoires firent une certaine impression sur le ministère; mais l'oubli abusif des traités et des concessitAs continua toujours : 1 789 vint renverser cet ancien ordre d.es choses en France et détruire les privilèges.
L'année 4773 avait été désastreuse pour Bordeaux , et ses fâcheuses snites se firent sentir les années suivantes. Nou^ voulons parler d'une émeute , qualifiée alors du nom de ré-- ^Ue, qui menaçait la ville et les campagnes voisines de malheurs déplorables : la cause en était dans la disette de grains et la eherté inévitable d« froment et surtout du pain qui se vendait , ie choîne à 4 s. 3 d., le pain cô 3 s. 3 d., et le pain noir à 2 s. 3 d. ; le froment était à 17 livres le boisseau. Ces prix furent exorbitants pour le temps; la conduite des boulangers augmenta le mal et indisposa le peuple, dont la colère, nîse en action, ne connaissait point de bornes. Selon un usage immémorial , la jurade taxait tous les samedis le prix du pain <!t adressait aux boulangers le tarif pour être mis en exécution te lendemain. Depuis le mois d'avril 1773, le prix haussait toQjoQrs; mais, le 8 mai, l'augmentation devint alarmante pour Itt pauvres. Les boulangers , qui avaient du pain cuit de la vaille-, reful9èrent d'en vendre, dans l'espoir de profiter de la hausse do lendemain. La populace, indignée de voir que des S^ds avides spéculaient sur sa misère, s'attroupa sur les places PQblkme&, s'échaufla la tête par des récits exagérés et faux 6t fioit par se pester en masse aux boulangeries suspectes, <IQ'«lle Ima au pillage. L'émeute grossissait à chaque instant 61 prenait les allures et les proportions d'une véritable révo-
Litre xiri. lation ; des voleurs s'y mêlaient et le désordre se propageait partout en ville. Mais les jurats firent armer la milice et rétablirent partout le calme et la paix par le moyen des patrouilles. A l'entrée de la nuit, Bordeaux reprit son aspect accoutumé et tout annonça la fin des désordres. Les jurats , pour prévenir toute collision le lendemain, ordonnèrent aux boulangers de faire du pain pendant la nuit pour les besoins publics et de vendre la première qualité selon la taxe, et le pain noir des classes inférieures, à raison de 24 sous les seize livres , sauf à les indemniser de leurs pertes sur les fonds de la caisse communale. Cet arrangement fut annoncé le lendemain à son de trompe et tout rentra dans l'ordre. Mais» il n'en fut pas ainsi dans les campagnes : dans toutes les petUesvilies et bourgs l'émeute s'établît en souveraine et les grains apportés aux marchés furent enlevés de force par une populace ameutée et encouragée au pillage par l'exemple de Bordeaux. A Créon, le désordre dura deux jours et ne s'apaisa que par l'arrivée des troupes. Comme l'émeute se généralisait et s'étendait sur une large échelle, on fut obligé, pour le maintien de la tranquillité publique à Bordeaux, d'y appeler de Saintes le régiment deCondé, qui, composé de cavalerie, vint s'établir aux environs de notre cité et ne contribua pas peu , par sa présence, à prévenir de nouveaux désordres. Les négociants bordelais, voyant qu'il s'agissait de leur fortune et de leurs vies , car les émeutiers ne parlaient que du partage des terres et de la diffusion des richesses particulières par un pillage général, se réunirent au nombre de vingt-un et firent une souscription de 99,000 liv. pour faire venir des grains qu'ils offraient de revendre au taux fixé par les jurats et même à un prix inférieur au prix d'achat. Cette philanthropique association produisit les effets désirés : les esprits se calmèrent ; les grains arrivèrent en abondance; les coryphées de ces bandes de pillards qui parcouraient les campagnes furent pris ,
jugés , mis au carcan et enfin condamnés aux galères La
tranquillité et Tordre public ftirent enfin rétablis.