Livre XIV
^liup. 1.
Lamothc, Les Théâtres de Bordeaux.
Ltne XIV. » détails de la comptabilité , qui lai auraient été rapportés -1 * » sans cela , en la personne de ses commissaires , si Ion eût » suivi les usages accoutamés?
» La construction de cette nouvelle salle , disaient-ils en- » core , est un ouvrage public de la ville; l'argent de la ville » y a déjà été employé. Vous venez vous-même « Monsei- » gneur, d'ordonner qu'il en soit encore employé de nouveau, » da montant de l'emprunt de Gênes, quoique uniquement fait » et autorisé par lettres-patentes enregistrées par le contrô- » leur de l'Hôtel-de-Ville
» Enfin, cette même ville est encore tenue, par les lettres- » patentes enregistrées du 4 septembre 1773, d'emprunter » une somme de 200,000 livres pour la construction de » cette salle; obligée de payer 100,000 livres au trésor » royal, et, chaque année , 2,500 livres de rente annuelle à » rétat-major du Château-Trompette , dont elle est déjà en- » Irée , et contrainte d'entrer en paiement par chaque six » mois. x>
Ces luttes , ces petites jalousies décourageaient Louis ; il continua cependant, malgré les criailleries d'une administration blessée par le ministère et antipathique aux grandioses conceptions de son génie , qu'on s'efiTorçait de détruire dans leur germe. Louis aurait bien su lutter avec ces difficultés et les surmonter aussi ; mais Turgot , embarrassé de l'état des finances , non seulement de Bordeaux , mais du royaume , suspendit de nouveau les travaux, et, poussant l'arbitraire jusqu'à ses dernières limites , priva la ville de ses octrois, au moment même où il ne restait plus un denier ni du dernier emprunt, ni du produit de la vente des terrains.
Louis , désolé , ne savait que faire ; ses ennemis criaient contre sa prodigalité et sa dispendieuse entreprise ; les fournisseurs se plaignaient , les ouvriers demandaient lenr salaire et la caisse municipale ne renfermait pas un sou. Homme d'honneur, Louis engagea sa fortune personnelle et contracta
même an emprunt en son nom ; écoutons ce qu'il dit lui- Livre xiv.
même de sa position. --
« Qa'on se figure un architecte étranger à la ville dans laquelle il bâtit, environné de jaloux et de contradicteur^ devenu le seul soutien de son projet et auquel les fonds manquent de tontes parts, obligé cependant de répondre aax demandes des fournisseurs de toute espèce , dont il a obtenu d'abondants matériaux sur les espérances d'un exact paiement, et d'entendre les plaintes de tous les employés qu'il a attirés par les avantages probables d'un travail suivi ; (elle était ma situation.
• Pour échapper à des poursuites affligeantes et si bien fondées, fallait-il fuir? Hélas ! ce parti affreux eût consolé mes ennemis de leur propre disette Non; je n'envisageai pas même comme possible d'interrompre les travaux de la comédie. Quelle perte , en effet , si j'eusse abandonné dans les chantiers les bois et autres matériaux dont je m'étais pourvu à l'avance ! D'un côté , comment aurais-je pu rassembler de nouveau autant de travailleurs, si, malgré les promesses qui les avaient attirés près de moi , ils s'étaient vos forcés de s'éloigner, par défaut de paiement ou d'ouvrage? Que fis-je dans cette extrémité? Tout ce que j'avais de biens et de fortune, je l'engageai; je formai des emprunts en mon propre nom. Ce moyen fut le seul qui me restât pour entretenir mes travaux ; je l'employai sans hésiter ; mais on sait ce que peuvent la fortune et le crédit d'un particulier, pour l'élévation d'un monument public , et l'on jugera assez de la lenteur avec laquelle il marchait vers sa fin. »
Que de réflexions pénibles se présentent à l'esprit en lisant ces ligues 1 Un homme de génie se raidissant contre la fortune, s'obstinant , malgré les entraves de toutes sortes qu'il rencontrait sur sa route , à doter une ville d'un monument admirable doQt les jurats ne voulaient pas , et qui fait aujourd'hui son
Livre XIV. principal ornement et sa gloire ! se rendant pauvre pour en-
Chap^i. richir des ingrats et travaillant , aux dépens de sa fortune
et de son repos, à la construction de l'un des plus beaux
théâtres du monde, n'attendant rien de ses contemporains et
se confiant à la postérité reconnaissante.
Ennuyé de sa position à Bordeaux , fatigué de l'opposition des jnrats et des ministres, Louis adressa , le 2 juillet 1774, un mémoire aux jurats , les priant de réglementer son traitement et de lui donner SI sous par livre , des dépenses auxquelles devaient monter les travaux futurs. Le corps de ville s'abaissa jusqu'à marchander avec lui et ne lui accorda quiin sou et demi par livre , pour honoraire , appointements , gratifications de ses peines , soins et frais. Voici les motifs de ce sacrifice ridicule :
ce Considérant , soit la grandeur, la beauté et l'importance » de cet édifice , soit la complication des détails immenses » qui en sont la suite, les frais et sacrifices qu'exige du » sieur Louis son déplacement presque continuel de Paris, » où il habite ordinairement, les dépenses des voyages et frais » de séjour à Bordeaux; enfin, les talents supérieurs de la » composition des plans, joints à l'intelligence et aux moyens » économiques de leur exécution, de la part d'un artiste » aussi célèbre, dont la réputation est publiquement recon- » nue, etc., etc. »
Voilà le considérant qui précède et motive le sacrifice d'un sou et demi , en face de l'un des plus grands architectes de son siècle ! La municipalité s'est flétrie elle-même en donnant un brevet d'immortalité à l'homme célèbre dont elle marchandait le temps , les frais , les peines et les talents !
Dans cet intervalle, M. de Clugny, intendant de Bordeaux, fut appelé au ministère des finances. Homme modeste , ami du bien , mais sans beaucoup de goût pour les beaux-arts , M. de Clugny affectionnait l'architecte et regardait la nouvelle salle comme nécessaire à notre cité. Il rendit à la ville ses
octrois, par uo arrêt du 24 novembre 1 776 ; mais à la charge Livre xiv. de faire une réserve de 150,000 livres par an pour Taché- -1 '
vement de la nouvelle salle , et la coostruction successive de quelques autres édifices publics , tels qu'un palais de justice ^ Qû Hô(el*de^ Ville , un palais pour rintendatit , des fontaines, etc., etc.
Cette ressource était évidemment insuffisante pour tant de travaux et tant de besoins divers ; mais elle fit nàttre Tîdée dun emprunt. I^ réalisation de cette idée rencontra quelques difficultés; « mais les tourments de quelques malveillants, s dit Louis, ne diminuèrent rien du plaisir dont m'enivrait la • certitude d'achever ma salle. »
Le 3 décembre 1776, Louis prévint M. Dupré de Saint*-- Marionneau, Maur , nommé intendant , que le sieur Duvau , chargé de faire ^<=^^^^"''" Yoiturer les pierres des carrières du Tasta, au p(M*t de Cubzac, vidorLom empêchait les voituriers de le faire, et que les ouvriers éidient par conséquent, sans matériaux et sans travail.
En effet, il renvoya les trois quarts et demi de ses maçons 6t De coBf»erva qu'une quarantaine de tailleurs de fnerre; il employa rhiver de 4776-77 à faire les travaux de la charpente et à préparer l'intérieur de la salle et la coupole , pour les travaux de M. Robin, peintre-décorateur. Les ouvriers, sachant le triste état des finances de la ville, abandonnèrent peu à peu le pauvre architecte ; les serruriers continuèrent cependant leur travail , sous la condition expresse qu'il leur, donnerait, tous les quinze jours, la somme de 600 livres.
Le 12 avril 1776 furent reçus, à Bordeaux , le duc et la duchesse de Chartres; ils visitèrent avec soin la nouvelle salle: de spectacle et adressèrent des compliments à Louis, sur les belles proportions, la richesse architecturale et la disposition de toutes les parties de la nouvelle salle.
Le roi accorda aux jurats , le 24 novembre 1776, ta prorogation de plusieurs droits anciens. La Cour des Aides , par rancune contre les jurats, qui ne l'avaient pas invitée à la fête
Livre xiv. doDoée par eux au duc de Chartres, adressa, au sujet du -1 ' nouvel impôt sur le sel , une remontrance au roi , où elle s éleva contre la salle de comédie , qu'elle qualifia à^édifice » iun luœeljcandaleuœ , certainement disproportionné à » rétendue de la ville et aux familles de ceux qui rhabitent ; » c'est là qu'iront s'engloutir des millions I c'est là qu'on eût » versé une imposition prise sur la substance du pauvre, etc. » On y voyait de la malice intéressée ; elle n'eut pas d'effet sur le public, mais elle contrista le cœur de l'architecte, qui n'avait été que trop contrarié.
