Livre XIV. « Sire
» La gloire de TEtat et le bonheur de vos peuples formèrent Tobjet des premières opérations de votre règne; vous avies ramené les beaux jours de la monarchie ; la France voyail avec enthousiasme son mattre devenu le médiateur des rois , le protecteur des nations el Fespoir de l'Europe contre un ennemi commun.
» L'élévation subite d'une marine formidable , de puissants secours accordés aux colonies , un plan d'administratioD sage et profond , Tordre rétabli dans les revenus de l'État, les abus de la finance corrigés , ses profits excessifs resserrés dans de justes borhes, le crédit national porté à son plus haut point, tous ces avantages assuraient à la nation une prospérité qui répandait un enchantement universel. Au milieu de la gloire qui vous environnait , votre tendresse pour le peuple ne put ôtre distraite; la déclaration des tailles, les règlements des prisons et des hôpitaux sont des monuments précieux qui prouvaient que, parmi les soins et les troubles de la guerre, Votre Majesté fut plus touchée du désir de soulager les maux de l'État que sensible à l'ambition d'en étendre les limites.
» Une si belle aurore s'est convertie en un jour ténébreux; Votre Majesté abusée éloigna du maniement des affaires un homme sage, amoureux du bien pnblic, et lui substitua un ministre connu par sa profonde corruption. Dès lors, une influence fatale dirigea toutes les opérations : des emprunts exorbitants, des altérations désastreuses dans les monnaies; les domaines de la couronne aliénés par des conventions frauduleuses; les propriétés particulières, attaquées et sauvées par la généreuse fermeté de vos magistrats , devinrent des ressources familières. Pour comble de malheur, des traités de commerce ruineux, des infidélités dans l'administration des finances, également étranges et par leur nature et par la qualité des coupables , livraient à l'étranger la richesse nationale
» Sire , votre Cour des Aides doit vous peindre.
saos d^isement , la coDSternalion que produisait dans tous ^^^^^ ^^^' les esprits le spectacle de FÉtat penchant vers sa ruine. Un espoir flattait encore la douleur des bons citoyens : le zèle de vos Cours souveraines leur offrait une ressource contre la catastrophe qu'ils redoutaient. Au moment où elles faisaient éclater leur attachement aux vrais principes , un coup d'autorité semble vouloir enchaîner leurs efforts patriotiques; des lettres de cachet surprennent vos magistrats méditant le salut de la patrie et les arrachent à Tamour du peuple qui demande, âvec effroi , compte du pouvoir dont on abuse , de la liberté qu'on viole; il croit voir briser tous les liens qui l'attachent au gonvemement ; il assiège votre parlement dans le sancluaire de la justice où il prétend le retenir. Vos magistrats, Sire, soumis à vos ordres et seuls tranquilles au milieu des troubles, calment les esprits, cherchent à égarer la douleur du peuple et s'échappent des bras de leurs concitoyens.
