‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 82 sur 177 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

Le ministre de Brienne renvoyé du ministère. — M. de Ne ville à la Cour présidiale. — Sa conduite. — Celle de cette Cour. — État de l'esprit public à Bordeaux.— On annonce la convocation des États-généraux. ~ Rentrée du parlement a Bordeaux. — Réjouissances k cette occasion. — Ovation populaire. — Le Berthon , objet des félicitations. — Langage des avocats. — Conduite de la noblesse du Bordelais, du Périgord et de la Gascogne. — Son mémoire. — Les noms des signataires.

Livre XIV. Tous les parlements ayant refusé d'enregistrer les édits , ■~ le roi comprit enfin les dangers de la position qu'on lui avait

faite et renvoya le ministre philosophe de Brienne , qui lui avait, par ses périlleuses utopies, créé tant d'embarras. C'était un sacrifice fait à là paix du royaume. Ce prince ne se borna pas là ; il donna une déclaration par laquelle il s'engagea à convoquer, l'année suivante, les États-généraux, et ordonna à tous les tribunaux et Cours de justice de reprendre leurs fonctions , comme par le passé. En donnant satisfaction aux parlements , le gouvernement crut pouvoir s'arrêter sur la pente oii il s'était placé; il se trompait : une concession eo politique , surtout en matières si graves , n'est qu'une défaite; d'ailleurs les édits étaient des innovations suspectes qui n avaient ni la sanction du temps , ni l'approbation des hommes d'expérience.

Le 30 mai, M. de Neville, intendant de Guienne , se présenta à la Cour présidiale et demanda la première place, comme chargé d'une commission du roi. Le lieutenant général la lui refusa et lui indiqua une place honorable , à la télé des conseillers; il accepta après quelques observations et après avoir remis au greffier la commission du grand sceau,

contenant ses pouvoirs , ii demanda qa*on en fît lecture. Le ^^^^ ^i^lieutenant général s*y refusa ; Nevilie insista , mais le procureur du roi lui répondit qu'il ne pouvait ni ne devait en requérir Fenregistrement , ni même la lecture , jusqu'à ce qo elle fût enregistrée au parlement. « Nous ne le devons pas, le cri de notre conscience ne nous le permettra jamais, etc. » On voulait délibérer, mais M. de Nevilie s'y opposa , au nom du roi. Alors, la Cour présidiale, d'un accord unanime, protesta contre la violence du commissaire; mais tout cela n'empêcha pas la transcription.

Toutes ces discussions, ces pénibles débats, ces scènes inconvenantes où luttaient si violemment le droit , la conscience des devoirs , la force morale d'une part , contre un aveugle despotisme de l'autre, ne contribuaient pas beaucoup à calmer les esprits ; la ville était en proie à de fâcheuses manifestations du mécontentement populaire. On criait contre le ministère ; on baffouait ses agents ; presque tous les corps, après avoir exposé leui*s plaintes contre des procédés novateurs et leurs noirs pressentiments d'un orageux avenir, déclarèrent , dans une lettre au garde des sceaux , que jamais ils ne feraient partie de ces nouveaux tribunaux , ni n'exerceraient aucune fonction sous un gouvernement si despotique; ranarchie des esprits pénétrait dans les faits.

Alarmé des suites de son imprudence, le ministre, d'après la déclaration du roi dont nous avons parlé plus haut , fit écrire partout que les Cours et tribunaux devaient reprendre, comme par le passé , l'exercice de leurs fonctions, et confirma l'assurance d'une prochaine convocation des États-généraux qu'on demandait suivant les formes observées par les édits de 1614. Se croyant obligé de sortir du ministère, M. de Brienne mit fin à l'exil du parlement et ordonna à cette compagnie de rentrer à Bordeaux , mais seulement en état de vacation, en attendant de nouvelles instructions de Sa Majesté.