Mais ce qui affecta Victor Louis très-péniblement , ce fut d'apprendre que ses mérites avaient été méconnus , même par l'intendant; il lui écrivit en ces termes, le 11 janvier 4777 : Msrionneau, ^ Comment, Monsieur, vous trouvez qu'un artiste soit trop ^Vgei2. ' ^ P^y^ 4^^ d avoir], pour le fruit de ses peines et de ses » veilles, 30,000 ,^livres en vingtHieux mois (depuis mars » 1776 jusqu'en janvier 1777). Considérez la perte du
D temps que j'ai faite J'ai sacrifié deux années , parce
» qu'on me disait que je devais partir d'un moment à l'antre, » et je ne voulais me charger d'aucune affaire. Arrivé dans ce » pays , on m'a fait passer trois mois sans pouvoir commen- » cer; enfin, après avoir mis la main à l'œuvre, j'ai senti )> qu'étant privé d'ouvriers et de personnes intelligentes pour » me seconder , il fallait que j'abandonnasse Paris pour me » livrer tout entier à la conduite de ce bâtiment, qui, j'ose » le dire , sans ce parti , aurait monté à un tiers de plus de » dépense ; étant sur les lieux , j'y ai mis toute l'économie i> possible. En prenant le parti de venir m'établir dans ce » pays, j'abandonnai 12 ou 1 5,000 livres que je gagne anuel- » lement dans mon pays. Je passai sur ce sacrifice pour mé- » riter de la réputation ; j'étais bien loin alors de penser que » la même année je serais arrêté et qu'il viendrait un ordre » de M. Turgot pour suspendre mon travail.... Vous sentez, » Monsieur, la position cruelle dans laquelle je me trouvais;
I moo ménage transporté à cent soixante lieues de mon i^î^re xiv.
> pays , et nne dépense extraordinaire pour m'élablir à Bor- ^ ' \ deaux , en quelque sorte perdue ; il fallait du courage dans
» ma position. Cest alors que je sentis que j'avais fait une » 8oUise de quitter le certain pour l'incertain ; mais Tamour I de la gloire soutient et donne la force de supporter tout. » Louis eut à se plaindre des jurats ; on repoussait ses services pour la façade du Chapeau-Rouge , tout en suivant son plan. Sans argent , sans ressource , il emprunta 10,000 livres pour payer les dépenses courantes , et , dans un moment de chagrin et de découragement , il écrivit à rintendant ( 18 janvier 1777) ces mots : « Tai bien des épines à arracher! Au Mariooneau, D nom de Dieu, Monsieur, faites-moi finir bien vite ma salle ^^^ ^^ * ■ pour que je puisse partir du pays... Si vous n'avez la cha- 1 rite de me retirer d'ici , j'y. mourrai , car je ne puis suppor- ) ter les tracasseries, et on m'en fait perpétuellement. » On loi donna quelques fonds provenant de la vente des emplacements du Château-Trompette ; le travail fut continué. Robin avait commencé, en février 1777, les peintures et comptait les achever en six mois. Louis dans sa lettre du 8 février, à M. Dupré de Saint-Maur, se plaignit de ce que les jorats agrandissaient la place de la Comédie , aux dépens de l'harmonie et de la régularité des proportions qu'il avait essayé de mettre dans son monument, a On a passé, dit-il , par-des- * sus toutes les règles , parce que tout ce qui a rapport au
» goût est ignoré dans ce pays MM. les Jurats se vantent
» tOQt haut qu'ils vont bientôt me faire enrager , parce qu'ils » vont avoir la direction de la Comédie, que le ministre leur » a promise ; qu'en conséquence , ils feront beaucoup de ^ changements. Si cela arrivait, je vous préviens, Monsieur,
> que je quitterais sur-le-champ Bordeaux ; avoir affaire à
> de pareils gens , ce serait abr^er mes jours de vingt ^ années. »
An commencement de mars 1777, il n'y avait pas de fonds;
Livre X!V. Louis fot oMigé de chercher des res^urces dans U bourse ^J- ' de ses amis et de faire itn nouvel appel à M. Dapré de Saint- Maur. On aurait voulu qu'on fît un emprunt en viager ou créer cent billets de 1,000 livres, par cent entrées à vie à la comédie. Mais , ne pouvant rien faire , Louis continua à entretenir Vintendânt de ses en^barras, jusqu'au 19 avril. A cette époque, l'entablement de la salte se piosait, toute Tarcbitrave et une partie de la frise étaient en place , les pierres tarlléës, la voûte dn péristyle presque toute faite; on allait commencer la charpente de la couverture de la saite d^s concerts. En un tiiol , tout l'ouvrage était tellement avancé , que Louis prit sur lui de dire que, s'il était un peu aidé, il pourrait > en quatre ou cinq mois , élever toutes les façades extérieures de cet édifice.
Les jùrats continuèrent leur opposition; et, si nouisen croyons Louis (tettre du 3 mai 1777), ils avaient dit qu'ils susciteraient toutes tes difficultés possibles pour le laisser sans le sou; ils ite denfiandaifent pas mieux que de le rendre odieux au peuple, et publiaient partout qu'il ruinait la ville, et c'était peut-être à leur ibstigalion qu'on disait que Fimpôt du sel n'avait été établi que pour fournir aux dépenses de la salle de spectojcle ! « Je ne » sais, dit-il, ce qui a pu m'attirer leur haine ; j'imaginais qu'en y> tie chefthant qu'à embellir leur ville, employant le fruit » de nliés études pour leur gloire , je trouverais en eux autant
» d'amis qui me donneraient de la confiance Point du
» tout : ils cherchent à troubler mon âme par des malbonnê- » tétés qui ne se pardonnent pas aux gens bien nés. )»
La vente des terrains du Château-Trompette fit rentrer quelques fonds et mit Victor Louis à même de faire face aux pltts jpressanls besoins du moment. Quelque temps après, on reçut à Bô^de^ux le cotbte d'Artois; il alla voir la nouvelle sialte et en fât enchanté, a le ne puis vous taire , dit Victor Douze lettrée, » Louis à l'intendant (lettre du 7 juin 1777) l'enthousiasBae page 38. » de M. le comte d'Artois , sur la comédie ; U y est resté plus
» de trois quarts d'heure ; il a tout visité avec Tair de la plus Livre xiv. » vive satisfaction. Pour la première fois de leur vie, MM. les -1 '
» Jurats ont cherché à me dire des choses honnêtes ; mais je n n*en ai pas fait cas , cela ne partait pas de leur cœur ; ils 9 voulaient faire les singes du prince, qui , efiectivement ,
9 m'accablait de bontés Il m*a fait demander à quatre
9 fois pour examiner les plans Je ne puis vous rendre
» tout ce que le prince m'a dit d'obligeant. » L'empereur Joseph , en passant à Bordeaux , en 1777, alla plusieurs fois visiter la salle avec la plus grande attention ; il y resta cinq quarts d'heure; il monta au faîtage, descendit jusqu^au plus bas sol , et, en se retirant, dit à plusieurs reprises : Cest un monument et un beau monument! Avant de quitter Bordeaux, un seigneur de la suite de l'empereur alla visiter la salle avec soin ; il y resta trois heures. Il fut frappé d'étonnement en voyant l'escalier que Louis fit faire chez M. Fonfrède , que l'architecte regardait luî-méme comme un morceau des plus hardis , par la coupe des pierres.
L'opposition des jurats ne se ralentissait pas; ils ne voulaient pas agir ni même se prêter aux demandes que Tinlendant voulait faire pour mener à bonne fin cette grande entreprise ; ils exigèrent de Louis un compte détaillé de tous ses travaux. Louis leur donna un aperçu général dd ce qu'il avait fait et de ce qui restait à faire. Les jurats exigèrent les détails; mais l'intendant , M. Dupré de Saint-Maur, leur écrivit qu'ils outre-passaient les limites de leurs droits et de leur pouvoir; que le ministre seul avait le droit d'exiger les détails, et que Louis n'avait pas manqué à ce qu'il leur devait.