» Votre parlement de Bordeaux , Sire, a disparu de cette ville par vos ordres; cette disgrâce frappe moins sur ce corps respectable que sur tous les habitants de la province; ils réclament en vain la justice ; la distribution en est suspendue ; lusarpateur triomphe; le faible, privé des secours provisoires, fêt à la merci de son oppresseur; l'impunité multiplie les cri* lues, le désespoir s'introduit dans les cachots. Le tableau de ^^ d^rdres peut à peine être mis à côté des grandes considérations qui doivent déterminer Votre Majesté à rappeler votre parlement de Bordeaux dans cette ville ; son expulsion porte une atteinte alarmante aux lois constitutionnelles de la monarchie. De fidèles magistrats punis, dans un gouvernement libre, sans jugement !... Quelle punition! qui couvre de gloire ^Qx qui la supportent et tend à altérer la tendresse des peupies pour celui qui Tinflige ! Quel fruit en espère-t-on ? La Persécution n'attache-t-elle pas l'homme vertueux à ses principes? En lui présentant la douce perspective de devenir martyr ^e son devoir, il n'est pas un de vos magistrats , Sire , qui ne
Livre XIV. Dourrisse , dans le fond de son cœur, la ferme résolution de ^^' ' tout supporter plutôt que de trahir vos intérêts et ceux de la
nation, inséparables les uns des autres
» Ils se rappellent (vos magistrats) que, cités au pied du trône avec le ministre , Votre Majesté rendit ce jugement à jamais célèbre : « Je veux que Ton respecte les propriétés de mes
» peuples et je les protégerai toujours Retournez à vos
» Tonctions, faites ce qui dépendra de vous pour être les plus » fidèles sujets; je ferai ce qui dépendra de moi pour être le » meillçur des rois , et vous verrez que tout ira bien. »
» Il vous était réservé , Sire, de vous trouver dans la même position qu'Henri IV, avec votre parlement de Bordeaux, et de manifester les mêmes sentiments qui devinrent la plus digne récompense accordée à la fermeté de ses magistrats
» L'intérêt de toute la province , celui de la viHe de Bordeaux, l'honneur de la magistrature, le maintien des lois et du bon ordre, forment la base des réclamations que votre Cour des Aides ne cessera de vous renouveler. Sire, pour obtenir de Votre Majesté le rappel de votre parlement de Bordeaux. » Nous sommes, etc., 'etc. »
Le parlement s'était soumis à la sentence et à la pénalité qu'on lui avait infligée à tort; l'obéissance lui était prescrite comme un devoir, mais la plainte n'était pas défendue. Il se réunit donc le 31 octobre, et, s'adressant au roi avec une liberté respectueuse, se plaignit, en accents énergiques, de la position qu'on lui avait faite, de l'accroissement progressif des impôts et de l'état obéré des finances , et discutant librement les avantages politiques et administratifs qui résulteraient de la tenue périodique des assemblées provinciales, finit par demander la convocation des notables et par réclamer énergiqueraent contre sa translation à Libourne. Cette remontrance du parlement, est un tableau de l'état malheureux du pays. Nous croyons devoir en donner quelques extraits; ils suflîront pour faire apprécier l'état de la France à cette époque. U
Cour rappelle à Sa Majesté les belles espérances que son Livre xiv. avènement à la couronne avait fait naître et lui demande avec -L '
une conrageuse franchise :
« Près de 600 millions ne peuvent-ils donc suffire aux dépenses annuelles du gouvernement et à la splendeur du trône? Faodrait-il encore que les peuples , épuisés par les impôts , soient condamnés à remplir un déficit que l'on dit immense (140 millions à peu près, d'après le discours de M^ rArcbevéqne de Toulouse à l'assemblée des notables du 25 mai) , et qui ne peuvent avoir pour cause que les erreurs de l'administration et ses prodigalités.
» L'abbé Terray, qui, depuis 1770 jusqu'en 1774, avait L'abbé Terray, augmenté les impôts de 80 millions et qui avait porté les re- ^^i finances venus de l'État à 366 millions, disait à Leuis XY : « Actuel-
> lement toutes les impositions paraissent excessives Les
« dépenses ! voilà le mal , le véritable mal auquel le roi seul * peut apporter du soulagement. »
» Les notables de votre royaume ont prévu les
obstacles qu'éprouverait ce plan sage d'économie ; ils ont préveon Votre Majesté qu'ils laissaient auprès du trône les ennemis naturels de toute réforme
» Dans cet élat de choses , Votre Majesté a envoyé à l'enregistrement redit des assemblées provinciales. Votre parlement n'a vu dans cet édit que le projet d'une loi. . . Il a supplié Votre Majesté de lui adresser les règlements relatifs à l'organisation , aux fonctions et aux pouvoirs de ces assemblées (provinciales)... Ils devaient servir de base aux assemblées... ils étaient donc partie intégrante, individuelle de la loi; sans ces règlements , la loi était incomplète ; l'édit n'était que le préambule de la loi , les règlements en devaient être les articles : redit et les règlements ne formaient donc qu'un tout.
» Dès que le gouvernement avait reconnu la nécessité de Tenregistrement pour Tédit des assemblées provinciales, il «levait la reconnaître également pour les règlements qui en