Cette bonne nouvelle produisit une joie générale; mais les

l'« Part. B.c 3:>

Livre XIV. membres du parlement , pour éviter tout rassemblement tu- ^L ' multueux, tonte manifestation politique, résolurent de rentrer séparément en ville. Les uns partirent de suite, les autres dans les ténèbres; le vénérable Le Berthon (1) fixa, avec son fils, le comte de Yirelade, président à mortier, leur départ pour la nuit du 9 juin. Arrivés le lendemain à La Bastide, à huit heures, ils refusent la maison naval)e qu'on y avait préparée, et ayant traversé la rivière dans un simple bateau , ils se dirigent modestement et comme incognito vers leur hôtel, rue du Mirail (aujourd'hui le Mont-de-Piélé), le père appuyé sur le bras de son fils. Le peuple se groupe, avec un empressement respectueusement amical, autour de ces nobles exilés; on leur jette des fleurs et des couronnes ; on veut les porter en triomphe, mais ils résistent à toutes ces affecteuses démonstrations. Enfin, ils arrivent à leur hôtel ; la cour en est jonchée de fleurs. Pour se dérober à ces manifestations populaires, ils font fermer la porte extérieure ; le peuple la force, et, ne pouvant pas pénétrer tous dans les appartements, une foule immense reste dans la cour, malgré une averse torrentielle. Pour achever cette ovation si spontanée et si honorable , les musiciens arrivent, Tair retentit de vivats mille fois répétés au dedans et au dehors, et enfin, aux doux accords de la musique instrumentale, entrecoupée des bruyantes acclamations de la foule, on présente au vénérable vieillard une couronne civique, ornée de roses et d'immortelles. Naturellement modeste, il croit devoir la refuser ; mais il n'est pas maître : on la pose sur sa tête blanchie autant par ses grands chagrins et ses longs services que par les années. Des larmes involontaires viennent mouiller ses paupières; ému , attendri , il s'écrie , en accents entrecoupés de sanglots : « Mes enfants 1 mes enfants! mes amis, » non , je ne puis refuser votre hommage ; il est cher à mm

{i) Le Berthon est mort à Paris, en 1799, le 22« et dernier prcmier-présidoDi du parlement de Bordeaux.

Ghap. 8.

» cœurj a paie avec usure soixante années de travaux et de Livre xiv. î9 peines; ce jour sera l'un des plus beaux de ma vie, » Les sanglots étoaffent sa voix ; il pleure , tous pleurent avec lui ; on l'entoure , on Tembrasse ; il détache les roses de sa cou- note i5. ronne et les distribue aux dames; il donne les immortelles aux généreux défenseurs des droits de la justice et des libertés de la patrie. Mais en fouillant dans les plis de sa couronne, sa main y rencontre une flatteuse dédicace en latin; il s'empresse de la lire , et, au même instant, un jeune avocat s'avance et déclame , à haute voix , une pièce de vers en son honneur. Le soir, la foule était plus considérable encore que celle du matin ; la cour de l'hôtel ne suffisait plus pour la contenir ; la ville était illuminée ; la façade sur la rivière était resplendissante de lumière ; on établit des fontaines de vin aux deux bouts de la rue du Mirail et des feux de joie dans toutes les places et carrefours. A dix heures et demie , on tira un superbe feu d'artifice et l'on disposa , en plusieurs endroits , des orchestres pour les danses en plein air et pour toutes sortes d'amusements et de réjouissances populaires. Tout se passa avec calme et décence, et l'on vit se renouveler les mêmes scènes de joie' et de bonheur pendant les deux jours suivants, sans rixe, sans plainte, sans le moindre désordre, à l'exception des petites incartades de quelques mauvais sujets qui allèrent casser les vitres de quelques citoyens qui étaient à la campagne et dont les maisons n'étaient pas illuminées.

Au milieu de ces bruyantes démonstrations de l'allégresse populaire, des jeunes gens promenaient en ville un mannequin représentant le ministre de Brienne ; ils se permirent quelques propos injurieux devant l'hôtel de l'archevêché et devant les maisons des jurats, et s'en allèrent ensuite brûler en effigie le malheureux ministre disgracié.

Le même jour ( 1 0 juin) , les avocats allèrent en corps présenter leurs hommages au premier-président et lui déclare-

Livre XIV. reot « qii'ils s'étaient respectivement engagés d'honneur de ^L ' » n'accepter aucune place , office ou commission , dans les *^^* » nouveaux tribunaux qu'on s'était proposé d'établir; de » n'assister, en qualité de gradués , à aucune de leurs opé~ » rations; de n'y plaider, écrire, ni faire aucune fonction de » leur ministère. » Le premier-président parut flatté de cette démarche ; c'était une approbation éclatante de la conduite du parlement.

Malgré le retour du parlement et l'assurance qu'on allait convoquer les États-généraux, il régnait encore dans les esprits une vague incertitude sur la marche des affaires; on désirait le bien , on croyait l'entrevoir dans un avenir nébuleux ; on aurait voulu étayer, sur ses vieilles bases, l'édifice qui croulait de toutes parts ; chaque corps tenait à ses anciens droits, chaque ville à ses privilèges et libertés ; le ministère seul semblait renverser toutes les anciennes institutions pour substituer à leur place on ne savait quoi de nouveau, d'étrange, d'inapplicable à la France et d'inacceptable à tout le monde.