Louis s'obstina donc dans sa première pensée et intéressa en sa faveur tous ceux qui pouvaient lui être utiles; il disait, â l'époque où nous sommes arrivés (1778), qu*il ne fallait que 450,000 livres pour achever la salle de spectacle, parce qu'il y avait 136,000 livres prêtées sur la caisse de M. de Carey. Beaumarchais prenait un intérêt particulier à l'œuvre
Livre XIV. et à la position de Louis, avec qui il était intimement lié. Il ^II ' proposa un nouveau plan; il aurait voulu, dans Tétat obéré
Lettres de des finances du royaume , que les actionnaires fissent un prôfc
6 Décembre ' ^^ 600,000 livres remboursables sur les fermiers de l'octroi ; 1778. Il entra dans plusieurs détails financiers que nous ne croyons pas nécessaire de reproduire.
L'intendant Dupréde Saint-Maur, à qui Beaumarchais avait écrit pour lui communiquer son*projet , lui répondit , le 22 du même mois , et lui dit qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre avec les jurats. Il trouverait des fonds sur son propre crédit « s'ils voulaient en assurer la rentrée en lui remettant de simples délégations sur le fermier des octrois, payables, jusqu'à concurrence, à raison de 150,000 livres par an et en y ajoutant l'escompte des avances. « Les réponses des jurats à T» mes propositions , dit-il , ne contiennent pas, en vérité , un » grain de bon sens , » et il finit par déclarer que si le ministre ne prend pas sur lui de décider, l'on n'en viendra jamais à bout par voie de conciliation.
Latnotbe, L'obstination des jurats à ne pas accéder aux mille et un plans qu'on leur proposait , s'explique cependant facilement. Par les lettres-patentes du 4 septembre 1773 , le roi s'était réservé la jouissance pour trente ans, de la salle de spectacle. Les jurats ne voulaient rien avancer sans avoir la certitude de rentrer dans leurs fonds, et, dans la détresse financière du royaume , ils ne pouvaient compter sur rien ni sur personne , et ils voyaient d'ailleurs la source de tout revenu tarie pour eux pendant trente ans. Pour les tranquilliser, il fallut enfin que le roi , par un arrêt du conseil du 24 février 1779, concédât aux jurats la jouissance, pour trente ans , qu'il s'était réservée , afin de leur fournir les moyens de se procurer les fonds nécessaires à l'achèvement de la salle. La seule charge qu'on leur imposa fut de faire quelques aumônes en favQur des hôpitaux de Saint-André et de la Manufacture. Les jurats, setrouvant alors dégagés de bien des embarras et
Théâtres, etc.
en état de satisfaire aux exigences des prêteurs , furent auto* Livre xiv. risés, par un arrêt du Conseil du 28 janvier 1780 , à faire ' ^L ' an emprunt de 394,319 livres 19 sous 3 deniers, d'après les idées et l'estimation de Louis. Ce même arrêt autorisa la concessioD par la ville, de la salle, au prix de 50,000 livres par an , en faveur des actionnaires ; l'arrêt du 28 janvier 1 772 débouta ces actionnaires de toute demande en indemnité et porta à la somme de 9,000 au lieu de 6,000, déterminée par le précédent arrêt du 26 février 1779, les aomônes à donner à chacun des hôpitaux de Saint-André et des Enfant»-Trouvés. Au moyen de ce service annuel , ces hôpitaux ne pouvaient solliciter aucun autre don ou secours de la ville.
L'emprunt ne fut pas réalisé aussitôt que Lonis aurait désiré; il existail^uelques difficultés entre les jurats et les actionnaires. On allait encore interrompre les travaux; mais M. Dnbergier, l'un des jurats, fit une avance de 100,000 liv. à 4 p. 100, le 11 février 1780, et, pour aplanir tons les obstacles, M. Streckeisen fournit encore, le 13 de la même anBée, une somme de 50,000 liv.
Enchanté de ce retour de la fortune , Louis fit pousser les travaux avec vigueur ; il s'était procuré d'excellents ouvriers et des artistes célèbres. Bonfin, architecte de la ville, fut nommé contrôleur des travaux ; André Durand était son chef appareilleur ; Niquet fut chargé de la construction des machines et de la charpente. Le grand et magnifique plafond fut décoré de sujets allégoriques par Robin , de Paris ; les pendentifs aussi sont son ouvrage. On lui donna pour le plafond 30,000 liv., et pour les quatre pendentifs 2,400 liv. Berruer, artiste célèbre de Paris, sculpta les quatre statues qu'on voit au-dessus de l'entrée et au centre du péristyle. Titeux et Yandandris sculptèrent les huit autres en pierre, sur des modèles fournis par Berruer, de Paris. On fit faire quinze toiles de dé- note u. cors, dont sept furent peinles par le célèbre Berinzago, le
Livre XIV. pointre décorateur de la Chartreuse : c'étaient legrand pêiais, -1 * la chambre rustique, le salon, la place puiliqM, le désert, levestibiUe, lepalais brillant. M. ternaire peignit trois toiles : le temple, la chambre de Molière, la prison; Restout se chargea des cinq autres : le jardin , le hameau , les champs^-élysées , la forêt , Y enfer.
En concédant aux jurats la jouissance de la salle , le roi leur rendit, en février 4779, le contrôle et la surveillance des travaux et de la gestion. Ils imprimèrent alors une noavelle activité à l'ouvrage, qui avait duré sept ans, et il fut bientôt achevé. Louis avait estimé que la construction ne coûterait que 1,497,318 liv. 15 s. ; mais, par suite de difficultés imprévues, elle fut portée à 2,436,523 fr. 95 c; les terrains vendus n'ont fourni que 839,290 liv.
Les honoraires de l'architecte furent réglés par les jurats,
le 25 juillet 1774, à un sou et demi par livre du montant
des travaux; mais les dépenses ayant dépassé les prévisions
de Louis ou le dcfvis primitif, ou le priva impitoyablement de
ses honoraires sur l'excédant. Ce fut un acte d'ingratitude qac
rien ne peut excuser ; les jurats se flétrirent eux-m^mes par
leur conduite à l'égard d'un homme qui avait surmonté tous les
obstacles « avait sacrifié une partie de sa fortune, son repos,
sa santé, sa vie, pour doter Bordeaux de l'un des plus beaux
^ Estai sur théâtres du monde. « Le plus magnifique de tous les théâtres
théâtrale ^ modomes , dit Patte , est sans contredit celui que la capitale
1782. 9 de la Guienne vient de faire élever. » Arthur Young, dans
son voyage en France, en 1788, déclare, après avoir vu et
admiré notre Grand-Théâtre, qu't7 n'a rien vu qui en approche.
« La France, dit M. Quatremère de Quincy, la nation la » plus mal partagée sons le rapport des théâtres , % surpassé, » vers la fin du dernier siècle , toutes les entreprises précé- » dénies, dans le théâtre dTe Bordeaux, grand édifice qu'on » peut appeler véritablement du nom de monument public. » Tout , dans ce monument, a été taillé en grand , soit qu'on
» rexamiae dans là belte eotenie et la régularité de sdd pian, ^^f^ xiv, 9 soit qoe l'on considère la largeur et la facilité des dégage- -1 ' B méats et tous les accessoires que réunit un par^l eoaetublo ; > on peut le proposer pour modèle de ce qui convient aux • usages modernes, n
D'après VEncyelopédie moderne, « la salle de Louis, à Bor^- » deaux , est l'un des plus magnifiques théâtres des temps & modernes, surtout en raison de son ensemble et des lo- « calités qui en dépendent. »
Voilà l'étODnant monumentque, nous Bordelais, nous voyons tous les jours, mais que oous n'apprécions pas assez. Les éiraoga's l'admirent, et tous les touristes de l'Angleterre, des États-Unis et de l'Allemagne ne passent jamais dans la province sans payer leur tribut d'éloges et d'admiration à cet édifice, qu'on peut bien mettre à côté de tout ce qu'Athènes ou Rome renfermaient de plus splendide et de plus grandiose. Aprè^ les salles de spectacle de Naples et de Milan , c'est la plus belle d'Europe : rien d'aussi imposant, d'aussi magnifique que son péristyle extérieur et son vestibule.
En arrivant sur la place de la Comédie , on s'arrête pour ooQlempl^ le péristyle de ce magnifique théâtre, l'un des plus beaaidu monde. Ce péristyle, en voûtes plates, est décoré d'une majestueuse colonnade d'ordre corynthien; sesqiiaU^ façades sont ornées de pilastres du même ordre. Le vestibule est en Toutes plates soutenues par des colonnes cannelées d'ocrdr^edoriqoe. Le grand escalier est un cheF^'cauvre de hardiesse et (l'originalité; il est décoré de colonnes et de pilastres cannelés (l'ordre ionique, et étonne les regards par sa forme légère , aérienne et pittoresque. La salle est construite dans des di-^ mensions imposantes et ornée aiissi de colonnes cannelées (l'ordre composite ; elle peut contenir, dit-on, près de deiuj nille spectateurs^ On contemple^ avec un étonnement mêlé de plaisir, la forme, hardie , neuve et solide de sa magnifique coupole , l'immense théâtre ou salle, et son imposante char-?
Livre xiv. penie, si admirable par sa hardiesse et ses immenses oontours. 'L ' On réserve un tribut d'admiration pour la belle, simple et ingénieuse machine qui sert à élever le parterre au niveau da théâtre , pour en faire , en certaines circonstances, une salie de bal. Les regards se reposent avec plaisir sur la salle des concerts, si gracieuse, si élégante dans ses formes et ornée de colonnes cannelées d'ordre ionique. On visite aussi, avec d'à** gréables sensations , la grande galerie des grands mattres de la scène française ; le grand foyer d'hiver, les cafés, les salles de la direction, etc. , etc. Tout y est beau, grand et imposant; tout y est fait pour fixer les regards de ceux qui ont le sentiment du beau et pour commander l'admiration des amis de la belle architectare. En 1808, Napoléon I*', passant à cheval sur la place de la Comédie , s'arrêta devant le magnifique monument, et, après avoir admiré son aspect grandiose et imposant, s'écria : « C'est un bijou d'architecture dérobé à la » Grèce ou à Rome ! »
En 4853-54, on fit enlever une terrasse qui se trouvait au nord de l'édifice; on rétablit le soubassement dans le même goût que celai du côté méridional. Dans la première semaine de 4866, on posa deux beaux candélabres, ayant chacun sept becs à gaz et sept mètres d'élévation dans leur ensemble , avec quatre génies déroulant des cartouches portant les noms de Corneille , Molière , Racine et Lully. Quant à l'intérieur du monument, on consulte avec fruit l'ouvrage : Portefeuille de Louis, par Gaulhieur Lhardy , et une Description de la nouvelle salle , par Pallandre ( 1780).
L'ouverture du nouveau théâtre eut lieu le 3 aoftt 1780; on y joua pendant les trois premiers joars la tragédie d'^tAa/ie, avec une pièce d'inauguration intitulée : Le Jugement (t Apollon. L'ancien théâtre fut complètement abandonné, mais il ne fat démoli qu'en 1801. En considération des sacrifices que les Bordelais avaient faits pour ce monument, le roi , par lettrespatentes enregistrées à Bordeaux , le 10 juin 1780, céda à la
Gbap. 1.
ville la Douvetle salle et en consentit la location pour trente Lhre xiv. aos, à ttde compagnie ^ à raison de 56,000 liv. par an , avec jouissance dn* bâtiment et de toutes ses dépendances, et le privilège de percevoir le quart de la recette de tous les aotres théfttres établis oU à établir dans Bordeaux. Il restait encore de ^argent à payer; pour dégager la ville entiè-* rementt elle fut autorisée, par arrêt du 13 février 4784, à faire un autre emprunt de 500,000 liv. pour couvrir toutes les dépenses et éteindre peu à peu les autres emprunts.
D'après un état dressé le 31 mars 1780, la salle dii Grand- Théâtre contenait 1,726 places, et celle du théâtre de la porte Dauphine f ,436. Depuis le 7 avril 1780, jour de Touverture, JQsqQ*au 7 avril 1781, jour de la clôture et de la cession des priril^ies, les dépenses montèrent à. . 514,455' 8^ 7^ etla recette à 450,674 16 3
£a?(^dant de la dépense. . . 63,780' 12' 4''
Quant à Taffaire qui eut lieu entre le maréchal de Richelieu et le vicomte de Noé , maire , nous en avons donné les détails DÀsessaires au livre XIII , chapitre YI!» Nous y renvoyons le lecteor.
A l'ouvertare de la nouvelle salle, on fit un règlement général pour la police intérieure. Dans ce document, on Ht : « Le
> nombre des spectateurs que la salle peut contenir étant par- » faitement connu, il ne sera, en aucune occasion ni sous » aucun prétexte, délivré un seul billet en sus du nombre
> fixé pour chaque rang de loges , amphithéâtre , balcon ou * parterre , et le nombre des abonnés , s'il y en a, n'excédera
> jamais 300. »
La nouvelle salle eut une vogue incroyable : elle fit tomber tontes les autres, de manière que la compagnie qui avait, depms 1772, le privilège du théâtre de Bordeaux, crut devoir faire entendre ses plaintes et sa réclamation ; on lui accorda la direction de la nouvelle salle , conformément à ses convenir» Part. B.c ' 24
Ghap. i.
Livre XIV.. lions avec les autorites de la ville , à la charge par elle de payer la somme de 56,000 liv. pour. le loyer de la salle et ses dépendances, de pourvoir aax réparations locatives et à Tentretien de la bâtisse, de payer les appoinlemients de l'architecte de la ville et des pompiers en soos-ordre.
La première année, commençant le 7 avril 1780 jusqu'au 7 avril 1781, jour de la clôture et de la cession du privil^e, on repi*ésenta 36 tragédies, 44 comédies en cinq actes, 38 comédies en trois actes , 46 comédies en un acte et 57 grandsopéras et opéras-bouffons.
Le total des recettes en général était de 450,61 1 ' 18* 1"* Le total des dépenses , de 514,454 11 5
Excédant de la dépense. . . . 63,842> 13' i^
L'année suivante , les actionnaires cédèrent leurs privii^e et bail à MM. Huss, Gaillard et Dorfeuille; cette cession fut confirmée par arrêt du Conseil d'État du 29 juillet 1781. Les nouveaux actionnaires ne furent pas heureux ; ils cédèrent leurs titres à MM. Albert de La Jaubertbie , Loreille et Lanauve , à la charge par ces derniers de leur rembourser 600,000 liv. qu'ils avaient avancées, plus 80,000 de faux frais, et de payer, en outre, à chaque cessionnaire, une somme de 120,000 liv. à titre d'indemnité. Ces charges étaient énormes et témoignaient assez de l'abondance de la recette annuelle et de la confiance de la nouvelle compagnie dans ses spéculations. Mais on compte souvent sans son hôte, et le succès ne dépend pas toujours de notre attente. La nouvelle direction voulul établir des bals parés; ce projet mal conçu échoua. On y est revenu en 1844 « mais les bals-redoutes n'ont pas réussi.
C'est dans ce temps (1784) qu'on plaça au chauffoir du théâtre , avec Ist permission des jurats , le portrait du célèbre comédien Romainville, qui avait, pendant vingt ans, fait les délices de la scène bordelaise. « C'était à la fois, dit la » délibération de la jurade , une marque de reconnaissance
j» et pour servir d'encouragement aux autres acteurs du LWrexiv. » spectacle. » chap^i.
Les jurais d'alors aimaient les arts et savaient les encourager. M. Pilbes , avocat de Tarascon , leur avait dédié une comédie intitulée : Le Bienfait inconnu, où il célébrait la modeste générosité de Montesquieu , citoyen de Bordeaux , qui avait acheté secrètement un Marseillais , détenu esclave sur la côte de Tunis. Flattés de cette dédicace, les jurats s'empressèrent de témoigner à l'auteur leur reconnaissance, en lui déférant, le 4 5 janvier 1 786, le titre de bourgeois de Bordeaux, pour lui marquer, dit le registre de la jurade, la gratitude de la ville de Bordeaux. Dans le moyen-âge, ce titre était l'objet de l'ambition des grands; il l'était beaucoup moins au XYIU'' siècle , mais il était encore assez honorable pour flatter l'amour-propre de l'avocat de Tarascon. Sa pièce eut quelques succès à Bordeaux , grâce au nom de Montesquieu ; mats elle a disparu, on n'en a plus parlé.
Nous nous approchons du temps de la Révolution ; un esprit de vertige s'emparait déjà de toutes les télés : la religion était moins respectée , les mœurs plus corrompues et le théâtre devenu une école du vice. En 4785, on annonça pour un certain jour une nouvelle pièce, hardie, licencieuse et tout opposée aux anciennes mœurs et aux respectables usages d'une vieille société qui se modifie : c'était te type des mœurs nouvelles , lannonce d'une autre ère ; c'était le Mariage de Figaro. Le parlement crut cette pièce mauvaise, il la défendit en septembre 4785; mais la curiosité du public n'en fut que plus piquée. Elle fut jouée en mars 4789, avec un succès incroyable , grâce à son cynisme et à son dévergondage d'idées et de langage.