C'est dans ces circonstances que la noblesse de la province crut devoir tenter un dernier effort , en adressant collectivement un mémoire au roi. On y démontra que le ministère ne pouvait augmenter le pouvoir du prince qu'aux dépens de la stabilité de son trône; que ; par d'imprudents essais d'une politique novatrice, on allait fouler aux pieds, non seulement les lois de l'autorité monarchique en France , mais même les libertés des peuples et les droits des citoyens ; que le projet conçu par une imprudente administration, au lieu de reconnaître à la nation le droit de consentir l'impôt, ne lui accorderait qu'une simple voix consultative , pendant que le monarque aurait la faculté de faire, à volonté, des emprunts onéreux et illimités. On y représenta les nombreux abus que l'élablis- Rymer, t. Il , soment des grands bailliages entraînerait à sa suite, tels que p. 38, 4i, 60, \q mépris pour les droits des peuples , l'abolition de l'inamo- La Haye. vibilité des parlements opposés a tout impôt qui n'aurait pas

été accordé préalablement par les Élats-généraux , comme il Livre xiv. avait été de tout temps pratiqué en Guienne. ^^'

Enfin, après avoir tracé l'historique de l'origine du progrès ou développement graduel des libertés publiques, depuis Hugues Capet jusqu'aux Anglais, et depuis lors jusqu'au monarque r^nant, la noblesse termine son mémoire par cette admirable déclaration : « Non, Sire, notre honneur ne nous permettra ) jamais d'adhérer aux funestes innovations qu'on voudrait I consacrer en France. Nous réclamerons dans tous les temps, » de la justice de Votre Majesté, nos États particuliers, le ré-

> tablissement des différents parlements du royaume et no- I tamment celui de Guienne, dans la plénitude de leurs fonc- I lions, et nous joindrons constamment nos vœux à ceux de » la nation , pour obtenir la liberté des députés de la noblesse » de Bretagne , l'abolition des lettres de cachet , le rappel

> des magistrats que des ordres rigoureux éloignent de leurs » foyers et la convocation des États-généraux , suivant les

> formes anciennes, assemblée auguste que les ennemis du » bien public peuvent redouter, mais où Votre Majesté ne B peut trouver que des témoignages de zèle et de dévoû- )> ment. >

Cet énergique mémoire, arrêté le 26 juin et clos le 27 août 1788 , fut présenté le même jour à M. le comte de Fumel , commandant de la province , avec prière de le faire parvenir aux pieds du trône ; mais, sur son refus de s'en charger, il fat adressé au ministre de la province pour qu'il le mît sous les yeux du roi. Ce précieux document reflète bien de l'honneur sur les nobles qui l'avaient signé ; il est trop important pour ne pas trouver une place dans Y Histoire de Bordeaux; les pages qu'il nous fournira ne seront pas les moins brillantes ni les moins intéressantes.

« Sire ,

» La noblesse de votre province de Guienne, Gascogne et Périgord , frappée des calamités que les premiers efforts qu'on

Chap. 8.

Livre XIV. a teotés pour réaliser un projet destructeur des lois constitutives de la monarchie et des privilèges des provinces, ont attirées sur le royaume , croirait se rendre à jamais coupable aux yeux de Votre Majesté , si elle ne se réunissait au reste de la nation pour maintenir dans toute leur intégrité ces constitutions antiques , toujours révérées de nos pères , et qai peuvent seules porter la France au plus haut point de splendeur et de gloire.

D Sire, la consommation de ce projet n'augmenterait le pouvoir apparent de Votre Majesté qu'aux dépens de la stabilité de votre trône , dont la base ne peut être solidement appuyée que sur les lois. D'autre part, vos peuples ne conserveraient pas même l'apparence de cette liberté sacrée qu'ils tiennent des mains de la nature et dont leur nom seul semble leur assurer à jamais l'exercice. Les édits enregistrés militairement le 8 du mois de mai dernier, dans tous les tribunaux du royaume, tendent plus ou moins directement, en effet, à élever la volonté suprême du monarque au-dessus de tontes les opinions, de toutes les lois , des formes les plus anciennes et les plus respectables. Tel est surtout le but principal, l'objet unique de l'édit portant rétablissement de la Cour plénière, oii plutôt création, sous ce nom antique, d'un tribunal absolument inconstitutionnel , puisque cet édit soumet à l'opinion de la Cour plénière tous les droits, tous les privilèges des peuples, et l'opinion de cette Cour plénière à la senle volonté du monarque. Votre Majesté se réserve effectivement, par cet édit, de présider le tribunal quand elle le voudra; Ton y suppose sans cesse , on a même annoncé solennellement , dans la séance du 19 novembre 1787, et la réponse faite par Votre Majesté , le 17 avril dernier, aux remontrances du parlement de Paris sur cette séance, ainsi que l'arrêt du Conseil du 6 mai suivant, qui casse l'arrêté de la Cour des Aides de Paris , mettent en principe « que partout où se » trouve le monarque, sa volonté décide, et qu'tV w'y a d'arrêt

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