En 4785, Louis, qui avait fait une brèche considérable à sa fortune , crut qu'il avait droit à une certaine indemnité pour les sacrifices qu'il avait faits pour la construction du théâtre. Il adressa une requête aux jurats , afin d'obtenir une pension
— Mi -
Livre XIV. qu'il croyaît avoir méritée comme artiste et pour Tindemniser ^-1 ' de ses pertes personnelles et de celles qu'on lui avait fait supporter par un rabais injastiBable sur le prix des ouvrages et des innovations ou améliorations imprévues, mais nécessaires. Le comte de Yergennes , ministre , consulta sur ce sujet les jurats de Bordeaux ; mais , à la honte éternelle de cette municipalité si peu digne de son pays, elle refusa de faire droit à la requête et motiva son refus sur l'amour-propre et la vanité du célèbre artiste qui venait d'ajouter à son magnifique théâtre, un péristyle, des colonnades, une galerie et des peintures au plafond. Les jurats conclurent que la ville ne lui devait rien, ni argent, ni reconnaissance pour un bâtiment trop vaste, selon eux, trop dispendieux et fait seulement pour flatter son amour-propre d'architecte I Ce document est trop curieux pour ne pas trouver une place dans notre travail ; il porte la date du 17 décembre 4788 et commence ainsi :
« Monseigneur le comte de Yergennes,
» La demande de M. Louis, d'une pension sur les revenus de notre ville , nous a paru bien étrange ; ses reproches et ses inculpations contre le corps municipal bien déplacés ; mais nous pouvions nous tromper, nous n en jugions ainsi que sur la clameur publique; nous n'étions point en place lors de la construction de la salle de spectacle. Pour faite la réponse réfléchie et instructive que vous avez la bonté, Monseigneur, de nous demander, nous nous sommes fait représenter tous les arrangements et les conventions qui furent faits avec cet architecte , et tous les règlements de comptes; nous avons parcouru nos registres et vérifié tous les étals relatifs à cette entreprise , et faotre étonnement a bien augmenté à mesure que les renseignements se sont multipliés.
n Si ce détail est un peu long, c'est pour mieux satisfaire, Monseigneur, à l'exactitude des éclaircissements que vous exigez de non*?.
9 Ed 4770, S. M. approuva les pians pour la reconsiruction l'i^e xiv. de notre HôteMe-Ville ; la salle de la comédie devait être 'L ' comprise dans son enceinte ; les premiers fondements de cet édifice forent jetés dans ce temps--là.
» On imagina alors que la comédie serait mieux placée snr
le terrain du Cbàleau-Trompette ; que ce serait vivifier pluseufs quartiers de la ville , en ne plaçant pas tous les monuments ensemble, et que, par là, on donnerait plus d'extension et de coomiodités à l'édifice de l'Hâtel-de-YiHe ; que sa con* straotîon serait moins dispendieuse par la suppression de la salle de spectacle. Le roi donna, le 4 septembre 4773, des lettres-patentes pour placer la comédie sur une partie de l'esplanade du château. Elle fut enregistrée le 44 novembre suivant, et le lendemain on mit la main à l'œuvre. » Jamais projet ne fat présenté d'une manière plus séduisante ; le roi donnait à la ville, à titre d'accensement , 4,830 toises sQperficielles de terrain sur lequel serait pris le local de la salle et accessoires , rues et places , et le surplus vendu pour le produit être employé à bâtir cette salle. M. Louis, chargé de ce bâtiment, affirma au corps de ville que l'exécution de ses plans ne s'élèverait pas à plus de 800,000 liv. , et que le produit des terrains qui devaient être vendus en emplacements monterait au moins à 4,200,000 liv. ; en sorte que la ville, en déduisant 400,000 liv. qu'il fallait payer au roi, suivant ses lettres-patentes, se trouverait avoir un bénéfice de 300,000 livres , qui serviraient à accélérer encore plus la construction de l'Hôtel-de- Ville : c'est ainsi que les choses furent présentées et le travail commencé. Mais combien a-t-on été trompé soQs l'apparence de ces belles chimèi*es de M. Louis, mattre de cette entreprise? Sa vanité , son amour-propre ou sa gloire loi firent changer les plans qui avaient été signés et arrêtés ; il ajouta un péristyle, des colonnades, une galerie, des promenades dans le pourtour du bâtiment. Ce nouveau plan fut arrêté définitivement.
Livre xiY. »Alors M. Ic Contrôleur général envoya, aumois d'avril 1774, — ' dans cette ville, le sieur Paris, architecte, pour y examiner les édifices publics qui s*y construisaient : le palais des Cours de justice, THÔtel-de-Ville , la Comédie, pour connaître la dépense à laquelle chacun pouvait s'élever. Il commença par le bâtiment de la comédie : le devis estimatif qu'il en donna et qui doit être dans les bureaux du contrôle général, fut porté à 1,163,000 livres; mais la mort de Louis XV suspendit la continuation de tous ces édifices.
» M. Louis se transporta à Paris; il ne voulait pasabandonoer un monument si cher à sa gloire ou si avantageux à ses intérêts. Il remit à M. le Contrôleur général un nouveau devis, par lequel il portait la dépense totale de la salle et ses accessoires entièrement achevés et perfectionnés , à la somme de 1,497,115 liv. 4 s. 8 d. Il revint à Bordeaux et les travaux recommencèrent au mois d'août 1775. Tous les autres édifices publics furent arrêtés et le sont encore.
» Cette promesse de M. Louis ne fut pas plus sûre que la première. En 1777, il présenta au corps de ville son devis estimatif, remis en 1775, qui contenait cet engagement de tout finir pour 1,497,115 liv. 4 s. 8 d. ; mais il prétendit alors qu'il n'avait pas compris dans ce devis , ni la salle des concerts, ni la peinture du plafond de la comédie, dont la dépense (pour ces deux objets) s'élevait, suivant son compte, à 70,000 liv. , qu'il fallait ajouter à la première somme , et formerait un total de 1,567,115 liv. 4 s. 8 d.
» Les ressources de la ville étaient épuisées par cette construction ; le gouvernement était fatigué des demandes d'argent qu'on ne cessait de lui faire pour cet objet. Il fut rendu un arrêt du Cotiseil , le 26 février 1 779 , qui ordonna que , préalablement et avant que la ville pût former un emprunt pour achever la Comédie , il serait fait et dressé, conjointement par le sieur Louis et l'architecte de la ville, le devis estimatif de la somme nécessaire pour l'achèvement complet
des ouvrages de ce bâtiment. Le sieur Bonfin, architecte de la Livre xiv. ville, procéda à la facture de ce devis; il le porta à 704,349 liv. ^L ' 19 s. 5d. M. I/)uis n'avait pas vonlu se joindre à lui pour cette opération , et lorsqu'il s'agit de clore et d'arrêter ce devis, il le trouva excessif; il ne se détermina, disait-il, à le signer le 4^ mai 4779, que parce que l'emprunt dépendait de cette formalité; mais le lendemain, il se présenta à l'Hôtelde-Ville avec un extrait de ce devis^gné et arrêté la veille. H soutint, avec son enthousiasme ordinaire , qu'il finirait enlièrement tons les ouvrages à beaucoup moins de frais ; qu'il se ferait fort d'épargner au moins 400,000 liv. du montant du devis, qu'il réduisit à 604,320 liv. 4 s. 5 d. ; et il écrivit lui-même et signa sa soumission au bas , très-élendue et trèscirconstanciée , pour prendre cet engagement qui existe sur DOS registres.
n Cette preuve du zèle de M. Louis pour les intérêts de la ville ne fut pas plus eflScace que les précédentes. La salle ne fut finie et mise en état d'y jouer la comédie, le 4 avril 4780, qu'avec un supplément dé 244,294 liv. 48 s. 41 d. , excédant la somme du devis dressé par l'architecte de la ville, eo exécotion de l'arrêt du Conseil du 26 février 4779, monlaDt à 704,349 liv. 49s. 5 d.
» En sorte que la salle de la comédie, ses accessoires et toutes les dépenses de celte construction s'élèvent , y compris les 100,000 liv. dues au roi pour la concession du terrain , à 2,680,833 liv. 5 s. 6 d. ; et les 2,482 toises superficielles du terrain vendu par emplacements à différents particuliers,
DODl produit ensemble que 838,779 liv. 40 s. 10 d. Donc la ville de Bordeaux, au lieu de gagner 300,000 liv. comme Louis l'avait promis, a déboursé au contraire* 4,842,053 liv. t2 s. 7 d. , à quoi on peut encore ajouter le préciput d'une vente de 2,600 liv. au bénéfice de l'état-major du Château- Trompette.
» M. Louis ne setait pas oublié : dès le commencement de
Lifre XIV. cette entreprise , ii avait présenté son mémoire ao corps de (,hap^ . ^.^^^ ^^^^ 1^ ^^.^ ^^ jqillet 4774« pour demaader on traitement qoi lui ttnt lien , tant de ses fraî^ de voy^^e ponr aller cboiair des artistes à Paria, que ponr tout antre avantage qui pourrait lui être fait à titre d9 grati&oation extraordinaire ou pension, etc* , etc. En conséquence , le corps de.ville prit une délibération le S5 juillet 4774, par laquelle il fut aooordé à M. Louis, à titre d'honoraires, appoiutemeeta et gratifications de ses peines , soins et frais pour la constructim de la salle de speotade et tous ouvrages et bàtimeate aoœaaairea, et arrêté qu'il loi serait payé , au fur et à mesure do l'avancement des ouvrages, sous les offres et conditions portées dans le mémoire de M. Louis, signé de lui, et qui restera annexé au registre , un sol et demi par livre du montant de toulea les sommes qui seraient dépensées.
» Nous ne voulons pas penser que cette manière de traitement a dû contribuer à cette augmentation continuelle de dépenses et de prix. Ce qu'il y a de certain , c'est qa'it fut arrêté que l'honoraire de M. Louia, ainsi r^lé, serait pris sur la somme de 2,033,298 livres 49 sous, paroe qu'il fut justement décidé qu'il fallait distraire du prix total de ce bâtiment, qui était , comme on l'a dit , 2,680,833 livres 3 sous 5 deniers , la somme de 647,534 livres 4 sous 5 deniers, sur laquelle cet honoraire ne pouvait pas porter, ainsi qu'il est établi dans un état envoyé dans le temps au ministre. D'un côté, les 400,000 livres dus an roi ne pouvaient pas y être sujets; d'en autre côté, la somme de 244,294 livres excédait celle du devis dressé en exécution de l'arrêt du Conseil du 26 février 4779 , que même M. Louis s'était engagé , par une soumission formelle , signée de loi , de remplir avec une diminution de 400,000 livres. Cette somme de 24 4,294 livres 4 S sous ne pouvait pas entrer dans la fixation de Tbonoraire , pas plus que le droit de sceau des lettres-patentes et le marc d'or payé en conséquence, ni sur les appointements des inspec^
tean el cootrôteors , ni anr les sommes payées au teoeveur >«^ ^i^des domahies, ni sur les intérêts des sommes empruntées, ni ^ ' sur les ouvrages de peinture et de décoration , dont il ne séiait mêlé en aucune manîàre , ni sur les prières honoraires de M. Louis. Tout cela avait été définitivement réglé en 1780, lors de la solde des dits honoraires, et il faut observer qaalois le siettr Louis, dans le placet qn*il présenta à M. de Necker, directeur des finances, sur cet objet, annonçait luimène que cet honoraire Ipi était donné pour lui tenir lieu de Iras sas travMX , de ses voyages ou de toutes pensions ou gratifications extraordinaires.
> En aorte que l'honoraire de M. Louis , à un sou et demi par livre, pris sur la somme de 2,033,298 livres 49 sous est revenu à celle de 462,497 livres 8 sous , qui lui ont été bien exactement payés par la ville. Nous nous garderons bien de croire ce que le cri public supposait dans le temps de iiM)Dopoles affreux à l'occasion des fournisseurs et des ouvriers de tontes les espèces , pour un bâtiment aussi immense ; la poasibililé et les apparences trompent trop souvent l'imagina* tion. Mais n'y a-t-il pas plus que de l'indécence de la part de cet architecte , d'oser dire , dans ses mémoires , qu'il a perdu à ce travail dix années qui ne lui ont été d'aucune uti* lité réelle. Les lettres^patentes du roi qui le permirent sont de Tannée 1773 , et Ion y a joué la comédie en 4780 ; il ne ^'est donc écoulé que sept ans. Si M. Louis avait tenu sa pro* messe de n'élever qu'un bâtiment de 800,000 livres, et ensuite de 440,000 livres, comme il s*y était formellement ^^gé , cet édifice aurait pu être achevé dans l'espace de dettx ans, ainsi que le prescrivaient les lettres-patentes; mais Qo monument qui a coûté 2,680,833 livres, il n'y a rien d'étonnant qu'il ait fallu sept ans pour le terminer.
» Il ne faut pas croire que M. Louis ait trouvé dans le temps que cet ouvrage était trop long à finir ; il ne s'est pas unipeinent occupé de cet objet ; pendant le cours de ces sept
Livre XI?. années;, il a bâti cinq ou six hôtels considérables, pour les J. * propriétaires les plus riches , qui le récompensaient bien généreusement , puisqu'il n*a formé aucune plainte à cet ^[ard. On peut donc affirmer que M. Louis a touché , pendant chacune de ces sept années, 30,000 livres par an, pour honoraires. Un artiste , quelque célèbre qu'il soit et que son imagination le lui persuade, devra se féliciter de trouva* des occasions aussi rares et aussi avantageuses.
» Et c'est à tort que M. Louis se plaint qu'il ne lui a pas été tenu compte des frais que lui ont occasionnés ses courses dans les carrières et autres voyages de tout genre. Outre que Ton a vu que l'honoraire d'un sou et demi par livre était pour lui tenir lieu de tous ses frais de voyages , soins , travaux , gratifications, etc., etc. , nous avons trouvé, dans les états de la Comédie, sous la cote n^ 1 1 , intitulée Frais de voyages, pour avoir visité en différentes terres les carrières, ses voyages de Paris , courses pour la recherche du bois de charpente , une somme de 1 ,239 livres 8 sous. Nous avons trouvé aussi que les plus minces dépenses, comme frais de bureau, papiers, plumes , carions , encre , etc. , etc. , ont été portées dans les rôles et acquittées.
» Nous pouvons donc assurer que la construction de la salle de spectacle n'a pas occasionné de pertes à M. Louis ., à moins qu'il ne veuille prétendre que les dépenses excessives qu'il a faites à Bordeaux dans tous les genres , et peu analogues à son état , devraient être à la charge de la ville , et que le corps municipal était responsable des injustices du sort , dans les jeux ruineux auxquels il s'était livré sans modération et où la fortune ne lui avait pas été favorable.
» Mais nous, quelles sont les obligations que nous avons à M. Louis? Il a élevé, dans notre ville, un monument immense pour. la comédie ; il a épuisé toutes les caisses de la ville pour sa construction ; il l'a entraînée dans des emprunts considédérables , dans le môme objet, et il nous a laissé la plus triste
chaamière pour hôtel . de ville , lui qui avait promis si afiir- i^i^re )U v. Rialivemeot que la ville aurait un bénéfice de SOOtOOO livres ^^ ' sar raflhire de la G>médie, qui accélérerait la bâtisse de la maisoD-cominuDe des citoyens ! C'est lui qui nous a mis sans pas ime ressource , qui nous a accablés d'intérêts ruineux et dans le cas d'être ocoipés sans cesse, inutilement , à chercher à égaliser la dépense et la recette générale.
» Et c'est M. Louis qui demande une pension sur les revenus de la ville I II aura beau nous regarder comme injustes , il ne DOfus forcera jamais de convenir qu'elle lui soit due « et nous espérosB bien, Monseigneur, que vous approuverez notre façon de penser à cet ^ard.
• Si nous n'avions été assurés de répondre à son mémoire, d'après les faits et des notions réelles , nous n'aurions pas hésité d'assembler les notables pour vous convaincre encore |dtts que cette façon de penser est le vœu , le langage et le cri de tous nos citoyens. M. Louis doit se persuader, qu'admi- DÎstratears des revenus de la ville, nous devrions nous croire infidèles de les abandonner à celui qui en a été si bien récompensé par un monument magnifique, mais aussi funeste.
» Lbs Jurats. »
On parcourt ce mémoire avec peine , et le cœur se serre quand on songe qu'il émana de la municipalité de la plus belle ville de France, après Paris. 11 y a du vrai, il y a du Taux ; mais ce qu*il y a de pitoyable en tout cela , c'est l'esprit de lésinerie , c'est la misérable disposition d'une grande administration à liarder vis-à-vis d'un illustre architecte qui a doté la capitale du Midi d'un magnifique monument que les étrangers viennent visiter ; que la* postérité admirera plus encore que les contemporains et qui ne le cède guère, sous les rapports de la beauté architecturale et do grandiose, aux plos beaux édifices d'Athènes et de Rome.
Oatrc le Grand-Théâtre , Victor Louis fit construire plusieurs hôtels et maisons remarquables dans notre ville :
Li?re XIV. L'hôtel Saîge ( préfecture) et Qoe autre maison de M. Saige, J. * rue Esprii-des-Lais.
La mafôon Fonfrède/ à l'angle de la place Richelieu et du Chapeau-Rouge.
L'hôtel du comte de Rolly, place de la Comédie ^ rue MoMtree.
L'hôtel Nairac, prèadu Jardin-*Poblic(Jardin^es»PlaBtes).
La maison de M. Legris , trésorier de France , rue Espritdes-Lois.
La maison de M. Lamolère, conseiller au parlement , à l'angle de la rue Esprit^des^-Lois et de la place Richelieu,
On lui doit le redressement de la rue de l'Intendance a la Bourse. C'est lui qui fit faire la dernière grille du Chapeau- Rouge et qui exécuta, avec autant de bonheur que de grâce, les peintures de la Chartreuse*
Que les hommes cessent de parler du génie , des travaux de Louis; les pierres de nos monuments parlent à leur place pour assurer ses droits à notre reconnaissance et à l'immortalité I Mais continuons notre notice historique.
En 4786, par ordonnance du S décembre même année, la municipalité défendit aux acteurs d'introduire des étrangers dans la salle pendant les répétitions, de méfaire ou de médire entre eux , sous des peiiies sévères. On peut inférer de cette défense , le désordre de l'intérieur et l'état des mœurs des artistes. C'est aussi cette môme année que l'administration supprima les quatrièmes loges; elle s'aperçut facilement que le nombre des secondes loges n'était pas suffisant, surtout dans les jours d'affluence. C'était un sacrifice que son intérêt, outre son désir de plaire , crut devoir faire à la commodité du public. A leur place, on établit un nouvel amphithéâtre, d'où Ton voit et entend aussi distinctement que dans toute autre partie de la salle. On y monte par l'escalier qui conduit aux secondes loges et le prix est le même. Pour dédommager les spectateurs du paradis, de quelque espace dont on les avait
privés par ce iKMiYel arrangement , on leur rendit la partie l>^ xiv coDiiue sons le nom de figeonmer. ^ *
A cette époque (1787), Danberval, mattre de ballet, et H"' Théodore , qai devint son épouse , faisaient les délices de Bordeaux ; ils avaient entre eux dn traitement fixe de 28,000 liv. Idolâtrés du public, dont ils augmentaient et di*^ versifiaimt les jouissances, ils voulurent quitter la ville pour se firer quelque temps ailleurs ; mais le peuple se souleva et s'opposa à leur départ. Les jurats écrivirent en Cour et en reçurent ordre d'obliger les administrateurs du théâtre à engager, môme pour ce prix exorbitant, ce couple aimable. Cétait prudent d'acheter la paix et les plaisirs tout à la fois.
H"* Saintr-Hubert a partagé quelque temps l'enthousiasme que les Bordelais avaient manifesté pour Dauberval ; elle était première cantatrice de l'Académie royale de musique de Paris el avait fait oonnatlre aux Bordelais la belle musique de Rameau , de Gluck et Sacchini , dans Castor et Pollua) , Iphigénie et Ârmide, où elle déployait tous les talents d'une habile comédienne et d'une excellente cantatrice. Nous serions injuste si DOQsoubliionsM^* Raucourt, qui faisait aussi l'admiration dn publie par ses drames où elle se réservait le principal rôle, el Larive , que les Bordelais appelaient le beau Larive , qui (loDmiit aux étrangers la plus haute idée du théâtre français, ^ns Philoctète et dans le rôle du Prince noir, de Pierre-'le- Cruel.
Malgré le prodigieux succès de ces acteurs et l'affluence PT^oe toujours croissante de spectateurs, l'entreprise de H* Albert de La Jauberthie, dont nous avons parlé plus haut, 06 réussit pas : Loreille et Lanauve se retirèrent; Albert ^1 s'efforça de trouver de nouveaux associés. C'était difficile; i^ beaux jours du théâtre étaient passés ; il aurait fallu de grands fonds, et la spéculation , dans l'effervescence politique ^^ esprits, n'offrait ni profit réel ni même la belle perspective ^quelques avantages probables ou des espérances consplan*
Livre XIV. les. L entreprise fol mise en régie le 5 janvier 1 788 ; mai -l ' ce nouveau mode d'administration échoua comme les autres Au mois d'août suivant , MM. Robineau de Beauvoir et CoUi neau de Coudaine achetèrent le privilège et s'engagèrent i payer, dans le terme de deux mois , la somme de 552,280 liv. 6 s. 8d., faute de quoi ils pourraient être destitués et k sieur Albert réintégré.
Loin de remédier aux désordres existants , on ne fil que les augmenter; la nouvelle compagnie ne remplit pas les conditions du contrat. Le sieur Albert fut maintenu dans son droit par 16 ministre , qui décida que l'entreprise des spectacles serait affermée , et que le prix du bail serait employé à éteindre les dettes , et qu'en attendant l'adjudication , les jurats seuls seraient chargés de la r^ie des théâtres.
Croyant aiguillonner l'esprit public et relever une profession qui n'avait presque plus ni éclat, ni honneur, ni espérance , les jurats autorisèrent le sieur Dorte , rédacteur dn Journal de Guienne, de rendre compte des pièces jouées, mais de ne parler qu'avec circonspection du jeu des acteurs et de ne se livrer qu'à une critique douce et sagement motivée qui encourageât les acteurs au lieu de les mortifier. Tel était aussi le sentiment de M. de Toumy, qui, dans une lettre aux jurais leur dit : « Il faut traiter avec indulgence les acteurs qui ne » sont encore que médiocres, afin qu'ils puissent devenir bons » et ne pas les rebuter par trop d'exigence qui vous mette » ensuite dans l'impossibilité d'avoir une troupe. x> •
Le 28 août 1780, les jurats furent informés, par une lettre de M. le comte de Saint-^Priest , que le sieur Legros, ancien aeteur de l'Opéra , et le sieur Blanchard s'étaient rendus adjudicataires de la ferme des spectacles, pendant quinze ans, aux conditions suivantes : de payer tous les ans 80,000 liv., en donnant un quartier d'avance, et au A^ octobre, les sis mois échus; puis, au i«^ avril 4790, un autre quartier d'avance, indépendamment du semestre courant, et les deux autres
quartiers d'avance au l""^ avril des deux années suivantes, LirreXiv. toujours en sus des sommes échues , de manière qu'au bout -1 ' de huit ans , il y eût quatre années de payées.
Ces conditions furent onéreuses; elles ne furent pas rem*plies : les embarras de toute sorte augmentaient; le goût des amusements dramatiques cédait la place aux graves occupations de la politique; les recettes diminuaient; la gône s'étendait et se généralisait ; des créanciers surgissaient ; les auteurs etackeurs réclamaient ce qui leur était dû; le public s'ennuyait, et la presse, profitant de la liberté naissante, vomissait des pbuDtes, des réclames, des requêtes, des récriminations sans fia! La municipalité nomma deux administrateurs : Galliot, régisseur, et Pacher, contrôleur, tous deux chargés, de concert avec le trésorier de la ville, de vérifier les recettes et de faire le paiement des intéressés. Tous .les soirs on prélevait le prix da loyer sur la recette générale et tous les quinze jours on payait les acteurs. Mais, malgré cette régularité, les choses inalheureusement n'allaient pas mieux ! Les clubs remplacèrent les théâtres; les journaux eurent plus d'attrait que des fictions bien jouées; les débats publics remplacèrent les jouissaoces du théâtre , et le grand drame qu'on allait jouer à la face du monde préoccupait tout autrement l'esprit public que les ébats amusants de la scène 1 En 1793, la municipalité fut obligée de nommer de nouveaux administrateurs, et le Grand- Théâtre prit le nom de Théâtre de la République!
Nous touchons à une époque où toutes les institutions sociales changent autour de .nous ; c'est au travail rénovateur et à l'enfantement de la Révolution que nous assistons. On changeait tout; il fallait un peu oublier le théâtre. Le 10 avril 1790, on supprima les billets de faveur que les magistrats recevaient pour leurs amis , de la part du directeur ; on suspendit les entrées gratuites , excepté celles du trésorier de la ville et du greffier-secrétaire ; on arrêta aussi que l'officier municipal de police serait toujours revêtu , au spectacle , de
Livre XIV. son écfaftrpe. Il fat aossi arrêté que, le jour de l'ouvertare ^fl ' annaelle, les jarats y as^teraient en coatame municipal.
Le 48 février 4791, il y ent bëaocdap de désordre au théâtre, à l'occasldû d'une pièce intitulée Jean Calas, remplie d'allusions politiques et offensantes pour une certaine cla^e de citoyens. On suspendit la pièce , mais on la réclama le 910 , avec une insistance séditieuse ; malgré l'intervention des jdrats, la foule envahit la scène; on n'entendit -qae des cris , des reproches , des épithètes offensantes ; le peuple était souverain ; il voulait être obéi et faire jouer, bon gré mal gré, fiegistres de u la pièce Jean Calas. On alla même chercher les acteurs et ils da"iVjaDYier firent obligés de jouer chacun leur rôle. Le corps municipal au 35 février céda à la force majeure et leva l'interdit qu'on avait mis snr la pièce , cause de ces scènes scandaleuses.
De nouvelles modifications eurent lieu à la direction des théâtres. La Jauberthie, de concert avec Legros et Blanchard, céda son privilège à MH. Henry Hus, Malo et Rozu-Lescoure. Cette direction éprouva des embarras et céda son privil^e , le 46 avril 4792, à Dorfeuille, qui se chargea des deax (héftlk*es. C'est alors qu'on inaugura le drapeau tricolore , par la représentation , très-souvent répétée , des pièces intitulées Brutus et la Mort de César. Des collisions politiques eurent lieu. Le 30 décembre 4793, on ordonna rarreslalion des administrateurs et des acteurs ; ils furent acquittés devant Lacombe ; la directrice seule fut condamnée à la détention jusqu'à la paix , et son caissier à 6,000 livres d'amende. Cette sentence ne fut pas exécutée (4).
Depuis l'ouverture du Grand-Théâtre, celui de la porte Dauphine était constamment fermé. Sur la fin de 4790 (26 décembre ) , la jurade permit aux actionnaires d'y faire jouer. On demanda l'autorisation d'y donner des représentations à
(1) Voir notre Histoire de Bordeaux ^ tome î de la 2"« partie, la liste des condamnés , au nom Dialroselly,
dix heures da soir ; raulorité s'y refasa , attendu , disait-elle , Livre xiv. que les spectacles nocturnes sont contraires aux bonnes mœurs ! ^'L ' C'est li toute une époque, les sages idées de la vieille société luttant avec les innovations d'un monde nouveau ! C'était la veille de 93 ! Il était prescrit aussi au Grand-Théâtre de réserver aux mères de famille et à leurs filles tout le rang des premières et toutes les galeries, jusqu'à l'amphithéâtre exclusivement , y compris les balcons. C'était une garantie assurée aux bonnes mœurs et un essai d'encouragement donné aux mères de famille de renoncer à leur antipathie pour la scène et d'y accoutumer, sous leurs yeux , leurs timides en- Faots.
Nous voici anîTés à la Révolution. Le génie , les talents et même la vertu étaient proscrits comme quelque chose de trop aristocratique. Les artistes , privés de leurs professions , de leurs vêlements et de leur salaire, étaient soupçonnés d'avoir un penchant pour la royauté, qui pourvoyait sagement aux plaisirs du public et à la subsistance honorable des employés des théâtres. I^e génie de la destruction bouleversait et renversait tous les anciens monuments de la vieille France ; les couvents allaient être des magasins, des casernes et des théâtres ; l'antique chapelle de Saint-Jacques, rue du Mirait, était de ce nombre*
Pendant tout le temps de la construction de la grande salle , il y avait à Bordeaux un autre théâtre , celui de Y Ambigu- Cmque, établi par l'acteur Belleville, dans un quartier qui ea garde encore le nom ; il existait depuis 1775 et fut transféré, deux ans après, sur le cours de Tourny , connu aussi sous le nom de salle de Réunion ou du Colysée. tl fut supprimé en 4792, lorsqu'on fit Touverture de la salle Molière.
L'antique chapelle Saint-lacques , rue du Mirait, dont nous avons donné l'historique , fut transformée en théâtre , sous le nom de Molière; l'ouverture en fut faite le 29 avril P^e 2«»^t672.
1792, par un nommé Laclotte. On continua à y jouer pen-
1" Part. B.c 25
Théâtre
de TAnibigu
comique.
Tomel,
Livre xiY. cjaot cinq ans ; mais, peu fréquenté, ce théâtre fut fermé cl il * servit à différents usages jusqu'en 1830. On crut alors qo on pourrait reprendre Tœuvre de profanation de Laclotte, et une troupe s*y installa pendant deux ans, mais sans vogue, sans profit , sads espérance. L'établissement fut racheté par une société religieuse , dite les prêtres auxiliaires , et ron y célèbre aujourd'hui les divins mystères, à l'édification des fidèles du quartier.
On lisait, sur les rideaux de cette salle, cette inscription : Risu et lacrymis^ que des plaisants traduisaient par ces mots : du riz à la crème.
En 1 793 , on fit démolir le couvent des carmes , sur les fossés. On crut qu'il y aurait profit à y construire une salie de spectacle , et des capitalistes se cotisèrent à cet effet. Qoand la construction fut achevée, l'un d'entre eux, le citoyen 33 décembre Valette , obtint , du Conseil général de la commune , le 3 nivôse an II , l'autorisation d'en faire l'ouverture , pour y faire représenter des pièces patriotiques qui pussent servir de délassement auœ vrais sans-culottes. Cette annonce disait assez ce qu'allait être la nouvelle salle, que les uns appelaient le Théâtre de la Montagne j et les autres , le Théâtre-Mayeur» du nom de son directeur. C'est là que se réunissaient le plus souvent les jacobins et les terroristes bordelais; c'est là que ces misérables , par le moyen.des pièces incendiaires et irritantes, retrempaient leurs âmes atroces au foyer d'une démagogie sanguinaire ; c'est là que le peuple consomma son éducation républicaine et apprit , sans horreur , toutes les gentillesses que les sans-culottes préparaient à la vertu , à la fortune et à l'indépendance des Bordelais. A Rome , on contentait le peuple eu lui donnant du pain et des spectacles , panem et circenses; à Bordeaux, le pain manqua , mais les théâtres ne manquèrent pas ; on y entrait l'estomac vide , on en sortait de même, et les chansons républicaines, lei Marseillaise ei\Q fameux Ça ira! faisaient taire pour un moment les besoins
physiques et semblaient être une compensation aux horreurs de Livre xiv. la faim. « Dans les droits de Vhomme, dit fort bien un écrivain !l '
5 de Bordeaux, on oublia un droit, celui de se plaindre »; on soaffrait , on pouvait souffrir; mais qui oserait se plaindre ! la plainte eût été un crime de lèse-liberté ! Uacteur Rolland en fît bientôt la triste expérience , en jouant la pièce dite le îomelier. Répondant à une personne qui l'invitait à célébrer la fête, Rolland lui demanda : Yaura-t-il du pain? paroles qui nétaient pas dans la pièce , mais qui pourraient paraître nne critique amère des magistrats et des circonstances d'alors. Les municipaux en furent offensés; ils en dressèrent procès-verbal et s'y exprimèrent ainsi : « Attendu que , dans >le cas même où il n'y aurait que de Timprudence, elle s serait très-criminelle, puisque ce propos semble attaquer I l'effet des sollicitudes des représentants du peuple et des ^ corps administratifs, qui toutes tendent à procurer au peu- > pie les aliments que les conspirateurs avaient éloignés de s la commune. »
Quelle atroce ironie! Quoi! les représentants et les municipaux avaient des sollicitudes pour le peuple! eux qui voyaient avec indifférence, et peut-être avec bonheur, couler le sang de nos meilleurs citoyens sur la place Dauphine ! Quoi ! les municipaux de 1793 se donnaient du mouvement pour procurer des aliments au peuple qu'on décimait tous les jours ! lisse nourrissaient bien eux-mêmes, mais le peuple bordelais mangeait des herbes, mourait de faim ou était conduit sons la hache de Texécrable Lacombe qui leur faisait passer f^tnvie de manger! On parlait de philanthropie et Ton encourageait la guerre civile ! on préconisait la liberté au moment ou on remplissait les prisons I on vantait la sensibilité des Magistrats et des autorités , tout en coupant des têtes par centaines ! on parlait de morale , assis sur des cadavres ! on se disait humain , et ces hommes n'étaient que des monstres pires que les anthropophages !